L ' A F F A I R F MAROCAINE
Brémond disposait encore de plus de 200.000 cartouches et de 278 obus. Ce n'est pas beaucoup, sans doute ; mais, pour une troupe à quelques dizaines de kilomètres de Fez, ayant affaire à des groupes de cavaliers tourbillonnant à distance, ces munitions paraissent suffisantes si l'on ne les gaspille point. Pour que la situation devînt vraiment critique, il faudrait que le terrain fût si mauvais à la suite des pluies de ces derniers temps que le chemin de Fez fût coupé, ou bien qu'une partie des gens de la méhalla, irritée de n'être plus payée si l'argent est effectivement épuisé, fît défection. Or, aux dernières nouvelles, aucun de ces événements ne s'était produit. Il y a donc tout lieu d'espérer que la méhalla Brémond rentrera à Fez sans avoir éprouvé de pertes sérieuses si ses mouvements ne sont pas trop contrariés par le mauvais temps.
A Fez, en supposant le commandant Brémond enfin réuni au lieutenant-colonel Mangin, la situation ne sera toujours certes pas brillante. De toute évidence, l'autorité de Aloulaï-Hafid est en train de s'évanouir comme celle d'Abd el Aziz il y a trois ans. Plus le sultan est engagé visà-vis des chrétiens, plus son autorité diminue dans le pays. Il éprouve de plus en plus de peine à maintenir entre les tribus cet équilibre instable qui constitue la forme traditionnelle du gouvernement chérifien depuis des siècles. Tout projet d'organisation régulière civile ou militaire met en émoi, jette dans la rébellion les chefs locaux, habitués à vivre de déprédations. Actuellement, Moulai Hafid n'ose pas se séparer des vizirs dont les exactions ont provoqué la rébellion de plusieurs tribus, parce que ces vizirs ne lui restent provisoirement attachés qu'afin de continuer ces exactions. La fidélité et le droit de se livrer sans risques aux rapines sont inséparables. Si El Glaoui était renvoyé, son successeur ne manquerait pas de près-
surer à son tour d'autres tribus, et les mêmes inconvénients se reproduiraient. Le seul moyen pour le sultan de dominer les convoitises et les résistances locales serait de posséder un noyau d'armée fidèle parce qu'il serait bien payé, et solide parce qu'il serait instruit et équipé à l'européenne. C'est le projet du gou\crnement français de permettre au sultan de constituer une force de ce genre. Mais ce n'est encore qu'un projet et il n'est absolument pas sûr qu'il soit exécutable. Les caïds et chérifs qui sentent le danger, laisseront-ils jamais au sultan le temps d'organiser une armée régulière? D'ailleurs, on peut encore se demander s'il est de l'intérêt européen en général, français en particulier, que Sa Majesté chérifienne ait en mains des troupes solidement constituées. Une fois mis en goût, il serait peutêtre tenté d'employer ce bel instrument contre ceux qui le lui auraient fourni.
Ce sont là des questions dont l'examen s'imposera plus tôt qu'on pense. Pour l'instant, il est vrai, tous nos efforts doivent tendre à sauver nos officiers et les colonies étrangères de Fez de la situation périlleuse où ils se trouvent. Dès lors que le gouvernement français, qui possède des moyens d'information et des éléments d'appréciation qui font défaut au public, a cru nécessaire, sous sa responsabilité, de mettre en route un corps expéditionnaire destiné à encadrer les troupes chérifiennes, il faut que les mesures d'exécution soient prises avec toute la rapidité et l'énergie possibles. Il faut tout mettre en (euvre pour assurer le prompt succès de l'entreprise. Et, suivant toute probabilité, Fez sera débloquée, ra\itaillée, sans (]u'il en coûte beaucoup de \ ies d'hoiuiues. Si faible c]u'elle soit à notre point de vue occidental, la capitale du nord de l'empire marocain est munie de moyens de défense qui lui permettent de tenir facilement des semaines contre des
hordes indisciplinées dépourvues d'artillerie. Les troupes dont dispose le lieutenant-colonel Mangin seraient médiocres pour effectuer de brillantes sorties ou prendre l'offensive ; elles sont encore de taille à repousser victorieusement des attaques incohérentes. L'arrivée de la colonne de secours en temps opportun semble donc hors de doute . Le plus difficile commencera ensuite. Comment préviendra-t-on le retour de pareil danger ? La France considérerat-elle comme un devoir national de se porter au secours de ses officiers instructeurs chaque fois que seront menacées les troupes qu'ils commandent? Se solidarisera-t-elle ainsi avec le sultan au pouvoir et se constituera-t-elle son défenseur vis-à-vis des prétendants et des tribus ? Considérera-t-elle comme un devoir international de tirer d'embarras, si loin qu'elles se trouvent, les colonies étrangères établies dans une partie quelconque de l'empire ? Comment procédera-t-elle à la « consolidation de l'ordre et de la paix intérieure » dont parle l'accord franco-allemand de février 1909? Jusqu'ici, le gouvernement français n'a pas su se décider entre les diverses politiques proposées à son choix. Il a toujours été surpris par les événements. Le moment est venu pour lui de se décider et de dire au pays le choix qu'il a fait. Les mesures militaires actuelles ne seront efficaces que si elles sont exécutées dans l'esprit et avec la méthode de la politique qui aura été délibérément choisie.