LE AL\ROC ET LE DRAPEAU FÏL\NÇAIS
30 a\ril 191 1.
Les nouvelles du Maroc sont aujourd'hui beaucoup meilleures. D'une part, il est arrivé à Fez, qui n'est pas si étroitement bloquée qu'on le disait, un secours de 1.500 cavaliers de Taza. D'autre part, il semble certain que la méhalla Brémond a rejoint sans encombre celle du lieutenant-colonel Mangin. Dans ces conditions, la situation de nos instnicteurs et celle des colonies étrangères de Fez ne motiverait plus de graves préoccupations. Sauf accident toujours possible en pays anarchiquc, la vie de nos compatriotes paraît hors de danger. C'est le moment de se demander quelle suite comporte l'expédition militaire organisée pour débloquer Fez et mettre en sûreté les Européens qui s'y trouvent.
Il fallait s'y attendre : dès que la situation des troupes chérifiennes instruites par nos officiers a été compromise, dès que les communications entre les méhallas ont été interrompues, dès que l'absence de nouvelles a permis d'éprouver des inquiétudes, un cri s'est élevé parmi les hommes qui se sont donné pour mission de pousser à fond la France dans l'affaire marocaine : le drapeau est engagé, il faut aller à Fez sauver l'honneur de la France! A lire certains articles parus liicr et ce matin on croirait vraiment que le drapeau national se confond avec le parasol de Sa Majesté chérifienne et que l'honneur français est en péril à Fez. Qu'il soit légitime, désirable, nécessaire,
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de ne reculer devant aucun sacrifice pour sauver des nationaux que l'on croit sérieusement en danger, nous l'admettons. Et dès qu'on l'admet, il faut procéder énergiquement à l'exécution des mesures appropriées aux circonstances. Que l'on ressente des sympathies passionnées pour les compatriotes chargés là-bas de missions difficiles, c'est bien naturel, et les nôtres ne sont pas moins vives que celles des personnes qui les expriment éloquemment en mettant au service de l'interv^ention au Maroc toutes leurs réserves d'énergie économisées pendant la crise orientale. Mais le drapeau est-il engagé?
Nous n'hésitons point à répondre : non. Non, ni au Maroc, ni ailleurs, le drapeau français n'est engagé avec les instructeurs français mis à la disposition d'un gouvernement étranger. Lors de la dernière discussion sur les affaires marocaines à la Chambre des députés, le 24 mars, M. Denys Cochin avait vivement pressé M. Cruppi de déclarer que nos officiers seraient autorisés à commander effectivement les troupes chérifiennes. Avec grande raison, M. Cruppi s'était référé aux instructions précises adressées à ce sujet, le 6 décembre 1909, à M. de Saint- Aulaire, chargé d'affaires à Tanger. Plus récemment, au Sénat, dans la séance du 7 avril, en réponse à M. de Lamarzelle, M. Cruppi avait lu le texte de ces instructions elles-mêmes, auxquelles il déclarait de nouveau vouloir s'en tenir. Il en résultait que les instructeurs étaient autorisés, sous certaines réserves et dans certaines conditions, à « accompagner » les troupes chérifiennes dans leurs opérations contre les tribus. M. Cruppi était même allé un peu plus loin, en ajoutant : « Depuis 1877,1a situation des instructeurs a toujours été la même ; ils sont instructeurs et ils conduisent les troupes au combat ; t(jut le monde sait qu'ils dirigent l'artillerie. » Il est, en effet, difficile d'accom-
pagner sans combattre. Rien n'est plus délicat que de fixer exactement le rôle d'instructeurs étrangers au milieu de troupes en campagne. M. Denys Cochin et M. de Lamarzelle manifestaient une inquiétude patriotique à la pensée que des officiers français ne conduiraient pas au feu les soldats qu'ils avaient instruits. M. Cruppi leur a donné satisfaction. Mais il eût été prudent de la part du gouvernement de déclarer en même temps de la façon la plus nette : le drapeau français ne suit pas les officiers français combattant dans ime armée étrangère ; il n'est pas engagé avec eux.
Et comment peut-on soutenir que l'honneur français est solidaire de celui du Makhzen ? Les plis de notre drapeau doivent-ils couvrir les hommes de rapine qui exploitent traditionnellement les tribus marocaines } Est-ce dans des méhallas désordonnées, recrutées parmi les coupeurs de routes, que le drapeau tricolore doit être censé flotter } Le fait que des officiers français sont chargés d'instruire et d'organiser des bandes musulmanes d'une fidélité intermittente suffit-il à conférer le caractère national à leurs entreprises.^ L'échec de ces troupes sera-t-il notre échec? Les forces de la France sont-elles destinées à réparer leurs malheurs ou leurs défaillances? Non, notre armée n'est p(;int faite pour cela. Au Maroc, il faut choisir entre la politique de conquête avec toutes ses conséquences et la politique confijrme aux engagements pris devant le pays et devant l'Europe. Le gouvernement déclare répudier la politique de conquête ; il doit donc répudier aussi les movens et les raisonnements faits pour la conquête.
La question du rôle des instructeurs est infiniment plus grave que le public se l'imagine. Au premier abord, on est tenfé de s'écrier : certainement, les instructeurs doivent marcher avec leurs trou jus. lù les esprits échauffés ne
manquent pas de taxer de veulerie, de pusillanimité, les hommes qui formulent des réserves. Il faut pourtant voir où conduit cette patriotique interprétation. La question ne se présente pas seulement au Maroc. En ce moment même elle se pose en Orient ; demain, elle peut provoquer un conflit redoutable. Des instructeurs allemands se trouvent dans l'armée ottomane, des instructeurs français dans l'armée grecque. Les uns et les autres exercent des commandements effectifs. Si les hostilités viennent à éclater entre la Turquie et la Grèce, qu'arrivera-t-il .'' L'hypothèse n'est point invraisemblable ; les relations entre les deux pays ont déjà été tendues à l'extrême et, d'un jour à l'autre, elles risquent d'aboutir à une rupture. Les instructeurs français seraient-ils en ce cas autorisés à marcher avec les troupes grecques ? Le drapeau français serait-il engagé avec eux ? Devine-t-on l'émotion qui s'emparerait du public français à la nouvelle que des officiers français se sont trouvés face à face avec des officiers allemands en Thessalie ou en Macédoine ? Depuis quelque temps on parle constamment d'angoisses — avec quelles épithètes! — à propos d'événements d'importance toute relative. Quelles expressions faudra-t-il alors employer pour qualifier le trouble que susciterait dans le cœur de tout Français cette tragique rencontre sur les champs de l'ilellade ! Quelles ne pourraient pas être les conséquences d'emballements irréfléchis ? Toute la politique, toutes les destinées de notre pays doivent-elles être engagées dans une question de sentimentalité ? Ces questions exigent une réponse. Le gouvernement ne peut pas se dispenser de saisir la première occasion de déclarer que le drapeau français n'est pas, ne sera pas, ni maintenant, ni plus tard, engagé avec les officiers chargés de la fonction d'instructeurs dans une armée étrangère, quelle qu'elle soit. II 29