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LA SITUATION DIPLOMATIQUE ET LE MINISTERE CAILLAUX

29 juin 191 1.

M. de Selves (') recueille un lourd héritage. Aussi nouveau dans la carrière diplomatique que l'était son prédécesseur au mois de mars dernier, il se trouve en face d'une situation peut-être plus difficile. Quand M. Cruppi arriva au quai d'Orsay, la question marocaine n'était pas irrémédiablement engagée. M. Pichon avait résisté aux poussées des impatients qui voulaient le jeter dans l'engrenage. Averti par l'expérience des conséquences fatales de certains actes d'importance secondaire aux yeux des ignorants, il s'était gardé de les commettre ou de les laisser faire. Il avait mieux aimé s'exposer aux récriminations des irresponsables que de compromettre toute la politique nationale dans une aventure. Il connaissait les pièges dont était semé le terrain marocain, il évoluait avec précautions autour d'eux. M. Cruppi est venu, il a exploré le terrain d'un coup d'œil d'ensemble, on lui a assuré que les traquenards étaient une légende inventée pour faire peur aux enfants : il a sauté à pieds joints. Il est bien retombé en terre ferme et en bonne posture. Mais il n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il était enfermé dans un cercle de pièges. Pour en sortir, il fallait soit exécuter un nouveau bond sans savoir exactement où l'on prendrait pied, soit s'acheminer lentement à travers les pièges en les démontant un à un et en y laissant

(^) Ministre des affaires étrangères dans le nouveau Cabinet présidé par AI. Joseph^Caillaux.

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des lambeaux de vêtements ou de chair. La position était d'autant plus ingrate que le public, voyant les choses de loin, ne se doutait pas de la véritable nature du terrain et gourmandait le ministre qui manœuvrait à pas comptés sur un terrain si dégagé en apparence.

Aujourd'hui, M. Cruppi est installé place Vendôme. C'est à M. de Selves qu'est réservée la tâche de tirer sans dommage la France de sa position scabreuse. A notre avis, le plus grand danger qu'il courre est celui de nourrir l'illusion que la manœuvre est facile. En réalité, la manœuvre est d'mie extrême délicatesse. Elle exige un coup d'anl sûr, une connaissance approfondie des moindres détails du terrain, une main très ferme. Le succès est encore possible. Mais la condition essentielle pour réussir est d'être convaincu qu'il faudra de longs efforts et d'être résigné à recueillir plutôt la reconnaissance d'une lointaine postérité que les acclamations d'une foule sensible aux actions d'éclat.

La première difficulté est la difficulté espagnole. Elle résulte de deux causes : une excessive susceptibilité de la part de nos voisins, des imprudences de langage et d'attitude de la part d'un trop grand nombre de Français. Le gouvernement espagnol a conçu des doutes sur la sincérité de la France dans l'application des accords signés par les deux pays. En nous voyant entrer à Fez et à Méquinez, il lui est né des appréhensions. Contrairement aux termes formels des stipulations contractuelles, il a cru devoir saisir des gages. Il a eu tort. Ses appréhensions ne sont point justifiées, tout au moins en ce qui concerne le gouvernement français, et en pareil cas les gouvernements comptent seuls. Mais en somme on comprend que l'Espagne les ait eues. Ici même, avant l'événement, on les avait prévues, on avait mis en garde contre elles le gouver-

nement français. 11 aurait fallu en tenir compte d'avance et en prévenir la manifestation publique. Peut-être le temps a-t-il manqué pour cela. Dans la hâte de répondre à l'appel pressant du sultan, notre gouvernement a concentré toute son attention sur l'exécution des mesures militaires. Sans négliger son associé espagnol, il n'a pas pris suffisamment soin de le rassurer en ce moment critique.

Maintenant, l'événement est accompli. Si évident que soit le tort de l'Espagne, il serait fou, on ne saurait trop le répéter, de prétexter de l'occupation de Larache et d 'El-Ksar pour rompre les engagements de 1904 et des années suivantes. Tous les accords de la France au sujet du Maroc ont eu pour base et pour condition la collaboration espagnole dans une mesure déterminée. Quels que soient les événements survenus ultérieurement, l'engagement subsiste de part et d'autre. Il ne peut être modifié que du consentement commun des parties. L'acte d'Algésiras engage au même titre tous les contractants. Mais les accords particuliers continuent d'engager leurs signataires l'un envers l'autre en ce qui concerne leur objet spécial. Ils doivent être appliqués dans leur esprit comme dans leur lettre. Ce n'est pas seulement une question de bonne foi. Pour nous, c'est aussi une question de sécurité nationale. Le bel avantage que de saisir l'occasion d'une infraction à la lettre d'un traité pour le déclarer caduc! Les raisons qui nous ont décidé à le signer ne subsistentelles pas? Elles restent entières. Au Maroc, l'intérêt de la France est et sera de poursuivre une politique d'entente et d'associati(>n avec l'Espagne. En Europe, l'amitié de l'Espagne est et sera très précieuse. Il faut être enfiévré jusqu'au délire du morbus marocchimis pour sacrifier à un mouvement d'humeur et à une gloutonnerie inopportune un des éléments les plus certains de la sécurité nationale.

Le premier devoir du nouveau ministre des affaires étrangères devra donc être de dissiper complètement le malentendu espagnol.

Il y a aussi la difficulté allemande. Le public semble la voir d'un œil distrait. On a dit, on a écrit que les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras avaient donné leur approbation à l'expédition du général Moinier, qu'elles avaient même conféré un mandat à la France. C'est une erreur. En dehors des puissances rattachées à la Triple- Entente, ou liées à nous par des accords spéciaux, il n'y a eu ni approbation, ni mandat. On a pris-acte, simplement. , L'Allemagne en particulier a énoncé des réserves reproduites dans la Gazette de V Allemagne du Nord. Elle ne se dérobe point à l'application de l'accord de 1909, elle ne déclare point que nous en sommes sortis. Elle précise seulement le sens de cet accord et donne à entendre que nous ne le comprenons point de la même manière qu'elle. Elle note tous les faits susceptibles d'être considérés comme excessifs à ce point de vue et se réserve de les produire au moment opportun. Sa conduite est très habile. Elle se tait pour ne point avoir l'air de nous chicaner, et aussi pour nous donner l'occasion de nous enliser davantage. Si nous étions dupes de ce silence officiel, si, nous croyant les mains libres, nous suivions les exhortations patriotiques des partisans de la conquête déguisée, nous nous trouverions avant la fin de l'année devant une Espagne hostile etune Allemagne qui nous demanderait des comptes. Dans quelles conditions négocierions-nous ? Nos « Marocains » prétendent que ce serait facile, que les conditions allemandes sont bien connues. Qu'en savent-ils ? Nous sommes persuadés au contraire que ce serait extrêmement difficile. Sous des apparences inoffensives, on voudrait certainement orienter la France vers de nouvelles destinées.

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Partisans résolus, réfléchis, du système actuel d'alliances et d'amitiés de la France, nous condamnons tout acte de nature à y porter atteinte ou à l'ébranler. Le seul moyen pour le gouvernement français d'échapper à des négociations où, bon gré mal gré, tout le système européen sera remis en cause, c'est de s'en tenir à l'application stricte» loyale, des accords actuels. Nous le répéterons une fois de plus : ces accords nous donnent la faculté de faire au Maroc tout ce qu'il est raisonnable d'entreprendre. Renonçons donc à la gloire « d'arroser » d'obus à la mélinite les gourbis marocains, limitons la consolidation de l'ordre et de la paix aux régions où cet ordre et cette paix étaient censés régner sous les sultans, n'entreprenons point de soumettre par la force des tribus indépendantes depuis des siècles, et travaillons patiemment, sans bruit, dans le champ qui nous est ouvert.

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CH.\PITRE PREMIER. — La contre-révolution turque i

Les embarras de la Jeune-Turquie (5 avril 1909) i

Les explications de Kiamil Pacha sur la crise de février

(7 avril 1909) 4

Assassinat de Hassan- Fehmi. — Attentat contre le Parlement.

— Démission de Hilmi Pacha. — L'émotion en Bulgarie.

(14 avril 1909) 7

Les suites du coup du 13 a\Til (15 avril 1909) 10

Démarche comminatoire de la Bulgarie (16 avril 1909) 13

L'attitude de Nazim Pacha, de la Bulgarie et de l'Autriche.

(17 avril 1909) 14

Les conditions d'un accord (18 avril 1909) 16

Les Bulgares de Macédoine et la contre-révolution. — L'arrangement turco-bulgare (19 avril 1909) 19

Les Saloniciens devant Constantinople. — La question du

sultan (20 avril 1 909) 22

Le Parlement à San Stefano (23 avril 1909) 24

L'occupation de Constantinople par les Saloniciens.

(25 avril 1909) 26

La déposition d'Abdul-Hamid. — La proclamation du prince

Réchad (28 avril 1909) ^ 28

Le hatti-lumayoun de Mahomet V (2 mai 1909) 32

L'investiture du sabre (10 mai 190g) 35

Le serment de Mahomet V et le discours du trône (21 mai

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