L ' A F F A I K E MAROCAINE
que l'opinion publique est revenue à une appréciation plus saine des circonstances. Personne ne demande plus aujourd'hui que le Cabinet de Paris déclare rompus ses accords particuliers avec l'Espagne, ni qu'il saisisse les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras d'une protestation contre le débarquement à Larache et l'occupation d'El-Ksar. M. Jaurès et M. Deschanel se sont trouvés d'accord pour répudier avec une éloquence persuasive toute idée de rupture avec l'Espagne. « Une querelle, un conflit entre la France et l'Espagne serait tellement absurde et criminel, a dit M. Deschanel, que mon esprit se refuse même à en apercevoir l'éventualité. » De son côté, M. Jaurès a fort opportunément rappelé les leçons de l'histoire aux personnes tentées d'oublier que les brouilles entre l'Espagne et la France nous ont toujours été funestes. On attendait avec une curiosité particulière les explications du gouvernement sur les suites de l'incident de Larache. M. Cruppi a déclaré que la France était décidée à poursuivre avec l'Espagne, au Maroc, une politique d'entente ;et d'association, et que les assurances réitérées du Cabinet de Madrid donnaient le droit d'espérer qu'il est soucieux d'appliquer une politique identique, conforme au triple principe de la souveraineté et de l'indépendance du sultan, de l'intégrité de ses Etats, et de la liberté économique au Maroc sans aucune inégalité. C'est donc sur l'application de ce triple principe que doivent porter les négociations en cours entre Paris et Madrid. C'est là, M. Deschanel Ta dit, matière à conversations amicales entre la diplomatie française et la diplomatie espagnole. Il est au moins inutile de mêler aux entretiens les puissances qui n'attendent qu'une occasion favorable de rentrer dans l'affaire marocaine.
Restait la question de l'avenir. EJn somme, au moins
dans les mots, les trois orateurs ont été presque d'accord. M. Jaurès a invité le gouvernement à revenir à la pratique sincère du traité d'Algésiras. M. Cruppi a répondu qu'il n'en était pas sorti et n'en sortirait pas. Il a ajouté que le général Moinicr avait reçu des instructions lui prescrivant formellement de s'appliquer à réaliser, dans le plus bref délai, l'organisation de troupes chérifiennes capables de maintenir l'autorité de Moulai Hafid et de faire respecter l'ordre, « afin qu'il nous soit possible de faire revenir nos troupes et de laisser au sultan le temps et les moyens de procéder aux réformes prévues par l'Acte d'Algésiras ». Si M. Cruppi réussit à faire exécuter ces instructions dans l'esprit qui les a inspirées, il rendra un grand service au pays. Il doit y veiller avec une sollicitude inlassable.
M. Deschanel a terminé son discours par des constatations qui concordent entièrement avec les opinions exprimées si souvent ici. Venant de lui, elles prennent une autorité qui frappera le public : « La crise actuelle, a-t-il dit, nous a fourni l'occasion de constater que l'alliance russe, malgré Potsdam, et l'entente anglaise, malgré la mort d'Edouard VII, ont toujours pour elles la force des choses. » Et enfin : « Notre politique générale doit rester libre de ses mouvements. Ce n'est pas en Afrique, ni en Asie, que se jouent nos destinées, c'est en Europe. » Ces paroles viennent à leur heure. Nous souhaitons qu'elles mettent fin à la sorte de boulangismc diplomatique qui a semblé un instant troubler l'opinion.
LAFFAIRE MAROCAINE 485