NÉGOCIATIONS RELATIVES A UN EMPRUNT TURC A PARIS
4 septembre 1910.
Le grand-vizir ottoman est allé hier samedi à Vers-en- Montagne, dans le Jura, chez M. Pichon, pour rendre visite au président du Conseil et au ministre des Affaires étrangères. D'après une note Havas « Hakki Pacha a eu avec les deux ministres français une longue conversation qui a porté sur les différents sujets qui intéressent les rapports entre la France et la Turquie. Cet entretien qui a eu un caractère tout à fait amical a permis de constater le désir mutuel des gouvernements de Paris et de Constantinople de poursuivre, au point de vue politique, des rapports entièrement conformes aux intérêts des deux pays )\ Arrivé dans la matinée à Vers-en-Montagnc, Ilakki Pacha en est reparti dans le courant de l'après-midi pour Paris.
La (. longue conversation » mentionnée par l'agence Havas s'imposait. Au contraire de tout ce que pouvaient supposer les personnes n'ayant pas eu l'occasion de traiter avec le ministre des finances actuel de Turquie, le voyage de Djavid Bev à Paris cet été avait créé une regrettable confusion dans les rapports entre les deux pays. Venu soidisant sans mission officielle, et déclarant bien haut qu'il n'avait pas l'intention de négocier un emprunt, Djavid Bev avait en réalité consacré tous ses efforts à obtenir un emprunt. Reçu, comme il convenait et comme il était bien naturel, en ami et en ministre d'un pays ami, il avait mis autant de soins à se prévaloir de sa qualité officielle en certaines circonstances qu'à ignorer le gouvernement français dans ses tractations relatives à un prochain appel au crédit français. Il traitait, disons-le, la Bourse de Paris en pays conquis. Le seul fait qu'il dirigeait les finances de son pays constituait à ses yeux une garantie suffisante pour les souscripteurs du futur emprunt. Il rejetait péremptoirement toute objection. Cette désinvolture surprit les hommes de finance ; elle attrista les amis sincères de la Jeune Turquie ; elle ne fut pas non plus sans froisser dans une certaine mesure nos hommes d'Etat. C'est dans ces conditions que Djavid Bey signa avec un groupe de banques un projet d'emprunt de 150 millions. Ni notre ministre des affaires étrangères, ni celui des finances n'avait été appelé à exprimer un avis. Officiellement, le gouvernement français n'avait pas, n'a peut-être pas encore connaissance des conditions de cet emprunt.
L'impression causée par cette manœuvre financière s'aggrava du langage tenu à Constantinople par les interprètes officieux du ministre des finances ottoman. Ils disaient hautement c|ue si l'admission du nouvel emprunt à la cote de la Bourse de Paris n'était pas accordée, les insti-
tutions internationales ou ottomanes où sont engagés des intérêts français considérables en subiraient immédiatement le rontre-coup. l ne campagne d'intimidation s'organisa. Ces procédés sont intolérables. Nous avons soutenu ici avec une constance et une énergie qui ne se sont pas démenties un instant, même dans la redoutable crise d'avril 1909, la Jeune Turquie et les Jeunes Turcs. Nous n'avons point prétendu lier la Jeune Turquie à la France. Convaincus que les intérêts des deux pays étaient solidaires dans la question orientale, qui engage toute la politique européenne, nous avons défendu un gouvernement dont la mission propre, la raison d'exister est la rénovation de l'empire ottoman fondée sur son indépendance véritable, sur la bonne administration et sur la justice envers toutes les nationalités de l'empire sans distinction. Nous n'avons cessé d'insister sur la nécessité pour le nouveau gouvernement ottoman de faire appel en Turquie à tous les hommes de bonne volonté et d'utiliser tous les concours de bonne foi. Au début, le Comité Union et Progrès, principal auteur de la révolution et maître effectif du pouvoir, parut bien le comprendre ainsi. Plus tard, à la suite de remaniements ministériels que nous avons alors jugés prématurés, les éléments inexpérimentés, impatients, prirent le dessus. Sous prétexte de donner satisfaction à l'opinion, de justifier leur présence au pouvoir, ils accentuèrent la politique nationaliste. Consciemment ou inconsciemment, ils glissèrent sur une pente où il est temps qu'ils s'arrêtent.
C'est dans l'intérêt de la Jeune Turquie aussi bien que dans celui de ses rapports avec nous que nous nous voyons obligés de donner cet avertissement. Le gouvernement français reste invariablement prêt à concourir de toutes ses forces à l'œuvre de régénération entreprise depuis
deux ans à Constantinoplc. Avec une sincérité absolue, il a mis et mettra encore à la disposition de nos amis ottomans tous les moyens propres à les aider dans leur lourde tâche. Mais à deux conditions essentielles. La première est que des complaisances inopportunes ne compromettent pas l'avenir même de la Turquie, la seconde que la dignité et les intérêts de la France soient sauvegardés. Or, dans l'affaire du projet d'emprunt signé par Djavid Bey à Paris, ni l'une ni l'autre de ces conditions n'est remplie. C'est pour cela que les plus anciens, les plus fidèles, les plus fermes amis de la Jeune Turquie croient devoir aujourd'hui mettre le gouvernement ottoman en garde contre de funestes entraînements.
Dans toutes les questions d'appel d'États étrangers au crédit français, le gouvernement français a le droit absolu et le devoir strict de prendre en considération les divers intérêts français en jeu, c'est-à-dire l'ensemble des grands intérêts nationaux et les intérêts des futurs porteurs. Dans le premier ordre d'idées, il est essentiel de s'assurer que les fonds de l'emprunt sollicité ne recevront pas un emploi dommageable pour notre politique, nos institutions, notre industrie, notre commerce. Il faut aussi que le prêt consenti ne contribue point à aggraver la situation financière de l'emprunteur au lieu de l'améliorer. Dans le cas particulier, le montant de l'emprunt de 150 millions servirait à combler — peut-être n'y suffirait-il pas — le déficit de l'exercice actuel évalué à près de dix millions de livres turques, soit environ 200 millions de francs correspondant à une insuffisance de recettes de 36 0/0. Ce déficit est supérieur à celui de l'exercice précédent. 11 serait très coupable de notre part d'encourager la Turquie dans cette voie. Les fonctionnaires français mis à la disposition du gouvernement ottoman luttent avec raison contre un système fatal.
LA Q i; F S T I O N n ' O R I H N T 67
En outre, nous ne pou\ ons jnis ne pas remarquer que descommandes militaires et navales très importantes sont données en ce moment par le Cabinet de Constantinople à l'Allemagne. L'épargne française est-elle appelée à solder ces comptes ? 11 est naturel et nécessaire, nous l'avons dit maintes fois, que la Turquie se mette sur un pied militaire qui lui permette dedéfendre victorieusement son indépendance. C'est l'intérêt de l'Europe, le nôtre et le sien. Encore sommes-nous en droit de réclamer pour l'industrie française une part dans les commandes militaires au moins égale à celle de l'industrie allemande. Dans tous les cas, l'argent français ne doit point servir à alimenter les usines Krupp et à rajeunir la marine allemande.
En ce qui concerne les porteurs de titres, c'est-à-dire les contribuables français, il convient d'apprécier les garanties données. Nous ne pouvons ici traiter en détail cette question. Il nous suffira de dire que ces garanties doivent être de deux sortes : la volonté de la Turquie d'établir sérieusement de l'ordre dans ses finances en soumettant à un contrôle rigoureux le payement de ses dépenses et en s'efforçant de réduire le déficit budgétaire, et l'affectation de gages sérieux.
Hakki Pacha aura pu se convaincre à Vers-en-Montagne que la bonne volonté du gouvernement et du peuple français n'est nullement diminuée à l'égard de la Turquie. Il fortifiera certainement cette conviction à Paris durant son séjour. C'est notre plus ardent désir qii'ime parfaite harmonie règne entre Paris et Constantinople. Mais il importait de dissiper un malentendu. Le grand-vizir devra reprendre en sous-œuvre l'opération prestement enlevée par Djavid Bey. Sa grande expérience, son talent admiré de tous ceux qui l'ont approché, son extrême courtoisie, sa connaissance approfondie des intérêts en cause auront tôt
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fait de remettre les choses dans l'état où elles auraient toujours dû rester.
LA QUESTION DE l'eMPIU'XT Tl^RC.
1 1 septembre 1910.
La légitime préoccupation du gouvernement français de sauvegarder nos grands intérêts nationaux dans l'affaire du nouvel emprunt turc a provoqué une vive irritation au ministère des finances à Constantinople. Les organes qui passent pour traduire fidèlement la pensée de Djavid Bey se répandent à ce sujet en critiques erronées et en suppositions inexactes. Ils attribuent la résistance que rencontre en France le projet d'emprunt signé par Djavid Bey lors de son récent séjour à Paris aux manœuvres d'une maison de banque concurrente. Dans notre article du 5 septembre, nous avons exposé en détail les raisons d'ordre politique général dont s'inspirent MM. Briand, Pichon et Cochery dans la circonstance. Klles suffisent amplement à justifier les conditions mises à l'approbation du gouvernement français
Ln octobre 1909, quand la Jeune Turquie était à peine sortie de la crise qui l'avait mise à deux doigts de sa perte au printemps, la l'^rance lui j^rêta son concours financier dans l'esprit le plus amical, sans poser de conditions que les ennemis du nouxeau régime eussent pu exploiter. Elle comptait alors que le gouvernement ottoman, fidèle à son programme et à ses promesses publiques, s'emploierait avec énergie à rétablir l'ordre dans les fir.anccs et à réduire
peu à peu le déficit budgétaire. Elle était aussi en droit d'espérer que de bons procédés répondraient à nos témoignages effectifs de bonne volonté. Malheureusement, tandis que les dépenses du budget turc s'enflaient dans une proportion démesurée, c'est à nos rivaux que la Sublime Porte s'adressait de préférence pour les commandes de l'Etat. D'autre part, des incidents d'ordres divers venaient nous montrer qu'un nationalisme artificiellement surexcité dans un intérêt de parti pouvait aussi nous susciter de graves embarras. Enfin, la conduite de Djavid Bey à Paris jetait un jour attristant sur la politique du ministre des finances ottoman. Il est donc naturel que nous prenions des précautions sérieuses si, de nouveau, on fait appel à notre épargne. Il ne faut pas chercher ailleurs les motifs de la négociation officieuse engagée actuellement avec Hakki Pacha.
Afin de couper court à toute fausse interprétation, l'agence Havas publie le communiqué suivant :
Des télégrammes signalent de vives polémiques de presse à Constantinople au sujet du projet d'emprunt turc.
Il est complètement inexact qu'il soit dès à présent question de l'admission à la cote et que, dans cette affaire, le gouvernement français intervienne en faveur de tel ou tel groupe financier. Son intervention a exclusivement pour but de déterminer, comme il en a le devoir, les garanties politiques et économiques nécessaires, notamment celles auxquelles a droit notre épargne, qui a déjà engagé des capitaux si considérables en Turquie. Ainsi posée, la question ne peut être discutée et résolue qu'entre les deux gouvernements.
L 'EUROPE AlJ JOUR LE JOUR
ELHEC DE L EMPRUNT TURC A PARIS. — CONCLUSION d'un emprunt a LONDRES.
21 septembre 19 lo.
Les négociations du grand-vizir ottoman relatives à l'émission d'un emprunt de 150 millions en France ont définitivement échoué. Hakki Pacha n'a pas été en mesure d'accepter les conditions d'ordre général auxquelles le gouvernement français subordonnait l'admission de l'emprunt à la cote de la Bourse de Paris. MM.Briand, Pichon et Cocher}' se sont donc trouvés, à leur grand regret, dan s l'impossibilité d'accorder leur autorisation. Hakki Pacha s'est immédiatement retourné du côté d'un groupe étranger. Lundi soir, il a signé avec Sir Ernest Cassel, représentant de la Banque nationale ottomane, un contrat d'emprunt exactement calqué, paraît-il, sm- celui qui avait été conclu précédemment avec un groupe français.
Sir Ernest Cassel a fondé à Constantinoplc un établissement rival des anciennes institutions financières françaises ou internationales à capitaux français. Il a réussi à se concihcr les sympathies actives des Jeunes Turcs en flattant leur désir de s'affranchir de la tutelle financière de l'étranger. En cela, il mai;phe d'accord avec les financiers allemands. La raison de son empressement à accéder à des conditions jugées inacceptables en France e3t bien simple : l'argent qu'il consent à prêter sans garanties sérieuses ne lui appartient pas, il n'en dispose pas, il espère le trouver en PVance même par des intermédiaires divers, allemands ou suisse::, qui feraient un apjH'l discret à nos rentiers, à
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ceux notamment qui ont des fonds placés ou des comptes courants ouverts dans les banques de Bâle, de Berne ou de Genève. Si la combinaison réussissait, Sir Ernest Casscl pourrait se prévaloir à Constantinople d'un grand service rendu et, personnellement, ne courrait aucune espèce de risque. Les bénéfices moraux et pécuniaires de l'opération une fois acquis, peu lui importerait le sort des porteurs de titres.
Mais la combinaison réussira-t-elle ? Nous nous permettons d'en douter. Ce n'est pas que nous trouvions mauvais que la Turquie trouve de l'argent ailleurs que chez nous, et particulièrement chez nos amis d'Outre-Manche. Le marché français est déjà très chargé de valeurs ottomanes. Le marché de Londres pourrait à son tour absorber plusieurs émissions sans gêner le nôtre. Seulement, jusqu'ici, il s'est obstinément refusé à entrer dans cette voie. On pense probablement à Londres que, si une affaire est jugée mauvaise à Paris, elle ne devient pas meilleure en passant la Manche. Et les Anglais n'ont pas pour habitude de prendre pour eux les laissés-pour-compte de leurs voisins. Sir Ernest Cassel doit être le dernier à nourrir des illusions à ce sujet. Dans l'automne de 1909, quand la Turquie négociait l'emprunt de 7 millions de livres gagé sur les revenus antérieurement affectés au payement de l'indemnité de guerre russe, elle s'était adressée tout d'abord à ce financier qui accepta avec joie. MalheureuvSement la joie fut courte. Sir Ernest Cassel dut bientôt avouer l'impossibilité pour lui et son groupe de placer l'emprunt. C'est avec la Banque ottomane que Djavid Bey conclut finalement le 13 octobre 1909. Par égard pour le groupe anglais ou plutôt anglo-allemand, la Banque ottomane lui céda l'émission de 2 millions de livres. Sir Ernest Cassel ne put même pas placer à Londres des
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titres pour une son ne relativement aussi faible; il dut recourir à Paris pour en placer les quatre cinquièmes.
Le même succès l'attendait quand il se chargea cette année de l'émission d'un emprunt de 250.000 livres turques pour la municipalité de Constantinople. Les titres ne sont pas encore classés.
Sur quoi Sir Ernest Cassel compte-t-il donc cette fois pour être plus heureux .Ml n'est pas difficile de le deviner. Une clause du contrat signé lundi dernier avec Hakki Pacha stipule que l'engagement du banquier preneur sera ferme à partir du 1^^ octobre seulement. On veut laisser jusque-là le temps aux groupes français de se raviser. D'une part, on cherche à exercer ainsi une pression sur le gouvernement français. D'autre part, on adresse une invite indirecte à nos banquiers à lier partie avec le partenaire de Djavid Bey. Il y a quelque chose de comique dans la première partie du calcul. Il faudrait que notre gouvernement se muât en girouette pour effectuer le revirement espéré. Dans la circonstance, il s'est inspiré de considérations trop hautes, trop mûrement réfléchies, pour changer brusquement d'opinion parce qu'un financier étranger est entré en scène. Quant à l'autre calcul, il sera également déçu. Sans la certitude de l'admission à la cote de Paris, nos banquiers ne s'avanceront pas. Peut-être certains seraient-ils tentés d'entrer subrepticement dans le jeu de Sir Ernest Cassel en s'engageant à placer directement des titres dans leur clientèle. Ils en seraient alors pour leur mauvais procédé, car le public français, une fois averti, se tiendra certainement sur hi réserve.
Reste le marché de Londres. Sir Ernest Cassel y jouit d'un crédit trop limité pour v trouver la somme nécessaire par ses propres moyens. Il lui faudrait pour réussir le concours de l'opinion, l'appui moral du gouvernement. L'un et
l'autre lui feront défaut. Dès aujourd'hui, le langage de la presse anglaise est significatif à cet égard. Quant au gouvernement, il ne possède aucun contrôle sur l'admission à la cote ; mais il est certain que, dans le cas particulier où se trouve en jeu l 'influence de la Triple Entente en Orient, il marchera d'accord avec le Cabinet de Paris. Sir Ernest Cassel se trouvera donc d'autant plus embarrassé que son contrat l'oblige non seulement à prêter 150 millions cette année à la Turquie, mais à lui en prêter 120 autres l'an prochain dans les mêmes conditions. La seconde tranche serait encore plus difficile à absorber que la première, étant donné que le budget dressé par Djavid Bey comporte un déficit croissant. Le déficit officiel prévu pour cette année est de 9.679.000 livres turques, soit plus de 200 millions de francs, contre 5.461 .000 livres turques pour l'exercice précédent.
On dit, il est vrai, que le contrat signé lundi implique des garanties spéciales en faveur des porteurs de titres et confère au banquier preneur le privilège de se charger du service de la trésorerie impériale dans l'empire ottoman. Quand nous connaîtrons la teneur des dispositions, nous serons à même d'en estimer la valeur. D'après ce que nous savons jusqu'ici, les garanties seraient les mêmes que celles du projet de contrat passé avec le groupe français, c'est-àdire sans portée pratique. Quant au service de trésorerie que Djavid Bey avait autrefois proposé lui-même de confier à un autre établissement, on ne voit guère comment la banque^de Sir Ernest Cassel serait en état de l'assurer.
Il n'entre dans ces appréciations pas la moindre trace d'irritation contre la Turquie. Nulle part autant qu'en France on n'est intéressé à voir s'affermir et grandir son crédit. Nous nous réjouirions sans réserve avec elle si l'état de ses finances lui permettait de conclure des em-
prunts avec qui que ce fût. C'est dans l'intérêt propre de l'empire ottoman que nous nous refusons à Tencourager dans le système des déficits
ÉCHEC DE l'emprunt TURC A LA BANQUE ERNEST CASSEL.
23 septembre 1910.
Nos prévisions d 'avant-hier se sont réalisées plus tôt qu'on aurait pu s'y attendre. Devant l'accueil fait à Londres à sa combinaison financière, Sir Ernest Cassel fait déclarer aujourd'hui qu'il n'a signé aucun contrat d'emprunt, ni aucune convention d'option avec le gouvernement ottoman. C'est ce qu'il affirm au Foreign Office, et une note officieuse londonienne en fait part à la presse. Naturellement, il convient de n'ajouter foi qu'en partie à ces dénégations du financier anglo-allemand. En ce moment même, il fait près des banques de Berlin, pour obtenir leur concours, des eff"orts qui ne laissent aucun doute sur la nature de ses engagements conditionnels vis-à-vis de Hakki Pacha et de Djavid Bey. On espérait à Constantinople que la nouvelle de la conclusion de l'emprunt avec la Banque nationale ottomane allait consterner les financiers de Paris qui reviendraient supplier Djavid Bey de prendre leur argent. Sir Ernest Cassel espérait aussi intervenir en arbitre dans les négociations. D'un côté et de l'autre il faut déchanter.
Comme nous le pensions bien, les Anglais — le gouvernement et le public n'ont pas hésité un instant. Ils ne veulent point pour eux d'un papier qui ne trouve point
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preneur sur le marché de Paris. En \ ain quelques journaux berlinois ont-ils insinué que le gouvernement britannique favorisait sous-main l'entreprise de Sir Ernest Cassel. Cette tentative de semer la zizanie entre la France et l'Angleterre était puérile. Elle a eu le succès qu'elle méritait. Reste le marché de Berlin. Si Sir Ernest Cassel y trouve le concours nécessaire, nous n'aurons aucune objection à formuler. Les fournitures allemandes seront alors payées avec de l'argent allemand. Ce sera logique et équitable. Seulement il nous faudra veiller à ce que, suivant une détestable pratique à laquelle il importe de mettre un terme, l'épargne française ne serve point indirectement à couvrir un emprunt refusé directement à Paris.
En prenant rapidement position, l'Angleterre a rendu service non seulement à la Triple-Entente, mais à la Turquie elle-même. Rien ne serait pire pour l'empire ottoman que des emprunts à jet continu pour boucher les déficits annuels. Les complaisances de prêteurs sans scrupules lui seraient fatales. L'emprunt de 1909 a été consenti dans des conditions exceptionnellement favorables dans le désir de consolider le nouveau régime à peine sorti de la crise du mois d'avril précédent et dans l'espoir que le déficit serait peu à peu diminué. Comme les principaux organes jeunes-turcs prennent vis-à-vis de nous une attitude désobligeante et agressive, et comme le déficit budgétaire va croissant, la situation n'est plus la même. Quand elle sera redevenue ce qu'il est juste et décent qu'elle soit, nous aviserons.