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L ERECTION DU MONTENEGRO EN ROYAUME

29 août 1910.

Voici le prince Nicolas enfin roi. Le réduit escarpé où les montagnards de la Tchernagore se groupaient autour de leur \ladika pour arrêter les Turcs est érigé en royaume. C'est moins un Etat qu'une forteresse naturelle qui, depuis le traité de Berlin seulement, descend jusqu'à la mer et qui possède quelques routes depuis fort peu de temps. On ne peut donc point dire que la solennelle transformation célébrée hier à Cettigné s'imposait. Elle est due tout d'abord au désir ardent du prince Nicolas de ceindre une couronne, lui aussi, aux illustres alliances de ses filles avec les vieilles maisons souveraines d'Europe, à la récente érection de la Bulgarie en Etat indépendant, et aussi peutêtre aux encouragements de l'Autrichc-Hongrie préoccupée de semer des germes de discorde entre les deux Etats serbes.

L'occasif)n est le ciiHjuantcnaire de l'avènement du

LA QUESTION D ' O R I E N T 6r

prince Nicolas. Que d'événements pendant ces cinquante ans a vu se dérouler l'héritier des princes-évêques du petit peuple dont la situation internationale est restée indécise jusqu'en 1878 ! A force de courage et de ténacité, il a conquis son indépendance effective et juridique. Il a assisté à l'affranchissement successif des Roumains, des Serbes et des Bulgares. Acteur et témoin dans le drame balkanique, il doit être justement fier des résultats obtenus. Si la suprême dignité souveraine dépendait des services rendus, nul ne la mériterait mieux que lui. Toutefois, sans irrévérence, il est permis de penser que le titre de principauté s'ajustait plus exactement à la taille de l'État monténégrin que celui de royaume. La dignité de royaume comporte, en dehors des contes de fées, un certain nombre d'éléments qui manquent encore et sont destinés très probablement à continuer de manquer au Monténégro. Elle implique également une certaine représentation que les ressources du pavs sont insuffisantes à assurer. Et, malgré les bruits qui ont couru à diverses reprises, nous aimons à croire que le roi Nicolas ne voudrait point devoir à des subsides étrangers les moyens de soutenir sa nouvelle dignité. Son indépendance, trésor le plus précieux des Monténégrins, n'en serait-elle point diminuée ? Ce serait un singulier résultat de l'érection de la principauté en royaume.

Tour à tour — les facultés de logement dans la capitale sont restreintes — le roi Nicolas a reçu à Cettigné les missions spéciales de la plu] irt des Etats d'Europe chargées de le féliciter. Il a reçu des souverains eux-mêmes, le roi d'Italie, son gendre, accompagné de la reine, le roi et le prince héritier de Bulgarie ('). Il fête aujourd'hui le prince

(') l'nc dépêche de Saiiit-Pctersbouig annonce que le tsar a nomme feld-marcchal dans l'armée russe le roi Nicolas de Alontenegro, générai de brigade le prince héritier Danilo, et lieutenant-colonel le prince Mirko.

héritier de Serbie. Parmi tant de visites, celle-ci est politiquement la plus intéressante. Depuis un mois et plus, de bizarres rumeurs circulaient dans la presse austro-hongroise sur les relations entre les cours de Belgrade et de Cettigné. Il semblait qu'on s'ingéniât à imaginer les nouvelles les plus propres à indisposer l'une contre l'autre les deux dynasties. On prêtait au Monténégrin des projets bien faits pour éveiller les susceptibilités les plus légitimes du Serbe. C'étaient sans doute pures inventions, puisque la réception du prince Ale.xandre et de sa suite semble avoir été empreinte d'une parfaite cordialité. Pourtant, il convient de ne point négliger l'indice. Si vive que soit notre sympathie pour le roi Nicolas et sa famille, nous ne pouvons dissimuler que certains de leurs actes dénotaient des aspirations inquiétantes. Il y a une Serbie et une dvnastie serbe. Prince ou roi, le chef de l'État monténégrin doit éviter avec le plus grand soin tout ce qui serait de nature à faire supposer qu'il se pose, lui ou l'un des siens, en héritier présomptif du royaume voisin. Si le changement de titre devait avoir pour conséquence l'extension des ambitions territoriales, cela nous obligerait à y applaudir avec réserve.

Les deux Etats serbes ont un intérêt mutuel à entretenir des rapports d'entière confiance. Leurs dissentiments profiteraient uniquement à leur grande voisine du Nord-Est (]ui les encercle. Et, au Ballhausplatz, on est expert à exploiter les dissentiments, à les faire naître au besoin. Nicolas V'^ se trouve avoir aujourd'hui une occasion unique de dissiper des méfiances fondées sur un certain nombre de faits malheureusement authentiques et de faire en même temps un geste de roi. Qu'il gracie André Radovitch et ses amis, englobés dans un procès presque aussi odieux que celui d'Agnim ti fondé, lui aussi sur les mensonges de

l'espion autrichien Nastich ! Radovitch n'a commis d'autre crime que d'avoir été le ministre constitutionnel du prince Nicolas. Si Nicolas I^^ a cru devoir octroyer une Constitution à ses sujets qui ne la lui demandaient point, ce n'est point un crime irrémissible d'avoir cru à sa sincérité. Pour n'avoir pas été l'instrument passif des volontés souveraines du prince constitutionnel, Radovitch a subi la peine des assassins. Il n'est pas de plus honnête homme et de meilleur patriote au Monténégro. S'il restait les fers aux pieds dans sa prison, il manquerait quelque chose à Nicolas I*''' pour être roi.

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