ECHEC DEFINITIF DE L EMPRUNT TURC
23 octobre 1910.
Les négociations relatives à l'admission à la cote de la Bourse de Paris d'un emprunt turc de cent cinquante millions sont rompues. D'après une dépêche officielle arrivée hier soir à Paris, Djavid Bey a fait connaître à M. Bompard que le gouvernement turc, après en avoir délibéré en Conseil des ministres, refusait de ratifier l'accord de principe intervenu samedi dernier, sur les garanties financières d'ordre général, entre MM. Pichon et
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Cochery d'une part, Xaoum Pacha et M. Ciulbenkian d'autre part. Aux termes de cet accord, deux fonctionnaires français désignés par le gouvernement ottoman de concert avec le gouvernement français devaient être chargés à Constantinople du contrôle du mouvement des fonds et de la comptabilité publique. Les attributions précises de ces deux fonctionnaires devaient faire l'objet d'un arrangement ultérieur. Dans un esprit de conciliation, le Cabinet de Paris avait consenti à substituer cette combinaison à la création du sersacc de trésorerie dont le projet primitif émanait de la Porte elle-même. Dès lors que le Cabinet de Constantinople opposait une fin de non-recevoir absolue à la réalisation de cet ancien projet, ni M. Pichon, ni M. Cochery n'ont voulu insister. Mais ils ont exigé une garantie équivalente. C'est alors qu'il a été question de la nomination de hauts fonctionnaires français près la Cour des comptes ou le ministère des finances à Constantinople. Mais il est apparu promptement que Djavid Bey n'acceptait la collaboration de ces personnages qu'à la condition que leur contrôle fût simplement nominal. Le gouvernement français ne demandait pas une prébende peur deux de ses nationaux, mais une garantie de gestion financière. Les pourparlers n'ont donc pas abouti.
Il convient tout d'abord de constater que la rupture a eu lieu sur cette question précise, et non sur le statut des sujets algériens et tunisiens. Comme nous l'avons annoncé, les instructions relatives à cette afi^aire spéciale sont parties de Paris seulement dans les premiers jours de la semaine dernière ; elles n'étaient pas encore entre les mains de \l. Bompard au moment où Djavid Bev a communiqué à notre ambassadeur la décision du Conseil des ministres sur \:\ garantie financière. La question politique est donc restée en dehors de la discussion. Elle n'c:i rcra pac moins
posée. Nous l'avons déjà dit en effet : avec ou sans emprunt, il est inadmissible que la Porte refuse de traiter en sujets français tous les Algériens sans distinction et de reconnaître le droit de protection de la France sur les sujets tunisiens. De même que la délimitation de la frontière tunisotripolitaine est confiée à des agents ottomans et à des agents français représentant le b y de Tunis, de même les agents français accrédités en Turquie font fonctions d'autorités beylicales en ce qui concerne les affaires tunisiennes en général et le statut des Tunisiens en particulier.
Aucun de nos lecteurs ne sera surpris de l'échec des négociations de l'emprunt. Du jour de la conclusion d'un emprunt entre Djavid Bey et un groupe parisien à l'insu du gouvernement français, on pourrait même dire en défi au gouvernement français, nous avons relevé les conséquences inévitables d'un procédé aussi cavalier de la part du ministre des finances ottoman. Dès lors, il y avait lutte entre deux tendances, deux systèmes, deux politiques. Du côté turc, on prétendait que l'emprunt était une affaire privée, que l'épargne française constituait un réservoir inépuisable, où un Etat étranger pouvait puiser avec le concours des intermédiaires de la place sans que le gouvernement français eût à s'en mêler. De notre côté, nous soutenions qu'un emprunt d'Etat étranger est, dans une certaine mesure, une affaire gouvernementale, que le gouvernement du pays prêteur a le droit et le devoir de se préoccuper des intérêts généraux de l'Etat au moment 011 un gouvernement étranger fait appel au crédit public. Autrefois, dans cet ordre d'idées, il y a eu des défaillances et de fausses manœuvres. Il importait qu'elles ne se renouvelassent pas. Depuis quelque temps déjà, les citoyens clairvoyants déploraient (Hic la jouissance financière de la
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France fût gaspillée alors ciu'cllt constitue dans l'Europe d'aujourd'hui une de nos armes les plus efficaces. Un courant d'opinion très net s'est formé contre ces fâcheuses pratiques. Il triomphe aujourd'hui. Les Turcs de bon sens et de sang-froid reconnaîtront plus tard que les garanties demandées par nous l'étaient autant dans leur intérêt que dans le nôtre et que le contnMe de la bonne gestion de leurs finances leur eût été aussi profitable qu'aux souscripteurs français.
Maintenant il faut s'attendre, nous en avons déjà -plusieurs fois prévenu nos lecteurs, à des tentatives de placement clandestin à Paris de l'emprunt dont l'émission publique ne peut réussir sans admission à la cote. Naturellement toute personne est libre de faire de ses fonds disponibles l'emploi qui lui convient, et l'idée ne nous viendrait point de nous ingérer dans une mesure quelconque dans l'administration des fortunes privées. Banquiers et particuliers peuvent prêter leur argent à qui leur plaît aux conditions qu'ils jugent convenables. Mais le public doit être prévenu que le refus d'admission à la cote de Paris, pour les raisons d'ordre public que nous avons dites, s'applique non seulement au projet d'emprunt avorté, mais à tout emprunt destiné à le remplacer directement ou inditectement, et que ce refus vise l'avenir comme le présent. Contrairement à ce qui est malheureusement arrivé autrefois dans une autre circonstance, le gouvernement français n'autorisera pas dans la suite, sur les sollicitations des intéressés, l'admission à la cote refusée au moment de l'émission. Sa décision à cet égard est définitive.
8o L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
î:VOLlTIOX DE LA JEUNE TURQUIE VERS LA TRIPLE ALLIANCE.
5 décembre 1910.
La réouverture du Parlement a fourni au gouvernement ottoman l'occasion de remettre au point un certain nombre de questions qui ont été l'objet de discussions irritantes pendant l'intersession. Celle qui nous touche le plus est la politique extérieure de la Turquie. Depuis l'échec de l'emprunt turc à Paris, les organes qui passent pour être les fidèles interprètes du Comité Union et Progrès et de plusieurs des membres du Cabinet actuel s'étaient livrés avec persistance à l'égard de la France à des commentaires inquiétants. Ils n'avaient pas seulement donné cours à leur irritation dans des termes inadmissibles. Ils avaient donné clairement à entendre que la Turquie, déçue par la Triple-Entente, était décidée à lier partie avec la Triple- Alliance. Au mois de novembre, par exemple, le Jeune- Turc écrivait : « Notre entrée définitive dans la Triplice se fera lentement, graduellement, naturellement, en suivant l'évolution progressive de l'empire ottoman. » Et ce journal, inspiré par quelques-uns des membres les plus considérables du fameux Comité, indiquait dans un autre article' comment il entendait cette évolution. Sous le titre de " Souvenirs turcs », il parlait de l'Algérie dans ces termes : « Le nouveau conquérant est dur, mais l'espérance est plus forte (juc l'oppression... La terreur silencieuse qui règne en Alger rendant muettes les bouches les plus intrépides, c'est dans les ccuurs que s'est concentrée une douleur profonde, mère d'espoirs invincibles. » L'auteur de
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l'article mettait ensuite dans la bouche d'un Turc d'Alger ces paroles prophétiques : « D'autres Barberousses sont nés qui délivreront les pauvres musulmans. »
Dans le discours du trône lu à la rentrée du Parlement, Mahomet V s'était exprimé ainsi : « Nous persévérons avec soin dans notre politique extérieure, qui ne sert qu'à maintenir la paix dignement, à sauvegarder nos droits légitimes et à ne porter aucune atteinte aux droits d'autrui. » Ces paroles viennent d'être reprises et heureusement développées par le grand-vizir tout d'abord au Sénat, dans la discussion de l'Adresse, puis à la Chambre des députés, dans la déclaration lue samedi.
Le Sénat contient d'excellents éléments trop peu utilisés. Quand des étrangers expriment leur étonnement de ce qu'on ne recoure pas plus souvent aux services d'hommes expérimentés à un moment où la pénurie d'hommes capables se fait cruellement sentir, on leur reproche de vouloir rétablir subrepticement l'hamidianisme. Une partie des Jeunes-Turcs, les idéologues surtout, ne veulent point comprendre qu'un nouveau régime, pour s'établir sûrement et définitivement, a besoin du concours de ceux des collaborateurs de l'ancien régime qui le supportaient la mort dans l'âme, attendant impatiemment la délivrance. Au risque d'être taxés d'hamidianisme par les énergumènes, nous croyons qu'il y aurait eu intérêt pour la Jeune Turquie à ce que les jeunes attendissent plus longtemps avant de saisir eux-mêmes les rênes. Donc, le Sénat, plus conscient des intérêts supérieurs de l'ottomanisme, a cru devoir exprimer ses inquiétudes sur l'impulsion donnée à la politique extérieure dans le paragraphe suivant de l'Adresse : « Nous avons l'espoir que le gouvernement fera tous ses efforts pour le maintien et l'accroissement des sentiments de confiance et d'amitié qui s'étaient II 6
manifestés partout à notre égard lors de l'instauration de notre régime constitutionnel. » C'était une allusion suffisamment claire aux rapports avec la France et l'Angleterre. La discussion a montré nettement l'opinion du Sénat à cet égard. Plusieurs sénateurs ont même attaqué très vivement le grand-vizir au sujet de l'achat des deux cuirassés allemands. Pressé de questions, Hakki Pacha a dû finalement répondre que si les bateaux ne valaient rien, les canons au moins seraient employés à terre et qu'il ne saurait entrer dans de plus amples explications destinées à être reproduites dans un compte rendu de séance
LA SITUATION DU CABINET A LA CHAMBRE OTTOMANE. LES MESURES DU GOUVERNEMENT.
12 décembre 1910.
Après une discussion longue et confuse, la Chambre ottomane a voté un ordre du jour de confiance dans le gouvernement par 123 voix contre 63. Elle compte 260 députés. Il V a donc eu un assez grand nombre d'abstentions, notamment parmi les membres de l'Union et Progrès. Malgré cette défection, malgré les tiraillements au sein du Comité, malgré la proportion relativement considérable des opposants, le Cabinet n'en a pas moins obtenu une majorité très suffisante pour lui permettre de gouverner. S'il vient à être remanié, comme le bruit en court avec persistance, ce sera sans doute dans le sens de la politique du grand-vizir et non dans celui des exaltés. Un certain nombre de décisions récentes donne à croire que le Cabinet
s'est rendu compte des résultats funestes auxquels ne manquerait pas d'aboutir le système préconisé par les chauvins et les idéologues, et qu'il a une tendance à revenir à la politique de tolérance réciproque dont l'application espérée avait soulevé tant d'enthousiasme dans les premiers temps de la révolution. S'il en est bien ainsi, nous nous féliciterons qu'il se soit formé à la Chambre ottomane une majorité décidée à encourager le gouvernement dans l'accomplissement d'une œuvre de justice et de prudence. En ce qui concerne la politique extérieure, les renseignements complémentaires parvenus de Constantinople depuis quelques jours confirment ce que nous disions la semaine dernière. Le Cabinet a reconnu la nécessité de dissiper les équivoques nées à l'occasion de l'emprunt et de ne point laisser s'égarer l'opinion aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Il saisit toutes les occasions d'affirmer qu'il n'a lié l'empire à aucune autre puissance, qu'il est résolu à conserver sa liberté vis-à-vis des deux grands groupements qui se partagent l'Europe et qu'en dépit d'un dissentiment sur un point spécial, il conserve à la France des sentiments amicaux et reconnaissants. Ces affirmations auraient gagné à être moins tardives. Il convient toutefois d'en prendre acte avec empressement. Il eût été déplorable à tous égards que les excitations antifrançaises à Constantinople ne rencontrassent point de contradiction officielle. Pour la Turquie elle-même et pour son avenir, il eût été encore plus regrettable qu'elle parût osciller suivant les circonstances entre divers systèmes d'alliance et que la confiance dans sa bonne foi reçût une atteinte sérieuse. Les ministres ne se sont pas contentés de déclarations verbales pour rassurer les intéressés. Ils ont agi aussi. Par une décision du ministre de l'intérieur en date d'hier, le Jeune Turc a été suspendu pour une
période indétcrmince. Ce journal, rédigé en français, avait été l'instigateur le plus échauifé de la politique chauvine. Au sujet de la France et de la presse française, pendant et après les négociations de l'emprunt, il avait tenu un langage haineux et comminatoire. A propos de l'affaire d'Hodeida, il avait provoqué une protestation offfcielle de l'ambassade d'Italie contre un article diffamatoire. L'autre jour, nous avons cité des passages caractéristiques de deux de ses articles. A ce diapason, le ton du Jeune Turc devenait d'autant plus inquiétant que l'état de siège encore en vigueur à Constantinople, conférant au gouvernement des pouvoirs exceptionnels en matière de presse, laissait peser sur le Cabinet une certaine responsabilité. Le Cabinet a tenu à s'en dégager ; nous l'en félicitons.
On avait beaucoup remarqué que, malgré les proclamations d'ottomanisme, d'égalité des nationalités, d'union des races, à l'origine de la révolution, une tendance de plus en plus marquée à la « turquisation « se faisait jour depuis l'échec de la contre-révolution d'avril 1909. Quoique les vainqueurs fussent aussi libres que possible de convictions religieuses, il était évident qu'ils tenaient les chrétiens en défiance. De tous les valis de l'empire, pas un seul n'était chrétien. Sur plus de cent mutessarifs, quatre seulement, croyons-nous, n'étaient point musulmans. Sur plus de cinq cents kaimakams — sous-préfets — une quarantaine à peine appartenait aux différentes confessions chrétiennes. Or, les non-musulmans forment environ trente pour cent de la population de l'empire. C'était vraiment faire une part bien faible aux éléments chrétiens. C'était leur témoigner bien peu de confiance à un moment oij l'on prétendait fonder le régime constitutionnel sur l'ottomanisme et l'égalité des droits des races. C'était d'autant plus illogique iiuc les éléments chrétiens sont
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certainement les plus instruits et le mieux au courant de l'administration occidentale que le gouvernement déclarait vouloir prendre pour modèle. Enfin, c'était inique, car c'est un fait aujourd'hui matériellement prouvé que l 'adhésion des chrétiens au nouveau régime avait été absolument sincère et que les chrétiens de Macédoine, les Bulgares notamment, avaient été les premiers à offrir à Mahmoud Chevkct Pacha un concours enthousiaste, sans arrière-pensée ni réserve, pendant le tragique mois d'avril 1909. Si l'on en croit une dépêche d'hier, le Cabinet Hakki Pacha s'est aperçu qu'il faisait fausse route et qu'il convenait de gouverner dans une direction légèrement différente. Un Syrien chrétien, Ibrahim Soussa, mutessarif de Castamouni, a été nommé vali de l'Archipel ; trois autres chrétiens ont été nommés mutessarifs.
En Macédoine, enfin, une mesure d'une portée beaucoup plus grande a été prise à la fin de novembre : l'état de siège a été levé en Macédoine à la seule exception de deux districts — Kotchana et Diakovo — oij des affaires graves en cours d'instruction ou de jugement devaient être réglées. En conséquence, l'application de la loi sur les bandes, source de conflits extrêmement pénibles, a été arrêtée ; les juridictions extraordinaires et les cours martiales ont été supprimées. Soit que les opérations de désarmement aient été effectivement terminées, soit que des atrocités malheureusement trop authentiques aient éveillé l'attention, soit que le Cabinet, au moment de la réouverture du Parlement, ait désiré se concilier les représentants des trois vilayets de Roumélie justement émus d'une répression excessive, mal justifiée, il n'en faut pas moins louer le gouvernement d'avoir mis fin à une situation anormale comportant de graves injustices. Le ministre de l'intérieur a heureusement interprété la décision du gouver-
nement en adressant aux valis des trois vilayets macédoniens une circulaire les invitant à rappeler aux fonctionnaires sous leurs ordres tous leurs devoirs envers la population et à leur prescrire de prévenir tout sujet de mécontentement. Afin de contrôler l'exécution de ces mesures, que des agents ignorants ou trop zélés pourraient compromettre, une Commission composée d'un membre de la Cour de cassation, d'un conseiller d'État et d'un officier général, est chargée d'une inspection spéciale dans les trois vilayets, en commençant par celui d'Uskub, et d'une revision des opérations des Cours martiales. Déjà deux dignitaires ecclésiastiques grecs, l'archiprétre de Guevguéli et le supérieur d'un monastère voisin, condamnés par la Cour martiale de Salonique,ont été graciés par Mahomet V. Les écoles serbes du,vilayet de Kossovo ont été rouvertes. Les inspecteurs scolaires de l'exarchat bulgare peuvent s'acquitter de leur mission et les professeurs sujets bulgares ont pu reprendre leurs fonctions dans les écoles où ils enseignaient antérieurement.
Ce sont là d'heureux indices. Nous avions déploré que l'esprit de jacobinisme et de malencontreuse imitation des pires protagonistes de la Révolution française semblât prévaloir à Constantinople. Nous verrons avec joie les Turcs revenir à des sentiments plus justes et à ime politique plus soucieuse des intérêts généraux de l'empire.
NOUVELLE CRISE MINISTÉRIELLE EN TURQUIE. — LA TURQUISATION. — IMPRUDENCES EN MACEDOINE ET EN ALBANIE.
13 février 191 1.
La crise gouvernementale, lalcnlc depuis plusieurs mois à Constantinople, a éclaté samedi. Talaat Bey, mi-
nistre de l'intérieur, a remis sa démission au grand-vizir et, malgré les plus vives instances, a refusé de la retirer. Son portefeuille a été offert à Halil Bey, député de Mentéché, président du groupe parlementaire Union et
Progrès
Ce n'est pas la première fois que Talaat Bey avait manifesté l'intention de quitter le ministère. L'exercice du pouvoir lui a causé de nombreuse.-» et profondes 'déceptions. Homme de bonne volonté et de bonne foi, administrateur intègre, très sincère partisan de l'ottomanisme, il s'est heurté un peu partout à des résistances décourageantes. Plus spécialement chargé de la réorganisation des vilayets, du maintien ou du rétablissement de l'ordre, de la mise en train du nouveau régime dans les [diverses parties de l'empire, il n'a pas tardé à constater que les moyens préconisés par le Comité Union et Progrès,? dont il est l'un des membres les plus influents, étaient mal appropriés aux desseins poursuivis. Les hommes de gouvernement ne s'improvisent pas. Beaucoup de ceux auxquels la recommandation du fameux Comité a valu d'être investis de hautes charges, c'est-à-dire de lourdes responsabilités, se sont montrés inégaux à [leur tâche. Ils ont détruit ou laissé rouiller les anciens ressorts et les ont remplacés par des mécanismes incapables de fonctionner. Certains n'ont pas craint de recourir à des moyens détestables, tels que la xénophobie, pour se créer une popularité artificielle. D'anciennes influences locales, abusives peut-être, mais correspondant à la constitution féodale de la société musulmane dans certaines régions, ont été dédaignées ou combattues mal à propos. Quelquefois des paroles données n'ont pas été tenues. Il en est résulté un malaise général qui ne se traduit point par des menaces de contre-révolution parce que le dégoût do l'hamidia-
nisme est aussi profond que jamais, mais par des agitations locales qui ne sont point sans danger.
La faute capitale des Jeunes Turcs a consisté à abandonner en fait leur programme initial tout en continuant de s'en réclamer ouvertement. Sous l'inspiration du Comité de Salonique, ils ont cédé à l'esprit de l'absolu. Les plus influents d'entre eux nourrissent de secrètes préférences pour les doctrines jacobines. Ils sont idéologues et livresques. Ils ne savent pas tenir compte des relativités. Ils ont l'ambition d'édifier un État centralisé avec les matériaux du vieil empire ottoman. Or, en délivrant le pays du régime de la délation, ils avaient pris pour drapeau l'ottomanisme, c'est-à-dire l'union de toutes les~races, la participation de toutes les nationalités de l'empire au gouvernement, la distribution d'une justice égale à tous les sujets ottomans sans nulle distinction. Ils ont encore renouvelé ces déclarations cet automne, au congrès annuel de l'Union et Progrès tenu au mois d'octobre à Salonique. Mais cela est resté lettre morte. Dans le communiqué officiel publié par les soins du Comité après la clôture du congrès, on lit : « Le respect de la langue et de la nationalité des diflférents éléments réunis dans l'organisation sociale commune de l'ottomanisme, ainsi que des liens indissolubles qui les unissent les uns aux autres, peut être considéré comme étant de nature à renforcer les traditions nationales du pays. » En fait, ni la langue ni la nationalité n'ont été respectées. Les instructions de Talaat Bev à ses subordonnés s'inspiraient souvent des idées les plus saines, seulement les fonctionnaires chargés de les appliquer sur place prétextaient de nécessités provisoires pour passer outre.
En Macédoine, par exemple, il est certain qu'il a été commis de graves erreurs. Justifié en principe, le désar-
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mement des populations a été trop souvent effectué dans des conditions inhumaines. L'intention manifeste de " turquiser » certaines régions avec l'afflux de musulmans immigrés de Bosnie et d'Fferzégovine a éveillé de légitimes appréhensions parmi la population indigène menacée de se voir, sinon dépouillée de ses terres, du moins dénationalisée au milieu d'éléments importés de qualité généralement très médiocre. Xi les Bulgares, ni les Grecs, ni les Serbes macédoniens ralliés dès la première heure à la Jeune Turquie n'ont eu l'impression qu'ils étaient traités en égaux, en citoyens, par le gouvernement de Constantinople. Ils se sentaient toujours des raias, des roumis. A plusieurs reprises, il fallut l'intervention personnelle de Talaat Bey ou de Nazim Bey pour faire cesser des iniquités, pour faire remettre en liberté des innocents.
En Albanie, de bonnes mesures ont été rendues stériles par de mauvaises. Le Cabinet de Constantinople a exaspéré les Albanais en s'en prenant à leur langue, en voulant leur imposer un alphabet. D'ailleurs, la question de la langue d'enseignement a été mal traitée d'une façon générale. Dans un pays constitué de peuples aussi divers que la Turquie, où les communications sont encore à l'état embryonnaire, où l'instruction élémentaire relève des autorités locales, il est manifestement impossible d'imposer partout un enseignement en langue turque. Ce serait d'autant plus extravagant que la langue turque administrative, officielle, celle du « plumitif v de la Porte, est sensiblement différente du turc parlé et souvent inintelligible à la population turque. Il semble que la solution la plus pratique et la plus équitable serait de donner l'enseignement dans la langue locale et de comprendre dans les programmes scolaires l'enseignement du turc. Rien n'irrite les populations comme de se voir imposer une langue
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autre que leur ^a^^uc niatcrnellc. En quoi la Jeune Turquie sera-t-elle affaiblie si les Albanais conservent leur vieil alphabet ou adoptent l'alphabet latin?
Dans l'Arabie, la situation est mauvaise. Nazim Pacha n'a pas réussi en Mésopotamie. Investi de pouvoirs exceptionnels, il n'en a pas su profiter. Soldat intrépide, jouissant d'un immense prestige dans l'armée, il a échoué comme administrateur. Au Yémen, la rébellion sévit. Ce n'est point un fait nouveau, il est vrai. Le Yémen n'est point une province ordinaire. C'est, à l'extrémité de l'empire, une sorte de colonie où la domination ottomane a toujours été plus nominale que réelle. Son importance politique vient de la proximité des lieux saints musulmans, de Médine et de la Mecque. Il est essentiel que le kalife de Constantinople ne soit point troublé dans la possession de ces sanctuaires. Il semble qu'aussi au Yémen on ait été maladroit ; on aurait manqué de parole envers Seyd Idriss. La grande expédition qu'on prépare coûtera extrêmement cher et, même couronnée de succès, ne produira que des résultats éphémères.
Il est temps que la Jeune Turquie s'applique sérieusement à gouverner suivant les' principes qui sont sa raison d'être.