LA VICTOIRE ELECTORALE DU COMTE KHUEN
5 juin 1910
Aucun doute n'est plus possible. Quoiqu'on ne connaisse les résultats que des deux premières journées du scrutin, la victoire du parti national du travail créé par le comte Khuen-Hédervary est assurée, éclatante. Sur un total de 413 sièges et sur 370 résultats officiellement connus, les ministériels l'emportent dans 230 circonscriptions, c'està-dire qu'ils possèdent déjà la majorité absolue. Il est certain qu'ils gagneront encore un nombre appréciable de sièges, quoique les circonscriptions oii l'on vote en dernier lieu passent pour acquises en général à l'opposition. Le comte Khuen pourra donc gouverner avec une ma-
jorité homogène san:, recourir à des compromissions avec d'autres groupes. L'étendue de son succès a produit une profonde surprise dans le pays, même dans son propre entourage. Essayons d'en dégager les causes.
Tout d'abord, nous le disions déjà avant-hier, le comte Khuen, en arrivant au pouvoir non en chef de groupe, mais comme l'homme du roi, a refusé de s'inféoder à l'un des partis qui se disputaient l'hégémonie. Quoiqu'il représentât le principe de l'accord du roi et de la nation sur la base du compromis de 1867, il ne lia point partie avec le parti de 1867, dirigé par le comte Andrassy. Jugeant d'un coup d'oeil sûr que ce parti s'était discrédité dans le Cabinet Wékerlé, il résolut de fonder un parti nouveau comprenant les hommes mettant î.u-dessus de toutes les questions personnelles le respect de la Constitution de 1867, préférant résolument la politique de Déak à celle de Louis Kossuth, le travail à l'agitation. Il eut en même temps l'art de se poser en partisan du suffrage universel et en ami des nationalités. Il donna des gages aux Croates en rappelant le ban Rauch et en étouffant le procès d'Agram. Plus libéral que les membres du Cabinet précédent, dont le mag}arisme exalté recouvrait un égoïsme féroce, il apparut avec un air de loyauté et de générosité. Peut-être n'était-ce qu'une apparence. Toujours est-il qu'elle a vivement frappé les électeurs las des querelles intestines dont le Cabinet Wékerlé donnait le spectacle.
D'ailleurs, au libéralisme extérieur s'est jointe la force matérielle. La pression gouvernementale s'est exercée sans contrainte. Les troupes n'ont pas eu à intervenir, dit-on. Mais elles étaient présentes. Celles de Transleithanie avaient été renforcées par celles de Cisleithanie. Le 31 mai, par exemple, un régiment d'infanterie de Graz avait été embarqué pour la Hongrie, un régiment d'infan-