LES DÉBUTS DE M. DE BETHMANN-HOLLWEG
10 décembre 1909.
M. de Bethmann-Hollweg a fait hier ses débuts au Reichstag comme chancelier de l'empire. Il a été d'une brièveté inaccoutumée, il n'a parlé que dix-sept minutes.
11 n'a touché à la politique extérieure que par une seule allusion. Il n'a pas pris position pour ou contre l'ancien ou le nouveau bloc. Il a invité tous les partis à s'entendre pour donner à l'empire un système financier solide. Il a déclaré qu'aucun gouvernement en Allemagne ne pouvait être un gouvernement de parti. Les* radicaux et les nationaux-libéraux qualifient aujourd'hui ce discours un chefd'œuvre d'insignifiance. Ils avaient déjà apprécié de la même manière le discours du trône. C'est une manière d'exprimer leur mauvaise humeur d'avoir été exclus de la majorité qui a voté la réforme financière. Mais leurs critiques restent isolées. Le chancelier y a répondu d'avance en faisant hier l'éloge du travail positif et fécond, en opposition avec les grands projets politiques de vaste portée et la recherche du sensationnel. « Ce que le peuple désire avant tout, a-t-il dit, c'est de ne pas être troublé dans son travail quotidien et sur le marché mondial par l'agitation et de dangereuses expériences. »
Pour être enveloppée dans des généralités, cette allusion à la politique extérieure n'en est pas moins claire. Comme l'indiquait nettement déjà le discours du trône, M. de Bethmann-Holhveg, sans inaugurer une nouvelle politique, adopte une nouvelle manière. Il réprouve aussi catégoriquement que possible l'ostentation, le panache, le bluflP dont ses prédécesseurs ont usé si fréquemment. Homme de labeur et de bon sens, il entend maintenir à l'Allemagne par le travail rationnel la place qu'elle a conquise dans le monde. Ce programme n'est ni terne ni insignifiant. Il ne flatte pas l'amour-propre, mais il est aussi patriotique dans sa réserve apparente que les manifestations théâtrales précédemment en honneur. Si les Allemands prennent la peine de réfléchir aux résultats obtenus dans ces dernières années et à ceux t]u 'ai irait pu produire l'ap-
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plication anticipée d'un programme Bethmann-HolKveg, ils devront rendre justice à ce dernier. Seuls les pangermanistes seront atteints dans leurs combinaisons. En somme, depms très longtemps, il s'agissait de savoir si l'on continuerait en Allemagne de faire de la politique bismarckienne sans Bismarck. Guillaume II et le prince de Bijlow se sont essayés à ce rôle. Cela ne leur a pas réussi. M. de Bethmann-Hollweg comprend mieux son temps.
La note du discours du chancelier a été accentuée par le discours du baron de Hertling. Cet orateur du centre a insisté d'une façon caractéristique sur l'affaire marocaine. Il a témoigné une profonde satisfaction de voir dissipés tous les dissentiments soulevés à ce sujet entre l'Allemagne et la France, et il a esquissé à ce propos une sorte de plan de travail commun des deux pays sur le terrain économique et financier. Assumant presque le rôle de chef de la majorité, il a développé à ce sujet les idées contenues en germe dans le discours du trône et celui du chancelier. Son appel à la réconciliation et à la collaboration entre les deux pays est très net. Il correspond sans aucun doute à la pensée du chancelier. Il trouvera certainement de l'écho de ce côté des Vosges. Mais on ne doit pas se le dissimuler à Berlin : si touchés que nous puissions être de ce langage nouveau, nous ne nous abandonnerons point sans réflexions à des effusions déplacées. Les temps sont trop proches oii les politiciens de la Wilhelmstrasse ne songeaient qu'à nous étrangler. Nous ne pouvons oublier que toute la formation intellectuelle de l'Allemagne contemporaine porte l'empreinte antifrançaise.
Le discours de M. de Hertling contient un autre passage'révélateur de la situation nouvelle. C'est un couplet contre le panislamisme. On sait avec quel entrain l'empereur Guillaume II s'est constitué le champion de l'isla-
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mismc, rallié de son grand ami Abdul Hamid dans sa propagande favorite, u II ne faut pas, a dit hier M. de Ilertling, qu'à aucun degré on croie, dans l'Afrique mahométane, que l'empire allemand est le protecteur de l'islamisme... Ce n'est pas seulement au point de vue de la civilisation qu'il faudrait le regretter, mais tout contact avec ce mouvement constituerait pour nous un immense danger. » Voilà ruinée une autre grande pensée du règne, L,e voyage projeté du prince Eitel en Syrie et en Palestine ne ressemblera sans doute pas à celui de son père. Il ne trouvera pas sur place les mêmes encouragments, et s'il reprenait le caractère ostentatoire de celui de 1898, il serait singulièrement contraire à la politique de collaboration préconisée par MM. de Bethmann-Hollweg et de Hertling.