‹ L'Europe au jour le jourChapitre 68 sur 131 · LA REVANCHE DE GUILLAUME IL · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DE GUILLAUME IL

27 septembre 1910.

Le Reichstag a donné hier un spectacle d'une savoureuse ironie. Il y a deux ans, pendant ces Novembertage qui ont été des journées historiques, le monde allemand avait été secoué par une brusque crise de constitutionnalisme. Avec la connivence, sinon sous l'impulsion du chancelier de l'empire, le Reichstag s'était insurgé contre l'intempérance de langage de Guillaume II dont l'interview publiée dans le Daily Telegraph était la dernière et la plus caractéristique manifestation. La presse, même la plus

attachée à la défense de la monarchie et la p us fidèle interprète de la pensée gouvernementale, demandait d'un ton tranchant qu'on en finît ime bonne fois avec ces abus de pouvoir du souverain qui compromettaient l'empire- Le porte-parole des conservateurs, M. de Heydebrand, s'écriait : «> Grande et persistante est l'émotion soulevée par les événements, même parmi mes amis politiques. On n'apprécierait pas exactement cette émotion si on l'attribuait uniquement aux dernières publications et manifestations. Il faut déclarer ouvertement qu'il s'agit d'une somme de soucis, de préoccupations et, il faut bien le dire, de découragement qui s'est accumulée depuis des années, et le découragement a gagné précisément les couches de population considérées comme particulièrement patriotiques et fidèles à la monarchie ». Un autre député de la droite flétrissait le bvzantinime des eunuques de la Cour. Les libéraux réclamaient une sanction légale. Le prince de Bûlow ne contestait rien, n'atténuait rien : au lieu de défendre l'empereur-roi, il promettait que Guillaume II u s'inspirerait à l'avenir, même dans les conversations privées, de la réserve indispensable pour l'unité de la politique et l'autorité de la couronne >. Il ajoutait que, s'il n'en était pas ainsi, ni lui, ni ses successeurs ne conserveraient la responsabilité de la direction des affaires.

Hier, au nom des socialistes, M. Ledebour a rappelé ces déclarations et ces promesses h propos du discours de Kœnigsberg et de l'allocution de Beuron. Mais que les temps étaient donc changés! Ix* " cher Bernard » n'était plus là. Il a échangé, bien involontaiVement, le palais de la Wilhelmstrassc contre la villa Malta. Au mois de novembre 1908, il s'était cru le niiiîire de l'heure. 11 avait espéré mater le s(niverain et, sous prétexte d'entrer dans la voie constitutionnelle, reprendre dans l'empire l'auto-

LIS AFFAIRES d'aLLEMAGNE 231

rite sans contrepoids de Bismarck sous Guillaume I**'". Le souvenir de la tournure pacifique qu'avait finalement prise l'affaire marocaine lui était particulièrement amer. S'il avait eu les coudées franches en it)05, à cjuels sommets de gloire n'eût-il pas porté l'Allemagne? 11 lui était pénible de devoir son titre de prince seulement à la chute de M, Delcassé, Courts espoirs. I>ès le 17 novembre, il fallut déchanter.

Dans l'entretien mémorable de Potsdam, où devaient se décider les destinées, ce fut le chancelier qui succomba. A la fin du communiqué publié le soir même par le Moniteur de r Empire, on lisait bien : « S. M. l'empereur a approuvé les déclarations du chancelier au Reichstag et assuré le prince de Bùlow qu'il lui continuait sa confiance. » Mais le communiqué ne signalait aucune des garanties positives exigées par le Reichstag et le chancelier. Il n'y faisait même aucune allusion : l'empereur se contentait d'affirmer qu'il considérait comme son devoir impérial le plus élevé d'assurer la continuité de la politique de l'empire en sauvegardant les responsabilités constitutionnelles. Nous observions alors que ce dernier membre de phrase, ajouté sans doute à titre de concession apparente, ne signifiait rien au fond puisque, d'après la Constitution en vigueur, ie chanceher et les ministres sont responsables exclusivement devant l'empereur et que l'empereur n'est responsable que devant sa conscience. En somme, c'est ce que M. de Bethmann-Holhveg a répondu hier à M. Ledebour.

Guillaume 11 se délectera à la lecture du compte rendu de la séance d'hier. ItCs fougueux orateurs de 1908 sont venus à résipiscence. M. de Heydebrand a d'autres soucis, d'autres motifs de découragement que ^x^ndant les ;Vovemhertagt. « Ncus ressentons comme une provocation,

a-t-il dit, le fait qu\ ^. puisse poser au chancelier la questi»>n de savoir si le souverain est resté dans les limites constitutionnelles en exprimant ses convictions d'homme indépendant, en disant que, dans sa conduite d'empereur et d'homme, il se guide d'après une haute conception religieuse et un sentiment élevé du devoir... Le peuple ressent comme une provocation l'audace des socialistes d'appeler un tel personnage devant leur forum. » Et, comme les socialistes l'interrompaient en criant : « C'est ce que vous avez fait en 1908 », M. de Heydebrand a cru s'en tirer en répondant : « Cela n'a aucun rapport. » C'est la réponse de circonstance des hommes pris en flagrante contradiction. M. de Heydebrand a voulu effacer de mauvais souvenirs en posant cette fois une question contrastant avec celle de 1908 : « Je veux, a-t-il dit, demander au chancelier s'il croit juste que l'autorité soit ainsi continuellement traînée dans ia poussière... Nous comptons que, quand l'heure viendra, les autorités impériales prendront les mesures que la gravité de la situation comporte. »

Il a suffi à M. de Bethmann-Hollweg de rappeler la teneur du communiqué du 17 novembre 1908 et de constater qu'à Kœnigsberg comme à Beuron Guillaume II n'avait point enfreint les promesses consignées dans ce document. Le chancelier d'aujourd'hui ne s'est point senti solidaire des engagements solennels pris le 1 1 novembre 1908 devant le Reichstag par son prédécesseur. Il a exprimé l'opinion que le souverain, en exposant sa conception de sa mission d'empereur et de roi, était resté sur le terrain constitutionnel. '< Je demeurerai sur ce terrain, a-t-il dit en terminant, et je le défendrai, fidèle à la responsabilité qui m'incombe de par ma charge et par ma conviction. » Comme en 1908, nous dirons : Ce ne sont là que des mots. Depuis cette bourrasque (|ni a bouleversé

LES AFFAIRES d'aLLEMAGNE 233

pendant une semaine les cerveaux allemands, l'autorité impériale s'est raffermie. Le chancelier ne représente plus la dictature bismarckienne, mais l'administration, la bureaucratie. En face de l'empereur-roi, une seule influence se dresse : celle de la socialdémocratie.

DISCOURS DU CHANCELIER AU REICHSTAG. — L INCIDENT D'aGADIR. — l'emprunt turc. — LE.S AFFAIRES DE PERSE.

II décembre 1910.

M. de Bethmann-Hollweg a pris deux fois la parole au cours de la séance d'hier samedi au Reichstag. La première fois, il n'a parlé que des affaires intérieures ; le second discours est entièrement consacré à la politique étrangère.

Dans son premier discours, le chancelier a passé en revue presque toutes les questions à l'ordre du jour : le budget, la défense nationale et le quinquennat, les lois sociales et les assurances, la Constitution d'Alsace-Lorraine, les tarifs douaniers, les traités de commerce et la protection du travail national, les prochaines élections générales, le mouvement socialiste et la répression de l'agitation, k gouvernement et les partis, l'émeute de Moabit et la complicité des socialdémocrates. Une pensée, imc conception politique inspire tout ce discours : c'est que le chancelier n'est et ne sera inféodé à aucun parti, à aucun groupement, à aucune combinaison parlementaire. « Je ne sers point le Parlement, a-t-il dit. Je dirige la politique,

ie propose les lois qui nie semblent d'après ma conviction objective utiles au bien de la patrie, aussi longtemps que je trouve l'approbation de l'empereur et des gouvernements confédérés. >> Partant de ce principe, M. de Bethmann- Holhveg cherche à s'entendre avec le Reichstag en s'appuvant sur les partis qui veulent bien lui prêter leur concours. Il accepte volontiers le concours du centre et des conservateurs, mais il accepterait aussi bien celui de n'importe quel autre parti. Il est l'homme de l'empire, non du Parlement. 11 administre l'Etat, il ne dirige point les destinées d'une classe ou d'un parti, il n'est point un propagateur d'idées-forces. C'est le type du parfait fonctionnaire, le représentant de la bureaucratie impartiale et hiérarchisée.

Il y a pourtant une partie de la nation à l'égard de laquelle il convient d'observer une attitude particulière, la partie qui cède à l'influence subversive des social-démocrates, qui trouble la paix de la rue, qui préconise la lutte de classes, qui pousse au conflit avec la bourgeoisie, qui met en pratique les théories de provocation. Toutefois, même \~is-à-vis de ces perturabteurs, de ces républicains avoués ou masqués, M. de Bethmann-llollweg-ne veut point de mesures d'exception. Comme le prince de Biilow, il se trouve suffisamment armé par la législation en vigueur. Seulement il fait appel à tous les hommes d'ordre, à tous les partis loyaux, afin qu'ils travaillent en commun pour le bien de la patrie. Tous ceux qui ne s'uniraient point dans ce but se feraient les complices des fautciws de désordres, des ennemis de la patrie. Ce langage a été applaudi par les conservateurs et le centre ; il a laissé perplexes les nationaux-liliéraux et les progressistes que ia dislocation du bloc conservateur-libéral, oeuvre du prince de Bùlow, et le retour du centre dans le giron gouverne-

LES AFFAIRES DALLEMAONE 235

mental jettent dans le plus grave embarras. Les dernières élections partielles au Reichstag montrent que les progressistes et les libéraux avancés prennent l'habitude de lier partie avec les socialistes et que leur coalition réussit à enlever aux conservateurs des circonscriptions où ceux-ci se croyaient bien les maîtres.

Le discours sur les affaires étrangères (beaucoup plus court que l'autre) ne contient rien de sensationnel, ni d'imprévu. Il glisse sur les questions sans appuyer ; il n'en traïït aucune à fond. En ce qui concerne la France, il convient de relever les passages relatifs au Maroc et à l'emprunt turc. A propos du Maroc, au cours d'un immense discours, le chef du parti national-libéral, M. Bassermann, avait critiqué ce qu'il appelle « l'expédition d'Agadir «, c'est-à-dire la visite d'un navire de guerre français dans ce port marocain, et il était parti de là pour prononcer un plaidoyer en faveur des frères Mannesmann, de l'industrie allemande au Maroc. Le chancelier s'est contenté de répondre qu'il n'avait reçu jusqu'ici aucun renseignement officiel sur la présence d'un navire français dans les eaux d'Agadir, que personne ne pouvait douter que les droits allemands seraient soutenus avec énergie et que, d'ailleurs, le secrétaire d'État à l'Office impérial des affaires étrangères parlerait plus en détail de la question marocaine. Nous attendrons donc l'exposé de M. de Ividerlen-Waechter. Mais nous n'apercevons pas en quoi la visite d'un bâtiment de guerre français à Agadir pourrait constituer un grief de la part de l'une des puissances signataires de l'Acte d'Algésiras.

Au sujet de l'emprunt turc, le chancelier a affimié qu'il avait suivi avec une neutralité bienveillante les négociations engagées à Paris par le gouvernement ottoman. Nous n'en avons jamais douté un instant. Au cours de ces négo-

2j6 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR

dations délicates, nous avons fait assez souvent ressortir l'intérêt de l'Allemagne à voir la Turquie trouver sur le marché français un large crédit financier pour que l'absolue sincérité de M. de Bethmann-Holhveg soit hors de question. En cette affaire, sa m bienveillance » visait plutôt la Turquie que la France. Nul doute non plus qu'elle serait acquise d'avance, comme celle de MM. de Kiderlen-Waechter et de Marschall, à toute négociation ayant pour objet d'écouler à Paris les bons du trésor ottoman pris par le consortium des trente-deux banques austroallemandes.

Le chancelier a cru devoir se défendre d'avoir repoussé les propositions de limitation d'armements maritimes faites à diverses reprises par l'Angleterre. Comme il l'a dit, il est publia' juris, de notoriété publique, que des avances en ce sens ont été faites par les hommes d'État anglais, et qu'elles ont toujours rencontré un accueil glacial soit près de l'empereur Guillaume II, soit près de ses ministres. M. de Bethmann-HoUweg a donné hier de ces fins de non-recevoir une définition officielle. Nous avons toujours répondu, a-t-il dit, que le meilleur moyen de prévenir toute défiance au sujet des armements de terre et de mer consistait à entretenir entre les deux pays des relations de confiance avec des ententes correspondantes sur les intérêts économiques et politiques réciproques. C'est poli, mais c'est net.

Enfin est venue "la question de Perse avec l'entrevue de Potsdam. Le chancelier n'a rien appris là-dessus qu'on ne sût déjà. On avait déjà déclaré officieusement que l'entrevue des deux empereurs et de leurs ministres avait fourni aux deux gouvernements l'occasion de constater ()n'ils avaient le même intérêt au maintien du statu quo dans les Balkans, ainsi que dans l'Orient en général, et

qu'ils n'entreraient dans aucune coinbinaison ayant une pointe contre l'un d'eux. La question persane mériterait qu'on s'y arrêtât longuement. Aujourd'hui, il nous suffira de dire que le chancelier a reconnu une fois de plus la situation spéciale de la Russie dans le nord de la Perse et son droit d'y construire des chemins de fer. En outre, il a confirmé la nouvelle qu'à Potsdam M. Sasonof avait admis de son côté la faculté pour l'Allemagne de raccorder le chemin de fer de Bagdad au futur transpersan.

Page 1