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LA CARPIÈRE EUROPÉENNE

5 février 191 1.

La Gazette de Cologne a publié hier soir, sur la politique étrangère, un article dont l'objectivité contraste heureusement avec le ton sur lequel la plupart des journaux allemands ont parlé dans ces derniers temps des événements diplomatiques qui ont accompagné ou suivi l'entrevue de Potsdam, Notre confrère rhénan a eu l'intention de remettre au point la situation extérieure. A n'en pas douter, il traduit en la circonstance l'opinion de la Wilhelmstrasse. Son dessein semble être de dégager le gouvernement allemand de la responsabilité de certaines polémiques et de la rejeter sur la France et l'Angleterre.

En termes modérés, mais nets, la Gazette de Cologne se plaint que la presse étrangère ait donné l'impression que l'Allemagne jouait, dans les eaux européennes, le rôle d'un brochet voracc faisant irruption dans une paisible carpièrc. Retournant le reproche à d'autres puis-

sances, elle invoque pour sa justification « la politique, vieille de plusieurs dizaines d'années, exclusivement modérée et paisible suivie par l'Allemagne dans le seul intérêt de la paix. » Notre confrère veut trop prouver. Il met trop de confiance dans le défaut de mémoire des lecteurs. Puisqu'il remontait à plusieurs dizaines d'années, il aurait pu se rappeler les perpétuels procédés com^iinatoires du prince de Bismarck à l'égard de la France, les tractations louches du chancelier avec Crispi, les discours incessants sur la politique par le fer et par le feu, et, plus récemment, le voyage de Tanger. Si ce sont là les signes d'une politique toute de modération et de tranquillité, il convient de s'entendre sur la définition de ces deux mots. Si la paisible carpe allemande, pour emprunter, la comparaison de notre confrère, a été prise parfois pour un brochet, c'est qu'elle fendait les eaux européennes d'une allure de poisson qui n'observe pas un régime végétarien. De 1863 à nos jours, la carpière européenne a été furieusement troublée. Beaucoup de poissons, petits et gros, ont été dévorés. Dans l'estomac de qui sont-ils passés.^ En 1888 déjà, dans son discours du 6 février au Rcichstag le prince de Bismarck disait : « Les brochets nous empêchent de devenir des carpes. » Il semble pourtant qu'il était luimême un brochet copieusement nourri. Son ironie était im peu grosse. Celle de la Gazette de Cologne n'est pas plus fine.

Passant aux événements récents qui lui fournissent le thème de son article, notre confrère passe en revue les affaires de Potsdam, de Flcssingue et du Bagdad. Au sujet de l'entrevue de l'empereur Guillaume et du tsar, il écrit : « La Russie et l'Allemagne, reconnaissant qu'une explication amicale, relativement aux intérêts des deux empires, ne pouvait cjue leur être utile ainsi qu'à toutes les

autres puissances, se sont décidéts à reprcntlrc les pour-, parlers pour résoudre en un sens pacifique et amical les difficultés qui, survenant brusquement,auraient pu facilement donner lieu à des complications. On continue maintenant à négocier à ce sujet, et il faut supposer qu'étant donné la bonne volonté de part et d'autre, on arrivera à un résultat utile. La supposition qu'on ait intrigué contre les alliances et amitiés de la Russie était d'autant moins justifiée qu'en Allemagne on n'a aucune raison de désirer un changement sous ce rapport. Ces relations ont existé de longues années durant sans nuire aux intérêts des Allemands et l'on ne voit pas pourquoi nous devrions travailler à des changements d'où résulterait un déplacement de l'échiquier européen. « S'il en est ainsi, pourquoi donc la presque unanimité de la presse allemande, après le discours de M. de Bethmann-Hollweg au Reichstag, le ro décembre, a-t-elle interprété les conséquences de l'entrevue de Potsdam comme un coup mortel porté à la Triple-Entente ? Pourquoi cette contradiction persistante entre les paroles officielles du chancelier et les commentaires des officieux ? Quand un gouvernement désire sincèrement ne point troubler le repos de ses voisins,' il laisse parler moins bruyamment autour de lui. Quant à l'échiquier européen, la Gazette de Cologne veut-elle sérieusement prétendre que, durant cette dernière dizaine d'années, l'Allemagne n'a point songé à le déplacer ? Pas même en 1905 ?

Pour la question des fortifications de Flessingue, la Gazette allègue de nouveau qu'elle a été soulevée en France. C'est une contre-vérité manifeste. Depuis des mois on parlait dans la presse belge du projet de défense des côtes soumis au Parlement néerlandais quand on a commencé de s'en occuper à Paris. Dans son discours à la Chambre des députés, M. Pichoii s'est contenté de dire

que la question prêtait à des conversations amicales entre les puissances garantes de la neutralité belge. C'était d'une correction irréprochable. Kn Hollande même, on diffère d'avis sur la question. Il n\ a rien de blessant ni de provoquant pour personne à dire que les Cabinets des puissances intéressées échangeront éventuellement des vues. Au sujet du chemin de fer de Bagdad, notre confrère rhénan expose des vues plus justes. On en a émis beaucoup de fausses ou d'inconsidérées. Il y aura lieu d'y revenir. C'est un sujet destiné à rester longtemps à l'ordre du jour. La carpière asiatique est encore plus troublée que l'européenne.

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