LES SUITES DU COUP DU 13 AVRIL
15 avril 1909.
L'origine et la nature du mouvement insurrectionnel qui vient de renverser brusquement le Cabinet présidé par Hihni Pacha apparaissent aujourd'hui plus clairement. Toute l'affaire a été menée par les soldats, non à l'instigation de leurs chefs, mais contre leurs officiers. Il s'agit d'une mutinerie militaire. Pendant deux jours, mardi et
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mercredi, les soldats ont été les maîtres de Constantinople. Ils ont cerné le Parlement, tué le ministre de la justice, blessé celui de la marine, assassiné le président de la Commission des affaires étrangères qu'ils ont pris pour Ahmed Riza bey, président de la Chambre des députés ; ils ont cherché, poursuivi les membres les plus infiuentsdu Comité Union et Progrès. Actuellement, Tordre matériel semble' rétabli. Cette nuit, la ville était calme, les soldats étaient rentrés dans leurs casernes. Mais rien ne prouve qu'ils ne recommenceront pas leurs manifestations. Les motifs auxquels ils viennent d'obéir peuvent les pousser à intervenir de nouveau.
On doit se demander quels sont ces motifs. On pouvait croire tout d'abord que le licenciement — ou plutôt la nouvelle du licenciement — d'un grand nombre d'officiers de terre et de mer par mesure d'ordre et d'économie, avait provoqué de la désaffection dans l'armée et la marine. Le soulèvement de la garnison de Constantinople contre le nouveau gouvernement se serait ainsi expliqué. Mais il a été précisément dirigé contre les officiers, qui passaient presque tous pour affiliés à l'Union et Progrès. Il faut donc croire que les soldats ont cédé à d'autres suggestions. Ont-ils été les instruments de l'Union libérale ? Il n'est pas douteux que les partisans de ce groupe politique très important ont été blessés par les procédés dictatoriaux de l'Union et Progrès. Kiamil Pacha n'a pas pardonné sa chute à Hilmi Pacha ; il se croit victime d'ime intrigue. L'assassinat d'Hassan Fehmi, le rédacteur en chef du Serbesti, survenu dans des circonstances encore enveloppées de mystère, a exaspéré beaucoup d'esprits. Toutefois, le principal organe de l'I'nion libérale n'a pas fait retomber la responsabilité du crime sur le parti rival. Il a vigoureusement préconisé la modération. En outre, le Cabinet une
fois renversé, ce n'est pas à Kianiil Pacha que le pouvoir a été offert. C'est à Tewfik Pacha, l'ancien ministre des affaires étrangères de l'ancien régime qui avait conservé son portefeuille après la révolutjon jusqu'à l'élévation d'Hilmi Pacha au grand-vizirat. Enfin, d'après les dernières dépêches, Rifaat Pacha et Ismaïl Kemal bey, leader de l'I'nion libérale à la Chambre, ont refusé d'entrer dans le nouveau Cabinet. C'est sans doute qu'ils tiennent à désavouer toute participation dans la conjuration des 13 et 14 avril.
Les soldats paraissent avoir voulu protester surtout contre les infractions à la loi coranique, contre l'indifférence des membres de l'Union et Progrès en matière religieuse, contre l'ordre qui leur avait été donné d'obéir aveuglément à leurs officiers et de tirer même contre les hodjas — prêtres musulmans — si ceux-ci étaient mêlés à des manifestations qu'il faudrait réprimer. Les oulémas mécontents ont donc pu trouver dans les casernes un terrain favorable pour leurs récriminations. Les désillusions inévitables après le premier enthousiasme pour la Constitution, symbole d'une vie nouvelle, c^nt pu faire le reste. Elles ont tout au moins permis aux mutins d'exécuter leur besogne sans se heurter aux résistances de la population. Mais ces sentiments divers ont dû être habilement exploités par des gens qui mettent leur espoir dans une contre-révolution. La légion d'espions en disponibilité depuis six mois n'a pas manqué d'attiser les rancunes, d'exalter les superstitions ; on a remarqué leur présence dans les rangs des mutins. Il est vraisemblable qu'ils ont eu hi main dans les exécutions isolées de CCS deux jours d'émeute. La nomination de Nazim Pacha au commandement du premier corps d'armée est heureusement une garantie contre le retour de ces excès. Nazim, (|ui commandait le corps d'Andrinople au mois de
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février quand Kiainil Pacha lui demanda de remplacer Riza Pacha au ministère de la guerre, jouit d'un prestige immense dans l'armée. C'est une victime de l'ancien régime, militaire dans l'âme, d'un caractère irréprochable, d'une énergie exceptionnelle. Son autorité peut suffire à ramener le calme et rétablir la discipline. Mais il n'est que temps qu'un gouvernement légal ressaisisse le pouvoir.