LES EXPLICATIONS DE KIAMIL PACHA SUR LA CRISE DE FÉVRIER
7 avril 1909.
Kiamil Pacha a voulu se justifier des accusations portées contre lui quand les décisions de la Chambre des députés l'obligèrent à quitter le pouvoir au mois de février (^). Le vieil homme d'État semble avoir ressenti profondément l'injure qui lui a été faite. Victime à deux reprises de sa résistance à l'ancien régime, représentant des idées libérales dans la vieille Turquie, il pensait avoir droit au respect et à la confiance des Jeunes-Turcs. Et, de fait, l'Europe le croyait l'homme le plus propre à ménager la transition entre l'ancien et le nouveau régime, à conduire les négociations délicates et complexes engagées à la suite de la proclamation de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine et de l'indépendance de la Bulgarie. En Angleterre notamment, il jouissait d'un grand prestige. Enfin, le Comité Union et Progrès lui-même semblait lui avoir fait crédit du temps nécessaire pour sortir l'empire de la crise redoutable qu'il traversait. On fut donc très surpris, en Occident, du conflit qui s'éleva brusquement, au commencement de février, entre le grand-vizir et la majorité du Parlement, et de l'entêtement de Kiamil Pacha à refuser de se rendre à la Chambre pour fournir des explications sur le départ des ministres de la guerre et de la marine. Après un mois et demi de recueillement, Kiamil vient de
(') V. tomc^^ p. 351-361
publier dans Vlkdam, organe de l'Union libérale, une sorte de mémoire dont les journaux de Constantinople arrivés à Paris ce matin donnent de longs extraits.
En ce qui concerne son refus de venir à la Chambre, l'ancien grand-vizir l'explique en disant qu'il avait décidé le II février d'assister à la séance du 13, mais que, dans l'intervalle, l'ambassadeur de Russie lui avait annoncé sa visite précisément pour ce jour-là, à l'heure fixée pour la séance. Etant donné l'acuité du conflit turco-bulgare à cette époque, il n'aurait pas cru devoir ajourner cette conversation. C'est le point le plus faible de la justification. L'audience de l'ambassadeur de Russie aurait pu, sans aucun inconvénient, avoir lieu quelques heures plus tôt ou plus tard, tandis que, de toute évidence, la Chambre n'était pas disposée à attendre plus longtemps les explications du chef du gouvernement sur le remaniement ministériel qui surexcitait au plus haut degré l'opinion. Mais Kiamil prétend que cette agitation n'existait en réalité qu'à la Chambre, que le public n'était nullement ému, et que le président du Conseil des ministres avait absolument le droit en vertu de l'article 38 de la Constitution, d'indiquer lui-même le jour qu'il répondrait aux interpellations. Cette opinion prouve seulement qu'il ne se rendait pas compte des nécessités de la situation. Plus il sentait son pouvoir miné par des influences occultes, plus il eût dû se tenir sur ses gardes.
Quant au renvoi de Riza Pacha, suivi de celui du ministre de la marine, le mémoire publié par Vlkdam ne contient pas des éclaircissements entièrement satisfaisants. On a l'impression qu'il s'est passé des choses au courant desquelles le public ne peut pas être mis. Kiamil Pacha persiste à dire que ces deux ministres étaient démissionnaires et que, s'ils ont soutenu plus tard avoir été destitués,
c'est sur l'instigation du Comité L nion et Progrès désireux de profiter de cette occasion pour saisir le pouvoir effectif. Tout le mémoire est un réquisitoire contre ce Comité, contre son immixtion dans les affaires du gouvernement, contre ses menées dans l'armée, contre la sorte de dictature dont il s'était investi. En voyant Nazim Pacha, soldat énergique, arriver au ministère de la guerre, le Comité aurait craint que le rétablissement de la discipline militaire dans l'armée mît un terme à son influence. Il aurait décidé la cluite du grand-vizir et forcé Hilmi Pacha, ministre de l'intérieur, à se démettre. En même temps, il aurait fait répandre partout des bruits sur le retour menaçant de l'absolutisme. Huit colonnes de Vlkdam sont remplies d'allégations à ce sujet.
Hilmi Pacha lui-même a tenu à répondre. Dans une conversation avec le rédacteur en chef de la Turquie, il a combattu la thèse de son prédécesseur qu'il a qualifiée de négation du régime constitutionnel. Sans entrer dans tous les détails exposés dans le mémoire, il a raconté les circonstances dans lesquelles il avait donné sa démission. Au premier abord, lui aussi avait cru que Riza Pacha avait échangé volontairement le ministère de la guerre contre le poste de haut commissaire en Egypte. Il avait même, à ce propos, rassuré le ministre de la justice et le président du Conseil d'Etat qui avaient déjà manifesté l'intention de se retirer. Mais, au Conseil des ministres qui suivit, Kiamiî Pacha avait produit une dépêche mentionnant un complot contre le sultan, dans lequel les ministres de la guerre et de la marine auraient trempé. Il avait ajouté que, depuis quinze jours, il était au courant de la conspiration. Les assistants se turent pour le moment. Mais, après le Conseil, Hilmi Pacha, le- ministre de la justice et le président du Conseil d'Etat, convaincus qu'on les avait trompés, déci-
dèrent de démissionner. Ils n'avaient subi aucune pression de n'importe qui ; seulement ils ne voulaient point partager plus longtemps dans ces conditions la responsabilité du pouvoir.
Le grand-vizir actuel semble donc s'être conduit avec une parfaite correction. Très probablement aussi, Kiamil Pacha est entièrement innocent des machinations que lui ont reprochées des adversaires trop ardents, trop sévères, trop absolus dans leurs idées nouvelles. Lui a-t-on tendu un piège ? Faut-il voir dans sa chute la main de puissances étrangères anxieuses de faire pièce à l'Angleterre dont il passait pour être l'admirateur et l'ami ? Ce sont des hypothèses hasardées. Toujours est-il que, dans le système actuel, Kiamil Pacha, favorable à l'Union libérale, pouvait difficilement gouverner longtemps avec une majorité et des ministres dévoués à l'Union et Progrès. Les graves incorrections et les frasques de son fils, Saïd Pacha, lui font également un grand tort dans l'opinion. Enfin, son échec pitoyable aux élections, à Constantinpole même, a dû lui laisser au cœur une vive rancune contre l'Union et Progrès qui a combattu sans ménagement sa candidature. Il y a là assez de grandes et de petites raisons pour expliquer le conflit ministériel du 13 février.
assassinat de hassan fehmi. — attentat contre le parlement. — demission de hilmi-pacha. — l'Émotion en Bulgarie.
14 avril 1909.
Les appréhensions que nous exprimions la semaine dernière sur la situation politique en Turquie n'étaient que trop justifiées. Les passions qui couvaient depuis la chute
de Kiamil Pacha dans les groupes hostiles au Comité Union et Progrès ont été brusquement déchaînées par l'assassinat de Hassan Fehmi, rédacteur en chef du Serbesti. Sans qu'on sût rien de précis sur l'identité de l'assassin, on eut généralement l'impression que ce publiciste, qui combattait les procédés de gouvernement de l'Union et Progrès, était tombé victime d'une vengeance de parti. Les magnifiques obsèques qui lui furent faites vendredi eurent l'allure d'une grande manifestation populaire. Sans importance particulière en elle-même, la personnalité de Hassan Fehmi devint du jour au lendemain l'incarnation du libéralisme opprimé. En quelques jours, l'agitation s'accrut dans des proportions qui dépassèrent toutes les prévisions. Le bruit ayant couru dans les corps de garde de Dolma-Bagtché que les rédacteurs en chef et les directeurs de Vlkdam et de la Yéni-Gazéta, organes de l'Union libérale, subiraient le même sort que Hassan Fehmi, l'inquiétude et la colère grandirent encore. En vain les journaux du Comité désavouèrent-ils avec indignation toute complicité avec l'assassin, en vain la Yéni-Gazéta ellemême supplia-t-elle la population de ne pas se laisser aller à des suspicions injustifiées, déshonorantes pour le régime, la résolution de mettre fin à la dictature du Comité s'aflFermit chaque heure davantage dans les esprits. De toutes les parties de l'empire, d'ailleurs, depuis plusieurs semaines, il arrivait des protestations contre l'intrusion des délégués de l'Union et Progrès, des officiers notamment, dans les affaires locales. A Médine et à Mossoul, les troupes s'étaient insurgées contre leurs chefs ; elles avaient-^iré contre les habitants. Il était visible qu'un état anarchique menaçait de s'établir dans certaines provinces. Hier matin, une émeute a éclaté à Constantinople. Une troupe de soldats, sans officiers, s'est emparé du Parlement,
des ponts et de divers bâtiments. Elle opérait aux eris de :
« Vive la liberté ! vive le sultan Abdul Hamid ! " Ililmi Pacha n'a pas cru devoir ordonner aux autres régiments de marcher contre les mutins. Sans doute a-t-il jugé la situation perdue ou bien a-t-il reculé devant les conséquences incalculables d'une lutte sanglante ; il est allé porter la démission du Cabinet au sultan qui l'a aussitôt acceptée. Les dépêches contradictoires qui nous sont parvenues ne permettent pas de se rendre un compte exact des événements Ce qui paraît certain, c'est que le mouvement
insurrectionnel avait pour objet la chute des hommes du Comité Union et Progrès, le renvoi du ministère et la démission d'Ahmed Riza Bey, le président de la Chambre. C'est aussi qu'il a été dirigé par l'Union mahométane, qu'il a pour but le retour à l'observation de la loi religieuse et qu'il constitue une réaction contre l'esprit d'innovation. C'est enfin que le sultan ne l'a pas vu d'un mauvais œil. On ne saurait dire dès maintenant dans quelle mesure les hommes de l'ancien régime ont trempé dans la conspiration, et si les mutins se croyaient sûrs de l'indulgence impériale. Toujours est-il que, dès hier soir, Abdul Hamid a fait lire devant le Parlement un iradé proclamant la grâce de tous les soldats qui ont pris part au mouvement. Et cependant, il paraît qu'au cours des bagarres de la journée, le ministre de la justice a été tué, et celui de la marine blessé. Akmed Riza Bey a donné sa démission.
S'il faut provisoirement suspendre son jugement sur les événements du 13 avril au point de vue ottoman, on ne peut se retenir d'éprouver des craintes au point de vue extérieur. Si un nouveau ministère, capable d'exercer effectivement toutes les attributions du gouvernement, n'est pas constitué sans retard, il v a tout à redouter des complications balkaniques. Le conflit turco-bulgare n'est
pas clos. Les négociations en cours entre M. Liaptchef et la Porte ne sont pas terminées. Il ne restait, il est vrai, qu'à régler la question des vakoufs, et tout faisait espérer une prompte conclusion. Mais, si la Bulgarie voit la reconnaissance de son indépendance indéfiniment ajournée par suite d'une nouvelle révolution, il n'est pas douteux qu'elle perdra patience et voudra, à tout risque, sortir de l'incertitude actuelle. Hier, le Conseil des ministres bulgare a tenu une très longue séance, le roi Ferdinand est revenu en hâte de Philippopoli dans sa capitale. On croit savoir que le Cabinet de Sofia va mettre en demeure le gouvernement ottoman de reconnaître tout de suite l'indépendance de la Bulgarie et que des mesures préparatoires d'une mobilisation générale ont été ordonnées. Nous n'hésitons pas à dire que, dans ces circonstances, il importe au plus haut point de ne pas s'arrêter à des formalités protocolaires. On ne saurait tarder plus longtemps à donner à la Bulgarie la satisfaction qu'elle attend. Les difficultés de détail pourront être réglées plus tard.