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LA POLITIQUE EXTERIEURE AUX DELEGATIONS AUSTRO-HONGROISES

14 octobre 1910.

Après deux ans de gouvernement ex lex, suivant l'expression consacrée dans les deux parties de la monarchie, oij elle a fréquemment l'occasion d'être appliquée, les Délégations austro-hongroises se sont réunies mercredi à Vienne. Leur dernière réunion s'était tenue du 8 au 31 octobre 1908, en pleine crise orientale. L'incorporation par la force de la Bosnie et de l'Herzégovine dans le territoire austro-hongrois s'était accomplie à ce moment. Mais les Délégations n'avaient eu à se prononcer ni sur le fait luimême, ni sur ses conséquences politiques et financières. Depuis, elles n'avaient point été convoquées, tout d'abord parce que l'interminable crise parlementaire hongroise rendait difficile l'élection des délégués transleitbans, ensuite et peut-être surtout parce que le gouvernement impérial et royal préférait retarder l'épcxjuc de la reddition de ses ^comptes. Aujourd'hui, -grâce au comte Khuen, la Hongrie possède un Parlement docile. D'autre part, la situation extérieure s'est tassée et la situation financière

a été assainie en apparence au moyen de deux emprunts qui ne procurent, il est vrai, que quelques dizaines de millions d'argent liquide aux deux trésors cisleithan et translcithan, mais qui permettent de régulariser les écritures.

L'allocution de l'empereur-roi à la réception de la Délégation hongroise à la Hofburg et l'exposé du comte d'.iEhrenthal à la commission des affaires étrangères de cette Délégation sont deux documents inspirés du même esprit. Ils tendent au même but : persuader aux délégués que les succès de la politique suivie depuis deux ans justifient tous les sacrifices passés et de nouveaux sacrifices encore. Ce sont, sous une forme différente, deux plaidoyers en faveur de la grande politique présentée sous un aspect pacifique. Nous ne reviendrons pas sur la prétendue légitimité de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Nos lecteurs savent depuis longtemps ce qu'il en faut penser. Toutefois quand le comte d'.^hrenthal déclare aux délégués hongrois qu'il est un ferme partisan du maintien de l'équilibre oriental, il convient de relever une allégation contredite par tous les événements. Nous comprenons le désir du ministre des affaires étrangères commun d'apparaître en gardien de la paix et de l'équilibre aux yeux des gardiens de la bourse commune. Il lui faut obtenir l'approbation d'un compte très lourd de liquidation et le vote de crédits supplémentaires pour l'armée et la marine. Quant à nous, nous maintenons notre jugement sur le passé et nous réservons nos appréciations sur l'avenir. Le langage tenu liier par le monarque et son ministre a été précédé d'une des plus violentes campagnes de la presse officieuse contre la France qu'on ait jamais vues à Vienne et à Pcst. A trois reprises, à partir de l'échec de l'emprimt hongrois, tous les interprètes de la chancellerie du Bail

platz, des deux côtés de la Leitha, ont fulminé avec ensemble, le même jour, contre notre intolérable prétention de garder les ressources de l'épargne française pour nous et nos amis. Il n'y a pas le moindre doute qu'ils aient obéi à un mot d'ordre. Ils nous ont dit en face que nous avions perdu leurs svmpathies. Nous voilà d'autant plus libres de réserver les nôtres.

François-Joseph I^'^ et le comte d'/Ehrenthal ont célébré, comme il fallait s'y attendre, la solidité de la Triple- Alliance. Ils l'ont fait en des termes qui donneraient à entendre que le lien s'est encore resserré entre les trois alliés. En ce qui concerne l'Italie, aucun indice certain n'autorise à le croire, quoique de petits faits témoignent d'une coquetterie certaine du Cabinet Luzzatti vis-à-vis de ses deux partenaires. Quant à l'Allemagne, ce n'est point douteux. N'ayant jamais nourri d'illusions à cet égard, nous n'éprouvons point de déception. C'est dans l'ordre naturel des choses. En vain, à Vienne, essaie-t-on de nous donner le change. A de certains moments, on nous prodigue les protestations d'amitié. L'affaire de l'emprunt hongrois prouve à l'évidence que c'était là plus une opération de bourse qu'une affaire de cœur. Le comte d'/Ehrenthal veut jouer sa partie en s'appu^ant militairement sur l'Allemagne et financièrement sur la France. Et il se fâche quand nous refusons de jeter notre atout maître sur une de ses basses cartes. C'est son droit de jouer serré. Mais il passe toutes les bornes des convenances usitées entre galants hommes quand il nous reproche \iolemment de ne pas jouer comme des mazettes.

LA POLITIQUE GENKRALE 347

DISCOURS DE M. KRAMARZ A LA DÉLÉGATION AUTRICHIENNE. RÉPONSE DU COMTE d'/EHRENTHAL.

16 octobre 1910.

C'est à la Commission des affaires étrangères de la Délégation autriehienne que l'intérêt s'est concentré hier et avant-hier. Vendredi, M. Kramarz, chef des Jeunes- Tchèques et père du néo-slavisme, a prononcé contre la politique du comte d'.'îihrenthal un réquisitoire d'une logique impitoyable. Quoique mal remis d'une grave indisposition, M. Kramarz a tenu à formuler au nom des Slaves de la monarchie une série de critiq\ies sur les conditions dans lesquelles a été négociée l'annexion de la Bosnie- Herzégovine.

Toutes ces critiques se réduisent à un grief fondamental : assuré par ses conversations à Buchlau avec Al. Isvolsky que la Russie ne ferait point la guerre pour la question de Bosnie-Herzégovine, M. d'/Ehrenthal aurait dû accepter de laisser régulariser la situation internationale par une conférence. Son obstination à refuser avec hauteur de prendre part à toute conférence où serait mise sur le tapis l'annexion des deux provinces occupées a tout compromis. A bon droit, la Russie et les puissances occidentales ont vu dans ce refus le parti-pris de déchirer sans explication un traité solennel élaboré par les représentants de toutes les grandes puissances. Sous prétexte qu'il était indigne pour l 'Autriche-Hongrie de comparaître devant une sorte de tribunal international, M. d'.Ehrenthal a manqué l'occasion de faire sanctionner gratuitement l'annexion liti-

gieuse. Les résistances légitimes de la Turquie et de l'Europe n'ont pu ensuite être surmontées qu'avec d'inimenses sacrifices. Sacrifices pécuniaires : plus de 300 millions de couronnes ont été dépensées en armements ; 54 millions de couronnes ont été versées en indemnité à la Turquie. Sacrifices politiques : il a fallu recourir à l'intervention allemande ; d'après le Livre Rouge distribué aux Délégations, c'est la démarche du comte Pourtalès, ambassadeur d'Allemagne à Pétersbourg, dans les jours critiques de mars 1909, qui a pu seule enlever l'adhésion sans réserves du gouvernement russe à l'abolition de l'article 25 du traité de Berlin. Ainsi, pour une simple question d'amourpropre, le trésor austro-hongrois a été finalement grevé de près de quatre cents millions de francs et le Cabinet de Vienne d'une lourde dette de reconnaissance envers le Cabinet de Berlin. AL Kramarz a terminé en disant que les Slaves constituaient les 60 0/0 de la population de la monarchie dualiste, que leurs intérêts avaient été méconnus et que ce n'était point leur rôle de monter la garde sur le Rhin.

Une phrase résume la réponse faite le lendemain par le comte d'-^hrenthal : si c'était à recommencer, M. d'/Ehrenthal recommencerait. Il le dit, et il est dans son rôle de le dire. Nous ne sommes pas sûrs qu'il le pense. De multiples indices font croire qu'il a reconnu par la suite s'être engagé dans une mauvaise voie, avoir mal calculé les résistances et payé trop cher le succès final. Il a tenté de rejeter toute la responsabilité de la crise sur AI. Isvolsky. Tout dernièrement encore, à l'occasion de la nomination du ministre des affaires étrangères russe à l'ambassade de Paris, ses journaux ont piétiné M. Isvolsky. Mais ces diversions ne trompent que les badauds. M. Kramarz a déclaré vendredi qu'en 1909 il avait été, lui aussi, induit en

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