L ' A F F A I R K MAROCAINE
ment français de fixer les conditions dans lesquelles il peut le lui accorder.
Le pouvoir de Moulaï Ilafid est encore mal assis. 11 dispose de troupes numériquement et organiquement très faibles, mal armées, sans cohésion, sans discipline. Il y a quelques semaines, la méhalla chérifienne a subi chez les Beni-Mtir un grave échec qui a jeté la panique jusqu'aux portes de Fez. Les grands caïds du Bled-el-Makhzen sont à peine soumis ; ils se réservent tout en observant provisoirement une attitude en apparence correcte. Le Bled-es- Siba échappe tout entier au sultan. Moulaï Hafid porte la peine de ses origines. Vainqueur de son frère qu'il avait dénoncé comme le complice et l'instrument des chrétiens, il est aujourd'hui réduit à s'appuyer sur ces mêmes chrétiens. Il lui a fallu accepter l'Acte d'Algésiras qu'il avait publiquement flétri. Il lui faut contenir le fanatisme qu'il avait déchaîné. Ses autres frères menacent de reprendre contre lui le rôle qu'il a joué contre Abd el Aziz. Il a fait périr sous les coups le chérif Kittani, son ancien partisan désabusé. Plus énergique, plus politique qu'Abd el Aziz, il a sans doute des chances sérieuses de se maintenir. Nous souhaitons très sincèrement qu'il se maintienne effectivement et même que son autorité aille constamment en s 'affermissant, car nous avons toujours exprimé le désir d'avoir sur les frontières de l'Algérie un voisin cap'able d'assurer l'ordre et la sécurité. Nous ferons donc honneur à la parole que nous avons donnée quand nous avons reconnu Moulaï Hafid. Nous traiterons loyalement avec lui conformément aux arrangements particuliers entre la France et le Maroc et aux stipulations d'Algésiras. Mais nous nous garderons de lier notre cause à celle du nouveau sultan comme il a semblé un instant que nous l'avions liée à celle de son prédécesseur. Nous n'avons pas à imposer
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aux Marocains tel ou tel sultan. Cela nous mettrait inévitablement dans l'alternative d'opérer une retraite désastreuse pour notre prestige où d'entreprendre une véritable conquête.
Dans les négociations dont ils sont chargés, les envoyés du sultan doivent se pénétrer de l'idée que le crédit de la France ne sera pas mis inconditionnellement à la disposition de leur maître. Avant de recevoir de nouvelles marques de confiance de l'Europe, Moulai Hafid doit exécuter les engagements formels contenus dans l'Acte d'Algésiras. Il n'a été reconnu par l'Europe qu'à ce prix. Il est inadmissible qu'il se réfugie dans des échappatoires, qu'il réclame des avantages sans fournir la contrepartie. Si pénible qu'il puisse être pour lui d'apparaître à son peuple sous un autre jour, il ne peut pas avoir la prétention d'être fanatique à Fez et européen à Tanger. Il faut que la situation soit nette. Pour être reconnu, il a solennellement déclaré qu'il était investi de l'autorité souveraine dans tout l'empire. Qu'il use donc de cette autorité pour tenir sa parole vis-à-vis des puissances. Il est regrettable notamment qu'il s'obstine encore à refuser de laisser appliquer l'article 60 de l'Acte d'Algésiras sur l'acquisition des terres.
La mission dirigée par El Mokri ne paraît pas être munie des pouvoirs nécessaires pour traiter définitivement. Elle est venue plutôt en reconnaissance. Ce sera très probablement M. Regnault qui devra reprendre, à Rabat, les négociations interrompues à Fez, et conclure avec le sultan.
l'affaire marocaine 385
LE REGLEMENT DEFINITIF DE L AFFAIRE DE CASABLANCA. SIGNATURE DU PROTOCOLE DE REGRETS.
30 mai 1909.
Les gouvernements français et allemand ont mis toute la célérité désirable à se conformer à la sentence du tribunal arbitral de La Haye. Les arbitres se sont prononcés le 22 mai. Hier 29 mai, le baron de Berckheim, chargé d'affaires à Berlin, et M. de Schoen, secrétaire d'Etat à l'Office impérial des affaires étrangères, ont signé le protocole de regrets prévu par le compromis du 10 novembre 1908. Le gouvernement français n'a pas voulu attendre le retour de son ambassadeur, M. Jules Cambon, actuellement en congé, pour conclure l'accord qui clôt définitivement l'affaire. Il a donné à i\L de Berckheim les pouvoirs nécessaires pour signer le protocole. A l'égard du tribunal de La Haye, cet empressement constitue l'hommage le plus déférent et le meilleur remerciement.
Voici la teneur du document :
Le gouvernement de la République et le gouvernement impérial étant convenus, le 10 novembre dernier, de soumettre l'ensemble des questions soulevées par les événements qui se sont produits à Casablanca le 25 septembre précédent, à un tribunal arbitral convoqué à cet effet, et les deux gouvernements s'étant engaf^és à s'exprimer mutuellement des regrets sur les actes de leurs agents, suivant le jugement que les arbitres auraient porté sur les faits et sur la question de droit ;
Et le tribunal arbitral ayant à La Haye, le 22 mai 1909, déclaré et prononcé ce qui suit .*
« C'est à tort et par une faute grave et manifeste que le secrétaire du consulat impérial allemand à Casablanca a tenté de faire embarquer
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sur un vapeur allemand, des déserteurs de la Légion étrangère française, qui n'étaient pas de nationalité allemande.
* (1 Le consul allemand et les autres agents du consulat ne sont pas responsables de ce chef ; toutefois, en signant le sauf-conduit qui lui a été présenté, le consul a commis une faute non intentionnelle.
n Le consulat allemind n'avait pas, dans les conditions de l'espèce, le droit d'accorder sa protection aux déserteurs de nationalité allemande î toutefois, l'erreur de droit commise sur ce point par les fonctionnaires du consulat ne saurait leur être imputée comme une faute, soit intentionnelle, soit non intentionnelle.
« C'est à tort que les autorités militaires françaises n'ont pas, dans la mesure du possible, respecté la protection de fait exercée sur ces déserteurs au nom du consulat allemand.
« Même abstraction faite du devoir de respecter la protection consulaire, les circonstances ne justifiaient de la part de militaires français, ni la menace faite à l'aide d'un revolver, ni la prolongation des coups donnés au soldat marocain du consulat.
« Il n'y a pas lieu de donner suite aux autres réclamations contenues dans les mémoires des deux parties. «
Le gouvernement de la République française .et le gouvernement impérial d'Allemagne déclarent, chacun en ce qui le concerne, exprimer les regrets que comportent les actes relevés à la charge de leurs agents par la décision arbitrale.
Fait à Berlin, en deux exemplaires,
Le 29 mai 1909.
Voilà donc l'incident de Casablanca sorti de la politique et entré dans l'histoire. Survenu en pleine crise orientale, à un instant où les deux grands groupements de puissances mesuraient leurs forces, il a mis pendant plusieurs semaines la paix de l'Europe en péril. La pression exercée sur la France a été telle que ses adversaires ne pouvaient croire à une résistance sérieuse de sa part. Ils la connaissaient mal. Forte de son bon droit, à tout risque, elle a refusé de céder devant des exigences inadmissibles. Tous les partis ont fait front. Cette fois, le droit n'a pas reculé devant la menace. C'est d'un bon exemple. Il ne convient pas de s'en vanter, mais il faut se le rappeler. Dans ces circonstances graves, M. Pichon ci M. Clemenceau ont
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eu une attitude cligne de leurs tonetions et de leur pays. Ils ont su prendre, sans forfanterie, les responsabilités nécessaires. Au moment où le résultat de leur fermeté est définitivement acquis, il est juste de les remercier.