‹ L'Europe au Moyen ÂgeChapitre 23 sur 27 · AMISTOIRE DES GRECS ET DES SARRASINS · texte numérisé non relu

AMISTOIRE DES GRECS ET DES SARRASINS

Naissance du mahomélisme; — causes de ses succès, — Conquêles des Sarrasins. — Empire grec.— Décadence des califes. — Les Grecs recouvrent une partie de ce qu'ils avaient perdu. —Les Turcs. — Croisades. — Constantinople prise par les Latins; — reprise par les Grecs. — Les Mongels. — Les Ottomaas. — Danger de Constantinople. — Timor. — Prise de Constantinople par Mahomet LI. — Alarmes de l’Europe.

. Si l'on éprouve quelque embarrasà fixer d’une manière naturelle l'époque où commence l’histoire moderne de l’Europe occidentale, la difficulté devient plus grande encore lorsqu'on porte ses regards sur l’empire d'Orient. En parcourant la longue série des annales byzantines, nous avons toujours l'antiquité devant les yeux : la langue grecque, le nom romain, les titres, les lois, tout l'entourage de la grandeur des anciens temps, s'offrent à nous sans interruption depuis le premier jusqu'au dernier des Constantins. Ce nest qu'en observant les relations extérieures et la situation de leur empire à l'égard des puissances étrangères que l'on s'aperçoit qu'on vogue sur une nouvelle mer, et qu'on sent la nécessité de chercher des points de contact avec l’histoire des autres nations pour tracer une limite qu'on ne saurait trouver dans les révolutions domestiques de Constantinople. L'apparition de Mahomet et les conquètes de ses disciples forment dans l’histoire de l’Asie une époque encore plus importante et mieux déterminée que Ja destruction de l’empire romain en Europe. Ainsi la ligne qui séparera les temps anciens des temps modernes de histoire byzantine traversera le règne d’Héraclius. On peut considérer comme placé aux confins de ces deux hémisphéres de temps ce prince, dont la jeunesse fut couronnée ‘des derniers lauriers remportés sur les successeurs d’Artaxerce, et la vieillesse rembrunie par les premières calamités de l'invasion des

mahométans.

330 L'EBROPE AU HOYSN AGE.

De toutes les révolations qui ont influé d’une manière darable sur l’histoire civile du genre humain, il n’en est aucune qui ait été plus en dehors du cercle des prévisions humaiaes que la révolution produite par la religion de l’Arabie. De mème que les germes d'un mal invisible se développent quelquefois en silence, et parviennent à leur maturité avant d'avoir manifesté ces symptômes funestes qui ne laissent plus d'espoir, ainsi la propagation graduelle d'une notvelle croyance, dans un pays barbare, situé hors des limites de l'empire, était à peine connue, et du moins vue avec beaucoup d'indifférence, à la cour de Constantinople. Dutempsde Mahomet, l’Arabie était divisée en une multitude de petits États, dont la plupart cependant paraissent avoir regardé la Mecque comme ta capitale de leur nation et le siége principal de leur culte religieux. Aussi la prise de cette ville, et la soumission de son aristocratie puissante et nombreuse, entrainérent bientôt la soumission des tribus inférieures, qui transportérent au conquérant le respect qu’elles avaient cou-

‘tume de montrer à ceux qu'il venait de subjuguer. Si nous ne voyoss en Mahomet qu'un usurpateur militaire, il n’est rien de plus facile à comprendre, rien surtout qui soit plus conforme à L'esprit géné-

ral de l’histoire d'Orient, que le succès qu'il obtint. Mais si nous considérons en lui l’auteur d’une imposture religieuse évidemment dénuée de tout caractère de vérité, combattue dans le principe par les magistrats civils, et sur laquelle il eut cependant la hardiesse de fonder le plan d’un empire universel, vaste projet que ses disciples réalisèrent à demi; si nous considérons, dis-je, Mahomet sous ce point de vue, il est intéressant d'examiner comment il put inspirer une foi si simcère, si ardente, si forte et si durable.

Parmi les personnes les plus versées dans cette partie de l'hitoire, il n’en est peut-être aucune qui puisse donner aujourd hei ‘ane explication pleinement satisfaisante des causes qui contribuèrest aux progrès de l’islamisme 1. Nous pouvons en indiquer quelques

1 Nous avons {rés-peu de bons matériaux. pour l'histoire même de Mahomet. Akulfeda, le plus judicieux des historiens qui ont traité ce sujet, vivait au qutorzième siècle, où il devait être moralement impossible de distinguer la veri dans le torrent. des traditions fabuleuses. Al Jannabi, que Gagnier a tradail, n’a écrit que des contes : il serait tout aussi raisonnable de citer les Acla Sancttrum que son ruman. Il est donc difficile de se former une juste idée du caractère du prophète, si ce n’est d’après le Coran ; et quelques orientalistes ont, si je me trompe, poussé le sceplicisme jusqu'à révoquer en doutel'authenticité absolue

: GREG9 ‘HT SARRASENS. . 23

unes des principales : nows placerons au premier reag ces notions justes et élevées de la nature divise et des devoirs moraux, €as choses sublimes éparses dans le. Coran , et qui ne pouvaient manquer de frapper un peuple grave et réfléchi, que son mélange avec les juifs et les chrétiens avait peut-être déjà dégoûté des superstitions de son ancienne idolâtrie 1; ensuite l’heureuse fusion des doctrines, des rites et des traditions des différentes religions qui existaient en Arabie ; et enfin les nombreuses applications des préceptes du Coran, livre écrit avec autant d'élégance que de pureté, à toutes les transactions légales, et à toutes les actions de la vie. On s'attend peut-être à ce que j'ajouterai à ces causes cette indulgence pour la volupté, que l'on considère ordinairement comme le caractère distinctif de la religion mahométane. Je crois qu'il y a beaucoup d’exagération sur ce point. Le fondateur de cette religion poutait être aussi sensuel que féroce ; mais je ne pense pas qu'il ait compté sur an pareil moyen pour là propagation de son système. Il ne faut point ici juger d'après les règles de la chasteté chrétienne, ni d'après les mœurs de l’Europe. Si la polygamie était en usage dans l'Arabie, ainsi qu'on ne seurait le révoquer en doute, la permettre n'était point accorder une nouvelle faveur aux prosélytes de Mahomet. On trouvera plutôt que sa loi restreignait la liberté illimitée des mœurs orientales à cet égard ; et d’un autre côté sa réprobation sévère de l’adultére et des liaisons incestueuses, si communes chez les peuples barbares, n'indique point une moralé relichée ni cômplaisante. Un musulman dévot ressemble beaucoup plus à un stoicien qu’à un disciple d'Épicure. On ne peut lire le Coran sans remarquer l'esprit de scrupule et d’austérité qui y règne. Et en effet ,ee n'est point en flattant les vices et en favorisant la démorafisation des hommes, que le fondateur d'une nouvelle sette ou d’une nouvelle religion peut jamais espérer un succès durable. Je serais plu-

du Coran même. Gibbon n’a peut-être pas suffisamment prévehu ses lecteurs de la base incertaine sur laquelle repose son récit de ia vie et des actions de Mahomet.

4 Le roman très-curieux d’Antar, écrit avant l'apparition de Mahomet, porte à croire que, bien que l‘idolâtrie pat dominer dans quelques parttes de l'Arabie, ainsi que nous l'apprend Sale, cependant la vérilable religion: des descendants d'Ismaël était le dogme de l'unité d'un dieu, tel qu'on le trouve exposé dans le Coran, et accompagné de cette même antipathie religieuse et nationalé que preserivit Mahomet à l'égard des adorateurs da feu,

tôt tenté de considérer ia sévérité de la disciglirio és Mahomet comme une des causes de son iaflusnce. Les préceptes qui commasdent l'observation de certains rites, Étant toujours bien déterminés, sont moins exposés à être négligés, lorsqu'une fois l'obligation en ‘a été reconnue, que les préceptes des vertus morales. Aussi les longs jeùnes, les pèlerinages, les prières et les ablutions régulières, la pratique constante de la charité, l’abstinence des liqueurs dchauffantes, prescrits par le Coran, présentaient aux sectateurs ane règle de conduite fixe, et les rappelaient continuellement à leur lai.

Mais le triomphe de l’islamisme du vivant de son prophète, et, pendant les premiers siècles de son existence , fut par-dessus tout le résultat de cet esprit d'énergie belliqueuse qui dominait dans cette religion. L’islamisme est un système aussi essentiellement militaire ‘que l'était l'institution de la chevalerie dans l’Europe occidentale. Les Arabes, race à passions violentes et sanguinaires, endurcie par l'habitude du pillage et du meurtre, les Arabes trouvèrent dans à loi du propbète leur compatriote non-sewement la permission, mais l'ordre positif de désoler le moade, et la promesse de tous les pleisizs dont leur brûlante imagination embellissait le paradis, attachée à -ce qui faisait leur plus grand bonheur sur la terre. Ii est diffeile de concevoir dans le calme du cabinet l'intensité de ce feu qui peut embraser l'homme, lorsque toutes ses idées se trouvent concentrées sur un seul point, et que l’exaltation de la force et du conrage vient à s'eccroître de toute l'énergie du sentiment moral ou des espérances religieuses. J'ai déjà fait remarquer l'effet de oette alliance, à l'occasion des croisades, phénomène parfaitement analogue aux commencements de l’histoire des Sarrasins. Dans l'un et dans Y'antre ces, on ne sait si l'on doit plus admirer les prodigieux efforts de Théreisme, que s'indigner des excès de ce zèle barbare qui les eccompagnait. Mais les croisades étaient des efforts d'un moment, pen conformes à l'esprit de la chrétienté, qui, dans les siècles même de la plus épeisse ignorance et de la superstition la plas grossière, ne fat point susceptible de ce fanatisme solitaire et irrésistible qui enflammait les musulmans. Ils a’avaient besoin ni de pontifes ni de prédicateurs pour les exciter à accomplir l’œuvre ‘auquel ils étaient appelés; le précepte était dans leur loi, le principe dans Jeur cœur, l'assurance du succès dans leur glaive. « O prophète! » sécria Ali, lorsque Mahomet, dans les premières années de sa mis

sion, cherchait dans l’assemblée peu nombreuse de ses amis encore incertains we visir ou lieutenant, « 46 prophète! je suis l'homme » qu'il te faut; si quelqu'un s'élève contre toi, je lui briserai les » dents, je lui arracherai les yeax , je lai romprai les jambes, je » lui fendrai le ventre. O prophète! je veux être ton visir et leur » commander 1.» Ces paroles d'un des premiers et du plus célèbre des disciples de Mahomet sont comme un texte dont l’histoire tont entière des Sarrasins n’est que le développement. Elles renferment toute l'essence vitale de sa religion, foi aveugle et. nèle féroce. La destruction, l'esclavage des infidèles, les tributs imposés sur eux, étaient les heureuses nouvelles du prophète de l’Arabie. Aux: ido- Jâtres, ou à ceux qui n’admettaient pas de révélation particulière, on n'offrait qu'une alternative, la conversion ou la mort. Quant aux peuples du Livre, ainsi qu’ils sont désignés dans le Coran, c’està-dire awx quatre sectes, chrétiens, juifs, mages et sabéens, on leur permettait de rester attachés à leur ancienne loi, pourva qu'ils se soumissent au paiement d’un tribut et à d'autres marques d'hamiliation et de servitude. Mais les musulmans franchissaient rarement les limites que teur intolérance s'était imposées ; ils respectèrent presque toujours la parole donnée aux infidèles ; et, malgré toute leur inslence et leur oppression, les conquérants mahométans étaient deux et modérés en comparaison de ceux qui combattaient sous l'étendard des pontifes de Rome ou de Cosstantinople. - Lorsque Mahomet mourut, en 632, son empire temporel et religieux embrassait la péninsule arabique, et ne s'étendait pas au delà. L'empire romain et la Perse étaient alors engagés dans des hostilités longues et sans résultat décisif, sur les fleuves de Mésopotamie et daas les montagnes d'Arménie : les ambitieux et fanatiques disciples de Mahomet les considéraient déjà comme leur proie. Dès ta première année du règne d’Abubeker, successeur immédiat de Mahomet, ces. deux grunds empires furent envahis. La Perse n‘opposa qu’une faible résistance. Le frie édifice dudespotisme oriental n’est jamais à l'abri d’un écroulement total et inattendu : quelques victoires, qualques sièges, portèrent tes armes arabes du Tigre à l'Oxus, . et renversèrent, avec la dynastie Sassamienne, Fankique et célèbre religion qu’elle avait professée. Sept années d'use guerre active et

+ Gébbon, t. IX, p. 284. F os (

continuelle suffirent pour soumettre l’opulente Syrie, défendue par des villes fortes et par de nombreuses armées (632 - 639); et le calife Omar avait à peine rendu grâces au ciel de l’achèvement de cette conquête, que son lieutenant Amrou lui annonça l'entière soumission de l'Égypte. (647-698) Quelque temps après, les Sarrasins, suivant la côte d’Afrique, poussèrent leurs conquêtes jusqu'au Colonnes d'Hercule, et une troisième province fut séparée à jamais de l'empire grec. Ces conquètes dans l'Occident les mirent en contact avec de nouveaux ennemis, et les conduisirent à des triomphe plus éclatants. Encouragé par la désunion des Visigoths, et appel par la trahison, Musa, général d’un despote qui siégeait au del de l’extrémité opposée de la Méditerranée, passa en Espagne (710), et, deux ans après, le nom du prophète était invoqué au pied des Pyrénées 1.

Ces conquêtes, qui étonnent le lecteur irréfléchi et superficiel sont, aux yeux de l'observateur calme, plus faciles à expliquer que leur cessation; on est moins surpris de voir la moitié de l'empirt romain perdue que le reste conservé. Supposons qu'au milieu du septième siècle un spectateur indifférent, être idéal si l’on veut, efit jeté un regard de Médine à Constantinople ; il aurait sans doule prévu, huit siècles à l’avance , l'établissement de la domination mahométane sur les rives de l’Hellespont. La guerre de Syrie avait flétri la réputation d’Héraclius; et ses successeurs paraissaient aus incapables de résister qu’ils étaient indignes de gouverner. Lew despotisme , affranchi du joug des lois, suocombait souveat sous k révolte triomphante ; mais jamais le mot de liberté civile ne se ft même entendre dans ces contrées, et les vicissitudes de la servitude et de l’anarchie consommaient la dégradation morale du peuple. Moins ignorants que les Barbares de l'Occident, les Grecs prosti-

1 Ockley, History of the Saracens; Cardonne, Révolutions de L'Afrique et & l'Espagne. Le premier de ces ouvrages est bien connu, et justement admiré pos! sa simplicité et ses détails pittoresques. Il exisle peu de morceaux plus beaux qu le récit de la mort d'Hossein; mais ces beautés ne sauraient rendre l'ouvraft plus digne de confiance. Au contraire, on pourrait poser comme un principe ass général que la multiplicité des détails, qui augmente la confiance que l'on doi ajouter à un témoin, diminue celle que l'on peut avoir en un historien qui écrit à une certaine distance de temps ou de lieux. Je remarque aussi que Reiske, dans sa préface d'Abulfeda, parle de Wakidi, dont le Tivre d'Ockley n'est qu'est traduction, comme d'un écrivain entièrement fabuleux.

tuaient leurs talents à des controverses de théologie, surtout à celles qui avaient rapport à la nature et à l’incarnation de notre Sauveur ; et,comme il arrive ordinairement en pareil cas, plus le sujet de leurs querelles était au delà des bornes de l'intelligence humaine, plus les antagonistes mettaient d’aigreur et de violence dans leur conduite. Ces débats ne se bornaient pas au clergé, qui, dans l'Orient, n’avait point obtenu le privilége de guider la foi des peuples : les souverains soutenaient alternativement les partis opposés. Héraclias n’était pas trop brave, Théodora n'était pas trop infâme, pour prendre part à des discussions théologiques ; et ceux qui avaient le malheur de différer de l'avis impérial étaient frappés d’une double proscription, comme traîtres et comme hérétiques. Mais ces mêmes hommes qui persécutaient leurs adversaires ausein de leurs foyers, affectaient de lâches scrupules au jour du combat; et l’Église grecque n'avait pas honte d'exiger que le soldat qui versait le sang de ses ennemis dans une guerre nationale se purifidt par une pénitence canonique.

Ce peuple corrompu fut sauvé par les vices de ses eanemis bien plus que par les ressources intrinsèques qu'il possédait encore. Une rapide décadence arréta les musulmans dans le cours de leurs victoires. Cet irrésistible enthousiasme, ce zèle sincère et désintéressé qu'avaient déployé les compagnons de Mahomet , étaient presque éteints avant même que la première génération eût disparu. Les Arabes du désert oublièrent, dans les fertiles vallées de Damas et de Bassora , la simplicité de leurs mœurs primitives. Riches des tributs d’un peuple esclave, les souverains mahométans ne connaissaient d'autre emploi des richesses que les plaisirs des sens, et c'était au prix de leur force et de leur énergie qu’ils achetaient leurs voluptueuses jouissances. Sous le règne de Moawiyah, le cinquième calife, la succession héréditaire remplaça l'élection libre des fidèles , qui avait porté au pouvoir les premiers représentants du prophète ; et ce nouvel ordre, tout nécessaire qu’il ‘était pour écarter jusqu’à un certain point le danger du schisme et des guerres intestines, exposa le royaume au risque inévitable d’être souvent gouverné par des despotes impuissants. Mais tout arrangement de ce genre ne pouvait être qu'un palliatif momentané contre la guerre civile. L'origine des dissensions qui divisent encore aujourd’hui les sectateurs de Mahomet remonte aux premiers événements qui sui-

virent sa mort, au rejet d’Ali, son gendre, par les électeurs de Médine. Deux règnes, ceux d’Abubeker et d’Omer, furent glorieux au dehors, et honorés à l’intérieur du respect des peuples : mais la vieillesse d’Othman fut faible et imprudente ; ses ennemis conspirèrent contre lui, et donnèrent un premier exemple de révolte et de régicide, exemple qui devait avoir tant d’imitateurs! Ali fut alors élu : une faction puissante lui disputa ses droits; et l'empire des Sarrasins fut pendant longtemps déchiré par les querelles de plusieurs prétendants qui n’en appelaient , au fond, qu’au jugement des armes. La famille d'Ommiyah parvint enfin à établir ses droits d’une manière sinon évidente, au moins irrésistible. Mais des révoltes éclataient sans cesse dans ce vaste empire ; un de ces rebelles sut légitimer son crime par des succès, et fonda la dynastie des Abbassides (750).

Damas avait été la capitale des Ommiades; leurs successeurs transportérent le siége de leur empire dans ka nouvelle ville de Bagdad. Après les compagnons de Mahomet, les noms les plus célèbres que présente la longue liste des califes sont ceux de quelquesuns des premiers souverains qui régnèrent dans cette capitale, Almanzor, Haroun-al-Raschid, et Almamon. La magnificence de leurs palais, leur garde nombreuse, leurs trésors d’or et d'argent, la population èt la richeëse de leurs villes, offraient un contraste frappant avec la rudesse et la pauvreté des peuples de l'Occident à la même époque. Les sciences, queles premiers musulmans avaient méprisées comme étrangères à la guerre, ou rejetées comme profanes, étaient en honneur à leur cour !. Le calife Almamon surtout se distingua par la protection qu’il accorda aux lettres : les écrits philosophiques de la Grèce furent recherchés avec ardeur, et traduits; on compta les étoiles, on calcula la marche des planètes: les Arabes perfectionnèrent la science qu’ils empruntaient à l'Europe, et lui communiquèrent en retour l'invention des signes numériques et l¢ langue intellectuelle de l'algèbre 2. Cependant le flatterie

1 Les auteurs arabes fixent l'origine de leur littérature (à l'exception de ces ouvrages de fiction qui avaient toujours élé populaires ) au règne d'Almansge. A. D. 758. Abulpharagius, p. 160; Gibbon, c. 52. |

+Quelques ouvrages publiés trés-récemment renferment des détails intéressants sut la littérature des Sarrasins. Berington, Litlerary History of the Middle Ages ; Mills, History of Mohammedanism, c. 6; Turoer, History of England,

ou la reconnaissance ont exagéré le mérite des Abbassides. Malgré toutes les louanges banales des poétes salariés, dont les panégyriques ont trouvé quelquefois des échos en Europe, on voit peu de monarques d'Orient dont l’histoire ne soit souillée de crimes atro-ces. Aucun gouvernement chrétien, à l'exception peut-être de celui de Constantinople, ne présente une série de tyrans qu’on puisse comparer aux califes de Bagdad, si toutefois des actes de sang, inspirés par des passions effrénées ou par une politique jalouse, peuvent être appelés du nom de tyrannie. Ces forfaits sont mal rachetés par de nombreuses pratiques de dévotion, par des actes d'une humilité vaine, et peut-être affectée, ou même par le plus louable attribut des princes mahométans, leur juste sévérité à punir les crimes des autres. Des anecdotes de ce genre nous donnent une idée aussi imparfaite d’un prince d'Orient que les portraits qu’on rencontre quelquefois dans les chroniques des moines de tel prinee d'Europe qui fonda des monastères et se montra docile au clergé : mais il font avouer que les anecdotes orientales sont d’un bien meilleur goût.

Les Abbassides ont scquis plus de célébrité que leurs prédécesseurs, mais ils n’en possédèrent jamais la force réelle. Le dernier des Ommiades dictait ses volontés dans presque toute l’étendue du cours supposé du soleil, des bords du Gihon jusqu'au dernier promontoire du Portugal. Mais la révolution qui changea la succession des califes fut suivie d’une autre révolution bon moins importante. Un des membres de la famille vaincue, nommé Abdalrahman, se réfugia en Espagne. Les musulmans de ce pays, étrangers aus préjugés qui avaient soulevé les Perses en faveur des Abbassides, et persuadés que leur éloignement du centre de l'empire leur donnait des droits à l'indépendance, le proclamérent calife de Cordoue. Il y avait peu d’espoir de faire rentrer dans l’obéissance une province aussi éloignée ; et il était assez probable que cet exemple ne manquerait pas d’imitateurs. Sous le règne d Haroun-al-Raschid, deux t. I. On connaît peut-être davantage l'ouvrage de Harris, intitulé Philological Arrangements. On a fait beaucoup mieux depuis; mais ce livre est un des prewiers qui aient paru dans notre langue sur cette partie de la littérature, qui présente encore une helle carrière aux orientalistes européens. L'admirable catalogue des manuscrits arabes de l'Escurial, par Casiri, réclame depuis longtemps

un exomen plus soigné de leur contenu, examen auquel ce savant n’a pu se livrer. Mais la saine littérature et l'Escurial! quelles idées diseordantes !

principautés se formèrent en Afrique : celle des Aglabites, qui régnérent à Tunis et à Tripoli, et celle des Edrissites dans la partie occidentale de la Barbarie. Environ un siècle après, ces Etats tombèrent sous la domination des Fatimites, dynastie plus puissante, qui fonda ensuite un empire en Égypte 1.

La perte de l'Espagne et de l'Afrique n'était cependant que ls conséquence inévitable de l'immense étendue d’un empire que leur séparation seule n’aurait point affaibli; mais d’autres révolutions se préparaient au sein même de cet empire. L'histoire des Abbas sides de Bagdad nous retrace la décadence des monarchies européernes, et tous les différents symptômes de leur ruine. On y retrouve tour à tour, et les insultes des barbares qui assaillirent Rome impépériale au cinquième siècle, et la nullité personnelle des rois mérovingiens, et les usurpations féodales qui démembrèrent l'héritage de Charlemagne. — I. Au delà de la frontière nord-est de l'empire des Sarrasins, habitait un peuple de race tatare, peuple puis sant et belliqueux, qui défendait l’indépendance de Turkestan, depuis le lac d’Aral jusqu’à la grande chaîne des montagnes da centre. Dans les guerres que leùr firent les califes ou leurs lieatenants, un grand nombre de ces Turcs furent emmenés en captivité, et dispersés dans l'empire. Leur force physique et leur courage les distinguaient au milieu d’un peuple amolli par le luxe ; et cetis défiauce de ses propres sujets, sentiment si naturel à un monarque d'Orient, put être un motif de plus pour engager le calife Motassem à choisir ses gardes parmi ces prisonniers. Mais cette me sure politique fut une fatale erreur. Plus grossiers et même plas féroces que les Arabes, ces Turcs méprisèrent la faiblesse des califes, dont ils convoitaient les trésors. Motawakkel, fils de Motassem, fut massacré dans son palais par les barbares du Nord, et son sort révéla le secret de l’empire; le choix des souverains avait passé à leurs esclaves. La déposition et la mort furent souvent le parteg des califes ses successeurs : mais, en Orient, le fils s’élance hardiment sur le trône teint du sang de son père, et les prétoriens & Bagdad manquaient rarement de transporter leur trompeuse obéis sance au plus proche héritier de la maison d’Abbas. — HE. Us

4 Pour ces révolutions, qu'il n'est pas très-facile de se fixer dans la mémeit: voir Cardonne, qui en a tiré tout le parli possible,

siècle environ après l'introduction des troupes turques, les souverains de Bagdad tombèrent en quelque sorte dans l'oubli. Al Radi, qui mourut en 940, fut le dernier qui officia dans la mosquée, qui commanda les armées en personne, qui harangua le peuple du haut de la tribune, et qui jouit de la pompe et de l'éclat de la royauté 1. Mais il fut le premier qui créa, en remplacement du visir, un nouvel officier, une espèce de maire du palais, avec le titre d’emir al omra, chef des chefs, à qui il fut contraint de déléguer les fonctions attachées à sa dignité. Des hommes actifset belliqueux s’emparérent ordinairement de ce titre : il fut quelquefois héréditaire, et toujours irrévocable par les califes, dont les noms cessent dès lors de figurer dans les annales de l'Orient. — III. Tandis que ces révolutions avaient lieu dans le palais, chaque province secouait le joug à son tour ; de nouvelles principautés se formèrent en Syrie eten Mésopotamie, dans la Perse et dans le Khorasan, et l'empire du chef des fidèles finit par se trouver littéralement réduit à la ville de Bagdad et au territoire adjacent. Quelques-uns de ces princes, que les califes avaient nommés comme gouverneurs, affectèrent d'abord de respecter leur suprématie, en laissant figurer leur nom dans Jes prières publiques et sur les monnaies; mais ces marques de soumission disparurent insensiblement 2.

Telle est en peu de mots l’histoire des Sarrasins pendant les trois siècles qui suivirent Mahomet : un siècle de conquêtes et de gloire ; un siècle de grandeur stationnaire, mais assez précaire ; un siècle de rapide décadence. Cependant l'empire grec subsistait encore, et s'était presque relevé du choc qu’il avait reçu. On peut indiquer, indépendamment de la décadence de ses ennemis, plusieurs autres causes qui contribuèrent à sa conservation. Les mahométans avaient envahi la Cilicie. Mais cette province maritime est séparée de l’Asie-Mineure par les énormes flancs du mont Taurus, qui s'étend, comme un rempart naturel, des côtes de la Pamphilie au territoire montagneux de l’Isaurie, d'où il se prolonge à l'est, séparant les plaines de la Cappadoce et de la Cilicie, et, après avoir

1 Abalfeda, p. 961; Gibbon, c. 52; Mod. univ. Hist., t. II. Ce dernier ouvrage est le seul où il soit dit qu'Al Radi ait commandé les armées.

2 La décadence des Sarrasins est traitée à fond dans le cinquante-deurième chapitre de Gibbon, qui présente en lui-mème une dissertation philosephique et complète sur celie partie de l'histoire.

poussé de grandes branches au nord et au midi, se rattache à d’autres chaînes qui pénètrent fort avant dans l’intérieur del’ Age. Les Sarrasins ne formérent pas d'établissement fixe au deta de cette barrière, bien que les armées d’Al-Raschid eussent ravagé le pays jusqu’à l'Hellespont, et que la ville d'Amorium en Phrygic eût été rasée par Al-Motassem. La position de Constantinople, choisie avec une sagacité que le cours des événements pouvait faire regarder comme tenant de la prescience, la mettait à Pabri de tout danger immédiat du côté de l’Asie, et la rendait aussi isaccessible à l'ennemi que peut l'être une ville qui n’est pas protégée par ke courage et le patriotisme. Cependant, aux beaux jours de la pas sance des Arabes, ele fut deux fois attaquée par des flottes formidables. { 668 ) Le premier siége, ou plutôt le premier blocus, dura sept ans; le second fat moins long, mais plus terrible, e Constantinople vit ses murs et son port investis par les forces combinées du calife Wated, sous les ordres de son frère Moslema (716) !. La défaite des assailants prouva la force de résistance que possédait encore l’empire, ou phatét sa capitale : mais il est peut-être permis d’attribuer jusqu’à un certain point l'abandon de ces entreprises maritimes par les Sarrasins à la translation de leur métropole & Damas à Bagdad. Les Grecs, à leur tour, résolurent de leur ditputer l'empire de la mer. Le secret qu'ils possédaient de la compesition d’un feu inextinguible leur doauait un grand aventege; les richesse , et peut-être leur industrie, leur fecilitaient le moyen d'employer des vaisseaux plus grands et mieux équipés, et ils fai rent par chasser leurs ennemis ées îles de Crète et de Chypre. Sur terre, ils évitaient les Serrasins. Les hommes pusilanimes étudient la science stratégique comme les malades étudient la médecine: et les empereurs Léon et Constantin ont laissé des traités sur l'art d'éviter une défaite, de prolonger une lutte, de soutenir use at taque 2. Cette politique timide, ces armistices même qu'on echetalt aux Sarrasins , convenaient assez à la situation des deux peuples. Tandis que Constantisople temporisait, Bagdad était ébraniée josque

1 Gibbon, c. 82. |

a Gibbon, c. 83. Les conseils de Constantin Porphyregtadte à son Mis ses Yes mialstration de l'empire décèlent un homme qui ‘éprouve socuse hente à arestr sa faiblesse et sa lacheté, et qui se complait dans de petits artifices pour debe la rapacité ou pour diviser les forces de ses ennemis.

dans ses fondements ; et les héritiers du nom romain purent songer aves un sentiment d’orgueil à l’immortalité de leur empire, en eontemplant la chute rapide d’une puissance qui s'était si rapidement élevée. Le gouvernement de Byzance , au milieu de ses crimes et de ses révolutions (et son histoire n’est qu'une série de révolutions et de crimes), ne fut jamais démembré par la guerre civile : une sédition dans l’armée, une émeute au théâtre, une conspiration du palais, renversaient un monarque de son trône; mais Constantinople transportait aussitôt son obéissance à son successeur, et les provinces suivaient l'impulsion de la capitale. La coutume des partages, si funeste aux Etats latins, et qui n’était pas entièrement étrangère aux Sarrasins, ne s’introduisit jamais dans l'empire grec. Il était, au milieu du dixième siècle , aussi corrompu par les vices et dégradé par la lacheté, mais plas opulent, plus éclairé, et beaucoup mieux protégé contre ses ennemis, que sous les premiers successeurs d'Héreaclius. Depuis cent ans il n'avait eu que des guerres ‘partielles avec les princes mahométans; et, dans ces guerres, les empereurs paraissent avoir obtenu graduellement l'avantage, et avoir été plus souvent les agresseurs. Mais le désordre croissant de . plus en plus ea Orient, deux braves userpateurs, Nicéphore Phocas, et Jean Zimiscés, cançurent le projet de reconquérir les provinces que l'empire avait perdues (963-975). Ils pottèrent en Syrie les - armes romaines (nous pouvons ici employer o8 terme avec moins de répugnance); Antioche et Alep furent prises d'assaut, Damas . ouvrit ses portes ; les villes méme de la Mésopotamie, receltées . au delà de l’anciesse limite de l'Euphrate, ornèrent les trophées de Zimiscès, qui épargoa à regret la capitale des califes. Il: était . convenable, et même nécessaire, d'abandonner ces conquêtes 6loignées. Mais la Cilicie at: Antiache furent réunies pour toüjours à . l'empire. A la fin du dixième sidcle , les empereurs de Constantimople possédaient le plus grande et la meilléure partie du royaume moderne de Naples, une partie de la Sicile, toute la Turquie d'Europe, l’Anatélie au l'Asie Mineure, et une portion de la Syrie et de l’Arménie !. |

« Gibbon, c. 32 ef 55. Le dernier de ces chapitres présente un exposé lumineux de l'état de ln Grèce, comme le premier de l'histoire des Sarrasins. Les faits ne o’y treevent point classés dans leur ordre chronologique, mais eee d’après leurs rapports sous po ppint de vue philosephique.

le A1

C'était bien moins à son courage et à sa vigneur qu'à la faiblesse de ses ennemis, que l’empire grec était redevable de ses suceés. Il est cependant à présumer qu'ils auraient été plus durables, si les Grecs n'avaient eu à lutter que contre les califes, ou contre les États qui en dérivaient. Mais un nouvel acteur aHait paraitre dans cette grande tragédie dont l'Asie était le théâtre. Cette même nation turque, dont les sujets, jadis esclaves et prisonniers , s'étaient faits les arbitres du sceptre de Bagdad, franchit le Gihon, sa limite pri mitive. Les sultans de Gazna, dynastie qui ne jouit qu'un moment de ses brillantes conquêtes, avaient jugé prudent de diviser la force de ces redoutables alliés en engageant une partie d'entre eux à passer dans le Khorasan. Les Turcs couvrirent cette fertile province de leurs tentes pastorales, et appelérent leurs compatriotes à partager les richesses du Midi. Les Garnevides furent leurs pramières vietimes (1038). La Perse, envahie tour à tour par tous les conquérants, leur offrait une proie séduisante et facile. Togrul-Beg, fondateur de la dynastie turque des Seljoucides, renversa la famille des Bowides , qui régnait depuis longtemps à Ispahan , respecte dans le calife de Bagdad le fantôme de la souveraineté mahométane, embrassa avec toutes ses tribus la religion des vaincus, et corsmença ses attaques contre la chrétienté par use irruption dams l'Arménie. Alp-Arsien, son neveu et son successear, battit et #t prisonnier l’empereur Romain-Diogène (1071), et la conquête de l'Asie Mineure fut presque achevée par des princes de la même famille, . les Seljoucides de Ram ‘4, à qui Malek-Shah, troisième sultan des Tarcs, permit de former un royaume indépendant. Per leurs propres efforts, et à la faveur des troubles qui agitaient Cosstantinople, où les prétendants au trône, aveuglés par un égoieme impolitique, trafiquaient de la force de l'empire pour se procurer les moyens de satisfaire leur ambition, les Turcs se rendirent maitres des villes de l’Asie et des passages fortifiés, ot rien ne semblaft pouvoir s'opposer à l’envahissement de l'Europe 2.

Dans ce péril imminent , l'empire grec implera le secours des peuples de l'Occident, dont l’empressement surpassa son attente, peut-être même son désir. La délivrance de Constantinople n’était,

1 Rém, c'est-à-dire pays des Romains.

2 Gibbon, e. 87; de Guignes, Hist. des Hune, t. I, 1. 2.

GRECS BT SARRASINS. | 243

il est vrai, qu’un objet très-secondaire aux yeux des croisés, mais elle faisait nécessairement partie de leur plan d’opérations : puisqu'ils voulaient reconquérir Jérusalem, ils étaient obligés de commeneer par les premiers ennemis qui se trouvaient sur leur passage. Les Turcs furent complétement défaits, et Nicée, leur capitale, rendue à l'empire. Tandis que les Francs poursuivaient le cours de leurs victoires, l’empereur Alexis Comnène suivait leurs traces, et recueillait les fruits que leur enthousiasme avait dédaigné d’attendre. Il reprit les places fortes des bords de la mer Égée, les défilés de la Bithynie, et tout le littoral de l’Asie Mineure, tant sur l'Euxin que sur la Méditerranée ; les armées turques, composées de cavalerie, et inaccoutumées à la guerre régulière, ne purent recouvrer ces conquêtes 1. Tel fut sans contredit l’effet de la première croisade. Mais je crois qu’on a exagéré le résultat général de ces expéditions, lorsqu'on les a représentées comme ayant opposé un obstacle permanent au progrès de la puissance des Turcs. Les chrétiens de Palestine et de Syrie étaient à peine en contact avec le royaume Seljeucide de Rim, le seul ennemi de l'empire; et il est difficile de concevoir comment leurs petites et faibles principautés, occupées ordinairement à se défendre contre les princes mahométans de Mésopotamie ou contre les califes fatimites d'Égypte, auraient pu arréter les armes d’un souverain d'Iconium , sur Je Méandre ou sur I’Halys. D’autres causes expliquent suffisamment comment l’équilibre des forces se maintint en Anatolie pendant le douzième siècle : ce sont la valeur et l’activité des deux Comnène, Jean et Manuel, et surtout du premier; les partages multipliés et les divisions intestines qui mirent les Seljoucides d’Iconiam, comme tous les autres gouvernements orientaux,dans l'impossibilité d'attaquer les nations étrangères.

Mais quelles que fussent les obligations de l’empire d'Orient à l'égard des premiers croisés, il er fut délié cent ans après par les descendants de ces mêmes croisés, qui dirigèrent contre Constantinople la quatrième de leurs expéditions. Une de ces révolutions domestiques si fréquentes dans l’histoire de Byzance avait mis un usutpateur sur le trône impérial. Le monarque légitime fut con-

a On ne sait pas bien exactement si les côtes septentrionales et méridionnales

furent réunies à l’empire sous le règne d'Alexis, ou sous celui de son vaillant fils Jean Comnèse. C'est au reste uhe circonstance assez indifférente.

damné à perdre la vue et à passer ses jours dans une prison; son héritier s’'échappa, et alla exposer le récit de ses malheurs à la flotte et à l'armée des croisés, alors rassemblés dans le port de Zara en Dalmatie (1202). Cet armement avait été préparé pour le même but, et par les mêmes motifs, temporels et spirituels, qui avaient fait entreprendre les autres croisades : les seigneurs français en formaient en grande partie la force militaire ; les forces navales avaient été fournies par la république de Venise, et le doge commandait en personne l'expédition. Elle était destinée à porter du secours aux chrétiens de la Palestine, et il n’entrait point sans doute dans le plan primitif des croisés d'intervenir dans le gouvernement d’un empire chrétien ; mais le désir de punir un peuple sans foi, et l'espoir de se ménager un appui pour leurs opérations ultérieures, ’emportérent sur toute autre considération. Ils firent voile pour l’Archipel, et malgré l’immense population et les moyensde défense que présentait Constantinople, ils forcérent l’usurpateur à s’enfuir et les habitants à se rendre. Mais ce n’était pas ainsi qu’on pouvait étouffer des ressentiments nés du schisme et de la jalousie nationale ; les Grecs, blessés dans leur orgueil et dans leurs idées religieuses, ne virent dans l’empereur légitime qu’une créature de leurs ennemis, qu'un homme qui n’avait été rétabli sur le trône que sous la promesse expresse de sacrifier leur Église à celle de Rome. Quel ques mois s'étaient à peine écoulés, qu’une nouvelle conspiration et un nouveau soulèvement firent passer l'empire aux mains d’un autre usurpateur, sous les yeux des croisés campés hors des murs dé la ville (1204). Le siège recommença aussitôt, et au bout de .{rois mois Constantinople fut prise d'assaut. Le récit des horreurs . du pillage et du meurtre est toujours le même : mais les calamités des anciennes capitales, comme Îles malheurs des grands, font sur nos âmes une impression plus forte. Aujourd’hui même encore, on ne peut se défendre d’un mouvement de sympathie pour la majesté - vierge de Constantinople, parée des richesses accumulées par les siècles, êt brillante des monuments de l'empire de Rome et des arts de la Grèce. Les aperçus qu'on a donnés de sa population sont presque incroyables ; on l'évalue à dix, vingt et trente fois celle de Londres ou de Paris, et certainement bien au delà de la population réunie de toutes les capitales de l’Europe à cette époque 1. Mats i Villehardouin évalue la population de Constantinople à quatre cens mul

elle les surpassait plus encore en magnificence qn’en population : au lieu des toits de chaume, des murs de boue, des rues étroites, des misérables constructions de ces villes, elle avait des édifices de marbre, des palais dorés, des églises, des couvents, élevés dans l’espace de neuf siècles par d’habiles architectes, et présentant la transition graduelle du godt sévère des anciens aux combinaisons plus variées et plus brillantes du genre oriental 1. Les restes de la littérature des Grecs étaient rassemblés dans les bibliothèques de Constantinople ; son forum et son hippodrome étaient ornés des restes de la sculpture des Grecs. Mais rien n’échappa à la fureur des vainqueurs ; les chefs des croisés étaient aussi incapables que leurs soldats d’apprécier l’étendue de ces pertes. Quatre chevaux de bronze, chef-d'œuvre animé sorti des mains de Lysippe, furent transportés de Constantinople sur la place de Saint-Marc à Venise; ils étaient destinés à servir encore de trophées de guerre, et à suivre le flux et le reflux des conquêtes. Si nous en croyons un Grec contemporain, nous avons à déplorer le sort d'une foule d’autres morceaux de sculpture, qui furent détruits par pur plaisir, ou même fondus et transformés en monnaie de billon 2.

L'empereur légitime avait péri, ainsi que son fils, dans la révolte qui avait amené cette catastrophe; et il ne- restait plus de droits légitimes qui pussent mettre obstacle à l'exercice du droit de conquête. Mais les Latins, mélange de peuples indépendants, n'étaient pas disposés à abandonner à un seul maitre ce qu'avait conquis la valeur de tous. Quoique le nom d’empereur parût nécessaire au gouvernement de Constantinople, l’unité d'un pouvoir despotique était loin d’entrer dans les principes et dans les intérêts des croisés.

hommes, ou plus. Gibbon pense qu'il n'est ici question que des hommes en état de porterles armes. Le Beau porte la population entière à un million d'habitants. Gihboo, t. XI, p. 213. Il est à croire qu'en 1204 Londres ne contenait pas quarante mille Ames. Paris avait élé agrandi par Philippe-Auguste, et occupait plus d'espace que Londres. Delamarre, Trailé de la Police,t. I, p. 76.

1 O quanta civilas, s'écrie Foulques de Chartres cent ans auparavant, nobilie @f decora! quot monasteria, quotque palatia sunt in ed, opere meo fabrefacta! quot eliam in pluleis vel in vicis opera ad spectandum mirabilia! Tædium est quidem magnum recilare quanta sil ibi opulentia bonorum omnium, auri et argenti, palliorum mulliformium, sacrarumque reliquiarum : omni eliam tempore, navigiv frequenti cuncla hominum necessaria illuc afferuntur. Duchesne, Script. Rer. Gallic., t. IV, p. 822.

a Gibbon, c. 60.

Aveugks par leur égoisme et leurs projets de grandeur, ils mirent l'empire grec en lambeaux. On en donna un quart seulement à l'empereur, trois huitièmes à la république de Venise, et le reste fut partagé entre les chefs. Baudouin, comte de Flandre, fat revéta de la dignité impériale, et reconnu comme suzerain des priacipautés inférieures. Il était difficile qu’une monarchie ainsi démenabrée put avoir une existence longue ou honorable. Les empereurs latins de Constantinople furent plus méprisables et plus malheureux, non pas tant par leur caractère personnel que sous le rapport de leur faiblesse politique, que ne l’avaient été leurs prédécesseurs = leurs vassaux se révoltérent contre des souverains qui n’étaient pas plas puissants qu'eux ; les Bulgares, peuple longtemps formidable , et qui, après avoir été soumis par les armes impériales, n'avait recouvré son indépendance que peu de temps avant la conquête des Latins, insultèrent la capitale; les Grecs conservaient ane haine secrète contre ces nouveaux empereurs, et appelaient de leurs vœur le jour de leur délivrance, qu'ils voyaient poiadre sur la rive asietique. L'usurpation des Latins fut à peine reconnue un momest au delà du Bosphore ; Nicée devint le siége d’une dynastie grecque qui régna avec honneur jusqu'aux bords du Méandre , et qui, passant en Europe, après avoir établi sa domination dans la Roman et dans d’autres provinces, chassa de Constantinople les derniers emperetrs latins, dont le règne n'avait pas ea soixante ans de durée (1261).

' Pendant que ces Grecs régnaient à Nicée, ils avaient eu heureusement peu à redouter de leurs anciens ennemis, et ils avaientété en général en bonne intelligence avec les Seljoucides d’Iconium. Ceux-ci, il est vrai, n'étaient pas, de leur côté, exempts de vives craintes. En abandonnant les plaines de la haute Tartarie pour les vallées cultivées du Midi, ils avaient donné un exemple qui fut imité successivement dans le treizième siècle par deux hordes de Barbares du Nord. Les Kharismiens, dont les tentes s'élevaient sur l’Oxus inférieur et sur les bords de la mer Caspienne, profitérent de la décadence des Turcs pour établir en Perse leur domination, et menacèrent le royaume d’Iconium, qu’ils ne purent toutefois renverser. Un orage plus terrible vint bientôt fondre sur l’Asie : ce fut l'irruption des Mongols sous les fils de Tschingis-Khan. Cette race d'hommes, plus féroce, plus dépourvue de toute espèce de civalisa-

' QRECS: ET SeRRASIOS. ' S47

tion que celles qui l’avaient précédée, sortait du fond de la Tartarie chisaise; on ne comptait ces barbares que par centaines de mille, et la dévastation marquait seule le cours de leurs victoires (1218- 1272). L’Asie. tout entière, des mers de la Chine aux rives de l'Egxin, fat ravagée par ce déluge du Nord. Les Mongols anéantirent le fantôme d’antorité encore attaché au titre des ealifes de Bagdad. Ils soumirent et renversèrent la dynastie dea Seljoucides en Perse, en Syrie et à Iconium. Les Turcs de ce dernier royaume se retirèrent dans les montagnes, où ils formèrent plusieurs potits États qui se soutinrent à l’aide d'incursions sur le territoire des Mongolsou des Grecs. (1299) Othman, souverain d'un de ces Etats, pénéêtra à la fin du treizième siècle dans la province de Bithynie, que ses descendants devaient conserver pour toujours sous leur domination 1.

L'empire de Constantinople n'avait pu se relever du coup fatal que les Latins lui avaient porté. La plupart des îles de l’Archipel, et les provinces de la Grèce proprement dite, au midi de la Thes- Salie, étaient encore en leur pouvoir. La richesse et la force navale de l'empire avaient paseé entre les mains des républiques maritimes. Vanise, Gênes, Pise et Barcelone s’enrichirent par le commerce qu'elles faisaient comme États indépendants jusque dans l'intérieur de Constantinople, daignant à peine en solliciter la permission ou reconnaître l'autorité du maître de la capitale. (1352) Dans une grande bataille livrée sous les murs de la ville entre la flotte des Vénitions et calle des Génois, le poids de l'empire romain, suivant Yexpression de Gibbon, fut presque insensible dans la balance de ces riches et puissantes républiques. L'empereur Cantacuzéne n'avait fourni que huit galères aux Vénitiens ses alliés ; et, après leur défaite, il se soumit à la condition ignominieuse de leur interdire à jamais tout commerce dans ses États. Cependant les restes de l’empire en Asie tombaient au pouvoir des dynasties turques indépendantes, dont la plus célèbre, celle des Ottomans, occupait la Bithynie. (1341) Appelés en Europe par une des factions de Byzance, ‘vers le milieu du quatorzième siècle, les Ottomans se fixèrent dans le voisinage de la capitale, et, pendant les trente années du règne ‘d’Amurath F’, soumirent, sans éprouver beaucoup de résistance ,

+ De Guignes, Hist. des Huns, t. Ill, 1.45; Gibbon, c. 64.

la Romanie et les petits États chrétiens qui étaient formés vers les bouches du Danube. Bajazet, successeur d’Amurath, soumft les émirs indépendants de l’Anatolie, et, après avoir longtemps menacé Constantinople , l'investit par terre et par mer. Les Grecs invoquérent à grands cris le secours de leurs frères d'Occident contre l'ennemi commun de la chrétienté ; (1396) mais l'élite de la chevelerie française avait été détruite ou faite prisonnière à la bataille de Nicopolis en Bulgarie 4, où le roi de Hongrie, malgré l'héroisme de ces guerriers qui avaient généreusement embrassé sa cause, fut complétement défait par Bajazet. L'empereur Manuel quitta sa capitale avec le faible espoir d’engager les cours de l'Europe à faire quelques efforts décisifs, en leur exposant lui-même les dangers de la chrétienté. Pendant son absence, Constantinople fut sauvée, non pas par un ami, mais par un pouvoir plus formidable à ses ennemis qu’à elle-même.

Ces masses d'hommes sans lois, sans agriculture, sans demeure fixe, qui sont répandues sur les vastes régions centrales de l’Asie, ont été, à diverses époques, poussées par le besoin, ou per appari tion fortuite de quelque génie supérieur, sur les contrées de la culture et de la civilisation. Les peuples de la Tartarie communiquent avec ceux de l’Occidentet du Midi par deux routes principales ; la première conduit en Europe en longeant la mer d’Azoph et la côte septentrionale de l’Euxin; l’autre traverse Vintervalle qui sépare les montagnes de la Bucharie de la mer Caspienne , et aboutit es Perse. Quatre fois au moins, suivant les traditions constantes de l'histoire, les hordes de la Scythie ont pris la première de ces routes, et se sont débordées en Europe; mais chacune de ces inondations fut moins terrible par ses résultats que celle qui l’avait précédée.

1 Suivant les Mémoires de Boucicault, c. 28, les Hongrois prirent la fuite et abandonnèrent leurs alliés. Mais Froissard, qui parait être une autorité plus impartiale, attribue la perte de la bataille à la témérité des Français. Quatrième partie, c. 79. Le comte de Nevers (Jean-sans-Peur, depuis duc de Bourgogne), qui commandait les Français, fut fait prisonnier avec d'autres princes du sang royal, et racheté moyennant une rançon considérable. Un grand nombre de personnages distingués par leur naissance et par leur mérile furent massacrés. Bowciesalt échappa à un pareil sort par l'intervention du comte de Nevers, qui eût mieux fait de périr avec honneur sur le champ de bataille que de survivre pour plonger son pays dans les horreurs de la guerre civile et couvrir son nom d'isfamie.

La première eut lieu dans les quatrième et cinquième siècles; car on peut ranger ensemble ces migrations rapides et successives des Goths et des Huns qui renversèrent l'empire romain, poussèrent leurs conquêtes jusqu'aux extrémités du Portugal, et ne s'arrêtèrent qu'aux bords de l'Océan Atlantique. La seconde irruption fut celle des Hongrois, qui, au dixième siècle, étendirent leurs ravages jusqu'aux provinces méridionales de la France. Ensuite vinrent les Mongols, qui, sous les enfants de Tschingis, se précipitèrent sur l'Europe, à la même époque où la Perse tombait sous leurs coups. La monarchie russe fut engloutie dans cet ouragan, et pendant deux siècles ces vastescontrées gémirent sous le joug des Tartares. La Pologne et la Hongrie plièrent devant eux, et les nations les plus reculées de l’Europe contemplaient avecterreur l'approche de la tempate. Mais l'Allemagne n’était plus ce qu’elle avait 616 dansl’anarchie du dixième siècle ; les Mongols n'étaient point accoutumés à éprouver de la résistance, et encore moins disposés à faire une guerre régulière ; ils se retirèrent devant l’empereur Frédéric II (1245), et les villes de Lignitz en Silésie et de Neustadt en Autriche furent les points Les plus occidentaux de leur invasion. Les progrès des Tartares en Europe, dans leur quatrième et dernière irruption, sont presque insensibles ; les Mongols de l’armée de Timour ne purent se vanter que d'avoir saccagé Azoph, et pillé quelques provinces de la Russie. Timour, souverain de ces Mongols, et fondateur de leur seconde dynastie, qui s'est soutenue plus longtemps et avec plus d'éclat que la dynastie de Tschingis, avait été le chef d’une petite horde de la Transoxiane, entre le Gihonet le Sirr, limite incertaine des peuples civilisés et des tribus nomades. L'énergie de son caractère et la faiblesse de ses voisins suffisent pour expliquer la révolution qu’il opéra. A l’exemple de Togrul-Beg et de Tschingis, qui lui avaient frayé la route des conquêtes, il se dirigea à travers la Perse ; et, éprouvant peu de résistance des gouvernements délabrés de l’Asie, il étendit son empire jusqu'aux côtes de la Syrie : des succès encore plus fameux, mais qui n’appartiennent point à notre sujet, portèrent d'un autre côté sa domination jusqu’au cœur de l’Hindoustan. Il était déjà avancé en âge lorsque son inquiète ambition le poussa contre les Turcs d’Anatolie. Bajazet leva à la hâte le siége de Constantinople, et courut pour soutenir une lutte plus périlleuse : sa défaite dans les |plaines d'Angora (1402), et sa captivité, firent

pâlir l'éclat du croissant, et retardérent de cinquante ans le naufrage de l'empire grec.

Les Mongols ne surent pas profiter de la victoire. Souverain et législateur à Samarcande, Timour n’était, dans l'Asie occidentale et dans l'Hindoustan, qu'un destructeur barbare. Il abandonna l’Anatolie aux enfants de Bajazet : mais l'unité de leur puissance était rompue; et le royaume des Ottomans éprouva, comme ceux qui l’avaient précédé, les funestes effets des partages et des haines mutuelles. Pendant vingt ans les Grecs eurent l’occasion de réparer une partie de leurs pertes; malheureusement ils étaient incapables de tirer parti de cet avantage : ils reprirent, à la vérité, une partie de la Romanie ; mais ils ne purent extirper une forte colonie turque qui s'était établie dans la ville de Gallipoli en Chersonèse (1421). Aussi, lorsque Amurath II eut réuni les États turcs sous son sceptre vigoureux, Constantinople se vit exposé à un nouveau siége et à de nouveaux désastres. Ses remparts cependant bravèrent les efforts de l’ennemi ; et, pendant le long règne d’Amurath, elle put répéter plus d’une fois ses signaux de détresse, que les princes chrétiens refusaient d'observer. La situation de l’Europe était, il est vrai, peu favorable : la patrie des croisades et de la chevalerie, la France, était engagée dans des guerres domestiques et étrangères : un schisme, en apparence interminable , déchirait le sein de l’Église latine , et paralysait les forces du seul pouvoir qui pit réunir ses disciples et les exciter à une guerre religieuse. Les pontifes de Rome, lors même qu'ils manifestaient le plus vif désir de sauver Constantinople, prétendaient agir plutôt en maîtres qu’en alliés; leur zèle, ou plutôt leur orgueil intéressé, exigeait la soumission de l'Église grecque, et l'abjuration du principal article de sa croyance particulière. Les Grecs cédèrent avec répugnance et sans sincérité dans le concile de Florence; mais ils rompirent bientôt le traité d'union. Eugève IV obtint une courte diversion en leur faveur du côté de la Hongrie; mais, après la malheureuse bataille de Varna, les Hongrois n’eurent que trop à combattre pour leur propre défense (1444).

Les deux monarchies qui ont successivement établi leur siège dans la ville de Constantin, présentent un grand contraste dans les circonstances qui accompagnèrent leur décadence. On peut en effet prédire aujourd’hui, avec une assurance que personne ne trouvera

extravagante , la chute prochaine de la puissance ottomane ; mais les symptômes de sa faiblesse interne n’ont point encore été confirmés par le démembrement de ses provinces ; et l’arche de sa domination, qui depuis longtemps menace ruine et tremble à chaque ouragan qui descend du Nord, repose encore sur les limites des anciennes conquêtes, et embrasse les vastes régions qui s'étendent de Bagdad jusqu’à Belgrade. Les événements qui précédérent la dissolution de l'empire grec furent bien différents. Chaque province fut soumise à son tour; toutes les villes, l'une après l’autre, ouvrirent leurs portes au vainqueur; les membres furent arrachés un à un; mais le cœur battait encore, et la majesté du nom romain se trouva enfin resserrée dans les murs de Constantinople. Avant de diriger contre eux son artillerie , Mahomet II avait achevé le reste de sa conquête, et enlevé à l’empire expirant tout espoir de secours ou de sursis. Constantinople devait tomber; mais la résignation magnanime de son empereur lui réservait dans sa chute un honneur qu'elle avait rarement mérité dans ses prospérités. Ce jour si longtemps différé, mais inévitable, arriva (1453). Le dernier des Césars (je ne dirai point des Paléologues) s’enveloppa de la pourpre impériale, et, digne du nom qu’ilreprésentait, mourut en héros. C’est ainsi que le principe intellectuel, affaibli par l’âge ou par les infirmités, ranime, dit-on, toutes ses forces en présence de la mort, et répand au milieu des dernières convulsions de la nature le pur éclat d’une raison sans nuages.

Quoique la chute de Constantinople eût été différée au delà de toute attente raîsonnable, cette nouvelle produisit l'effet d’une soudaine calamité. L’épouvante, et peut-être le remords, se rent sentir jusqu’au cœur de la chrétienté. Les armées ottomanes pouvaient désormais envahir la Hongrie sans obstacles; et, la Hongrie soumise, il était évident que litalie et l'empire d'Allemagne étaient exposés à une invasion 1. Il fallait une coalition générale des puissances chrétiennes, pour repousser l'ennemi commun. Les

4 Sive vincttur Hungaria, sive coacta jungilur Turcis, neque Italia, neque Germania tula érit, neque satis Rhenus Gallos securos reddet. Hin. Sylv., p. 678. Celte phrase est tirée d'un discours prononcé par Æneas Sylvius, à la diète de Francfort. Ce discours, plein de déclamations comme la plupart de ses écrits, est intéressant, en ce qu'il fait connaître l'élat de l’Europe et l’impression que produisit cetle catastrophe. Spondanus, A. D. 1454, en donne de longs extraits.

papes, qui les avaient si souvent armées les unes contre les autres, épuisèrent leurs exhortations spirituelles et politiques pour établir l’accord entre elles. La guerre contre les Turcs fut proclamée à la diète de Francfort, en 1454; mais on ne fit rien pour mettre cette menace à exécution. L'empereur Frédéric III n'était aucunement à la hauteur des circonstances ; la petitesse de ses vues et son incapacité l’exposèrent au mépris universel ; son ayarice et sa duplicité lui valurent la haine de l'Autriche et de la Hongrie. Sous le pontificat de Pie II, qui s'était engagé de tout cœur dans cette croisade légitime, on fit une tentative qui promettait plus de succès, Un congrès des puissances européennes fut convoqué à Mantoue. Presque tous les souverains s’y frent représenter par des ambassadeurs. Il y fut résolu qu'on leverait 50,000 gens d’armes, et que pendant trois ans on percevrait un impôt d’un dixième sur les revenus du clergé, d’un trentième sur ceux des laïques, et d'un vingtième sur les capitaux des juifs 1. Le pape s’engagea à diriger l'armement en personne. Mais, lorsqu'il se présenta l’année suivante à Ancône, lieu du rendez-vous pour l'embarquement, les princes avaient oublié toutes leurs promesses d'hommes et d'argent : il ne trouva qu'une multitude confuse d’aventuriers manquant de tout, et s'attendant à être nourris et payés aux frais du pape. Ce n’était point une pareille armée qui pouvait chasser Mahomet de Constantinople. Si les princes chrétiens eussent coopéré sincèrement et avec vigueur à cette entreprise, la lutte aurait encore été difficile, et le succès incertain. Dans les premières croisades, la supériorité des armes , du talent, et même de la discipline, avait été constamment du côté de l’Europe. Mais les temps étaient bien changés. Une institution créée par le premier Amurath, et perfectionnée par le second, avait donné aux armées turques ce qui manquait encore à leurs ennemis, la subordination militaire, et l’expérience du soldat vétéran. Convaincus, à ce qu'il paraît, de la supériorité réelle des

1 Spondanus. Charles VII, et Philippe de Bourgogne lui-même, qui avait fait les plus grandes démonstrations dezèle, et qui, dansune pompeuse cérémonie qui eut lieu à sa cour peu de temps après la prise de Constantinople, avait contracté l'engagement solennel d'entreprendre cetle croisade, ne furent ni l’un ni l'autre fidèles à leurs promesses. Le roi s'excusa de ne point envoyer de troupes sur ds prélendues craintes d'une invasion des Anglais; et si l'on considère la position de l'Angleterre en 1459, on trouvera que c'était se jouer étrangement de la crédulilé des hommes,

Européens dans la guerre, ces sultans choisirent parmi leurs captifs bulgares, serviens ou albanais, les jeunes gens les plus robustes, les firent élever dans la discipline militaire, et en formèrent on corps régulier, auquel ils donnèrent le nom de Janissatres. Quand la captivité personnelle eut cessé par suite de la conquête, ils levérent, pour le même objet , une taxe du cinquième des enfants mâles sur leurs sujets chrétiens. L'Europe vit ainsi ses enfants armés contre elle; et les peuples de l'Occident eurent à lutter contre des troupes chez lesquelles la force physique et l’intrépidité étaient des qualités héréditaires, contre des troupes qui rivalisaient de zèle pour servir leur patrie adoptive, et dont l’enthousiasme était dirigé par les chefs auxquels elles étaient accoutumées à obéir ?.

Cependant, quarante ansaprès la prise de Constantinople, à l'époque de l’expédition de Charles VIII en Italie, les justesappréhensions des politiques d'Europe avaient pu se dissiper insensiblement. A l'exception de la Morée, de Négrepont, et de quelques autres

4 Dans Ja longue déclamation d'Æneas Sylvius à la diète de Francfort en 1454, on trouve le parallèle suivant de la milice turque avec la milice européenne. C'est un heureux exemple de l'artifice au moyen duquel un habile orateur peut dézuiser la vérité, tout en paraissant l'exposer sans détour. Conferamus nunc Turcos el o0s tavicem ; el quid sperandum sil, sicum illis pugnetis, examinemus. Vosnatt ad arma, illi tracti. Vos armali, illi inermes ; vos gladios versalis, illi cullris aluntur; vos balistas lendilis, illi arcus trahunt ; vos loricæ thoracesque pro- Legunt, illos culcitra legit; vos equos regitis, il ab equis reguntur ; vos nobiles tn bellum ducilis, tli servos aul artifices cogunt, etc., etc., p. 685. Ce moyen oratoire produisit cependant peu d'effet sur les auditeurs, qui se connaissaient mieux en affaires militaires que le secrétaire de Frédéric IM. Pie IT, ou Æneas Sylvius, était un intrigant adroit, et un écrivain plein d'imagination. Une longue expérience lui avait donné une connaissance profonde de la politique européenne; et ses vues sont ordinairement aussi claires que justes. Sans être aussi instruit que quelques papes, il était beaucoup plus au courant des affaires deson temps. Mais la vanilé de faire briller son éloquence le porta à une singulière extravagance ; il adressa à Mahomet II une très-longue épitre, dans laquelle il lui expliquait les principes de la foi catholique, et l’exhortait à se faire baptiser, pro-

mettant que dans ce cas, bien loin de précher une croisade contre les Turcs, il se servirait volontiers d> leurs armes pour recouvrer les droits de l'Église. Quelques-uns de ces arguments sont curieux, et n'auraient pas manqué, s'ils eussent été rendus publics, de flatter singulièrement son ami Frédéric III. Quippe, wt arbitramur, si Chrislianus fuisses, mortuo Ladisluo Ungariæ et Bohemia rege, nemo præler le sua regna fuisset adeplus. Sperassent Ungari post diulurna bellorum mala sub tuo regimine pacem, ct illos Bohemi seculi fuissent; sed cum esses nostræ religionis hostis, elegerunt Ungari, etc. Epist. 396.

conquêtes de peu d’importance, les Ottomans n'avaient fait aucun progrés réel. Les Hongrois avaient tenu Mahomet II en échec; il avait été honteysement repoussé de l’ile de Rhodes par les chevaliers de Saint-Jean. Le chef d’une petite tribu brava vingt ans, dans les montagnes de l’Épire, la puissance de ce conquérant ; et le courage et la persévérance déployés dans une guerre de partisan soutenue avec d’aussi faibles ressources et avec si peu d’espoir de succès, peuvent justifier l’admiration exagérée dontles contemporains onthonoré lenom de Scanderberg. Une fois seulement,la bannièredu croissant se déploya sur la côte de Calabre (1480) ; mais Otrante ne resta qu’un an au pouvoir de Mahomet. A sa mort, des querelles de succession firent éclater une guerre civile entre ses enfants ; Bajazet, l'aîné, l’emporta ; Zizim, son frère et son rival, se réfugia à Rhodes, d'où il passa en France, puis à Rome. Les craintes qu’inspirait ce prince exilé paraissent avoir dicté une politique pacifique au saltan

régnant, qui n'avait pas dans son caractère l'énergie ordinaire des souverains ottomans.

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