‹ L'Europe au Moyen ÂgeChapitre 22 sur 27 · MBAR :": “TH · texte numérisé non relu

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Sims Baespeegre ni ens successeurs. ne nendineat jamais leur entorité ülimitée ni béséditaire. La constitution de Gônes debt une aristocratie opprossivs; elie devint wa mélange des deux autres formes de gouvernemesn4, et les nobles furent. eaclus da pouvoir. Cas quetre grandes families, qui ayaicnt alternativement dominé FËtat pendent pods d'un siècle, perdirent leur influence après la révelution de 1339. Cependant il ent assez remarquable que l'an esatiaua à leur confier de préférence les emplois les plus importenis. Leurs noms sont eneare identifiés awec la gloire de GAnee; sea floties ne mettaient guéve à la voile que sous les ordues d’us Doria, d'un Spinela, on d'un Grimeddi, tant la république avait de conGance dans leur patriotisme, au dans le patriotiame de ceux qu'ils commandaient. Cependant une oligerchie plébéionsx, composée de deux ow trois. nouvelles familles, leur avait sucoÿ dene les charges de l'administration imérieure : les Adorni, les Fregesi, lea Momtalii se disputaient la prééminance. Ces rivalités enfantèrent des révolutions qui sont presque: trop nambroneps pour être expnséas mème dans une histoire partioulière. Dans l'éspone de. quatre années, de 1390 à 1394, Le doge fut dis fois changé : tour à tour dhassé et rameané, suivant. le Aux et le reflux des rasuvoments populaires, Antoniotto Aderno, quaise fais duge de Genes, avxiit recherché l'amitié de Jean-Gaktas Visoomi; mais eet estycieux tyran voulait subjuguer la république, et pour mieux en awurer la ruine, i mattait les factions aux prises les nnes avec les autres. Aderao vit que le seul moyen de sauver l'ibdépondoncs da ma patrie était d'en faire le sacrifice momentané. Ilse démit volante rementd'ue pouxoir qui avait été l'objet de son anshition,. ot neit la répubtique sous la protection ou sous la seigneurie du roi de France. Oa conclut un traité qui garantissait les libertés de Gênes ; mais avec une garnison française dans l’intérieur dela ville, il était éiicile que ce traité fût toujours respecté 1.

, Tamdisque Gênes perdait jusqu’à son indépendance politique, Vemise croissait en puissance et en célébrité. L'erigine, et même laliberté de cette fameuse répubtique, remontent au delà du moyen âge. Les Vénitiens se vantent de n'avoir jamais été soumis au joug des Barheres. Pour échapper à ceéts ignaminieuse servitude, quelques baki-

t Sismondi, t. VI, p. 27, 567.

tants, ou, suivant leurs historiens, quelques nobles d’Aquilée et des villes voisines 1 se réfugiérent sur ce petit groupé d'Hes qui s'élèvent parmiles bas-fonds à l'embouchure de la Brenta. Ce fat là qu'ils batirent, en 421, la ville de Rialto, la Venise moderne; mais, jusqu’au commencement du neuvième siècle, leur principal établissemen t fut à Malamocco. Un auteur vivant a, dans un passage d’une haute éloquence, représenté la république souveraine, immobile au sein des eaux, d’où semblent sortir ses palais, contemplant les invasions successives des peuples qui inondèrent le continent, l'élévation et la chute des empires, les changements des dynasties, tout le mobile spectacle des révolutions humaines ; jusqu’au moment où ce même État, contemporain de l'antiquité, le seul qui liait le présent au passé, et les deux époques de la civilisation de l’anivers, cède à son tour au pouvoir destructeur du temps 2. On ne peut s'empécher, lorsqu'on examine les choses de sang-froid, de refuser à Venise une partie de cette gloire. Son indépendance ne fut, tout au plus, que le prix de son obscurité : négligé sur les flots qu'il habitait, an peuple de pêcheurs pouvait sans doute tranquillement élire ses magistrats; cette faculté n’était même qu’une marque très-équitoque de souveraineté dans des villes beaucoup plus considérables que Venise. Mais les empereurs d'Orient et d'Occident prétendirent tour à tour exercer sur elle leur domination; elle Fut conquise par Pépin, fils de Charlemagne, qui la rendit, suivant les chroniques, à ’empereur grec Nicéphore. Tout porte à croire que les Vénitienss'étaient toujours regardés comme sujets de l'empire d'Orient, mais dans un sens général, et qui n’excluait pas le droit de se gouverner par leurs magistrats municipaux 3 : : ces relations snbsistaient encore, du moins

1 Ebbe principio, dit fièrement Sanuto, non da pastori, come ebbe Roma, ma da potenti, enobili.

2 Sismondi, t. I, p. 309.

3 Nicéphore traite avec Charlemagne pour sa fidèle ville de Venise, qgumfn devolione fmperi illibalæ slelerant. Danduli Chronicon, dans Muratori, Script. Rer. al., t. XII, p. 136. Au dixième siècle, Constantin Purphyrogénéte, dans son livre de Administration imperii, parle des Vénitiens comme de ses sujets, tout ep avouant qu'ils avaient, pour conserver la paix, payé tribut à Pépin et à ses successeurs en leur qualité de rois d'Italie, p. 71. Je n'ai jamais vu le fameusz Squiltinto della Libertad Veneta, qui, au dix-septième siècle, irrita tant la république ; mats l'histuire de Giannone nous fournit un argement très-puissant contre l’ancienne indépendance des Vénitiens, t. JE, p. 283 (édit. Haia, 1753). Maratori nous apprend qu’en 1084 le doge obtint de la cour de Coastantisople le titre d'imperialis Protosebastos, titre qu'il continua toujours de porter (Anneds

dans la première partie du dixième siècle. Mais, sous tous les rapports essentiels, Venise pouvait être longtemps aupara vant considérée comme un Etat indépendant. L'élection de son doge n’était pas confirmée à Constantinople; elle ne payait pas de tribut, et ne fournissait pas de secours en cas de guerre. Au neuvièmesiècle , ses flottes combattaient dans l’Adriatique les flottes des Normands, des Sarrasinset des Esclavons. Sur la côte de Dalmatie étaient plusieurs villes grecques que l'empire avait cessé de protéger, ef qui, à l’exemple de Venise, s'étaient faites républiques, parce qu'elles n’avaient plus de maître. Raguse était de ce nombre, et, plus heureuse que les autres, elle a su conserver son indépendance jusqu'à nos jours. En retour de la protection que leur accordait Venise, ces petits ports se mirent sous son gouvernement (997) ; les pirates esclavons furent domptés ; et quand Venise eut acquis, soit par le conisentement des peuples, soit par la force des armes, un littoral trés-étendu, Je doge prit le titre de duc de Dalmatie, qui, suivant Dandolo, fut cotifirmeé à Constantinople. Trois ou quatre siècles s’écoulèrent ces pendant avant que la république eût la possession assurée de ces conquêtes, qu'elle se vit plus d’une fois arracher par les révoltes des habitants, et par son puissant voisin, le roi de Hongrie.

Le commerce était une source plus importante de la grandeur de Venise. Dans les temps les plus grossiers d’ignorance et de barbarie, avant que Génes, ou méme Pise, se fussent lancées dans cette méme carrière, Venise faisait un commerce considérable avec les contrées grecques et sarrasines du Levant. Les croisades l’agrandirent et l’enrichirent plus peut-être qu'aucune autre ville. Mais c'est surtout à l’époque de la prise de Constantinople par les Latins, en 1204, qu'on peat fixer le commencement de sa splendeur. Les Français et les Vénitiens seuls prirent part à cette fameuse expédition : ils y -erspioyèrent an armement considérable destiné à délivrer Jérusalem ; mais ies Français n'y figuratent quecomme-simples aventuriers; les Vénitiens y engagérent toutes les forces de leur république, seus.les ordres dudoge Henri Dandolo. Trois huitièmes de la vihe de Constantinople et des provinces lear échurent dans ke par-

d ‘Halis, ad. ann.); mais cette circonstance est à mes yeux de peu d'importance. Les etnpereurs grocs, comme dans les temps modernes les empereurs d'AHemagne, avstout fabriqué ene multilude de titres pompeur an ara pour saa comptant dans toute la chrétienté.

tags de M conquête, et le doge prit le titre bizarre, maîirexatt, db duc du quart et dem! de l'empire romain. Les Vénitiens agratdirent leur part au thoyen de transactions faites avec tes croisés moins’ opulents, at, éntre autres acquisitions importantes, Hs firent celle dé l'ile de Candle, où ils se maintiarent fasqu’aa milieu de déxseptidinie siècle. Ces possessions lointaines étaient ordinairemerrt connédées à titre de fiefs à de simples nobles vénitiens qui relevetemt dé ta république !. C’est ainsi que les îles Ivnientes, pour me com former au langage moderne, pussérent sous la destination de Venise, et lui assurèrent la souversineté de l’Adriatique, qu'elle contes Cait alors à affecter : cetles de l'Archipel furent perdues au selsièrme sèche. L'accroissement du commerce soatenait cette grendesr politique. Aucun État de la cwétienté n'éntreteuait de relations aussi étenduss avec les Mahométans. Tandis que Gères, maîtresse des tolonies de Pera ot de Caffa, tenait ainsi les clefs de la mer Noire, Venise dirigeuit ses vaisseaux vers Acro et Alexandrie. L'effet naturel de ces liaisons commerciales fat dilcindre tout stntiment d’antipathte religieuse ; et l'on a quelquefvis accuse: des Vénitiens d'avof entravé tes tentatives fuites poor organiser ene nouvelle ¢toisade, de s'être mème opposes à toute attaque pres votre les peuples mahomélans.

® Venise, dinsi qae nous l’apprend ‘athe lettre de Casmotiore, dé sixièrhe siècle, fut d'abord gouvernée par douse tribuns enctocls. L'union des différentes fies n'était peut-être que fédérative. Quoi yall en soit, tes Vénitieas résolurent, en 697, de eoncemtrer de pouvoir eatre les mains d'un principal magistrat, auquel Hs dparèrènt te titre de duc, où, suivant leur disiecte, doge de Venise. On né voit pas qu'il y ait eu de conseil iastitué pour modérer sa Wuissatice on pour représenter là volonté nationale. Lo dege était Béméral et juge; il lui était quelquefois permis de s'assuoice sen fils; et de frayer uinsi la route au pouvoir héréditaire ; som gouvenneMetit dtait investi de tontes les prérogatives, et, autant quede permettait l'état des mœurs, envirenné de toute fa pompe d’une mhonarchie. Il ne'traitait, il est vrai, lesaffairés inrportantes qu'avec le concours d’une assemblée générale; mais, vu l'absence de limites positives, son gouvernement pouvait être, à peu de ~ Pres

4 Sismondi, 1. LL, p.451.

. JTALIB, .., 175, considécé comme absolu. Le Lemps révéla cependant aux Vénitieus les. vices d’une semblable constitution. En consequence, on limita, en 1032, l'autorité du doge ; il lui fut interdit d'associer son fils au geuvernement ; on l’obligea d'agir avec le consentement de deux conseillers êlns, et de prendre, dans les affaires importantes, l'avis de quelques-uns des principaux ciloyens. I ne parait pas qu'il y.ait eu d'autre changement jusqu'en 1172 : longtemps avant cette époque, toutes les autres villes de l'Italie ayaient assis leur liberté gar des lois constitutionnelles plus on moins heureuses, mais toujours extrémement compliquées. Venise cependant était mécontente de ses institutions existantes. L'expérience avait prouvé que Jes asserbiées générales présentaient une foule d'inconvénients, et remplissaient mal leur objet. IL fallait pourtant à des hommes libres une gurantie suffisante contre les actes d'un magistrat dont les pouvoirs étaient indéterminés. On jugea avec raison qu'un.conseil représentatif, tel qu'il existait dans d'autres républiques, était la meilleure fmeovation qu'on pit introduire 1.

Le grand conseil de Venise, tel qu'il fut institué en 1172, devait être composé de quatrecent quatre-vingts citoyens, pris. en nombre égal dans Les six quartiers de la ville, et renouvelés tous les ans, Mais l'élection n'était pas faite immédiatement par le peuple. Douze électeurs, appelés tribwns, tirés des six quartiers de la ville, mommaient chacun une partie des membres du conseil. Ces tribuns eur-mémes étaient, dans l'origine, élus par le peuple; de sorte que l’action de ce corps électoral intermédiire ne détruisait pas en apparence le caracière démocratique de la constitution. Mais le gteud conseil, composé en grande partie de citoyens distingués par leer naissance, et chargé par la loi de nommer le doge et tous les corps de magistrature, parait s'être arrogé, au commencement du tseisième siècle, le droit de nommer les électeurs qui devaient le renouveler. Non contents de désigner eux-mêmes les tribuas, les membres du grand conseil s’emparérent d'un autre privilège, celui

à Sismoadi, t. IM, p. 283. N'ayant jamais vu la Sloria civile Venela de Victor Sendi, en neuf rolumes in-4*, ni même l'Histoire de Venise de Laugier, je m'en suis rapporté principalement à Sismondi, qui s'est scrvi de Sandi, l'historien te -plas thoderne, et probablement le plus exact. Les priscipaux passages: de Sipmondi, qui ont rapport aux révolutions domestiques de Venise, se Lrusvent t. 1, p- 323; t. Ill, p. 287-300; t. LV, p. 349 - 370.

d'approuver ou de rejeter leurs successeurs avant de résiguer leurs fonctions, Ces usurpations réduisirent l'élection annuelle à une formalité presque illusoire ; les mêmes membres étaient ordinairement réélus, et quoique la dignité de conseiller ne fût pas encore héréditaire, .elle se perpétuait en général dans les mêmes familles. Le gouvernement de Venise resta pendant le treizième siècle dans cet état transitoire : le peuple était par le fait exclu du pouvoir, mais l'aristocratie héréditaire n’était pas encore complétement établie ; lg loi ne l’ayait pas consacrée. Le droit d’élire, ou plutôt de réélire le grand conseil, fut enlevé, en 1297, aux tribuns, dont la charge fut abolie, et transporté à la quarantie criminelle : on ballotta les noms de tous les membres qui siégaient déjà ; et ceux qui obtinrent douze voix.sur les quarante, conservèrent leur place. Lorsqu'une , Place devenait vacante par le rejet ou la mort de celui qui l'occupait, on avait recours à une liste supplémentaire, dressée par trois membres du grand conseil. Mais il leur fut/expressément défendu, par des lois de 1298 et de 1300, d’y porter le nom d’aucun individu dont les ancêtres paternels n'auraient pas joui du même honneur. Ainsi se.consomma l'établissement d’une aristocratie héréditaire exclusive. Les droits personnels de noblesse furent complétés, en 1319, par l'abolition de toute espèce d'élection. D’aprésla constitution de Venise, telle qu'elle fut alors arrêtée, tout descendant d’un membre du grand conseil fut admis de droit, à l’âge de viagtcinq ans, à prendre séance dans cette assemblée, dont le nombre des membres fut dès lors illimité 1.

Mais une assemblée aussi nombreuse que le grand conseil, ayant même qu'il eût été ainsi ouvert à toute la noblesse, n’aurait jamais pu diriger les affaires publiques avec ce secret et cette fermeté qui

4 Sandi est le premier qui ait fait eonmëtfire ces changements groduels, qui eurent lieu entre les années 1297 et 1319. Sismondi a raconté les faits d'après lui. Je fais cette observation, parce que tous les écrivains antérieurs, tant anciens que modernes, fixent à l'année 1297 l'époque de l’élablissement complet et détinftif de l'aristocratie vénitienne.

C'était à vingt-cinq ans révolus qu'un noble vénitien avait, d'après ies statats, séance au grand conseil; mais tous les ans on mettait dans une urne les noms de ceux qui avaient vingt ans accomplis, et on en tirait au sort un cinquième, qui était immédiatement admis. Ainsi, en prenant un terme moyen, om peut à peu près fixer l'âge d'admission à vingt-trois ans. re Rep. Venet.; Contarsei ; Amelot de La Houssaye.

ITALYR. : os 177

caractérisaient le gouvernement ‘de Venise: et, ‘sans. un pouvoir intermédiaire entrele doge et la foule des patriciens, la constitution n’eût point acquis unc stabilité qui pat dédommager le peuple de fa perte de ses libertés. Le grand conseil avait, peu de temps après son institution, commencé à restreindre les prérogatives ducales. L'administration de la justice criminelle, prérogativé d'une haute © importance, fut transférée en 1179 à un conseil de quarante membres, annuellement choisis. L'autorité exécutive du: dogë parut elle-même trop étendue pour qu'où n'y mit pas d'importantes res- . trictions. Au lieu de nommer lui-même ses conseillers ou pregad:,

il fat réduit à présider un conseil de soixante membres, auxquels on confia le soin des intérêts de l’État dans toutes ses relations, tant intérieures qu'extérieures, et la discussion préalable des propositions soumises au grand conseil. Ce conseil des pregadt, auquel on: donna plus tard te nom de sénat, fut augmenté, au quatoriième siècle, de soixante membres; et comme beaucoup de magisträts ¥ siégeaient aussi, le nombre total des membres s'éleva de deux a trois cents. Quoique le pouvoir législatif, proprement dit, résidât dans le grand conseil, le sénat imposait des taxes, et possédait exclusivement le droit de guerre et de paix. Il était, comme la plupart des autres conseils de Venise, renouvelé tous les ans par le’ grand conseil. Mais ce corps même se trouvant trop nombreux pout la discussion prétiminaire des affaires, on créa six conseillers, qui formèrent avec le doge la seigneurie, ou le représentant visible de Ja république, et farent chargés d’expédier les ordres, de doriner des instractions aux ambassadeurs, de traiter avec les puissances étrangères, de convoquer et de présider les conseils, et de diverses autres branches del'administration. Ilsne pouvaient néanmoins exercer une partie de ces fonctions qu'avec le concours du collége, où siégeaient avec eax certains conseillers pris dans différents corps de l'État 1.

« Le collége des sages était composé de seize membres *; fl avait l'initiative de toutes les mesures publiques pour lesquelles |’ assentiment du sénat était nécessaire ; car aucun simple sénateur, et encore moins aucun noble du grand conseil, ne pouvait mettre une proposition en délibération. La seigneurie jouissait du même privilége. Ainsi les pouvoirs réels du senat même élaient bien plus limités

* Le collie proprement dit, était la réenion des vingt-six personnes suivantes : Ie doge otre sis conseillers, les trois présidents de la quarantio criminelle, et les seize sages. Quelques-uns de ons dorninrs remplissaient les fonctions de ministres. Voir Daru, Hist. de la rép. de Venier,t.V,1.30.{ -V. du Tr.)

"Où pouvait présdmer qu’une dignité conrme celle de dopé, dé pouillée de ses plus briflentes prérogatives, h’offrirait pas d'attraits bien puissants à'l'ambition. Mais lus Vénitions étaient encore jalvex d'un poaroi éteint; et, avant même que la constitution Mt par venue à sa materité, le grand conseil imagina de nouveaux moyens pour restreindre estcore davantage l'autorité dé phincipal magistrat. On fit prêter aa doge, lors de son élection, un serment qui ofenit toutes les garanties possibles contre toute influence ffiégale. El s'en gégeait à ne currespondre avec les puissances étrangères et à ao vrir fears dépêches qu'en présence des autres membres de la seigneunes à ue point posséder d'imnreubles hors du territoire de Venise , än'mérsenir directement ni inditectement dans aucune affaire pendante devant les tribunaux, et à hé pas souffrir qu'aucun citoyèe emptoyat, en le saluant, des marques de soumission. Pour plus de sûreté, on imogina, peur cette dignité, uh mode d'élection extraor diadicement comptiqué. L'élection per suflrages publics est toujoure expose au désordre eta la brigue; (usage du scrutia secret écarte un de ces fdconvénients, mais he peut sudisamnent ebtier à l'autre. E’électioh par la voie du sort offre fs danger de placer des persbanes incapables dans dés emplois difftites. Le système qu'adoptèrent hes Vénitiers devhit combiner les avamtages de ces deux modes sans Hurs inconténients t il consistait à laisser la aomäénation définitive du doge à des électeurs choisis par le sûrt. On pensa qu'en prenant a& hadard an nombre suffisant de personnes, ja saine raison tt les bohs principes cbtiendralent toujours asset d'ascehdant poet empécher un choix évidemment inconvenant, si l'on parvenait à mettre lee électeurs à l'abri de toute influence illégate. Pour attoiñdre ce but, of rendit te ballottage extrèmertient complèqué , afih qu'il Sit inn possiiile, par aucun moyen ou artifice quelconque, de savoit, avané ls dernier nroment, quetles personnes composeraiant le corps électoral. Une simple loterie, dirigée sans fraude, suffit sans doute pour remplir detiobjet. A Venise, on mettait dansune urne auteatde boules qu'il setroutait de membres du grand conseil présents. Trente de ces boules étaient dorées. Un second tirage réduisait à neuf le nombre de ceux qui avaient obtenu les boules dorées. Ces neuf pene

qu ‘ils ne le paraissent au premier coup d'œil, et if était Rene de rien can ger aux principes fondamentaux de la constilation.

. ALTE, oo {7a

sainnt gurente, que le sort réduissit.¢ encore à douse. Ces douxe.en désignaiont séparément vingt-cinq. La sort néduisait de nouveau ces viagt-cinq électeurs à neaf, qui, à leur tour, en proposaient chacam cing autres. Les quarante-cinq ainsi choisis étaient réduits à onze per le mème procédé ; enfia ces onze en aommaisnt quarante-ua, qui -Staicst Les électeurs définitifs du doge. Cette complication parett inatile, et par conséquent absurde ; mais le principe fandameptel d'une élection vénitionne ( car les conseils ot les magistrats étaient renouvelés par quelque procédé de la méme nature) peutdtre quelquefois digne d’imitation. Nous avons vu cette même combipalsnn de basard et de choix introduite avec succès par un de ops secificurs statats modernes, celui qui règle la manière de ee élections contestées.

Ua prince héréditaire n'oût jamais pu endacer tale ontraves imposées au doge de Venise, mais les hommes saccomtement, por la force des préjagés, à considérer comme des avantages bes limites dans lesquelles ils sont eux-mêmes ciroonscrils ; et aus yeux de tous les Véaitiens, les bornes du pouvoir ducal étaient des principes aussi fondamentaux que le sont pour naus les grandes lvis de à constitution anglaise. Plusieurs doges de Venise, surtout pendent le moyen âge, furent des hommes supérieurs ; mais ils se eur tentèrent des fonctions que lear attribuait la constitution, fonctions qui devaient suffire à l'ambition de ces républicains, s'ils pouvaient s'abstenir de faire la comparaison de leur sert avec celui des princes souvorains. Premiers magistrats à vie, pour loujours nohlescitoyeng deijear pays, Hs pouvaieat lui rendre grâce, en leur nom, de ce qu'il tear uctordait, et, au nom de lear postérité, de ce qu’il leur refusait. Uae fois seulement, un doge de Venise conçut le desteia de trahir la Hberté de la république. (1355). Marin Falier , vieillard petogénaire, excité par quelques légers ressentiments, s'engagea dans use folle intrigue dont le but était de renverser le gouvernement. La conspiration fut bientôt découverte, et le doge ayoua sag erime. Une aristocratie aussi ferme et aussi sévère que celle de Venise n’hésita point à ordonner son exécution dans de palais ducal,

Pendant plusieurs années après ce qu’on appela la clôture du grand conseil, ou la loi de 1296, par laquelle furent exclues decette assemblée toutes les familles qui n'en faisaient point alors partie, un mécontentement assez général se manifesta parmi le peuple, Plu-

sieurs soulévements éclatérent vers le commencement du quaterzième sièck ; ils avatent pour objet le rétablissement d'un système plas popalaire. Lors de la répression du dernier, qui eut lien en 1310, l'aristocratie sacrifia sa liberté individuelle avec celle du peuple à la conservation d’un privilége imaginaire. Elle établit le femeux conseil des Dix, l'institution la plus remarquable de la constatution de Venise. Il faut observer que ce conseil était réellement composé de dix-sept membres : indépendamment des dx proprement dits, il comprenait encore la seigneurie, c'est-à-dire le doge et ses six conseillers. Le conseil des Dix possédait de fait, sinon de droit, une autorité souveraine et dictatoriale sur le sénat et sur les autres magistrats. Il cassait leurs décisions, et traitait séparément avec les puissances étrangères. La vaste influence qu'il exerçait fortifia le gouvernement exécutif, dont il faisait partie, et donna de la vigueur à ses mesures, qu’autrement la jalousie des conseils eût pu entraver. Maisle conseil des Dix est surtout connu comme tribunal d'inquisition *, tribunal arbitraire, qui établissait la tyranpie en permanence au sein de Venise. Enlevant à l’ancienne quarantie, cour criminelle régulière, non-seulement la connaissance des crimes de trahison, mais encore celle de plusieurs autres grands crimes, il instraisait les causes, jugeait et punissait conformément à ce qu'il appelait la raison d’État. L’ceil du public ne pénétrait jamais dans le secret de ses actes ; quelquefois l'accusé n’était pas entendu ; jamais it n'était confronté avec aucun témoin ; l’instruction, la sentence, l'exécution , étaient enveloppées du plus profond.mystère 1. L’espion insidieux, le délateur stipendié, tous les vils agents d'ane odieuse et redoutable police, inconnus à Pinsouciance des gouvernements féodaux, trouvèrent à Venise le sol qui leur convenait. La disposition singulière des localités y rendait les assemblées tamal-

* Le tribunal des inquisileurs d'État proprement dit, instilué en 4454, n'était composé que de trois magistrats; deux étaient pris parmi les membres du conseil des Dix, et un parmi les conseillers du doge : c'était le conseil des Dix qui en faisait le choix. Pour tout ce qui a rapport au gouvernement de Venise, et particulièrement al inquisition d'État, on trouvera des détails fort curieux , appuyés de pièces authentiques que l'on chercherait vainement ailleurs, dans un ouvrage déjà cité, l'Histoire de la république de Venise, par M. le comte Daru. (N. du Tr.)

1 fllum etiam morem observant, ne reum, cum de eo judicium laturi sunt, in collegium admittant, neque cognilorem, aut oratorem quempiam qui gus . causam agat. Conlareni, de Rep, Venet.

tueuses presque impossibles ; et les conspirations particulières niéchappaïent jamais à la vigilance du conseil des Dix. La tranquillité de Venise forme un contraste vraiment étonnant avec l'agitation

des républiques de la Toscane. Les noms de Guelfe et. da Gibelen ex-

citèrent à peine quelque tumulte dans ses rues, bien que. le gow

vernement fût considéré, dans le commencement: du quatortième :

siècle, comme penchant en faveur du dernier parti 1; mais les plus violents excès des factions ne sont-ils donc pas moins déshonotants que le silence et la dégradation morale de la servitude 2? - Jusqu'au commencement du siècle dernier, époque où Venise tomba presque dans l'oubli, les écrivains politiques étaient dans: l'usage d’exalter la sagesse de son gouvernement. S'il était wai, comme quelques personnes paraissent le croire, que le maintien des anciennes institutions ne fut pas un moyen, mais une fin, et une fin pour laquelle il fat permis en tout temps de méconnattre les droits de l’homme et les lois de Dieu, nous devrions avouer que c’était un système sagement combiné. Destiné à comprimerles deux forces opposées dont on pouvait attendre quelque résistaace, il tenait à la fois le doge et le peuple dans une subordination parfaite:

L'alliänce même du magistrat exécutif avec la multitude, alliance .

si funeste à la plupart des aristocraties, ne mit jamais en danger celle de Venise. Il est bien digne de remarque qu une iastitation qui enlevait toute garantie aux citoyens, et qui était l’objet de la haine

4 Villani parle plusieurs fois des Vénitiens comme de Gibelins déclarés, L. 9, c. 2; 1. 40, c. 89, ete. Cette expression est beaucoup trop forte. Le gouvernement put pencher légèrement en faveur de cette faction; mais les Véniliens étaient réellement neutres, et bien loin d'avoir des querelles ialestines à ce sujet. — 2 D'après la loi moderne de Venise, un noble ne pouvait se livrer au commerce sans déroger ; j'ignore si celte absurde restriction existait aux quatorzième et quinzième siècles. Je ne vois pas qu'il en soit fait mention dans Jannolli ni dans Contareni, les plus anciens auteurs qui aient écrit sur le gouvernement de Venise. Mais Amelot de La Houssaye remarque celle parlicularité, et il ajoute que les nobles éludaient la loi en s'associant secrètement avec les marchands pririlégiés ou citadins, qui furmaient à Venise une classe particulière. C'élait l'umge dans les temps modernes. Mais je n'ai jamais pu comprendre le principe ou

sens raisonnable d'une semblable restriction, surloul lorsqu'on la rapproche

celle autre loi fondamentale qui déclarait un noble vénilien inhabile à posséder lucune propriété foncière sur la Lerre-ferme de la république. Les disposilions le cette derniére loi, ne s’étendaient cependant pas, ainsi que jé l'ai appris, à la balmatie, ni aux îles Ioniennes.

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universele, fut pourtaut maintenue par le sentionent de sa nécæstté. Le vonseit des Dix, renouvelé chaque année, poavait chaque annie êtve anéanti. Le grand conseil n'avait qu’à refuser ses suffrages out nouveser candidats, et la tyrennie axpirah d'elle-même. On ess plusieurs fois de le fuire {je parte ici de temps plas moderees); mats les nobles, malgré lene huine poar le conseil des Dix, ne pe sis(drent jamais fermement dans lv refus de le renoureter. 11 Get en effet devena essentiel à Venise. Tels étaient les vices de sa conte tation, qu'elle n'était pasen état d'en supporter le remède. Si le cr seil des Dix eût 666 aboli à quelque époque postérieure au quisribnt siècle, si l'absence de ce despotisme jaloux edt laissé we libre coun à la corruption d'one uristocratie paurre et avilie, à ia livence dm peupte indigne de la liberté, la répabbiqae aurait bientôt perdu ms posectsions de terre-ferme , et peut-être son iadépendance. SH et vrai, vemme on le rapperte, que, dans le dernier siècle de 58 ouistence , ce formidable tribunel se suit reläché de son secieent vigilance d'une menière seatible ; si, par motiesse ow per sulle @ la décadeace de l'esprit aational, le gouvernement de Venice était @ effet tleveau moins tyranaique, notre conjecture aura été conirat par l'expérience. L'expérience a récemment fait voir qu’ one een plus. funeste que la tyrannie domestique pouvait frapper is rein de l'Adriatique. Dans le place de Saiat-Mfarc, su milieu des mom meats d'uhe grandeur qui n’est plus, le voyageur remarquera at un sentiment de peine qu'une insolente soldatesqne allemente! remplacé jusqu'aux sénateurs de Venise. Son antique liberté, sa crière de gloire, cette carrière brillante et romanesque quelle? parcourue dans des contrées si chères à l'imagination, sa magsssist défense dans la guerre de Chiozza, quelques grands noms épars À et la, se retraceront à l'esprit du spectateur, et se confondrontar® son indignation contre la perfidie qui a dépouillé cette noble alt de son indépendance. Mais, s'il a médité sur tes véritables attrib de Ia sagesse en matière de gouvernement, il craindra de prostitet ce mot en l’appliquant à une constitution fermée sans égardàh propriété ni à le population, à une constitution qui partegeskt à pouvoir souverain entre un corps de nobles tuinés et un conse! despotique, à un gouvernement qui faisait du vice V’allié de la tr rannic, et cherchait dans la dissolution des mœurs l’impunitédes assassinats. Peut-être aussi la sagesse si souvent attribaée an #%

’ “ JTALYE. ï i 183

dans ses relations extérieures a-t-elle été grandenient exegérée, La balances politique établie ea Europé, et surtout en Italie, a maintenu pendant les deux derniers siècles des: États nntireHement faibles, sans qu'ils eussent à faire aucun effort pat eux-méines. Bans la dernière crise de la liberté vénitiesne, da moins, ce po: pear chef-d'œuvre de science politique fut exposé au mépris des nations: trop aveugle pout oconjurer l'orage, trap che peur le beaver, le plus ancien gouvernement de l'Europe n'offrit pes le moiadre résistance : les paysans d’Underwald se Grent tuer eur lours montagnes; les nobles de Venise ne songèrent qu'à vivre.

Vers le milieu du quatorziéme siècle, Venise ne pessédait sntbre d’antre territoire en Italie qh'ane étroite lisière du littoral centign à ses lagunes ; c'était ce qu’on appelait le dogné. Neutre dans les grandes querelles qui s'étaient élerées entre l'kglise et l'ermpére, entre les villes libres et leur souverain, elle était respectée des deux partis, et auoub d’enx n’osait réclamer son alliance. Mais les rap des progrès de Mastino de la Scala, stigneur de Vérone, et quel: ques injures particulières, engagérent le sénat à se liguer avec Flo. reace contre lui. Villani perle de cette alliance comme d'une circonstance singulièrement flatteuse pour ses conciteyens : a Car » les Vénitiens, dit-il, @ cause de leur supériorité et de leur grande » puissante, n'avaient jamais contracté d'alliance avec aucun État

1 On peut voit dats de Rewue d'Édimbourg, L XH, p. 379, d'analyse d'un ouwraga peut-être peu connu, quoiqu'il soit intéressant pour l'histoire de notre lemps : c'est une collection de pièces relatives à la chute de la république de Venise. Cet Srtitie est bien écrit, et je présame qu'H domne une idée exacte de l'ouvrage, qu'on deit ea sigeur Batzoni, enoroblenicnt commu en Italie comme wa écrivain plein de patriotisme. ;

Tous ceux qui ont visité Venise ont dû admirer les magnifiques tombeaux des Goges, Oot la plupart se trouvent dans l'église de SS. Glovanni e Paolo. C'est dans tes ouutaents que la républiqns semble s'identifier avec son principal mas gistrat : on croirait ge'elle a voulu perpéluer, avec les ornements et les inscriptions dont elle les a chargés, le souvenir de son opulence et de sa gloire. On peut, dans l'église des Scalzi, lire sur une simple pierre carrée une épilaphe bien diffrente de velle de Lorédan ou de Foscari : Manin civenes. Ces deur mots mat quent. la place où reposent les restes de Manini, le dernier doge, qui, victime de sa pusillanimilé ou de la lâcheté de ceux qui l’entouraient et du malheur des

temps, survécut à sa dignité et aux tibertés de Venise. Celte inscriplion me frappa plus que let fimeuk eus Marini Pallert, pro criménibus decaptatt, qu'un IH dans un cadre vide, parmi les portraits des doges qui décorent là salle du grand

conseil. - Hs 1

» ni aucun prince, si cé n’est lorsqu'ils conquirent autrefois Con- » stantinople et la Romanie 1. » Le résultat de cette alliance fat de réunir le territoire de Trévise aux États vénitiens. Mais Venise ne fit pas d’autres conquêtes au quatorzième siècle : elle perdit même Trévise dans la malheureuse guerre de Chiozza, et n’en reprit possession qu’en 1389. Elle ne fit aucune tentative sérieuse pour arréter les progrès de Jean-Galéas Visconti, qui, après avoir renversé la famille de la Scala, s’étendait presque jusqu’à l’Adriatique, et dont la puissance détruisit pendant quelque temps la balance politique en Lombardie.

Mais ce prince étant morten 1402, ce pays se trouva dans un état de crise violent. Jean-Galéas laissait deux fils, Jean-Marie et Philippe-Marie, tous deux en bas âge, et sous la tutelle d’une mère qui n’était pas à la hauteur de sa position. Les fautes qu’elle commit, et l'ambition intéressée de quelques chefs qui avaient commandé les mercenaires de son époux, amenèrent bientôt le démembrement de cette grande puissance. Bergame , Côme, Lodi, Crémone, et plusieurs autres villes, se révoltèrent, et retournèrent, pour la plupart, sous la domination de leurs anciens princes, de ces premiers usurpateurs qui, depuis près d’un siècle, avaient été renversés par les Visconti. On vit renaître une faction guelfe, nom si longtemps proscrit en Lombardie. François Carrare, seigneur de Padoue, profita de cette révolution pour s'emparer de Vérone, et menacait de réduire sous sa puissance toutes les villes au delà de l’Adige. Il

n'était point de famille plus odieuse aux Vénitiens que celle de Carrare. Ils avaient paru, du temps de Jean-Galéas, indifférents à des dangers plus réels ; ils prirent les armes contre un ennemi moins formidable. Padoue et Vérone tombèrent l’une et l’autre en leur povvoir; le duc de Milan leur céda Vicence, et la république se trouva tout à coup en possession d’un territoire étendu. François Carrare, qui s'était rendu avec sa capitale, fut étranglé dans les cachots de Venise ; acte de cruauté qui caractérise parfaitement ce gourernement, et qu'aucun autre État de l’Europe, même au quinxième siècle, n’eût osé avouer.

Malgré le désordre qui régnait dans le Milanais, le sénat de Venise fut vingt ans sans tenter aucune autre entreprise. Les Véni-

tiens n'avaient point encore cette soif ardente de guerre et de conquêtes qui bientôt leur fit oublier tous les principes de leur ancienne politique. Il leur restait encore quelques hommes d’État nourris dans les sages maximes de l’ancienne école, et qui usaient de toute leur autorité pour écarter ces projets d’ambition. Sanuto nous a conservé des détails intéressants sur la richesse et le commerce de Venise à cette époque : il les a mis dans la bouche du doge Moncenigo, qu'il nous représente comme engageant ses concitoyens, peu de temps avant sa mort, à ne point entreprendre de guerre contre les Milanais. « A la faveur de la paix, dit-il, Venise » emploie dans son commerce, en diverses parties du monde, un » capital de dix millions de ducats, qui lui rapporte un bénéfice de » quatre millions par an. On évalue nos maisons à sept millions de » ducats, et le produit annuel de leur loyer à cinq cent mille. Notre » commerce emploie trois mille bâtiments marchands : quarante- » trois galères, et trois cents vaisseaux de moindre grandeur, mon- » tés par dix-neuf mille marins, assurent notre puissance navale. » Notre atelier monétaire a frappé un million de ducats dans le » courant de l’année. Nous tirons des seuls États de Milan un mil- » lion de ducats en espèces, et la valeur de neuf cent mille en » draps : on peut évaluer à six cent mille ducats le bénéfice que nous » faisons sur ce commerce. Si vous persistez dans le système auquel » vous devez votre opulence, vous attirerez à vous toutes les richesses » du monde chrétien. Mais la guerre, et surtout une guerre injuste, » vous conduira infailliblement à votre ruine. Déjà l'acquisition de » Vérone et de Padoue vous a coûté neuf cent mille ducats, et les » frais qu’exige la défense de ces places absorbent tous leurs reve- » nus. Vous avez parmi vous beaucoup d'hommes distingués par » leur probité et par leur expérience; choisissez-en un pour me » succéder; mais.gardez-vous de Francesco Foscari. S'il est doge, » vous aurez bientôt la guerre, et une guerre qui trainera à sa » suite la misère et la honte 2. » Moncenigo mourut, et Foscari fut doge ; les prédictions du premier furent négligées, et l’on ne saurait dire qu'elles se soient entièrement réalisées. Cependant un au-

a Sanuio, Vile di Duchi di Venezia, dans Script. Rer. Ilal., t. XXII, p. 958. Le discours de Moncenigo est trés-long dans Sanuto; j'ai (âché d’en extraire la

substance.

téut qui éerivañ trente an’ après représente Venise comme eppatvoie par ses longues guerres avec les ducs de Milsa. | Ceux-ci avaient reconquis une grande partie de leurs États-eussi tapidement qu'ils les avaient perdus. Jean-Marie, monstrede stélére tésve Même parmi des Visconti, étant mort assassiné, Philippe-Mert, sen frère cadet, prit le gouvernement de Milan et de Pavie , qu cémpusaient presque tous ses Etats. Ce prince , faible ot peu beilqueux de son naturel, eut le benbeur d'employer Carmagnole, m dos plus grands capitaines de cette époque militaire. La plupart dès villes révoltées étaient fatiguées de leurs nouveaux maitres; etie maison de Visconti, secendée par les dispositions des habitants et par bésgronds tatentset l'activité de Carmagnole, recouvra son anetennt demination depuis les rives de ta Sesia jusqu'aux bords de | Adige. Ses sucots ne se fussent peut-être pas arrdétés là, si l’ingrat Phihppe- Maurie n'avait ea l'imprudence d'ofenser Garmagnoie. Cet iHustre capitaime se retira à Venise, où il enflamma l’ardeur geerrière des Vénitiens, déjà excités par les Florentias et par le duc de Sareis. Les Vénitiens vénaient d'obtenir, d'un autre ofté, d'importents avantages ; iis avaient soumis lo Frioel et ane partic de l'istrie, qui dopuis plusieurs siècles élaient sous la domination temporelle d'un prélat rvisin , le patriarche d'Aquilée. lis entrérent dans calle houvelle alliance. Aucune de leurs entreprises n'avait eneare été ecouronate d'on aussi brillant succès. Carmagnole était à La tôta de leurs armées, et, dans l'espatæ d'environ deax ans, Venise se rondit maîtreme de Brestia ot de Bergame, et étendit ses limites juser'è Adda, qu'elle ne duvait jamais fcanchir (1426). | Une ville essentiellement maribinre comme Venise ae pouvait faire ees conquêtes qu'à l'aitdé de troupes merceneires. Mais, en les am ptoyaat, elle ne faisait que se conformerà un usage depuiskongiess | établi dans des États auxquels cette ressource était moins indispen- sable. Dans ta plus grande partie de l'Europe, et surtout ee &telln, à s'était opéré une immense révolution dans le système militaire. aur douziéme et treiziéme siècles, lorsque les villes d'Italie étaient angugées dans teur lutte contre les empereurs, ou bien entre elles des des guerres moins difficiles et moins générales, il paraît que preseet toute leur population se mettait en campagne comme une espèt de milice armée et assez mal organisée. Une seule ville avec son territoire armait quelquefois de vingt à trente mille hommes. Cheque

4} L . OBALIE. ee 187 :

indivéeda , suivant fa profession qu'il exergait ou le quastidr qu'il bebitait , connaissait la bonuière qu'il devait suivre ot de onpétaine sees les orilres duquel il deveit marcher !.-Bans la hatsille, je carsence était le peint de raîliement, be pivot de tous les mouvements C'était mue eapèce de okariot peiat en vermition, sur toguel s'élevait Vétendard de la ville. I fallait quatre couples de beufstpour tratnes celui de Miou ©. Lu défense de cet emblème sacré de. ida patrie, que Meratori compare à l'arche des juifs, étant i’objet de tous les efforts, dennait à l’armée une espèce de concentration et d'enifermité qui:sappléait en quelque sorte à l'absence d’ane tactique phe réguiséra. La plus grande partie de cette milice se composait nôcèssatreazent d'infoutorie. À la fameuse bataïlle d'Arbia, en 1260, tes Gadifes de Florence avaiest trente mife hommes de pied et trois mille chevaur 2 : la proportion ordinaire était de cing , six, ou dis aun. Les geotilshommes cependant étaiont toajours à cheval; et Wi grosse cuvakrie devait avoir ‘ane immense supériorité sur uae popalace mal :ærméb et.mal discisiinée. À pertir du treirièrne siècles it peratt qu'on n’évalun plus guère la force des rates que d'après ba nombre de gens d'armes ce de tances. Rien ne pewvait résister à une charge de cavalerie ; on voyait sans cesse des betaiMes gagnbes à seers inférieur, et ‘les vainqueurs : ant toujours un affyeux curnsge parmi les fayards 4.

Loraqd’on ext reconauu l'ertrôme infétiorité de l'infanterie, on 8 tn. phus grand osage de la cavalerie; et les armées, mieux équipées at mieux disciplinées, devinrent ew même temps moins normbreubes, C'est ce qu'on remarque sa comraedcement du quatarzième siètkei Le point emæatiel pour un État en geerre était dese procurer un nombre suffeant de gets d'armes: et comme il y avait en Lialie peu de villes où l'on püt recruter un corps de cavalerie ponte

+ Merateri, Ant: sia Diner 20; Benina, Rivolustoni d'Tiaka, L 48, ¢. 4.

2 Le carroccio fut inventé par le fameux Eribert, archevéque de Milan, vers l'an 4039. Annali di Mural. Antig. Jial., Dissert. 26. Le carroccio de Milan fut pris en 12337 par Frédéric H, ét envoyé à Rome. Parme et Crémone s'enlerérént ébiprogeenent leuts currecetos, et en Brent l'échange quekques sariées après am sailisn de grandes regovissances. Au oor sidcbe cet usage <lail tombé en désuétude. Jd. ibid.; Denina, 1. 12 c. &

& Véälani, 1.6, ¢. 19.

Pronk, t. lik, p. 203, ete., pm un ration ae à ‘Ce sujet.

l’expédient le plus simple était d'engager des troupes étrangères. Ce moyen avait été, longtemps auparavant, employé en diverses circonstances. En 1225, la ville de Gênes prit à sa solde le comte de Savoie avec deux cents chevaux 1. En 1282, Florence engagea cing cents lances de France 2. Mais cet usage devint beaucoup plus général pendant le quatorziéme siècle, et surtout après l’expédition de l'empereur Henri VII, en 1310. Une foule d’aventuriers allemands restèrent en Italie, et s’engagèrent au service de Milan, de Florence, ou d’autres Etats. Les expéditions subséquentes de Louis de Bavière, en 1326, et de Jean, roi de Bohême, en 1331, amenérent du même pays de nouveaux soldats de fortune. Il en vint aussi de France et de Hongrie. Tous préféraient rester sous le plus beau ciel ét dans le plus riche pays de l’Europe, où leurs services étaient recherchés avec empressement et largement payés. Les Italiens d’alors étaient dominés par un malheureux préjugé en faveur des étrangers. Iis leur cédaient (je ne sais pourquoi, puisqu'ils n’avaient assurément pas été vaincüs) la palme du courage et de la science militaire. Les deux Villani appliquent souvent aux corps mercenaires de cavalerie la dénomination d'ulframontains (oltramontani), comme us titre de supériorité.

Chaque campagne démontrait de plus en plus les inconvénieats de la milice ordinaire. Les historiens modernes ont souvent dépioré la décadence de l’esprit militaire parmi les Italiens de cette époque. Mais entre un corps de cuirassiers absolument invulnérables, et une infanterie composée de paysans ou de bourgeois, la latte était trop inégale. L'homme le plus brave se sent peu tenté de s'exposer aux blessures et à la mort sans espoir de faire aucun mal à son adversaire. En France, l'expérience avait également prouvé l'inutilité

1 Muratori, Dissert. 26.

2 Ammirato, Ist. Fiorent., p. 189. On eut recours au même expédient es 1297, p. 200. Une lance, suivant le langage technique de cette époque, comprenait, indépendamment de l'homme d'armes, les cavaliers plus légèrement aresés qui lui étaient attachés. En France, la lance fournte était de cing à six chevaux: æinst les quinze cents lances qui composaient, dens le principe, fes compagelies d'ordonnance levées par Charles VII, faisaient un corps de neuf mille hommes de cavalerie. En Italie, le nombre était moins considérable. Il est soevent question des barbuti, qu'on nous explique par lanze de due cavallt. Corio, p. <@8Y. On introdufsit vers le milieu du quatorsième siècle des lances de oe Idem, p. 466.

ITALIR. ne 189

des milices communales ; mais comme Ja vie des. paysans français était bien moins importante aux yeux de leur gouvernement que celle d’un citoyen italien aux yeux du sien, on continua de les pousser à la boucherie en les opposant aux troupes disciplinées d’ Edouard III. La cavalerie avait quitté vers cette époque le haubert ou cotte de mailles, qui la distinguait auparavant de la multitude sans défense : la cotte de mailles résistait au tranchant du sabre, mais elle ne pouvait repousser la pointe de l’épée, arme dont l’usage s’introduisit pendant le treizième siècle {, ni soutenir le choc d’une lance, ou le coup d’une hache d'armes, On lui substitua l’armure plate : et l’homme d’armes, tout revêtu d'acier, ayant toutes les pièces de son armure solidement jointes et à l'épreuve de toute espèce de coup, monté sur un coursier dont la téte, le poitrail et les épaules étaient également couverts, et qui était, pour me servir de l’expression d’alors, bardé de fer, combattait avec la certitude du succès contre des ennemis qui ne lui étaient peut-être inférieurs que parce qu'ils manquaient de ces avantages accessoires qui peuvent donner du courage aux plus laches 2. .

Le nouveau système suivi pour les opérations militaires n’ayait pas moins d’inconvénients pour les citoyens que la nouvelle manière de combattre. Au lieu de ces rapides invasions signalées par le pillage, terminées en un instant par une seule affaire, et qui àa’entrainaient le soldat qu'à quelques journées de marche de ses ‘ayers, les combinaisons plus savantes qui furent mises en usage 1 quatorzième siècle prolongeaient squvent pendant tout un été ne campagne indécise 3. Lorsque les progrès de l’opulence et de 2 civilisation eurent rendu sensibles jes avantages de l’industrie gricole et commerciale, la perte d’un travail productif fut re-

s Muralori, A. D. 1226.

a La plus ancienne armure plate représentée dans Montfaucon, Monuments de . æmonarchie française, t. 11, est du règne de Philippe-le-Long, vers l'an 1313; a is l’usage n'en devint général que sous Philippe de Valois, ou même plus tard. vant qu'on eût adopté tout le harnois en fer, on portait quelquefois des pièces asmure aux coudes et aux genoux, et même des grèves sur les jambes, ainsi "on le voit sur une statue de Charles I*, roi de Navarre, qui mourut en 1285. 11 t possible que la statue soit d'une époque un peu plus moderne. Monlfaucoae, satm; Daniel, Hist. de la milice francaise, p. 595. ss ViNani, 1.8, c. 49, appelle guerra guereggiata cette lente guerre à la Fabius; st Ja du moins le seul sens que je puisse attacher à celle expression.

gordée cote un mel. qu'on ne pouvraét emdases-niss. ln. Az1o Visconti, qui mourut en 1339 , exempta ses sujets milena du service personnel. « Une de ses lois, dit Galvaneu Riemer, » portait que les sujets n'iraiemt plas à le guerre , mais restesaiest » ches eux pour vaquer à leurs occupations; car on les avait jar » qu'ators tenus chaque année en campagne à grands frais ef avec » de grands risques pour eux, ef particulièrement peadent la sen » de la moisson et des vendanges, où les princes sent dans l'as » de faire la guerre et d’assidger les villes, et on leur avait er » Monné des pertes incaleulables, surtout en les retenant sui » longtemps loin de leurs foyere *. » Cette loi d’Azso Vistonli, prise isolément, peut être considérée comme le résultat de la pe litique ordinaire d'un gouvernement absolu. Mais bientôt apres nous voyons les Florentins adopter une semblable inncram. Villani le jeune nous apprend que, dens la guerre faite par celle répablique contre Jean Visconti, en 1351, «a le service persenil » des citoyens, service inutile et plein d'inconvéaients, fut res » placé par un paiement en argent 2. » Une augmentation comdérable d'impôts fat la conséquence nécessaire de ce changemtl. Les Etats d'Italie, républiques et principaukés, levèrent des coattt butions énormes. Mastino de la Scala avait un revenu de sept cel mille florins : aucun rei d'Europe, excepté eelui de France, dit Jom Villani, n’en a un semblable 2. Ce n'était cépendant que ke projet des impôts de neuf villes de la Lombardie. Sous le rapport dels conomie, il y a toujours de l'avantage pour les eitoyens à ce 4® leur service personnel soit converti en taxes. Mais it ne faut pelt considérer exclusivement l'économie; elle ne peut jamais conte balancer cette dégradation da caractère nationul à laquelle on exp un peuple dont on abandonne la défense à des étrangers.

On ne devait guère s'attendre à ce que des troupes mercens#® composées en grande partie d'Allemends, continssent leur insoles” et dissimulassent leur mépris pour ces peuples efféminés qui se &

1 Meratori, Andig. Jéai., Dissert. 26. |

a Matth. Villani, p. 135. |

5 L. 44, ¢. 45. Je ns congois pas pourquei M. Siamendi afSeme, t- ANS que les seignewrs des villes de Lombardie n'osènent pos augmenter les ianet payaient ces villes lorsqu'elles étaient libres. M ent consiant que pendast ad

tortième sitele on rencontre souvent des plainkes contre len Visconti et dre lyrans, à cause de l'énormité, des impôts.

’ +. MALIL. . u 191

ptsient temas services. Indifférentes à la cause pour laquelic alles combettaiont, la plus heate paia et. le plus sicha butin étuient les seules considéretions qui détermianient leur conduite. Quelquesunades nombreux États de l'Itakie se trouvaient toujours en guerre, et un soldat de fortune, avec sa lance et son cheval peur tout patrimoine, passait du service d’un État à celui d'ou autre sans regret comme sans déshonneur. Mais si la paix devenait à peu pros génésale, il était exposé à se voir privé de sa seule oseupation, et réduit à une conditiea trés-inférieure dang ua pays qui n'était pes le sien. Des hommes de cette trempe dèrent facilement comprendre que, d'is me pouraiont acquérir des richesses et de la gloire que les armas à la main, ce serait leur faute si jamais ils y rononçaieat. Ce fnt en 1343 qu'ils commencèrent à agir d'après ce principe. La république de Pise avait Keenceié un corps nombreux de cavalerie allemande qu'elle avait employé dans uae guerre coutre Florence’. Lo partisan, que les Italiens appellent le das Guarnieri, engagea oes mercenaires mécontents à rester sous ses ordres. Son plan d’o~ pérations consistait à lever des contributions dans tous les pays où # so préseatait avec sa compagnie, sans présendre à faire des conquêtes. Il savait bien que l’Etatie n'avait poiat d'armée nationale à kai Qppeser,.ct il se flattait qu’oa no pourrait trouver d'autres mercenaires disposés à combattre des hommes qui avaient imaginé un moyen d'existence si avantageux pour la profession. Ce fut la premsière do ces compagnies d'aventure qui continuèrent pendant nombre d'années d’être le fléau et la honte de l'Italie. Après avoir exercé quelque temps ses brigandages, Guarnieri ramene en Allemaogne ses troupes gorgées de pillage : mais il servit de nouveau en 1315, lors de l'invasion de Naples par Louis, roi de Hongrie, et, à la tête d’ane nouvelle compagnie, il ravagea l'État de l'Église. Une bande encore plus formidable de brigands organisés parat, en. 1353, sous. les ordres do fra Moriale, et ensuite de Conrad

1 Sismondi, t. V, p. 380. On avait eu, quatre ans auparavant, us exemple des corséquences dangereuses de l'emploi de ces mercenaires allemands, Lodrisio, un des Visconti, ayant eu une querelle avec le seigneur de Milan, ft marober sur là ville un corps considérable de troupes qui venaient d'être Hconsiées. Aprèsquaiques engagements meurtriers, les matcenaines furent défaita, el Lodrisio fait prisonnier. T. V, p. 278. Dans cetle eirconstaace, cependant, ils agissaient pour le compte d'un autre; Guarnieri fut le premier qui Jeur dis à conserver l’impartialité qui cunvient à des brigands universels.

Lande. Cotte bande qu'on appelait la grande compagnie, ce coumesait de plasieurs milliers d'hommes de troupes régulières, indépendammeat d'une multitude de mauvais sujets à'demi-armés, qui l'accompagnaiont comme espions, pionniers et pillerds. Les riche eités de la Toscane et de la Romagne payéreat des sommes cessidérables pour que la grande compagnie, qui était toujours « mouvemeat, ne passèt pas sur leur territoire. Florence seule prit la résolution magnanime de ne pas se soumettre à cet igoominieu tribut. En deux occasions, la première en 1358, puis d'une meniére encore plus remarquable l’anaée suivante, elie refusa de livrer passage à la compagnie, et même de s'en exempter à prix d'argent; et chaque fois les mercenaires allemands furent contraints des retirer. His comptaient alors parmi eux cing mille cuirassiers, et présentaient une masse de vingt mille hommes au moins ; preave terrible des maux qu'un faux système avait attirés sur l’Itakie! Ce ne furent pas les forces de Florence qui repoussèrent alors les brigends. Le courage de cette république était dans ses conseils, et non dans ses armes. La résistance opposée aux demandes de Lando fet ua élan de patriotisme, et peut-être contraire a l'avis des priacipaux Florentins 1; mais l’armée qu'on employa était cati¢remest composée de troupes mercenaires, et sans doute, en majeure pertie, d'étrangers.

De tous les partisans étrangers qui entrèrent au service des Étais d'Italie, le plus célèbre fut un Anglais, que les auteurs comtemsperains appellent Aucud ou Agutus, maisè qui nous pouvons restitæer son véritable nom de sir John Hawkwood. Ce grand capitaine avait servi dans la guerre d’Edouard III, et reçu de ce prinee La dignité de chevalier, quoiqu'il eût été dans l’origise, si l’on en creit hk eommane renommée, élevé dans l'état de tailleur. Après la paix de Brétigny, la France fut ravagée par ces troupes livenciées, dent Édouard était aceusé, peut-être à tort, d'encourager secrètement les désordres. Un corps nombreux de cesbrigands, qui avait prisle | titre de Compagnie-blanche, passa au service du marquis de Mesi- — ferrat. Ils furent quelque temps après engagés à la solde des Pisans contre les Florentins; et, dans cette dernière guerre, Haswkweed parait à leur tête. Ce chef fut, pendant l’espace de trente enméses,

4 Matth. Villani, p. 537.

coutinectiqonest au sarvies dts Visconti, du pepe, onu des Florentias; eargtols il consacra la dernière pestie de. sa vie, et qu'il serviéaveo plus de fidélité et de constance qu'il n’en avait montré dens ses premières campegnes. La république reconriaissante honora ses funéraibes par une cérémonie publique, et lui érigea un monument qui, si je ne me trompe, subsiste encore.

Le nom de sir John Hawkwood est mémorable comme sd du premier capitaine célèbre qui ait paru en Europe depnis la destruction de l'empire romain. Il serait absurde de supposer que tous ces éléments du génie militaire que la nature donne aux caractères énergiques, le coup d'œil sir au milieu du désordre, la fermeté dans les résolutions, la promptitude dans l'exécution, l’art de prévoir les attaques, la fécondité des ressources et des stratagèmes, que tous ces moyens, dis-je, dient manqué aux chefs d'une armée barbare ou féodale. Ce sont des qualités aussi nécessaires au chef d'ene tribu indienne qu’au général le plus accompli. Mais nous me voyons aveun de ces chefs déployer habituellement assez de science militaire pour mériter le titre de grand capitaine : js .n'en troave du moins aucun avant le milieu du quatorzième siècle à qui l’histoire ait reconau 06 mérite d’une manièse non équivoque. Il est méme rare de rencontrer uac indication spéciale d’ua ondre de bataille. Il est vrai que les moines, les seuls historiens que sous ayons, sont de tristes juges en fait: de stratégie ; mais comme la guerre est le principal sujet de toutes les annales, si des combinaisons savantes en avaient signalé les opérations, il en aurait 6té fait mation. Cette négligence de la science militaire ne provenait ssssrément d'aucune prédilection pour les arts de la paix : c’étaitla conséquence de l'état généraldes mœurs, ainsi que la nature et de la composition des erméesau moyen âge. L'esprit d'insubordination des vassaux etla rivalité des chevaliers s’opposaient également à cette gradation de rangs, à cette rigourensæ observation de pénibles devoirs, à cette prompte obéisssuce à un ordre supréme, qui font d’une armée an corps qu'une seule âme parait animer, et du général le centre auquel viennent converger tons les rayons de mérite individuel.

Dans le quaterzième siècle, les opérations militaires commencent à prendre une forme plus savante, et pour la première fois les historiens s’aperçoivent que l’intrépidité du soldat et la force physique ne décident pas toujours du succès. La victoire de Muhldorf,

remportée en 1322 sur les princes d'Autriche, cette victoire qui termisa une guerre civile élevée dans l'empire, est attribuée su talent du commandant bavarois 1. Une foule de bons officiers se farmèrent à l’école d’Edouard III. Cependant ils avaient phatôt les talents qui conviennent à des partisans actifs que ceux qui appartiennent à des généraux expérimentés : ils dérent leurs succès platôt à l’audace et à l'enthousiasme qu'à des combinaisons sages et réfléchies. Sembiables à des joueurs d'échecs encore novices, is noussurprennent par d’heureuses violations des règles, ou déploiest leurs talents dans l'adresse avec laquelle ils se tirent des emberres où ils se sont jetés par leurs propres fautes. C'est ainsi que les dispositions admirables du Prince-Noir, à Poitiers, rachètent à peine la témérité qui l'avait placé dans une position où J'insigne ineptie de son adversaire pouvait seule lui laisser la victoire. Hawkwood me paraît donc avoir été réellement le premier tacticien moderne : œ fut un maître imparfait, mais le plus ancien maitre daas la science des Turenne et des Wellington. Tous les auteurs italiens conteæporains parlent avecadmiration de ses manœuvres saveates dans us jour de bataille, de ses stratagémes, de ses retraites habilement conduites. Avant lui, de semblables éloges, ainsi que je l'ai observé, a’ont guère été accordés à aucun capitaine, et certes ils ne l'oat jamais été aussi constamment.

Hawkwood fut à la fois le plus grandet le dernier des condottien étrangers ( c’est ainsi qu’on appelait les chéfs des bandes mercepaires). Il avait vu se former en Italie une nouvelle école militaire, d’où sortirent des hommes qui non-seulement remplacèrent, mais éclipsèrent tous les étrangers. On attribuait cette grande réferme à Albéric de Barbiano, seigneur de quelques cantons situés dans le voisinage de Bologne. Il organisa, vers l'an 1379, une compagnie eatièrement composée d'Italiens. On aurait tert d'imaginer qu'evant cette épaque les nationaux eusseat été absolument exclus ds service; ear neus trouvons, à des époques bien antérieures, plusipurs Italiens, tels que les Malatesta, seigneurs de Rimini, et les Rossi de Parme, à la tête des armées de Florence. Mais ce fat, % l'analogie peut nous permettre d'emprunter cette expression , la

1 Struvies, Corpus Hist. Gorman., p. 595. Schwepperman, le générai bevarois , est qualifié par up auteur contemporain de clarys militari scientid wir.

TALIB, © * +95

première compagnie de commerce, le premier corps régulier de

meroenaires italiens uniquement attaché à son chef, et ne recon-

naissant aucun parti, comme les Allemands et les Angiaïs de Lando

et de Hawkwood. Albéric de Barbiano, qui sans doute n'était pas

lui-même dépourvu de talents militaires, est surtout célèbre par

cette écele de grands capitaines qui se formèrent dans sa compa-

gnie de Saint-Georges, et dont on peut suivre la succession régu-

lière jusqu’au seizième siècle. Les premiers dans l’ordre chronolo-

gique furent Jacques Verme, Facino Cane, et Ottobon Terzo, tous

contemporains de Barbiano. L'art militaire fit de rapides progrès chez un peuple intelligent, instruit, et qui dédaignait de se ren-

fermer dans une servile imitation. Les plus fameux condottieri se trouvant, en général, répartis entre les diverses puissances belligérantes, chacun d'eux était dans la nécessité continuelle de tirer parti de tous ses moyens pour lutter contre un rival de gloire : il fallait mettre en usage toutes les ressources de l’art et de l’expérience, profiter de toutes les améliorations dans la tactique et dans l'emploi des armes pour obtenir quelque avantage sur uni adversaire égai en talents. Dans la première année du quinzième siècle, les Italiens earent une occasion de faire l’expérience de la supériorité qu'ils venaient d'acquérir. L'empereur Robert, allié aux Florentins, envahit avec une nombreuse armée les Etats de Jean-Galéas. Il parait qu'à cette époque on croyait encore en Italie que les troupes nationales n'étaient pas en état de soutenir le choc des cuirassiers allemands : c'était un vieux préjugé qui, comme tant d’autres, avait sarvécu aux causes qui l’avaient fait naître. Le duc de Milan recommanda à Jacques Verme, son général, d'éviter un engagement; mais cet habile capitaine n’ignorait pas le changement qui s'était opéré dans la force relative des deux armées. Les Allemands n’avaient introduit aucune amélioration dans leur discipline ; leurs armes étaient moins faciles à manier, leurs chevaux moins dociles au frein. Une seule escarmouche suffit pour leur dessiller les yeux : ils reconnurent leur infériorité; et comme {ls avaient entrepris la guerre avec lespoir d’un succès facile, ils furent bientôt découragés 1. Cette victoire, ou plutôt cette preuve décisive qu'il était possible de vaincre, délivra l'Italie, pendant près d’un siècle, de toute crainte de la part de ses anciens maitres.

| Sismondi, t. VII, Pp. 430,

- Quelque graves que fussent les inconvéaients qui résuiteiast de l'emploi des mercenaires étrangers ou iadigènes, on ne pouvait renoncer à ce système que d'un consentement unanime, et trop d'États y trouvaient leur avantage pour l'abandonner. Tous les condottier: étaient, il est vrai, connus pour mépriser leurs engagemeat, et leur rapacité égalait leur mauvaise foi. ladépendamment d'une paie énorme, puisque chaque simple cuirassier recevait beau? plus qu’an sous-officier de nos jours, ils exigeaiont des gratifications pour chaque succès qu'ils remportaient 4. Des gouvernements ambitieux , à qui leur secours était nécessaire, consentaient à tout. Florence et Venise furent les deux Etats qui dürent le plus aux compagnies d'aventure. L'une aimait la guerre sans ses dangers: l’autre, avec une population de marins, n’eût jamais pu congeérir un pouce de terrain. Mais l’industrie commerciale leur arait precuré à toutes deux des richesses presqne inépuisables; et comme elles payaient le mieux, elles étaient aussi le mieux servies. Les Visconti eussent peut-être conquis la Lombardie avec la mitéce de Milan ; mais sans un Jacques Verme , on un Carmagnole, la besbière de Saint-Marc n'eût jamais flotté sur les tours de Vérone et de Bergame.

.… Ces armées italiennes du quinzième siècle présentent une singe- Jarité remarquable. On n'avait jamais fait la guerre avec aussi pea de risques personnels pour le soldat. Nous voyons souvent, dans les annales de cette époque , des combats où les vaincus même n'oat perdu que quelques hommes, quoique la victoire ait été vivement disputée 2. Cette rare effusion de sang, qui a été pour quelques

4 Paga doppia , e mese compiuto ; il en est souvent question dans les bistriens; quelquefois on laccordait imprudemment, et plus souvent on l'exigesit sans raison. La première de ces expressions s'explique d'elle-même; Ia seconds signifiait un mois de service compté comme complet dès qu'il était comment, daus Je règlement de leur paie. Matth. Villani, p. 62; Sismondi,t. V, p. 472

Jean-Galéas Visconti promit de continuer la demi-paie aux condoltieri gall licencia en 1396. C'est peut-être là le premier exemple du traitement à demi-solde. Sismondi, t. VII, p. 379.

2 Ces exemples sont très-communs; c'est ainsi qu’à l'affaire de Zagonara, ea | 1423, trois personnes seulement, au rapport de Machiavel, perdirent ta vie, et encore furent-elles étouffées dans la boue. Ist. Forent., 1. 4. Suivant le méme historien, il n'y eut personne de tué à la bataille de Molinella, en 1467, I. 7. Ge pendant tous les écrivains du temps la représentent comme une affaire trés-catr glante; et Ammirato, qui fait cetle remarque (t. IT, p. 102), donne à entendre

. | VEA LLE. Li 197 historiens ua sujet de ridicule, provenait on grande partie sans donte de la rapacité ides compagnies d'aventure, qui, spéculant sur le rançon des prisonniers, étaient intéressées à épargner leurs jours, C’est à ce motif qu'on peut attribuer, dans l’origine, presque toute l'humanité des guerres modernes : mais la nature des armes favarisait singulièrement ce eaicul. Pour cette fois, et pour-cette fois seulement dans l’histoire de l’homme, l’art de la défense avait surpassé l'art de la destruction. Dans une charge de lanciers on voyait tomber un grand nombre de cavaliers démontés par la violence du choc ; ils étaient exposés à être étouffés ou écrasés sous leur pesante armure : mais la pointe de la lance ne pouvait percer leur cuiraseg; le sabre s'émoussait sur leur casque ; et le vainqueur, dans le premier mouvement de sa passion, ne pouvait porter un coup mortel à son ennemi renversé, mais toujours couvert. On ayait encore moins à redouter des archers ou des arbalétriers, qui composaient use grande partie de l’infanterie. L’arc n’en était pes moins, dans les mains du fantessin anglais, l'arme la plus formidable avant l’invention de Ja poudre à canon. L'usage en était peut-être rare chez les peuples du Nord, et pendant les premiers siècles qui suivirent leur établissement ; on s’en servit cependant quelquefois avant les croisades. Guillaume avait des archers à la bataille d'Hastings !. Les

que Machiavel jette trop de ridicule sur ces armées, schernendo, come egli suol far, quella milizia. Il y eut sans doute au quinzième siècle quelques batailles où la victoire, chaudement dispatée, coûla beaucoup de sang. Sismondi, t.X, p. 196- 437. Mais en général les pertes étaient peu considérables. Suivant Ammirato luimême, dans un engagement qui eut lieu en 1486 entre les Napolitains et les troupes du pape, et qui dura toute une journée, non-seulement il n’y eut personne de tué mais on ne dit pas même qu’il y ait eu un seul blessé. Roscoe, Lorenzo de’ Medici , t. D, p. 57. Guichardin s'exprime d'une manière non équivoque sur le caractère général de ces combats. En parlant de la bataille de Fornoue entre les Lombards confédérés et l’armée de Charles VIII à son retour de Naples en 1493, bataille où jes Ilaliens avaient perdu trois mille hommes, et fort remarquable, selon lui, par le grand nombre des morts, il dit : Perche fà la prima, che da lunghissimo tempo ÿn qud si comballesse con uccisione ¢ con sangue in Ilalia, perché innanzsi à questa morivano pochissimi uomini in un falto d'arme. L. 2, p. 175.

4 Pedites in fronte locavit, sagittis armatos et balistis, item pediles in ordine secundo firmiores ef loricatos, ullimo turmas equitum. Gul. Pict. (dans Duchesne), p. 201. On remarque plusieurs archers dans la tapisserie de Bayeux, monument célèbre et précieux qui représente l’histoire de la conquête, et qui paraîil avoir été exéculé par ordre de l’impératrice Mathilde, fille de Henri I«. Archæologia, t. XVII, p. 85. On trouvera dans Montfaucon : Monuments de la monarchie française, t. 1 et il, une explication détaillée de cetle tapisserie, avec

communiestions qui, pendant Jes douzidme et troisième siéces, sétablirent avec l'Orient, où Farc était une arme si commune, en propagérent l'usage. Chez les Orientaux, l'arc était réservé à la avalerie. Les Européens en tirèrent un meillear parti : en employant les fantassins pour archers, ils eurent l'avantage de pouveir doneer à l’arc une plus grande dimension, et au tireur plus d'aphomb et plus de facilité pour viser juste. Mais l'avantage de cette arme dépondait toujours beaucoup de la force et de l'adresse de l'archer. Elle était particulière aux Anglais, et aucune des grandes puissances ne Vadopta aussi généralement et avec autant de succès. L'arbalète, qui mettait le fort et le faible au méme niveau, était plus en usage sar le continent. Quelques écrivains disent qu’elle fut inventé sprès.la première croisade, sous le règne de Leuis-le-Gres !. Ce pendant, si nous en croyons Guillaume.de Poitou, elle fut employée, ainsi que Parc long, à la batailled’ Hastings. Plusieurs pepe l'iaterdirent comme une arme perfide ; et cette défense fat si bies observée, qu'on assure que, du temps de Phélippe- Auguste, l'esp en était inconnu en France 2. Il devint graduellement plas géséal, et'on finit par considérer les arbalétriers comme un élément irdfspensable d'ane armée bien organisée. Mais la Géche et le dd glissaient également sur l'armure du quinrième siècle, et ne potaient atteindre le soldat, invulnérable de tout point, excepté quand sa visière était levée, ou quelque partie de son corps découverte par hasard; le cheval était plus exposé.

Cette armure, sous laquelle on était à l'abri des blessures, prtsentait aussi de nombreux inconvénients. Son poids énorme épuisat les forces et affaissait les membres du soldat. Elle rendait la cheleur des climats méridionaux intolérable. Dans certains cas, comme dans le passage d'une rivière ou d’un marais, elle augmentait les chances fatales. II était impossible de forcer un ennemi à combsttre, parce que le plus simple retranchement, le moindre obstede naturel, pouvait arrêter des assaillants aussi lourds dans leurs mo vements. On pouvait les inquièter toute la nuit, et alors ils étaient obligés de se coucher tout armés, ou ils couraient le risque d'être

deux séries de gravures qui la représentent. Les gravures qui composent le &r niere séric sont beaucoup plus exactes que celles de la première.

t Legrand, Vie privés des Francais, t. 1, p. 349.

4 Ducange, vox Balis(a; Muratori, Dissert. 26, t. I, p. 462. (Ital.)

. ITALIE. rae 209

surptia ayant d’ayqir eu latemps de révetis ei d'attacher solidéement les différentes pièses de Leur armure 4. Cependant ni fes Italiens, ni les peuples transaipina, ne vonlaient renoncer à un systéme de défense qu’ils auraient dû considérer comme. peu glorieux. Mais, afin d’obvior à quelques-uns de ces. inconvénients, et en même temps pour mieux concentrer lattaque, qui jusqu'alors se bornait, du moins suivant l'usage des Français au moyen Age, à une chargé impétueuse de lanciers rangés sur une seule ligne, il devint ordinaire de faire mettre pied à terre aux cavaliers, qui, laissant leurs chet vaux à quelque distance, combattaient à pied avec la lance. Cet usage, qui devait être extrémement incommode avec l'armure du quinzième siècle, s'introduisit avant quelle fat devenue sussi massive: Les historiens du deuniéme siècle en parlent comme d’une maneovre allemande et anglaise 2. Ik an est fait mention dans tes‘ guerre d'Édouaré LILI. Hawkwood, élève de cette école, l’istroduisit em Atalie 3; et les Anglais l’'emplayèrent dans leur secende guerre ventre la Fina: et partiendiGrement aux batailles de Crevant et de Vermevil-4. . on

Cepandant ane découverte due au hasard, faite ‘cit tea re une Époque reculée. et dans quelque contrée éloignée, une découverte doni l'importance ne se. fit sentir que lentement ea Europe, prépagait mon-seulement une révolution dans son système militaire, mats des résultats politiques encove plus étonnants. Si aous considérons la poudre à canon comme un instrument de destruction infiniment plus puissant qu'aucun de ceux que le génie ou le hasard avaient jusqu'alors produits, acquérant, ainsi que le prouve l'expérience, un empire d'age en ge ge sanguinaire, et empruntant, pour l’exter-

« Sismondi, t. IX, p. 138.

2 Guillaume de Tyr rapporte que dans la seconde croisade la cavalerie de l'empereur Conrad mit une fois pied à terre pour combattre, de equis descendentes, et facii pediles: sicvr wos est Tevronicis in summits necessitalibus bellicd fractare negotia. L. 17, c. 4. Les Anglais frent de même en 1158, dans un engaxement avec les Ecossais, près de North-Allerton, affaire qu'on appelle ordinairement la bataille de l'étendard. Twysden, Decem Script., p. 342.

% Sismondi, t. VI, p. 429; Azarius, dans Script. Rer. Mal., t. XVI; Matth. Viltani.

a Monstrelet, t. Il, fol. 7, 14, 76; Villaret, t. XVII, p. 89. C’était l'usage cher les Bourguignons comme chez les Anglais. « Entre les Bourguignons, dit Com- » mines, lors estoient les plus honores ceux que descendoient avec les arehers. » L. 4, c. 3.

mination des hommes, toutes les sources progressives de la science et de Ja civilisation, nous frémirons de l'avenir qui menace |’espke humaine ; et peut-être n’aurons-nous jamais éprouvé autant de difficulté À concilier les voies mystérieuses de la Proviadence avec son ordre etsa bonté. Considérée comme le grand appui des gouvernements établis, comme le plus sir moyen de réprimer les troubles populaires, cette invention prend un caractère plus équivoque. Le jugement qu'on en doit porter dépend alors de la solution dm grand problème : celui de savoir si la somme du bonheur générale plus perdu dans les trois derniers siècles, par les effets du pouvoir arbitraire, qu’elle n’a gagné par l'établissement d’une police régulière et la cessation du désordre.

Il paraît assez clairement prouvé que la poudre à canon fut istroduite en Europe par les Sarrasins. Uo auteur arabe de la colle tion del’Escurial rapporte, vers l'an 1249, qu’on l’employait dansées machines de guerre, où nous pouvons présumer qu’elle produisit plutôt l'effet de nos feux d'artifice que celui de l'artillerie 1. Elle fut bientôt après connue dé notre savant Roger Bacon, bien qu'il ait caché en partie le secret de sa composition. Au commencement du quatorziéme siècle, on inventa les canons, ou plutôt les mortiers, et l'on conçut le parti que l’ont pouvait tirer de l’application de k poudre aux usages de la guerre. A la bataille de Crécy, Edouard Ill fit jouer quelques pièces d'artillerie qui produisirent un effet proë-

à Casiri, Bibl. Arab. Hispan., t. Il, p. 7, traduit ainsi la description de ce tains projectiles employés par les Maures : Serpunl susurranique s circum ligati ac pulvere nilrato incensi, undé explosi fulgurant ac incenéet. Jam videre erat manganum excussum veluti nubem per aëra extendi ac tonirs instar horrendum edere fragorem, ignemque undequdque vomens , omnis &ræmpere, incendere, in cineres redigere. Le passage arabe est au bas de la page et il serait intéressant de savoir si pulvis nitratys rend fidèlement le teste. Ila semble cependant qu’on ne saurait douter qu'il ne soit question de la poudre À canon. Un autre écrivain arabe paraît décrire l'usage du canon dans les ansëss 1512 et 1325. Idem, ibid. La chronique d’Alphonse XI, roi de Castille, en park trés-clairement à l’époque du siége d’Algésiras, en 1342; mais il élait déjà ase connu en France. Il est question de poudre et de canons dans les registres deh chambre des comptes de l’année 1338 (Ducange, Bombarda), et dans une set pièce de l'an 1348. Hist. du Languedoc, t. IV, p. 204. La plus forte preure dt leur usage se trouve dans un passage de Pétrarque, antérieur à l'an 154, et dé dans Muratori, Antich. Ital., Dissert. 26, p. 456, où l'auteur parle de l'art sep rara, nunc communis.

ITALTE. ; 901

gieux ?. Mais l'usage en était encore trés-peu répandu; ce qui ne nous paraîtra pas ‘étonnant, si nous considérons la construction grossière des pièces, le temps qu'il fallait pour les charger, l’imperfection de ces boulets de pierre dont on ne connaissait point la portée et qu’on tirait ordinairement à une grande élévation, et surtout la difficulté de transporter les pièces d’un endroit à un autre pendant l’action. On les employait plus souvent dans les siéges et à bord des vaisseaux ; nous enavons un exemple dans la guerre de Chiozza ?. Peu à peu, cependant, ces nouveaux instruments de destruction 8e multiplièrent. Ils furent surtout perfectionnés par les Francais, qui fondirent des pièces plus petites, les montèrent sur des affits plus légers, et employérent des boulets de fer 3. IIs inventèrent aussi des armes à feu portatives à l’usage d’un seul homme ; quelque grossières qu’elles fussent en comparaison de nos fusils actuels, elles présageaient une révolution prodigieuse dans l’art militaire. En 1411, Jean, duc de Bourgogne, avait dans son armée quatre mille canons à main; c'est ainsi qu'on les appelait 4. On les trouve sous différentes formes et dénominations pour lesquelles je renvoie le lecteur aux auteurs qui ont traité spécialement de cette partie de fa science militaire; on les trouve, dis-je, dans la plupart des guerres rapportées par les historiens du quinzième siècle, mais moins en Italie qu'au delà des Alpes. On raconte qu’en 1449 les Milanais distribuèrent vingt mille mousquets à leur milice, et jetèrent la terreur parmi les vieux généraux 5. Mais ces mousquets, soutenus sur

1G. Villani, 1. 42, c. 67. Gibbon s'est prévalu du silence de Froissard pour élever quelque doute sur l'authenticité de ce fait. Mais ea ne peut rejeter le témoignage posilif de Villani, qui mourut deux ane après, et qui était évidemment bien instruit de tous les grands événements dont la France était alors le théâtre. i attribue des effets extraordinaires aux canons d’Edouard, colpi del le bombarde; et la force de ses expressions me ferait soupçonner qu'on ne s'en était jusqu'alers servi que pour battre des murailles. Il semblait, dit-il, que Dieu tennât con grande uccisione di genti, e sfondamento di cavalli.

2 Gattaro, Ist. Padovana, dans Script. Rer. Ital., t. XVII, p. 560. On trouve dans Villaret des preuves de l'emploi de l'artillerie au siége de plusieurs villes de France sous Charles V.Voirla Table, au mot Artülerie. Vers l'an 1397, Jean- Galéas avait, suivant Corio, trente-quatre pièces de canon de différents çalibres dans son armée.

3 On peut voir dans Guichardia un passage remarquable au sujet ce la supériorité de l'artillerie française sur l’artillerie italienne, par suite de ces améliorations. L. 1, p. 75.

4 Villaret, t. XIII, p. 176, 340.

s Sismondi, t. IX, p. 34. I dit qu'il fallait un quart d'heure pour charger et

un point d'appui, et trés-longs à charger, produisaient trop peu de ravage pour une science sanguimaire ; et, n'étant pas perfectionnés par l’admirable invention de la baïonnette, ils ne pouvaient résister à une charge de cavalerie. La pique contribua davantage à renverser le système militaire du moyen âge, et à démontrer les avantages d'une bonne infaaterie. C'était avec une infanterie bien disciplinte que deux peuples libres avaient déjà humilié l’arrogance de ces fiers chevaliers qui jadis faisaient le sort des batailles : les Bobémiens, instruits dans l’art de la guerre par leur grand maitre, Jean Zisca ; et les Suisses, qui, après avoir lutté pied à pied contre k maison d’Autriche pour conquérir leur indépendance, venaient de 8 illustrer par l'éclatante victoire qu’ils avaient remportée sur Charles de Bourgogne. Louis XI prit à sa solde un corps de troupe mercenaires des Cantons-Unis. Maximilien acheta pareillement leur secours 1, Et quoique l'utilité de l'infanterie n'ait peut-être été reconnue d’une manière décisive qu'au seizième siècle, à l'époque des guerres de Louis XII et de François l°' dans le Milenais, il n’en est pas moins vrai que l'usage général de la pique et de mousquet pendant les dernières années du moyen âge, suivant la division que nous avons adoptée, indiqua le commencement de cette révolution militaire.

: Reprenons maintenant le fil des événements. Peu après le commencement du quinzième siècle, deux illustres capitaines, formés à l’école d’Albéric de Barbiano, fixèrent sur eux les yeux de l'Italie. C'étaient Braccio de Montone, noble de Pérouse, et Sforce Attendolo, paysan originaire du village de Cotignuola. Presque égaut en réputation, à moins que l’on ne considère Braccio comme us général plus consommé, ils furent divisés par une longue rivalité, qu'ils transmirent à la génération suivante, et qui embrassa tout ce: qu'il y avait de chefs distingués en Italie. Les troubles de Neples et l'anarchie qui régnait dans les Etats de l'Église ouvraient une

tirer un mousquet. Je doute fort, je l’aroue, qu'on ait pu rassembler un ans grand nombre de mousquets. Ce fut en 1432 qu'on vit cette arme pour la première fais en Toscane. Muratori, Dissert. 26, p. 487.

4 Voir les détails que donne Guichardin sur les troupes suisses, p. 192. Les Français, dit-il, n'avaient pas d'infanterie nationale; él regno di Francia ere debolssimo di fanteria propria; la noblesse exerçait seule La profession des armes. fbid.

vaste carrière à leur ambition militaire et pelitique. Sforce so fe donner la charge de grand connétable, avec des flefs eoristdérables,: dans le royaume ide Naples. Braceio visait à an powroir indépen-

dant, et se forma trie espèce de principauté dans les environs de Pérouse; mais efte fat entièrement dissoute à'sa mort. Lorsque: Sforee et Braccio eurent cessé d'exister, Francois Sforce, fils. du. premier, et Nicolas Piecinino se mirent à la tête de leurs partisans

respectifs, et combattirent pendant plus de vingt ans, à trés-pew d'exception près, sous des bannières opposées. Piccinino resta ¢onstarament at service de Milan. Sforce, dont les talents politiques égalaient le génie militaire, ne perdit jamais de vue la briftante perspective qui s’offrait à son ambition. Eugène IV lui donna le Marthe d'Ancône à titre de fief du siége de Rome. Devenu par cette acquisition plus puissant que les condottiert ordinaires, # intervin® comme prince souverain dans les affaires de Fitalio. F1 fut presque toujours l'allié de Venise et de Florence, qu'il soutenait afin de maintenir la balance politique entre ces deux républiques et tes États de Naples et de Milan. Mais Milan était l’objet secret de son ambition. Philippe-Marie, duc de Milan, et le dernier de sa race,

n'avait qu'une fille naturelle, dont il offrait et refusait tour à tour la main à Sforce. El consentit enfin à cette union; mais, trop ombrageux pour accorder sa confiance à un perefñl gendre, il se hgua avec le pape et le roi de Naples pour expulser Sforce de hx Marche d'Ancône. Lorsque Philippe-Marie mourut, en 1447, f ne restait à ce général que sa gloire et des droits fort équivoques à la succession du Milanais. Les citoyens écartérent ses prétentions en rétablissant leur gouvernement républicain. Une république située dans cette partie de la Lombardie, et soutenue par Venise et Florence, eût pu résister à toute asurpation domestique on étramgère. Mais Venise était son ennemie, et Florence une alliée indif: férente. Sforce se-fit le général de ce nouvel Etat, dans l'espoir de s'en rendre un jour le maître. Aucun politique de ce siècle ne se faisait scrupule de commettre une perfidie utile à ses intérêts. « Th n'y avait de honteux, dit Machiavel, qu’un échec. » Sforce passe avec son armée du tôté des Vénitiens ; et la république de Milan, incapable de se défendre, et déchirée par des dissensions civiles, ful bientôt la proie de son ambition. H fut proclamé due en 1450, plutôt par droit d'élection ou de conquête qu’en vertu de som mariage

avec Bianca, que son sexe et l'illégitimité de sa naissdnce semblaient exclure de la succession:de son père.

Dans la crainte de distraire l’attention du lecteur per des transitions trop fréquentes, j'ai suspen du pour quelque temps l'histoire domestique d’un royaume qui, pendant les quatorzième et quinzième siècles, joua un grand rôle dans les combinaisons géaérales de la poñitique de Italie. Il faut nousreporter à des temps plus éloignés pour repreadre le fil de l’histoire de Naples. Mainfroi et Conradin n'étaient plus: (1272) Charles d'Anjou, désormais sans rival, pouvait figerer au rang des principaux souverains de l’Europe. Maître de la Provenceetde Naples, et chef de la faction des Guelfes en Italie, il faisait déjà des préparatifs formidables contre l'empire grec, lorsqu'une révolution mémorable qui éclata ea Sicile vint humilierles derni¢resannées de son règne. Un Napolitain, dont les biens avaient été confisqués à cause de son attachement au parti de Mainfroi, Jean de Procida, nourrissait, pendant les longues années de l'exil, une haine implacable contre la maison d'Anjou. Retiré dans les États de Pierre III, roi d'Aragon, qui lui‘ avait accordé des propriétés dans le royaume de Valence, il avait l’œil continuellement fixé sur Naples et la Sicile. Les affaires de Naples ne se présentaient pas sous an aspect favorable : les Gibelins étaient écrasés, et les principaux baronsdu royaume étaient Français de naissance ou d’inclination. Mais la Sicile se trouvait dans une situation bien différente. Inaccoutumés à un gouvernement violent, elle se voyait traitée en pays conquis; les Français avaient mis des garnisons dans toutes les places fortes, et leur système d’oppression était encore aggravé par leur conduite indiscrète à l'égard des femmes, défaut qui a toujours ceractérisé ce peuple, et qui était plus odieux que tout autre à l’Etalien jaloux. Caché sous des vêtements empruntés, Jean de Procida parcourut l’île, et inspira à tous les barons l'espoir de leur future délivrance. Sous un semblable déguisement, il se rendit auprès du pape Nicolas IIT, qui voyait d’un œil jaloux les nouveaux souverains de Naples, et qui approuva le plan d’insurrection ; à la cour de Coestantinople, dont il obtint facilement des secours pécuniaires ; et auprès du roi d'Aragon, qui employa cet argent à équiper une flotte qu’il fit croiser sur les côtes d’Afrique, sous prétexte d'attaquer les Maures. II est cependant difficile de distinguer aujourd'hui les effets de la conspiration ourdie à l'avance de ceux d’une vengeance acci-

dentelle. Ces intrigues, si habilemeant conduites, n’avaient point.eacore éclaté ; mais tout était prèt, lorsqu’une insulte faite A une dame de Palerme, la veille de Pâques, pendant une procession, .excita le penple à un massacre général des Français qui se trouvaient dans l'ile, massacre horrible, auquel on a donné le nom de Véprea ssctdeannes (1283). Ce mouvement de fureur populaire n’était sans doute pas prémédité ; mais, par le plus heureux des hasards, il s’adaptait parfaitement au plan des conjurés. Le roi d’Aragon était prét avec sa flotte ; lea Siciliens l’appelèrent bientôt à leur aide: il débarqua à Palerme, et accepta la couronne. Jean de Procida offre ua exemple remarquable d’une vérité que l’orgueil des gouvernements leur permet rarement de reconnaitre : c'est qu'un individu obscur et sans moyens apparents peut quelquefois, par son courage et sa persévérance, parvenir à ébranler les fondements d’un État; et le profond mystère qui enveloppa ses intrigues prouve en mème temps, contre une maxime populaire, qu'un secret politique peut être gandé par un certain nombre de personnes, et pendant un espace de temps . considérable 4,

La plus grande partie de l’Europe civilisée se trouva intéressée ou engagée dans les longues guerres qui suivirent cette révolution. Philippe III, roi de France, embrassa la cause de son oncle, et le roi d'Aragon fut contraint de combattre dans ses propres États pour la possession de la Sicile. C'était en effet le point d'attaque le plus favorable à ses ennemis, Sur les mers, Pierre avait la supériorité. Ses Catalans, les meilleurs marins de la Méditerranée, étaient guidés à la victoire par un réfugié de Calabre, Roger de Loria, le plus

4 Giannone a bien décrit les plans de Jean de Procida; mais, suivant son habitude, ou plutôt suivant celle de Costanzo, qu’il imite en tout point, il glisse sur les faits principaux, ou n'en parle même pas. Par exemple, il néglige ou défigure Jes circonstances relatives aux Vépres siciliennes, et considère toute l’insurrection comme le résultat d'un complot arrêlé. D’un autre côté, Nicolas Specialis, gwuteur contemporain, qu'on peut consulter dans le septième volume de la cofleotion de Muratori, représente cet événement accidentel, l’outrage commis envers une dame dans les rues de Palerme, comme l'unique cause du massacre. Il prétend que les Siciliens ne songérent à solliciter le secours du roi d'Aragon que lorsque Charles eut commencé le siége de Messine; mais cette version est également fausse. Gibbon, en parlant de cetie révolution, a commis quelques erteurs, et il est rare d'en rencontrer dans un historien aussi exact : c’est ainsi qu'il donne à Constance, épouse de Pierre, le titre de sœur, au lieu de celui de fille de Mainfroi. Welly a bien traité ce sujet, Hist. de France, t. VI.

grand homme de mer que l’Europe ait produit jusqu’au shècle des Blake et des Ruyter. Daas une des batailles livrées par Loria, le fits aîné. du roi de Naples fut fait prisonnier, et il pessa dans ta captivité lesaggamicres années de son propre règne. Mais |’ Aragen, malgré ses avantages, ne pouvait lutter contre les armes de la France, auxquelles s'étaient jointes les forces de la Castille, soutenues par les foudres du Vatican. Pierre III avait légué la Sicile à Jacques, sonsecond fils: on ne pouvaitraisonsablement espérer que l'aîné, Alphonse, roi d’ Aragon, sacrifiât son héritage pour soutenir la cause de son frère et les barons de eet État libre étaient loin de désirer la prolongation d’ane guerre qui n’avait pas l'intérêt de la nation pour objet. Alphonse fit donc la paix en 1295, et s'engagea à rappeler tous les Aragonais qu servaient es Sicile. il mourut bientôt après; et Jacques, qui lui suceéda au trôue d'Aragon, ratifia l’acte de renonciation à la Sicile. Maisfesprit d'indépendance avait poussé des racines trop profondes dansles cœurs des Siciliens pour qu'on pit trafiquer de leurs libertés par des traités. Apnès s'être, par l'organe de leurs ambassadeurs, solemellement déliés de leurs serments envers le roi d'Aragon, ils placèrest la couronne sur la tôte de son frère Frédéric. Ils soutinreat à guerre eontre Charles IE de Naples, contre Jacques d’ Aragon, leur antien roi, qui s'était engagé à les réduire à lobéissance, et même contre l’illustre Roger de Loria, qui, s'étant brouillé avec Frédéric, abandonna leurs drapeaux, et passa au service de Naples. On condut enfin la paix en 1300, sous la condition que Frédéric conserverait pendant sa vie la jouissance da royaume, qui à sa mort retournerait à la couronne de Naples, condition dont l'exécution ét peu probable.

- Charles IT, roi de Naples, étant mort en 1305, il s'éleva une contestation relativement à sa succession. Son fils aîné, Charlie Martel, appelé au trône de Hongrie comme héritier de sa mère, avait laissé en mourant un fls nommé Carobert , qui régnait alors sur ce pays. Suivant le principe de la représentation , qui était alor assez généralement admis dans les successions ordinaires, la couronne de Naples était régulièrement dévolue à ce prince ; elle lui fut disputée par son oncle Robert , l'aîné des fils vivants de Cherles IT, et la cause fut plaidée par des jurisconsultes à Avignon, devant le pape Clément V, suzerain du royaume de Naples. Des raisons d'utilité publique prévalurent, à ce qu'il parait, sur ls

arguments puisés dans la loi, et Ja décision du pontife fat favorable à Robert 1. Son règne confirma la sagesse de ce jugement. Prodeat et actif, sans être personnellement un prince belliqueux, Robert maintint la supériorité des Guelfes et l'influence des papes liés à cette faction, contre la ligue formidable des Gibelins asurpateurs de la Lombardie , et contre les empereurs Henri VIH et Louis de Bavière. Il ne laissa pas après lui d'enfants mâles , et sa couronne passa sur la tête de Jeanne, sa petite-fille. Cette princesse avait épousé , lorsqu'elle était encore en bas âge, son cousin André, fils de Carobert, roi de Hongrie, qu’on élevait avec elle à la cour de Naples. Cette union d'heureux augure, qui semblait devoir éteindre toutes prétentions relatives à ce royaume, fut la source de guerres civiles et de calamités qui affligérent les Napolitains pendant un siècle et demi. André avait des mœurs barbares, plus digves de son pays natal que de la cour polie où il avait été élevé. Il s'abandonna à la société des Hongrois, qui lui persuadèrent qu’une couronpe acquise par up mariage, et un sceptre reçu des mains d’une femme, étaient indignes d’un prince qui pouvait les réclamer en vertu de ses droits héréditaires. Il sollicitait en effet de la cour d’Avignos la permission de se faire couronner (ce qui eût singuliérement compromis les droits de la reine son épouse , avec laquelle il vivait mal), lorsqu'une nuit il fut saisi, étranglé et jeté par une fenêtre de son palais. La voix publique, à défaut de preuves notoires, désignaJeannecommel'auteur de ce crime mystérieux. Il n’est peut-être rien qui justife l'assurance avec laquelle les historiens ont en général parlé de la complicité de cette princesse : mais je n'oserais me hasarder à trancher la question et à casser leur sentence. Les circonstances qui accompagnèrent la mort d'André laissaient sans doute planer de graves soupçons sur la tête de son épouse 2. Louis,

a Giannone, 1. 22; Summonte, t. II, p. 370. Quelques jarisconsultes du temps spprouvérent cependant Ja décision du pape.

2 La Chronique de Dominique de Gravina (Script. Rer.Ilal., t. XIL) parait être Ja meilleure autorité que nous ayons pour les circonstances qui se rattachent à la most d'André ; et après l'avoir relue plus d’une fois, je ne saurais fixer mon opinion sur cet événement confus et mystérieux. On doil observer que Gravina se prononce fortement contre la reine. Il y a cependant lieu de présumer que Charles, duc de Durazzo, qui avait épousé la sœur de Jeanne, n’était point étranger à ce meurtre. li fut plus tard mis à mort par le roi de Hongrie, comme convaincu de ce crime. Mais s’il était coupable, il n'est pas probable que Jeanne Le fat aussi,

roi de Hongrie, frère d'André, prince juste et sévère, envahit le royaume de Naples en conquérant et en vengeur de son frère. La reine, accompagnée de Louis de Tarente, son nouvel époux, s’enfuit en Provence, où elle fut déclarée innocente par le pape Clément VI, à la suite d’une enquête solennelle, sinon impartiale. Cependant Louis trouva que le royaume de Naples était plus difficile à conserver qu’à conquérir ; ses propres États réclamaient sa présence, et Jeanne eut bientôt recouvré sa couronne. Elle continua de régner pendant trente ans, sans être inquiétée par aucun ennemi, mais aussi sans intervenir, comme avaient fait ses ancêtres, dans les affaires générales de l'Italie. Quatre fois mariée, elle était restée sans enfants, et sa succession commença à devenir un objet d’ambitieuses spéculations. De tous les descendants mâles de Charles 1°", il ne restait que le roi de Hongrie, et Charles, duc de Durazzo, qui avait épousé la nièce de la reine, et que Jeanne ellemême regardait comme son héritier présomptif. Maïs, irrité du mariage de cette princesse avec Othon de Brunswick, Charles appela une armée hongroise, avec laquelle il envahit le royaume, s'empara de la personne de la reine, et prit possession du trône. fl était secondé dans cette entreprise par Urbain VI, contre lequel Jeanne s'était malheureusement déclarée dans le grand schisme de l'Église. Elle fut, par ordre de Charles, étouffée sous un oreiller dans sa prison (1382). Des assertions calomnieuses, vaguement répétées, ont flétri la mémoire de Jeanne. Quelque part qu'elle ait pu prendre au meurtrede son mari (et certesles circonstances étaient

car elle était très-mal avec lui; et ceci est tellement vrai, que les plus fortes preuves qu’on ait produites contre elle sont tirées de l'enquête que Durazzo himême affecta d'établir. Des aveux arrachés par les tortures ne méritent pas plus de confiance aux yeux de l'historien qu'ils ne devraient en obtenir aux yeux dole justice, en admettant, ce que nous ne pouvons faire ici, que nous ayons la certitade qu'il ait été jamais fait de semblables aveux. Je ne prétends point absoudre Jeanne; j'ai seulement voulu faire remarquer l'incertitude qui règne dans toate celle affaire, à cause de l'assurance avec laquelle tous les historiens, A l'exception de ceux de Naples et de l'abbé de Sade (dont la défense, Vie de Pétrarque, t. BE, notes, fait plus de tort que de bien à cette princesse), lui ont attribué I’assaesinat d'André comme un crime dont elle aurait ordonné l’exécution en plein jous.

Ceux qui croient à l'innocence de Marie, reine d'Écosse, peuvent, indépendamment de la ressemblance frappante qei existe entre l'histoire de ces deux reines, et qu'on a souvent remarquée, trouver un sujet de rapprochement plus particelier entre le duc de Durazzo et le comte de Murray.

de nature à atténuer l’énormité du crime), sa vie postérieure ne fournit matière à aucun reproche grave. On a souvent déclamé contre la corruption de ses mœurs ; mais cette accusation n’est appuyée sur aucun fait positif, et n’est pas confirmée par le témoignage de ses contemporains. |

Jeanne, dans le moment où elle était vivement pressée par l'époux de sa nièce, avait invoqué des secours trop éloignés pour arriver à temps. Elle avait adopté Louis d'Anjou, l’ainé des oncles du jeune roi de France, Charles VI, pour son héritier au trône de Naples et au comté de Provence. L’exécution de cette dernière partie de ja donation n’éprouva aucune difficulté. Quant au royaume de Naples, il était entièrement au pouvoir de Charles de Durazzo. Louis se présenta cependant en Italie à la tête d’une armée formidable, où l’on comptait au moins trente mille hommes de cavalerie, et, suivant quelques écrivains, plus du double de ce nombre 1. Plusieurs barons napolitains , attachés à la feue reine , se joignirent à lui; mais, par une fatalité qui n’est point extraordinaire si l’on considère l’état imparfait de la science militaire, ces préparatifs ne produisirent pas l’effet qu’on pouvait en attendre: les maladies et le manque de vivres détruisirent cette armée. Louis étant mort luimême peu de temps après, Charles III, affermi sur son trône, se laissa séduire par l'offre de la couronne de Hongrie ; cette entreprise était aussi injuste qu’impolitique; il périt assassiné. Ladislas, son fils, âgé de dix ans, lui succéda au trône de Naples, sous la tutelle de Marguerite, sa mère : les exactions pécuniaires de cette princesse ayant excité du mécontentement, le parti qui avait soutenu le feu duc d’Anjou devint assez puissant pour appeler son fils. Louis IT, c'était son nom, régna pendant plusieurs années à Naples et. sur la plus grande partie du royaume ; le jeune roi Ladislas, qui conservait quelques-unes des provinces septentrionales, avait fixé sa résidence à Gaëte. Si Louis eût poussé la guerre avec vigueur, il est à présumer qu'il aurait fini par soumettre son rival ; mais il manquait d'énergie. Ladislas, au contraire, déployant des qualités bien supérieures à mesure qu’il croissait en âge, gagna peu à peu du terrain , jusqu'au moment où les barons du parti d'Anjou , voyant que la fortane avait changé, passèrent sous ses bannières et lui assurérent la possession de tous ses Etats.

1 Maratori, Summonte, Costanzo.

‘Le royaume de Naples était encore, à la fn du quatorrièmesiècie, un gouvernement féodal. Les premiers rois normands y avaient introduit ce système, que la dynastie d'Anjou avait plutôt consolidé qu’affaibli. Les princes de cette famille, dont le nombre fut, À une certaine époque, assez considérable, obtiarent de vastes domaines à titre d’apanages. La principauté de Tarente formait seule une grande partie du royaume {: le reste était entre les mains de quelques grandes familles, qui montraient leur force et leur orgueil par le nombre de gens d’armes qu’elles pouvaient rassembler seus leurs bannières. En 1390, les San-Severini se présentèrent au couronnement de Louis II avec dix-huit cents hommes de cavalerie complétement équipés 2. Cette illustre maison, qui avait occupé toates las hautes digaités de l’État, et changé les rois à son gré, fat écrasée par Ladislas, que la hardiesse et la vigueur de son caractère appelaient à abattre les têtes de l’hydre aristocratique. Après avoir gplidement établi son gouvernement intérieur, ce monarque ambitieux employa ses grandes ressources à des conquêtes étrangères. Les Etats de l’Église n'avaient jamais été à l'abri des révoltes ou des usurpations, mais les souverains légitimes avaient jusqu'alors respecté le patrimoine du chef de la religion. C'était à Ladislas, vassal du saint-siége, qu’il était réservé de s'emparer de Rome comme d'une dépouille qui lui appartenait. A la faveur du désordre ceusé dans l'Église par le schisme et par les moyens employés pour l'éteindre, le rei de Naplesoccupa pendant plusieursannées une grande partie du territoire papal. H se disposait à pousser ses conquêtes vers le nord, et à attaquer la république de Florence, et peat-être les Etats de la Lombardie, lorsque sa mort délivra l'Italie du danger de eette nouvelle tyrannie.

Jeanne II, sœur de Ladislas, princesse déjà avancée en âge, lui succéda au trône de Naples. Sous cette reine, sans courage comme sans génie , esclave de goûts que son âge rendait inexcuæsables, le royaume retomba dans cet état d’anarchie d’où son dernier soure-

1 Elte comprenait les provinces maintenant appelées Terre d’Otrante et Terre de Bari avec uné parlie de celles qui leur étaient adjacentes. Summonte, fstoris di Napoli, t. LL, p. 357. Orsini, prince de Tarente, qui mourut en 4463, awit quatre mille hommes de troupes, el un mobilier évalué à un million de florins, Sismondi, t. X, p. 431.

2 Summonte, t. III, p. 517; Giannone, I. 24, c. 4.

ITALIE. Bit

rain l'avait tiré, Pour ce qui concerne les premières années du règne de Jeanne, je me contenterai de renvoyer le lecteur aux histoires plus détaillées. En 1421, les deux hommesles plus puissents de l'État étaient Sforce Attendolo, grand connétable, et Ser Gianni Caraccioli, amant de la reine, qui exerçait dans le palais un pouvoir illimité. Sforce, instruit que le favori méditait sa perte, et, se rappe- Jant les emprisonnements qu'il avait plus d’une fois snbis depuis l’'avénement de Jeanne, résolut de prévenir ses ennemis, en appelant un nouveau prétendant à la couronne , un autre Louis d’ Anjou, le troisième de cette malheureuse dynastie. Le parti d'Anjou, proscrit et opprimé, n'était pas éteint : la populace de Naples surtout hui avait toujours été attachée. L'influence de Caraccioli , et les faiblesses honteuses de la reine, avaient excité le mécontentement de la noblesse. Louis ILI pouvait donc espérer un succès facile. Mais Caraccioli était plus prudent que ne le sont ordinairement les favoris qui doivent leur élévation à la même cause. Jeanne était vieille et sans eafants ; il n’était pas un prince en Europe pour qui la réversion de ses États ne fat un objet précieux. Mais il n’en était aucun qui fut aussi capable de l'aider, ou aussi facile à se laisser influencer par l'espoir de sa succession qu’ Alphonse, roi d'Aragon et de Sicile. La Sicile, après la mort de Frédéric I‘, son libérateur, était malheureusement tombée en.partage à des princes faibles ow en bas âge. Une famille puissante, celle des Chiaramonti, s'était emparée de la moitié de l'ile; elle ne prétendait pas la tenir à titre de fief, comme cela se pratiquait dans les autres royaumes, mais y exercer une espèce de contre-souveraineté en opposition à la couronne : elle affectait cependant de faire la guerre aux conseillers de ses rois plutôt qu'aux rois eux-mêmes. L'union de Marie, reine de Sicile, avec Martin, fils du roi d'Aragon, porta un coup fatal à l’indépendance nationale de cette île. Marie, décédée sans postérité, laissa la couronne à son époux. Il paraît que cet usage était admis dans quelques parties de l'Europe. Mais Martin étant mort en 1409, son père, aussi nommé Martin, roi d'Aragon, en prit possession, comme héritier de son fils, sans attendre les suffrages du parlement de Sicile. Les Chiaramonti avaient été détruits par le jeune Martin, et il ne restait aucun parti en état de résister. C’est ainsi que la Sicile fut réunie à la couronne d’Aragon. Alphonse, qui régnait alors sur ces deux États, accepta avec joie les propositions de la reine de Na-

ples : il est vrai qu’elles reposaient sur la base la plus solide, sur Vintérét mutuel. Jeanne adopta Alphonse pour son fils et successeur, et Alphonse s’engagea à consacrer ses armes à la défense d'un royaume qui devait un jour lui appartenir. Louis d'Anjou, bien que reconnu dans plusieurs provinces, devait compter principalement sur les troupes de Sforce; et, pour retenir sous les drapeaux use armée de mercenaires italiens, il fallait des moyens qu'il n’avait pas. La guerre se présentait donc sous un aspect beaucoup plus avantsgeux pour le roi d'Aragon, lorsqu'une des nombreuses révolutions de ce règne vint déjouer toutes ses espérances. Soit que le caractère noble et affable d’ Alphonse offrit un contraste que Jeanne craignait de présenter au peuple, soit qu’il edt en effet conçu le projet de hâter le moment de son avénement au trône, la reine devint de plus en plus défiante à l’égard de son fils adoptif : une rupture ouverte ayant enfin éclaté, elle traita avec Louis d'Anjou, son rival, et, révoquant l’adoption d’Alphonse , lui substitua le prince francais. Le roi d'Aragon fut déconcerté par ce coup imprévu, qui, réunissantl faction d'Anjou avec le parti attaché à la famille régnante, le mettait dans l'impossibilité de se maintenir dans le royaume. Jeanne régna pendant plus de dix ans sans avoir rien à redouter du caractère pacifique de Louis, qui, satisfait de ses espérances, vivait en Calabre dans une espèce d’exil 1. Ce prince étant mort, la reine, qui ne lui survécut pas longtemps, disposa de la couronne en faveur du prince René , frère de Louis. Les Napolitains étaient, en général, disposés à respecter la volonté de leur reine ; mais malheureusemesl

1 Le grand favori de Jeanne, Caraccioli, fut, quelque temps avant la mort de sa maîtresse, victime d'une intrigue de cour; la duchesse de Sessia, n favorite, obtint de la faiblesse de la vieille reine l’ordre de le faire assassiner- Alphonse avait alors tout lieu d’espérer le renouvellement de l'acte fait en sa veur. Caraccioli lui-même avait entamé des négociations avec le roi d’Aragos; et, après sa mort, la duchesse de Sessia s’intéressa également en faveur de ce detnier. Jeanne alla jusqu'à révoquer secrètement l'adoption du duc d'Anjou. Cetit circonstance parailra peut-être extraordinaire; mais l'historien auquel je me réfère a publié cet acte de révocation, qui porte la date du 44 avril 1435. Zurita, Anales de Aragon,t. IV, p. 217, convient qu'aucun autre écrivain, contemperain ou postérieur, n'a parlé de cette affaire, qui dut être tenus très-secrèle: mais son autorité est d’un si grand poids, que j'ai cru devoir faire remarquer tt fait, malgré le pea d'intérêt que les intrigues de cette époque peuvent offrir à à plupart des lecteurs. Jeanne changea bientôt d'idée, et ne fit plus désormais sucane démarche publique en faveur d'Alphonse.

René était alors prisonnier du duc de Bourgogne. Son épouse, il est vrai, soutint ses droits avec beaucoup d’énergie ; mais il était difficile pour elle, et même pour lui, de lutter contre le roi d’Aragon, qui fit aussitôt valoir ses prétentions sur le royaume. Après une guerre de quelques années, René, trahi par des amis lâches et égoistes, fut contraint de céder à son adversaire, et Alphonse établit sur le trône de Naples la dynastie d'Aragon : ses droits étaient plus spécieux que justes; il les faisait dériver de Mainfroi, de la maison de Souabe et de Roger Guiscard 1.

Dans la première année de la guerre de Naples, Alphonse avait été battu et fait prisonnier par une flotte génoise. Les Génois, ennemis constants des Catalans dans toutes les guerres de la Méditerranée, s’étaient jetés avec ardeur dans le parti d'Anjou. Gênes était alors sujette de Philippe - Marie, duc de Milan, et le roi prisonnier fut envoyé à sa cour; mais Alphonse, par ses manières brillantes et aimables, séduisit son vainqueur, qui n’avait aucun motif pour considérer cette guerre comme une affaire qui lui fût personnelle. Le roi lui persuada, au contraire, qu’il était de l'intérêt de Milan et qu’il importait à sa sûreté de voir une dynastie aragonaise établie à Naples, et de s'allier étroitement à elle pour repousser les prétentions des Français. Alphonse était entré captif dans Milan; il en sortit ami et allié. Dès lors Philippe-Marie Visconti et Alphonse, fermement unis dans leurs intérêts politiques, formèrent dans la balance des puissances de l'Italie le contre-poids des républiques de Venise et de Florence. L’avénement de Sforce au trône de Milan n’interrompit point cette union. Sforce avait des motifs encore plus puissants que son prédécesseur pour écarter les Français de l’Italie, puisque ses droits sur le Milanais lui étaient contestés par le duc d'Orléans, qui élevait des prétentions à cet héritage comme petit-fils de jeen-Galéas Visconti, par Valentine sa mère. Mais les deux républiques n'étaient plus disposées à la guerre. Florence avait, dans

- 4 Suivantun traité conclu, en 1363, entre Frédéric III, roi de Sicile, et Jeanne I* de Naples, Frédéric devait prendre le titre de roi de Trinacria, et laisser aux souverains de Naples leur ancienne qualification. Mais ce prince et ses successeurs De se soumirent point à cette convention, el ne prirent jamais d’autre titre que eelui de roi de Sicile ultra Pharum, par opposition à l’autre royaume, qu'ils appelaient Sicile cira Pharum. Alphonse d'Aragon, en réunissant ces deux royaumes, prit le titre de roi des Deux Siciles, que ses successeurs ont toujours conservé depuis. Giannone, t. LI, p. 254.

sa querelle avec Philippe - Marie, dépensé sans aucun fruit des sommes immenses 1; et le nouveau duc de Milan avait toujours été l'ami personnel de Côme de Médicis, qui exerçait la plus haute influence dans la république. Venise avait, il est vrai, manifesté des sentiments bien différents à l'égard de Sforce. Après son élévation, le sénat, le considérant comme un voisin non moins ambitieux et plus formidable que les Visconti, n’avait fait que pousser avec plus d’acharnement la guerre contre Milan : mais Venise avait mal jugé ce prince. Satisfait d’avoir atteint un degré de puissance au dela des espérances de sa jeunesse, Sforce s’occupait uniquement d'assurer à sa famille la possession du Milanais, sans songer à troubler la Lombardie. Personne mieux que lui ne connaissait le caractère perfide et la funeste politique des condottiert, qui trouvaient leur intérêt dans les fluctuations d’un état de guerre permanent, et qui, par leur défection, pouvaient ébranler les gouvernements les plus solidement établis. La paix seule devait détruire ce désastreur système, et accoutumer les peuples à ne compter que sur leurs res sources naturelles. Venise ne pouvait guère prétendre à de nouvelles conquêtes en Lombardie ; et lors même que son ambition lui en eût inspiré le désir, elle aurait écouté la voix d’un intérèt plus puissant, celui de sa propre conservation : il lui fallait défendre contre les armes de Mahomet II ses nombreuses possessions éparses dans le Levant. L’Italie tout entière sentait les dangers qui la me nacaient de ce côté, et ces différents motifs amenérent en 1455 une quadruple alliance entre le roi de Naples, le duc de Milan el les deux républiques, pour le maintien de la paix en Italie. Un des objets de cette alliance, et le principal aux yeux d’Alphonse, était d’assurer à Ferdinand, son fils naturel, la succession au trône de Naples. Alphonse n'avait pas d'enfants légitimes, et il n’y avait pas de raison apparente pour qu’une conquête dont il n'était redevable qu’à son épée, passât, contre sa volonté, à des héritiers collatéraut. Le pape, en sa qualité de suzerain du royaume , et le parlement de Naples, le seul tribunal compétent , confirmèrent à Ferdinand l'héritage de son père 2. Quelque opinion que l’on puisse avoir sur

« La guerre, qui se termina par Ja paix de Ferrare, en 1428, coûta, dil-08 trois millions cinq cent mille florins à la république de Florence. Ammirale, p. 10435,

Giannone, |. 26, c. 2.

les prétentions de la maison d'Anjou, il est constant que la famille régnante d'Aragon était légitimement exclue de ce trône, où elle parvint à s'établir par la force et la trahison. ! Alphonse, surnommé le Magnanime, fut sans contredit le moparque le plus accompli du quinzième siècle. Modèle des vertus chevaleresques, il fut aussi le protecteur des lettres, et eut même pour elles un enthousiasme sincère : passion rare chez les rois, plus rare encore dans un roi si actif et si ambitieux 1. Cet amour de la littérature était, aux yeux des Italiens de cette époque, un titre presque aussi sûr à l’admiration générale que ses qualités chevaleresques. De splendides monuments d'architecture et de luxe d’une cour brillante donnèrent un nouvel éclat à son règne. Les Napolitains remarquèrent, avec une reconnaissance métée d’orgueil, qu’il préférait le séjour de Naples à celui des États patrimoniaux, et Jui pardonnérent les taxes énormes que leur coûtèrent sa prodigalitéet son ambition, défauts alliés de près à ses vertus 2. Mais ils voyaient | dans son fils des dispositions bien différentes : autant Alphonse était affable et généreux, autant Ferdinand était sombre et vindicatif. Aussitôt qu’Alphonse fut mort, les barons, auxquels le caractère de son fils était bien connu, commencèrent à former des intrigues pour l'écarter du trône de Naples. Ils jetèrent d’abord les yeux sur la branche légitime de la famille, et, ne trouvant rien à espérer de ce côté, ils eurent recours à Jean, duc titulaire de Calabre, fils de René d'Anjou, qui avait survécu pour protester contre la révolution qui l’avait détrôné (1461). On persuada facilement à Jean d’entreprendre la conquête de Naples. Malgré le traité de 1455, Florence l’aida de ses trésors, et Venise au moins de ses vœux : Sforce resta fidèle à son alliance avec Ferdinand, alliance que sa prévoyante politique considérait comme la plus sûre garantie de sa propre dynastie. Un grand nombre de nobles napolitains, parmi lesquels on comptait Orsiai, prince de Tarente, le plus puissant vassal de la couronne, arborèrent la bannière d'Anjou, que soutint aussi le plus jeune Piccinino, le dernier des grands condotlien, sous les ordres du-

¢ On rapporte (je ne garantis pas l'authenticité du fait) que le seul plaisir d’entendre lire Quinte-Curce guérit le roi d’une maladie sans le secours d'aucun autre remède. Tirabeschi cite d'autres preuves de son amour des letises, t. VE, p. 40. ‘ 3 Giannoue, |. 26.

quel coururent se ranger les vétérans des guerres précédentes. Mais Jean éprouva le sort inévitablement réservé à sa famille depuis qu’elle combattait pour la possession de ce trône. Après quelques brillants succès, il fut abandonné par les Génois, sur lesquels il avait compté comme anciens ennemis de la maison d'Aragon; les barons de son parti s’apercurent de son embarras, et, suivant

l'usage de leurs ancêtres, se soumirent l’un après l’autre à Ferdinand (1464).

Après cette guerre de Naples, la paix de l'Italie fut plusieurs années sans être troublée , si ce n’est par quelques révolutions domestiques 1. Les politiques même les moins clairvoyants se sentaient quelquefois détachés des considérations d’intéréts particuliers par les

« La répartition suivante d’une taxe de quatre cent cinquante-huit mike florins imposée, ou plutôt proposée, en 1464, pour subvenir aux frais d'une guerre générale contre les Turcs, donne une idée des ressources et de la richesse relative des différentes puissances de l'Italie, Mais il'est probable que le pape se tara a delà de son contingent proportionnel. Il devait payer cent mille florins ; les Vénitiens autant; Ferdinand de Naples, quatre-vingt mille; le duc de Milas, soixante-dix mille; Florence, cinquante mille; le duc de Modène, vingt mille; Sienne, quinze mille: le marquis de Mantoue, dix mille; Lucques, buït mille; le marquis de Montferrat, cing mille. Sismondi, t. X, p. 229. Ou trouve, p. 307, un autre exemple d'une semblable taxe; mais les proportions ne sont pas toal à fait les mêmes.

On lira peut-être avec plaisir ua extrait des vies des doges de Venise, par Saputo, p. 965, où l’auteur donne un aperçu de la force de toutes les puissances de la chrélienté vers l'an 1454. Quelques parties de cette évaluation me paraissest cependant très-douteuses. « Le roi de France, dit-il, peut lever trente mille gess > d'armes; mais pour ane expédition étrangère, seulement quinze mille. Le re » d'Angleterre ales mémes moyens.Ces deux puissances sonal parfaitement égaiss ; » autrement l’une des deux serait détruite. Le roi d'Ecosse, ch’ é signors à » grandi paesi e popoli con grande povertà, peut lever dix mille gens d'armes: » le roi de Norwége, autant ; le roi d'Espagne ( Castille), trente mille; le roi de » Portugal, six mille; le duc de Savoie, huit mille; le due de Milan, dix mike. » La république de Venise peut, au moyen de son revenu, en prendre dis mfile » & sa solde; Florence, quatre mille; le pape, six mille. L'empereur et F'espire » en peuvent lever soixante mille; le roi de Hongrie, quatre-vingt mille. » (Seauto ne veut sans doute pas parler ici de gens d'armes.)

« Le roi de France avait, en 1414, un revenu de deux millions de duents; ll » n'en a maintenant que la moitié. Le roi d'Angleterre en avait alors acte: » il n'a plus aujourd'hui que sept cent mille ducats. Les guerres ont également réduit le revenu du roi d'Espagne de trois millions à huit cent mille. Le det de Bourgogne jouissait aussi de trois millions de ducats ; il n'en a aujourd'hfi que neuf cent mille. Les revenus du duc de Milan sont tombés d'os affiien À cing cent mille: ceux de Venise, de onze cent mille, somme à laquelle fs s'é-

sw & v

progrès effrayants des Turcs; mais il n'y avait pas assez d'énergie

dans leurs conseils pour leur permettre de concerter un plan général

de défense. Venise, attaquée dans ses possessions maritimes en Grèce: et en Albanie, soutint contre Mahomet II une guerre longue, mais

malheureuse dans ses résultats : et ce ne fut qu'après que la mort de

ce prince eut délivré l'Italie de la terreur qu'inspirait son nom, que

l’ambitieuse république chercha à étendre son territoire aux dépens

de la maison d’Este (1482). Milan avait paru peu disposée à s’a-

grandir. Francois Sforce (tel est le sort des gouvernements despo-

tiques) avait eu pour successeur son fils Galéas, tyran plus exécrable

encore que le plus odieux des Visconti. Ses épouvantables cruautés,

et ses débauches effrénées, auxquelles il se faisait gloire d’immoler

publiquement l’honneur des familles, excitèrent quelques hommes

hardis à l’assassiner (1476). Les Milanais recueillirent le fruit de

ce tyrannicide , mais n’eurent pas le courage de protéger leurs libé-

rateurs. La régence de Bonne de Savoie, mère. du jenne duc Jean Galéas, fut distinguée par la sagesse et la modération (1480). Mais,

au bout de quelques années, cette princesse fat contrainte de céder le gouvernement à Ludovic Sforce, dit le Maure, frère de son époux.

Ce priace, tout en proclamant la majorité de son neveu, et affectant de fe traiter en souverain , se contraignit à peine dans sa conduite envers les puissances étrangères, auxquelles il laissa voir qu'il s'était emperé, dans son seul intérêt, des rênes du gouvernement.

Permi le petit nombre des républiques qui survivaient encore, les annales de Gênes nous offrent, au quinzième siècle, comme dans le précédent , une suite continuelle de révolutions, dont la simple ésasmsération remplirait plusieurs pages. Déchirée par l'éternelle rivalité des Adorni et des Fregosi, après lesquels paraïssaient en se-

» valent en 1423, à huit cent mille; ceux de Florence, de quatre cent mille à » deux cent mille. »

Ces calculs statistiques sont surtout remarquables en ce qu'ils montrent que les Italions du quinzième siècle commengaient à concevoir cette grande idée de traiter toutes les puissances de l'Europe comme parties d'un méme sysième. Les écrits d’Zveas Sylvius présentent un exemple remarquable de ces grandes vues politiques. Indépendamment des causes générales et insensibles, telles que l’accroissement de la navigation et la renaissance des lettres, on peut encore attribuer cet effet aux crainles contiruelles-exeitées per le pragrés des armes ottosoanes, craintes qui conduisirent les politiques de la partie de l'Europe la plus exposée à leurs attaques à de hautes considérations sur les ressources et les dis-

positions des États chrétiens.

it. 40

a18 L'EUROPE AU MOYEN AGE.

conde ligne seulement les anciennes famikes patriciennes des Doris et des Fiesque; quelquefois tombant, épuisée par ses discordes ¢iviles, sous la domination de Milan ou de la France; puis tout à coup, impatiente du joug étranger, se rejetant de la servitude au sein de l'anarchie, la Gènes d'alors présente un singulier contraste avec son aristocratie calme et régulière des trois siècles précédents. La dernière de ces révolutions qui rentre dans les limites de cet ouvrage fut celle de 1448 : c’est alors que le duc de Milan en devint souverain; un Adorno remplit les fonctions de doge comme son lieutenant.

Florence, la plus célèbre et la plus heureuse des républiques italiennes, alors environnée d'un éclat extraordinaire aux yeux de l'Europe, descendait rapidement du rang qu'elle avait occupé parmi les Etats libres. Il nous faut reprendre l’histoire de cette ville à la révolution de 1382, qui rétablit l’ancienne aristocratie guelfe, ou parti des Albizi, dans l'exercice de cette puissance dont elle avait été dépouillée par une insurrection populaire. Les Albizi tiarent pendant cinquante ans les rênes du gouvernement sans voir éclater beaucoup de troubles. Leurs principaux adversaires avaienl été exilés, suivant l'usage invariable , et peut-être nécessaire , dans une république. La populace et les artisans des classes inférieures étaient découragés par le peu de succès de leurs tentatives. Maso d’Albizi, et Nicolas d'Uzzano, qui lui succéda à la tête de son parti, furent, en comparaison des chefs des autres factions, attachés à la liberté constitutionnelle. Cependant il est si difficile pour tout gouvernement qui n "est pas assis sur la large base du consentement du peuple, d'éviter l’injastice , qu'ils se crurent deux fois dass h nécessité de violer l'ancienne constitution. En 1393, à la suite d'u mouvement partiel qui avait eu lieu en faveur du parti vaincu, ils assemblèrent un parlement, et établirent ce qu’on appelait à Florence une balia 1. C'était une délégation temporaire du pouvoir souverain a un nombre, ordinairement assez considérable , de citoyens, qui, pendant la durée de leur dictature , nommaient les magistrats, a8 lieu de les tirer au sort, et bannissaient les individus suspects. Un précédent aussi dangereux leur fut fatal, ainsi qu’à la liberté de lear pays. Indépendamment de cette balia temporaire, les scrutins pé-

1 Ammirato, p. 840.

‘ETALIE. .…. . 219

riodiques auxquels on devait procéder régulièrement. pour remplir les sacs d'où les noms de tous les magistrats étaient ensuite tirés par la voie du sort, conformément à la constitution de 1328; ces scrutins, dis-je, furent disposés de manière à exclure tous les ennemis de la faction dominante. Pour plus grande sûreté, on forma en 1411 un conseil de deux cents, où l’on n’admit que les personnes qui avaient exercé quelques-unes des hautes charges d'État depuis trente ans, époque d’où datait la grande influence de l'aristocratie : toutes les propositions devaient traverser cette assemblée avant d’être soumises aux deux conseils législatifs 1. Ces précautions décèlent un gouvernement qui redoute l’inimitié publique : si les Albizi eussent continué à dominer la république de Florence, leur crainte jalouse du peuple leur edt encore suggéré de nouveaux changements: | et la constitution eût fini par devenir, dans sa forme légale, ce qu’elle était dans la pratique, entièrement aristocratique.

Mais, en écrasant avec une rigueur calculée ses ennemis déclarés, le parti triomphant avait respecté une famille trop prudente pour laisser aucun prétexte a la persécution, trop riche et trop populaire pour qu'on pit la persécuter impunément. Les Médicis étaient une des familles les plus distinguées de la noblesse nouvelle ou plébéienne. Dès les premières années du quatorzième siècle , leur nom commence à figurer dans les annales civiles et militaires de Florence 2. Sylvestre de Médicis, impliqué dans une partie de la révolution démocratique qui dura depuisl’année 1378 jusqu’en 1382, échappa à la proscription lors de la renaissance du parti guelfe ; mais quelques-uns des membres de sa famille furent bannis. Le parij populaire ne cessa , pendant sa longue oppression, de considérer Ja maison de Médicis comme sa consolation et son espérance. Cette maison était alors représentée par Jean 3, qui dépensait avec une

s Ammirato, p. 961.

2 Villani nemme les Médicis parmi les chefs de la faction noire en 1304, 1. & | c. 71. Un des membres de cette famille fut décapité, en 1343, par ordre du duc d'Athènes, 1. 42, c. 2. Il est étonnant que M. Roscoe paraisse indiquer le siége de Scarperia en 1351, comme l'époque de leur première apparition dans l'histoire.

3 Jean n'était pas proche parent de Sylvestre de Médicis. On dit, en parlant de leurs familles, per lungo tralto allontanarsi. Ammirato, p.992. Cependant, | Jean ayant été appelé par le sort à la charge de gonfalonier en 1424, cet éyénement fit une grande sensation dans la ville, et prépara Ja révolution qui suivit Ibid., Machiavel, ]. 4,

libérale magnificence une immense fortune honorablement acquise dans des opérations commerciales qui avaient déjà rendu son nom célèbre dans toute PEurope. Ennemi de l'intrigue et doux par caractère, Jean de Médicis n’essaya pas de créer un parti; il se contents de s'opposer à quelques nouveaux empiétements des Albizi sur les droits que la constitution laissait encore au peuple 1. Ceux-ci, de leur côté, l’admirent librement dans les conseils publics, honneur dont il était digne par son rang et ses vertus : c’est une preuve que leur administration n’était ni intolérante ni illibérale. Jean étant mort, Côme de Médicis, son fils, héritier des trésors et de l’estime dont avait joui son père, mais doué de plus de talents et d’ambition, jugea qu’il était temps de faire usage de la popularité attachée à son nom. Ses liaisons avec la plupart des personnages marquants de l'Italie, et notamment avec Sforce, le faisaient considérer comme le premier citoyen de Florence. L’oligarchie était plus détestée que jamais. Son administration depuis l'an 1382 avait été, il est vrai, signalée par de brillants succès; l’acquisition de Pise et d’autres villes de la Toscane avait agrandi le territoire dela république, tandis que ses vaisseaux, sortis du port de Livourne, avaient commencé à faire le commerce avec Alexandrie, et quelquefois même à lutter contre les Génois 2. Mais une guerre malheureuse contre les Lucquois affaiblit une réputation qui n'avait jamais été soutenue per l'amour du peuple. Côme et ses amis s’appliquèrent à aggraver les fautes du gouvernement, qui, après avoir perdu dans la personne de Nicolas d’Uzzano un chef sage et modéré, était tombé entre les mains de Fimprudent Renaud d’Albizi. Celui-ci encourut le blame

+ Machiavel, Ist. Fiorent., 1. 4.

2 Ce fut en 4428 que les Florentins expédièrent leur premier b&timent marchand à Alexandrie. Ils attendirent avec un espoir mélé d'inquiétude le résultat de cette entreprise. On ordonna des prières pour le succès de la république sur mer, et on envoya une ambassade avec des présents pour le sultan de Babyione, c'est-à-dire du grand Caire. Amntirato, p. 997. Florence n'avait jamais été si riche. On évaluait, peut-être à tort, l'argent en circulation à quatre millions de Berins. Les manufactures de soie et de-drap d'or étaient plus Dorissantes que jamais. L'architecture renaissait sous Brunelleschi; les lettres sous Léonard Arétin et Filelfo. P. 977. M. de Sismondi à remarqué avec quelque vérité que les Médicis avaient emptunté une partie de leur gloire aux hommes qui les avaient précédés dans le gouvernement , à ces mêmes hommes qu'ils renverstreat, et qu'ils eat éclipsés. Mais la guerre de Milan, qui éclata en 1488, contribue beauceup à appauvrir la ville. :

d'avoir été le premier aggresseur dans une lutte désormais inévitable. (1433) Côme fut arrêté par l’ordre d’un gonfalonier dévoné aux Albizi, et condamné au bannissement. Mais l’oligarchie avait fait trop ou trop peu. La ville était remplie des amis de Côme, et les honneurs qu’il reçut dans son exil manifestèrent d’une manière éclatante les sentiments del’Italie. L'année suivante il fut rappelé en triomphe à Florence, et les Albizi furent entièrement renversés. | | On ne doit pas s'attendre à ce qu’une faction victorieuse s’abstienne de représailles, et se fasse scrupule de traiter ses ennemis avec plus d'injustice encore qu'elle n’en a éprouvé de leur part. Les vaincus n’ont plus de droits aux yeux du vainqueur. Le glaive des exilés, ramenés par la victoire, aigris par leurs maux, s’appesantit successivement sur leurs ennemis, sur ceux qu'ils soupçonnent de l'être , et sur ceux qui peuvent le devenir par la suite. Les Albizi avaient en général respecté les formes légales de leur république indépendante, ces formes que les bons citoyens, et peut-être euxmêmes, pouvaient espérer de voir ua jour plus efficaces. Les Médicis donnèrent à tout leur système d'administration une tendance À la monarchie héréditaire. Une foule de nobles furent chassés du pays; quelques-uns même furent mis à mort. Afin d'exclure plus sûrement tous les Albizi des charges publiques, et de donner ainsi une nouvelle garantie à la faction dominante, on forma une balia, qui devait suspendre pendant dix ans les institutions légitimes de la république. A l'expiration de ce terme, le pouvoir dictatorial fut prorogé sous prétexte de nouveaux dangers, et celte prorogation fut six fois renouvelée dans l'espace de vingt et un ans ?. En 1455, on laissa reprendre, contre le vœu de quelques membres du parti dominant, l'usage constitutionnel de nommer les magistrats par la voie du sort. Ceux qui s oppesaient à cette mesare avaient d’ex+ celtentes raisons pour être jaloux d’une liberté incompatible avec leur usurpation. Les gonfaloniers, pris au hasard parmi les citoyens respectables, commencèrent à agir avec une indépendance à laquelle la nouvelle oligarchie n’était point accoutumée. Côme, chef reconnu du parti, remarquant que quelques-uns de ceux qui avaient agi sous ses ordres cherchaient l'occasion de le supplanter, conçut l’idée de rejeter sur eux l’impopularité attachée à une usurpation

1 Machiavel, 1. 5; Ammirale.

qui lui avait servi à maintenir son influence. Bientôt, sans sa participation apparente, mais bien suivant son désir secret, la constitution libre fut de nouveau suspendue par une balia, chargée de & nomination des magistrats: et l'usage de tirer régulièrement les noms au sort, ne fut, je crois, jamais remis en vigueur 4. Come mourut en 1464, dans un âge avancé. Pierre de Médicis, son fils, sans manquer de vertus ni de talents, paraissait d'une trop faible santé pour être chargé de l’administration des affaires publiques. Du moins il ne pouvait y être appelé que par une espèce de droit héréditaire, que lui contestaient les hommes du parti dont j'ai park plus haut, les uns par patriotisme, d’autres par des motifs moins désintéressés. Ils élevèrent une forte opposition aux prétentions de la famille des Médicis ; et, comme toutes les autres factions de Fhrence, ils eurent recours à la violence : la chance des armes ne leur fut pas favorable. On ne peut guère regretter la chute de cette oligarchie, qui manifestait le même mépris pour les droits du peuple que les Médicis, sans avoir leurs vertus héréditaires ?. C’est à cette révolution de 1466, où quelques-uns desprincipaux citoyens furent bannis, qu’on peut fixer l'ère de la domination reconnue de la maison de Médicis, dont le chef nomma dès lors à toutes les charges, et attira à lui tout le gouvernement de la république.

( 1469) Les deux fils de Pierre, Laurent et Julien, le premier surtout, quoique jeunes encore à la mort de leur père, prirent, à la sollicitation de leurs amis, les rênes du gouvernement 3. I} était impossible que, chez un peuple qui avait tant de souvenirs à attacher au nom de liberté, parmi tant de citoyens que l’ancienne constitution de l’État appelait aux charges publiques, la domination d'une seule famille n'excitât pas quelque mécontentement ; l'absence d'un pouvoir positif pouvait même donner à son inflaence une plus grande apparence d’usurpation. Mais si le vœu d'un peuple qui renonce à sa liberté est un titre suffisant pour accepter

1 Ammirato, t. II, p. 82-87.

3 Ammirato, p. 93; Roscoe, Lorenzo de’ Medici, c. 2; Machiavel, Sismondi. Ces deux derniers éerivains sont Loujours mes autorités pour ceile partie de l'histoire, lorsque je n’en indique pas d'autres.

5 Laurent dit, pour s’excuser, qu'il n'était pas facile de vivre à Florence sans Ja gouverner, a Firenze mal si pud vivere senza lo stato. C’élait assez vrai; et ‘ses ancêtres en avaient été en grande partie la cause. Roscoe, appendix, a* 42,

le gouvernement d’un pays, les Médicis n'étaient point des usurpateurs. Ils conservérent toujours l'amour du peuple. Le cri de pelle, palle ( c'était le signe distinctif de leurs armes), pouvait en tout temps rallier les Florentins pour la défense des patrons adoptifs de la république. Si l’on avait pu jusqu’alors élever quelques doutes sur l'étendue de leur influence réelle, la conjuration des Pazzi, dans laquelle périt Julien, excita en faveur de son frère un enthousiasme qui ne se refroidit pas tant qu’il vécut. Ce zèle ne doit point nous surprendre, et nous aurions tort d'en faire un crime aux Florentins. Autour d'eux, dans la Lombardie et dans la Romagne, la flamme de la liberté avait été depuis longtemps éteinte dans des flots de sang. Sienne et Gênes achetaient chèrement leur indépendance par des proscriptions révolutionnaires : Venise n’était libre que de nom. La république qui avait le plus longtemps conservé pur ce feu sacré, ne pouvait du moins craindre de se dégrader aux yeux des autres peuples en se donnant à Laurent de Médicis. Il est inutile de se livrer ici aux idées que ce nom seul fait naître, de représenter les sciences et les arts protégés, et cette brillante constellation de savants et de poëtes, d'architectes et de peintres, dont la gloire se réfléchit sur lui, et couronne sa tête de rayons immortels. Sa réputation politique, bien moins durable que celle qu'il acquit dans l’histoire des lettres, n’était pas moins grande de son temps. Actif et prudent à la fois, il sut, au milieu desintrigues et des mobiles combinaisons de la politique italienne, parcourir une carrière toujours honorable, et en général marquée par des succès. Si Florence ne s'enrichit pas, elle s'agrandit du moins sous son administration, qui fut exposée aux violentes attaques de Sixte IV et de Ferdinand de Naples, deux ennemis peu scrupuleux, auxquels il fut forcé de résister. Lorsque l’on considère Laurent de Médicis sous le rapport du patriotisme, on regrette de ne pouvoir donner les mêmes éloges à son désintéressement. Il acheva la destruction de la répablique de Florence, qu’avaient si bien préparée son père et son aïeul. Les deux conseils, qui formaient la législature régulière de Florence, furent remplacés par un sénat permanent, composé des soixante-dix membres 1. Les gonfaloniers et les

+ 4 Ammirato, p. 445. Machiavel dit, 1. 8, que cette mesure fut adoplée pour risvingere il gouverne, ¢ che le deliberazioni importanti si riducessera in minore numero. M, Roscoe, t. Li, p. B3, ne sait comment expliquer celle alteinte portée

priaurs, réduits à un vain rôle de parade, et conservés seulement pour entretenir une allusion de liberté, apprirent qu'en exerçant une autorité légitime sans la sanction de leur prince (terme fout nouveau à Florence ), ils s’exposaient à recevoir le châtiment de leur audace ?. La fortune commerciale de Laurent de Médicis était éntièrement dilapidée : il fut indemnisé de ses pertes par la république, qui n’eut pas honte de faire une banqueroute pour empêcher celle des Médicis. 2 Maisquaad on compare Laurent aux autreshommes d’État de son temps, on ne peut lui reprocher de crime odieux. El avait beaucoup d'ennemis; ses descendants en eurent encore plus; mais je-

par son héros aux droits du peuple. Mais, quoi qu'on puisse croire , d'après les expressions d’Ammirato, que les deux conseils furent alors abolis, je serais porté à soupçonner, d'après M. de Sismondi, qui cite, t. XI, p.186, un auteur que je n'ai pas vu, et d'après Nardi, p. 7, qu'ils existaient encore pour la forme.

s Cambi, gonfalonier de la justice, avait, de concert avec les prieurs, admonesté quelques fonetionnaires publics qui avaient manqué à leur devoir. Fu giudicato questo atlo molto soperbo, dit Ammirato, che senza participazione di Lorenso de’ Medeci, principe del governo, fosse sequito, che in Pisa in quel tempo si ritrovava, p. 184. Le genfalonier ful condamné à une amende pour avoir rempli ses fonctions constitulionnelles. C'était déclarerposilivement quela république n'existait plus; et toutes les réflexions de M. de Sismondi à ce sujet ne sont que justes. T. X¥, p. 348.

+ Depuis que les Médicis s'étaient faîts princes, ffs ne savaient plas étre négociants. Ils ayaient eu l’imprudence de ne pas cesser leur commerce, et de confier leurs intérêts à des agents infidèles, sur lesquels ils n'exerçaient aucune surveillance. La dilapidation complète de Jeur immense fortune en fut le résultat. Depuis quelques années les revenus publics avaient servi à couvrir leurs peries; mais les mesures qa’adopta la république, s'il est encore permis d'employer ce mat, feraient croire qu'elle se considérait comme chargée des dettes de Laurent. L’intérêt de la dette publique fut réduit de moitié. Une foule de fondations charitables furent supprimées. Le gouvernement ne reçut plus ses espèces en circulation qu'à wo cinquième au-dessous de leur valeur nemisale en paiement des impels, et continua de les émettre à leur pleine valeur. C’est ainsi que Laurent fut iademnisé d'une partie de ses pertes aux dépens de tous ses concitoyens. Sismondi, t. X¥, p. 347. Machiavel n’indique que légèrement ces circonslances.

Los ‘dépenses énormes que faisaient les Médicis pour soutenir lear infleezce politique auraient. seules suffi pour absorber touslaurs bénéfiess. Guichardin rapporte que Côme dépensa quatre cent mille ducats en constructions d'églises et de monastères, et à d’autres travaux publics; I. 4, p. 91. Les dépenses de la famille, depuis l’année 1484 jusqu'en 1471, en constructions, charités et taxes seulement” s’élevaient à six cent soixante-trois mille sept cent cinquante-cing flèrins, somme équivalente, suivant Sismondi, à trente-deux millions de francs. T. X, p. 173 rl parait que les Médiois avanctrent nssez imprademment dés fonds, par l'intermédiaire-de leurs agents, à Kdeuard IV, qui n'était pas le meilleur des débiteurs. Commines, Mémoires de Charles Vill, L..7, c:6..

. FRALU. . 225

mais on n’a pu flétrir sa mémoire par aucune accusation prouvée de perfidie ou d’asssssingt. À côté de Gaiéas ou de Ludovic Sforce, de Ferdinand ou de son fils Alphonse de Naples, des papes Sixte IV et Ianocent VIII, Laurent de Médicis brille d’une gloire sans tache. I possédait à un tel degré l’estime de ses contemporains, que J'on a souvent considéré sa mort prématurée (1492) comme la cause des malheureuses révolutions qui la suivirent de près et que sa prudeuce aurait pa délourner : cette opinion, fondée. ou fon, atteste du moias les sentimeats communs à son égard. .

Si Laurent de Médicis n’eût pu changer les destinées de l'Italie, quelque prématurée que sa mort doive paraître en raison de la durée ordinaire de la vie humaine, il faut convenir que, pour son bonheur, et peut-être pour sa gloire, il avait assez vécu. Une ère nouvelle allait commencer, signalée par des révolutions extraordisaires, au nombre desquelles on devait bientôt compter la chute momentanée de sa famille. La succession de Naples, si longtemps disputée, allait appeler de nouveau sur l'Italie tous les fléaux de la guerre. L’ambition de l'étranger. allait encore une fois désoler ses campagnes. Ferdinand, roi de Naples, après la défaite de son rival, avait régné trente ans avec autant de talent que de succès ; mais il avait déployé une mauvaise foi, et exercé à l'égard de ses sujets une tyrannie qui avaient rendu son gouvernement justement odieux. Son fils Alphonse, qui paraissait devoir bientôt lui succéder, était encore plus fortement imprégné des mêmes vices 1. Cependant, après la mort du vieux René, les droits de la maison d'Anjou avaient été légitimement dévolus à René, duc de Lorraine, fils de sa fille : mais l'alliance de cette princesse avec la maison de Lorraine avait tellement indisposé son père, qu'il légua ses titres au royaume de Naples, ainsi que le comté de Provence, son patrimoine réel, à un comte du Maine, qui, à son tour, les transmit par son testament à Ja couronne de France. Louis XI se mit en possession de la Provence, et s'inquiéta peu du royaume de Naples. Mais Charles VIII, héritier de l'ambition de son père sans avoir cette sagacité réfléchie qui le détournait en général de toute entreprise impraticable, et se trouvent , par l'état intérieur de son royaume, daus une position

¢ Commines, qui parle assez mal du père, trace le partrait du fils d'une manière ires-laconique. « Nol homme n'a esté plus cruel que lei, ne pies maurais, ne plus » vicieux et plus infect, ne plus gourmand ge lui, » L. 7, ¢. 43,

beaucoup plus avantageuse que n'avait jamais &té celle de Lois, était prêt à marcher pour faire valoir ses droits sur Naples, ou même pour exécuter de plus vastes desseins. Depuis deux siècles, les rois de France avaient déjà essayé, à plasieurs reprises, de faire des conquêtes en Italie. Philippe-le-Bel et ses successeurs se montrtrent jaloux d’entretenir des relations avec les Guelfes, et de se faire considérer comme chefs naturels de ce parti, de même que les empereurs d'Allemagne l'étaient des Gibelins. Les longues guerre avec les Anglais forcèrent la cour de France à songer à sa propre défense. Mais au quinzième siècle, elle reprit ses projets de conquêtes au delà des Alpes. Plusieurs fois, ainsi que je l’ai dit, la république de Gênes s'était placée sous la domination de la France. Les ducs de Savoie, maîtres de la plus grande partie du Piémont et des passages des Alpes, étaient, par naissance, par mariages, pat politique habituelle, entièrement dévoués aux intérêts de la France!. Dans la précédente guerre de Ferdinand contre la maison d'Anjou, le pape Pie IT, grand politique, vit combien était dangereuse pour l'Italie cette influence de la France, et s’efforca d’empécher lintroduction de ses armées 2. Les provinces centrales de la Lombardie étaient alors entre les mains d'un homme également célèbre pat ses talents politiques et militaires, François Sforce. Sachant que la maison d'Orléans avait des prétentions sur ses propres États, il s

1 Denina, Isforia dell’ Italia occidentale, t. Il, passim. Louis XI traita la Sr voie comme un fief dela France; il s'immisça dans toutes ses affaires, et alfa jes qu'à s'emparer de la régence après la mort de Philibert Ier, sous préterte d'empés cher des troubles. P. 485. Le marquis de Saluces, qui possédait de grands biens dans la partie méridionale du Piémont, avait fait hommage à la France depuis l'an 1355 ( p. 40), quoique le duc de Savoie fût son vérilable suzerain. Ceils circonstance offrit à la France un nouveau prétexte pour intervenir dans les #faires de F'Ltalie. P. 187.

2 Come de Médicis ayant, dans une conférence avec Pie IT à Florence, témoigx sa surprise de ce que le pape soutenait Ferdinand, Pontifex haud ferendum fuisse ail, regem à se constilutum armis ejici, neque id Italie libertati condwcert: Gallos, si regnum obtinuiseent, Senas haud dubié subacturos; Florentines éd: versus lilia nihil acturos; Borsium Mulinæ ducem, Gallis galliorem videri; Fisminis regulos ad Francos inclinare; Genuam Francis subesse, et civilalen Aslensem; si portifer romanus aliquandd Francorum amicus assumatur, mi reliqui in Itatid remanere quod non transeat in Gallorum nomen ; lueri se flaliam, dum Ferdinandum luerelur. Comment. Pii secundi, |. 4, p. 96. Spondaus, où j'ai trouvé l'indication de ce passage, en paraît trés-courroucé. mire née 1494 prouva que Pie II était un profond politique.

lia étroitement avec la dynastie aragonaise qui occupait alors le trône de Naples, et qui avait avec lui un intérét commun contre la France. Mais, à sa mort, l'union de Milan avec Naples se relacha. Dans le nouveau système, Milan se ligua avec Florence, et quelquefois avec Venise contre Ferdinand et Sixte IV, pontife turbulent et saus principes. Ludovic Sforce, qui avait usurpé la tutelle du duc de Milan, son neveo, vit, à mesure que ce jeune homme approchait de sa majorité, qu’il fallait consommer un crime par un crime. Déposer et assassiner son pupille était un projet qui n’effrayait pas sa conscience, mais que la prudence désavouait. Il s'était fait deux ennemis déclarés dans Ferdinand de Naples ct Pierre de Médicis, héritier de Laurent. Son obstination 4 retenir un pouvoir usurpé aurait probablement amené une révolution à Milan. (1493) D’après ces considérations, Ludovic Sforce excita le roi de France à entreprendre la conquête de Naples 1.

Tant que les trois grandes puissances de l’Europe, occupées par des divisions intestines ou par des guerres étrangères, ne purent déployer leurs forces naturelles, les Italiens éprouvèrent si peu de crainte pour leur indépendance, qu’ils appliquèrent toute leur politique à régler entre eux l'équilibre des forces. Vers la fin du quinzième siècle, un coup d'œil plus vaste sur l’ensemble de l’Europe leur aurait démontré la nécessité d’étouffer les petites haines, de sacrifier les petites ambitions, pour maintenir l'indépendance de leurs gouvernements ; non pas en cherchant à fondre en une seule monarchie Lombardset Napolitains, principautés et républiques, mais en adoptant le plan plus juste et plus rationnel d'une fédération générale. Les politiques italiens ne manquaient ni de réflexion ni de pénétration pour distinguer les vrais intérêts de leur pays; mais telle est la volonté de la Providence, que la sagesse la plus profonde et la plus certaine, en matière même de politique, ne doit jamais être séparée de la vertu. En se dégageant d’un péril imminent, Ludovic Sforce oublia que l'héritier présomptif du roi de France avait d’anciens titres à cette principaaté de Milan, qu’il cherchait à retenir par l’usurpation et le meurtre. Mais d'autres puissances que la France élevaient aussi leurs prétentions sur Milan et sur Naples, et elle ne devait pas jouir en paix des dépouilles de l'Italie. Le

4 Guichardio, I. 4.

bruit confus des armes, de plus en plas formidable, va retentir des bords du Danube et du golfe de la Méditerranée. Le sombre et astucieux Ferdinand, le vif et impétueux Maximilien se préparent à entrer dans la lice; les calculs de l’ambition vont se compliquer et s'étendre, et la querelle de la succession de Naples sera la source d’une longue rivalité entre la France et la maison d'Autriche. Mais ici, pendant que l'Italie est encore intacte, et avant que les premières lances de la France ‘aient brillé dans les défilés des Alpes, nous terminerons l’histoire du moyen âge.

GREE WT SARRAGENS. . ‘999

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