POLITIQUE EN EUROPE
Jamais, depuis la chute de Napoléon, la force brutale n'a tenu en Europe une place aussi considérable qu'à l'époque actuelle. Les complications résultant de l'enlèvement du prince de Bulgarie et de la mission du général Kaulbars ne sont que les manifestations les plus récentes et les plus significatives de ce retour au droit du plus fort, dont un autre symptôme est la manie colonisatrice qui s'est, depuis peu, emparée de plusieurs grandes puissances. Ce n'est pas d'aujourd'hui, sans doute, que les nations sont tentées de saisir par violence le bien d'autrui; mais, du moins, s'eflbrçait-on autrefois de sauver les apparences. Particulièrement en ce qui concerne les questions extra-européennes, on ne prend plus guère la peine, comme on
CTCEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE, t époques antérieures, de colorer du xte d'apporter aux races plus faibles la civilisation, le simple désir de s'aperritoire. Aussi, dans le cours de ces idrai-je moius sur des considérations îculatives que sur des laits et des tenerait fastidieux de déplorer à chaque : ma réserve sur ce point ne m'empêche )ur déplorables.
re que, si la prépondérance de l'Alle- •ope date nominalement de 1870, elle îlité à 1866; quant au règne actuel de la imencé avec le traité de Berlin en 1878.
mexion de l' Alsace-Lorraine, jugée néétat-major allemand, qu'il faut voir la 2 prédominance en Europe des considé- ■es, devenue notoire depuis 1878. D'une .e bien connue, éprouvée par le comte b, pendant un demi-siècle, l'Allemagne
de demeurer sur le pied de guerre dre le territoire conquis en si peu de : part, le désir de la France de mettre à lière guerre européenne pour recouvrer
perdues, voilà les motifs déterminants >e au clocher en matière d'armements, a d'effectifs, d'accroissement de forces fros budgets militaires, dont le résultat naître des conflits successifs entre toutes . Comme tous les traités qui mettent fin
à une grande guerre, celui de Berlin a été, dans sa forme, un acte de paix et de réparation; mais il n'en faut pas considérer la lettre seule. Des entretiens confidentiels entre d'importants personnages ont eu lieu au cours des négociations; il a été conclu des conventions secrètes, dont quelques-unes ont été ébruitées. Il en est résulté l'annexion par une grande puissance d'une île turque, par une seconde grande puis- / sance de deux provinces turques, que ni l'une ni l'autre n'avaient eu la peine de conquérir. Il a été insinué à une troisième, la France, qu'elle pourrait bien occuper une autre province de l'empire ottoman ; à une quatrième, l'Italie, une invite a été faite de la part de l'Angleterre au sujet d'une certaine île, de la part de l'Allemagne au sujet de Tunis. Bref, ce traité, qui devait être la base d'un règlement pacifique des affaires européennes, sinon éternel, du moins à longue échéance, a ouvert une ère belliqueuse de nature à porter le désespoir dans l'âme des disciples de Richard Cobden. Ce n'est pas, au surplus, que de tels procédés soient nouveaux dans l'histoire diplomatique; mais jamais ils n'avaient été si peu déguisés.
En 1866, elle était déjà inventée, cette « politique de pourboire », et l'Italie avait demandé conseil j à Paris sur l'attitude à adopter entre la Prusse et/ l'Autriche, qui lui offraient chacune Venise pour pritf de son alliance. La réponse de l'empereur avait été curieuse. Son intention, disait-il, étant d'attendre que les belligérants fussent épuisés pour s'emparer du Rhin, il souhaitait, avant tout, voir la guerre demeurer
le plus longtemps possible sans résultat, et, la Prusse lui paraissant le plus faible des deux adversaires — opinion générale à cette époque, — c'est du côté de cette puissance qu'il engageait l'Italie à se ranger, afin d'équilibrer les forces. En 1870 également, l'Italie avait fortement balancé quant au parti à prendre, et elle a fini par se laisser acheter à un bon prix; quant à l'Autriche, son inaction avait été une violation ouverte de ses engagements. Et cependant, ni en 1866 ni en 1870, on n'avait jamais vu de curée comparable à celle à laquelle s'est ruée, en i 878, l'Europe assemblée dans un but pacifique.
Les événements de Bulgarie sont trop présents à l'esprit du lecteur pour qu'il soit utile de s'y arrêter et de se livrer à leur sujet à de longs commentaires. Qu'il ait été exécuté directement par les agents de la Russie, ou simplement avec la complicité de cette puissance, prête à utiliser à son profit les manœuvres d'un parti dévoué et donnant le singulier spectacle d'une autocratie qui ne recule pas devant l'emploi de procédés révolutionnaires, l'enlèvement du prince Alexandre est plus digne de l'Italie du moyen âge que de ce qui, récemment encore, pouvait s'intituler l'Europe moderne. Assurément la Russie n'a jamais fait preuve d'un grand respect pour la foi jurée. Lorsque nous arriverons à l'étude de sa situation actuelle, nous examinerons les arguments par lesquels elle peut chercher à atténuer ses infractions répétées à ses engagements, dans les affaires de l'Asie centrale d'abord, puis dans celle de Batoum; mais ce
ne sont là que bagatelles, comparées à la cynique audace qu'elle a montrée dans les événements de Bulgarie et les incidents de la mission Kauibars. Il semble que le tsar ait à cœur de se modeler sur Napoléon I er dans ses mauvais jours, tels que nous l'ont révélé ses plus récents biographes. A l'intérieur, il professe les principes de la Sainte-Alliance; en Bulgarie, il n'hésite pas à mettre en pratique ceux des sectateurs de la dynamite.
11 est de tout autres parties du monde où l'action de la force se fait sentir d'une façon non moins caractérisée : je veux parler de ces régions éloignées où les puissances européennes font main basse, sans le plus léger scrupule, sur les territoires de peuples libres. Nous verrons que les gouvernements mêmes — s'il eu est — qui, ne considérant point une extension de territoire comme un accroissement de force, étaient le moins portés aux conquêtes coloniales, se sont vus entraînés à suivre l'exemple des autres. C'est qu'en effet, il devait résulter pour eux, de cette brutale prise de possession de certains points du globe par leurs voisins, la ruine de leur commerce, causée par ces droits différentiels dont la France à coup sûr, et les autres pays fort vraisemblablement, auraient aussitôt frappé leurs produits. Il est déjà fort dur d'être pillé par ceux qui pillent, mais plus encore de se dépouiller de ses propres mains, comme il est arrivé à l'Angleterre lorsque, ses plénipotentiaires ayant suggéré l'occupation de la Bosnie par l'Autriche, mais en oubliant de faire des stipulations en faveur du com-
merce britannique, cette puissance s'est empressée d'établir des droits ruineux pour nous. Peut-être estce là un juste retour des choses d'ici-bas.
Pour en revenir à l'annexion de F Alsace-Lorraine, les conséquences qui devaient en résulter pour l'Europe avaient bien été prévues par les puissances, et l'Angleterre avait été pressentie à ce sujet, à la fois par l'Autriche et par la Russie. L'Autriche surtout avait des motifs particuliers pour en agir ainsi comme nous pourrons le montrer quand nous exposerons les points faibles des alliances de l'Allemagne eu égard à sa situation militaire dans le centre de l'Europe. C'est que, non seulement l'Autriche s'était formellement engagée, par la dépêche qu'a ultérieurement publiée le duc de Gramont, à prêter à la France le concours de ses armes, mais encore — et ceci est moins connu — l'archiduc Albert en personne avait pris à Paris, avec l'empereur Napoléon, des dispositions pour la campagne, complétées ensuite à Vienne par le général Lebran , qu'afin de prévenir les soupçons de la Prusse on avait fait passer par Berlin. Donc, les gouvernements russe et autrichien avaient, chacun de son côté, proposé au gouvernement anglais, par l'intermédiaire du baron de Brûnow, à Londres, par celui du comte de Beust et de l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, de mettre obstacle à la guerre imminente entre la France et la Prusse, en garantissant à ces deux puissances l'intégrité de leur territoire respectif. Il s'agissait, en somme, dej dire au nom de l'Europe : * Bat-
tez-vous tant qu'il vous plaira, mais souvenez-vous bien que nous nous opposons à toute annexion qui serait, plus tard, une source de périls pour la paix européenne. » Les négociations engagées n'ont pas eu de suite, mais ce n'est pas sur le fond même qu'on s'est trouvé en désaccord ; l'écueil qui les a fait échouer est la question, plus ou moins directement posée par la Russie, de la clause du traité de 1856 relative à la mer Noire, traité que, l'on s'en souvient, elle a dénoncé peu après cette époque. 11 est bien entendu, d'ailleurs, qu'en exposant les maux dans lesquels l'annexion de l'A lsace-Lor raine a précipité l'Europe, je n'émets aucun blâme et n'ai d'autre dessein que d'essayer d'en faire ressortir les résultats indirects, fort différents de ceux qu'avaient prévus les conseillers militaires de l'empire d'Allemagne.
Il importe maintenant de démêler, avec autant d'exactitude que possible, la politique de cette puissance qui, géographiquement parlant, est le centre de l'Europe ; qui, au point de vue militaire, passe pour en être la plus forte, et qui, en tout cas, y occupe sans conteste une situation prédominante. Le premier point à examiner est celui qui concerne les hommes placés à la tête du gouvernement, c'est-à-dire, dans l'espèce, le prince de Bismarck, qui seul compte pour quelque chose en Allemagne, qui seul y comptera toute sa vie durant et à qui, en dépit de l'opinion contraire généralement répandue en France et en Russie, nous n'hésitons pas à considérer comme fort probable que survivront son nom et sa politique. Le seul doute qui
puisse être élevé à cet égard viendrait des sentiments bien connus de la princesse impériale, dont le peu de sympathie pour le chancelier n'est un secret pour personne. Peut-être ces deux personnalités sont-elles trop accusées pour pouvoir vivre en bonne harmonie dans une même cour. Néanmoins, tout en admettant l'existence de cet obstacle dans le chemin du prince de Bismarck, nous penchons à croire très fermement qu'une fois la princesse impériale devenue impératrice d'Allemagne, l'accord le plus absolu s'établira entre eux. Nous aurons occasion de nous étendre sur la politique du prince de Bismarck; mais, d'ores et déjà, nous pouvons la résumer en ceci : elle a pour objet le maintien de l'unité allemande qui est son œuvre. Si autoritaire qu'il paraisse dans son langage, le chancelier est prêt à chercher la popularité à tout prix, dût-il, afin de l'acquérir, se prêter à des ambitions colonisatrices pour lesquelles, en tant qu'homme privé, il n'hésite pas à exprimer sa désapprobation, et favoriser des systèmes semi-socialistes dont il est loin d'être partisan. L'opinion qui a cours sur la politique du prince impérial, toute différente, s'imagine-t-on, de celle de son père, causera certainement, à la première nouvelle de la mort du vieil empereur, une hausse considérable des fonds dans certains pays et une baisse équivalente dans d'autres, en même temps qu'elle servira de thème à d'interminables colonnes de polémique; et cependant rien n'est plus dénué de fondement que cette hypothèse. Il n'est pas douteux que le prince impérial n'abdique en grande partie entre les mains de la prin-
cesse Sa personnalité politique; mais lorsqu'elle sera appelée à partager le trône d'Allemagne, cette femme éminente ne saurait marcher dans une autre voie que celle suivie par le prince de Bismarck pour la gloire et la puissance de l'empire.
La princesse impériale d'Allemagne est une figure intéressante et dont le rôle, sur la scène politique européenne, est trop important pour que l'on puisse négliger l'étude de son caractère. Elle appartient à une famille qui compte plusieurs membres de valeur. En faisant la part de ce qu'enlève à la largeur de l'esprit la pratique constante d'une routine journalière, on peut considérer la reine sa mère comme l'un des plus remarquables souverains qui aient jamais porté une couronne, et la princesse lui est, à certains égards, supérieure ; à tous égards, elle est supérieure aux autres princes de sa maison. Elle possède ce qu'un travail ardu et absorbant, limité dans un cadre étroit, a empêché la reine Victoria d'acquérir : beaucoup de lecture sérieuse et une culture générale qui l'ont faite aussi libérale à certains points de vue que sa mère est résolument conservatrice. Elle n'est pas populaire en Allemagne, et cela pour des motifs assez futiles. Ayant ouvertement patronné des ecclésiastiques connus pour leurs idées avancées, elle passe dans l'opinion publique pour être absolument libre-penseuse, ce qui lui nuit dans certains milieux. Elle tourne volontiers en ridicule les préjugés germaniques, et cela lui fait du tort dans d'autres. Elle est fort intelligente, qualité préjudiciable aux princes dans l'esprit des sots de cour, et passa-
blement instruite, ce qui, en tout lieu, n'est pas le moyen de se concilier les ignorants. Un jour, Son Altesse a demandé en public à certain général prussien, qui était consul de Rome en je ne sais quelle année : de ce jour, l'émment officier a été plus bismarkien que la Gazette de l'Allemagne du Nord ou la Posl elle-même. Il fut un temps où l'admiration que la princesse professait ouvertement pour la France lui avait attiré l'animosité de ses futurs sujets, mais je crois qu'elle a modifié son attitude à cet égard. Cependant, elle ne laisse pas de choquer encore, à l'occasion, les sentiments de la cour, qui lui fait, par exemple, un reproche de partager les inclinations anglaises pour le prince de Bulgarie, membre de cette famille de Battenberg, rien moins que sympathique à Berlin. Quoi qu'il en soit et malgré les illusions dont on se paye encore en France sur ce sujet, il n'est pas douteux que son accession au trône ne la trouve bonne Allemande et disposée à régner comme telle.
On dit la princesse impériale sans influence politique sur son fils aîné ; mais le règne de ce prince est peutêtre à longue échéance. Il s'est mis du parti de M. de Bismarck, et sa femme est orthodoxe; c'est là sans doute qu'est le motif de certaines dissidences dont le temps ne peut manquer d'avoir raison. Quant au prince impérial, ceux qui le connaissent bien le disent parfaitement conscient d'une médiocrité qui vient plutôt de paresse intellectuelle que d'insuffisance de moyens. On se tromperait fort en exagérant la portée de la mésintelligence qui existe entre lui et le prince de Bismarck . Dans
quelques circonstances elle a été fort vive, notamment lorsqu'à été rendu certain rescrit impérial contre lequel a énergiquement protesté l'héritier delà couronne ; mais, le plus souvent celui-ci se borne à soutenir la princesse et, en bon mari, il passe pour se considérer comme parfaitement satisfait de la douce chaîne qu'il s'est laissé imposer par une nature plus énergique. Les plus sérieux conflits qui se soient récemment élevés à la cour d'Allemagne portaient sur des questions de personne, celle par exemple du comte Eulenberg, qui a exercé pendant longtemps les fonctions de hof-marschall du prince héritier. Nommé à ce poste en sa double qualité d'ardent conservateur et de partisan dévoué du chancelier, il se trouvait tout naturellement en opposition directe avec les opinions de la princesse impériale et, à un degré moindre, avec celles du prince luimême. De là des occasions continuelles de froissements et une situation fort tendue, que venaient encore envenimer les fréquentes entrevues du comte Eulenberg avec le prince de Bismarck. La crise est arrivée à l'état aigu à la suite d'une proposition faite, dans des circonstances qu'il est superflu de relater, pour l'appel à d'autres fonctions du comte Eulenberg, et il en est résulté à ce moment une rupture ouverte entre la princesse impériale et le chancelier. Mais tous ces différends sont en voie d'apaisement et l'on peut être assuré que le temps saura y mettre fin.
Le prince de Bismarck est une figure si considérable et si généralement connue, qu'il n'y a pas lieu d'insister beaucoup sur son sujet. Lui attribuer l'astuce d'un
Machiavel ou seulement d'un Talleyrand est lui faire honneur — si l'on peut dire ainsi — de qualités qu'il ne possède point. Sa force réside dans la fermeté d'un homme qui sait ce qu'il veut et qui, après avoir joué hardiment une grosse partie et avoir eu la chance de la gagner, est assez habile pour en conserver le bénéfice. En 1866, il avait tout risqué, jusqu'à sa tète; mais il a su depuis justifier les paroles hautaines qu'il avait alors jetées à la face du parlement prussien, quand, violant la loi dans l'intérêt militaire du pays., il avait déclaré qu'avant un an l'indemnité serait votée. A dater de cette victoire, il a régné sur l'Europe avec assez d'autorité pour être au-dessus des artifices diplomatiques. Ce n'est guère que depuis ces dernières années, en présence de l'accroissement de la puissance militaire de la France et de la Russie et de l'affaiblissement récemment révélé de celle de l'Autriche, que le prince de Bismarck a dû recourir à ces petits moyens jusquelà dédaignés par lui. Ceux qui le considèrent comme l'homme fort par excellence, le prototype de la race, l'incarnation de la puissance germanique, sont contraints de déplorer certains détails intimes de névrose et d'indigestion. Le récit de l'entrevue de Ferrières, tel que l'a fait Jules Favre, est plus connu dans le public que certaine histoire d'une conférence tenue à cinq heures du matin autour d'un mélange incendiaire de Champagne, déporter et d'alcools variés, remué de la propre main du chancelier allemand au moyen d'un tisonnier rougi au feu et dont, par dévouement pour son pays, le plénipotentiaire français dut avaler sa part,
non sans faire une forte grimace, tout en discutant les dernières stipulations du traité de Francfort, relatives à l'évacuation du territoire. Peut-être de semblables traits n'ajoutent-ils pas à la dignité de l'homme, mais ils sont caractéristiques. Il est certain que les infirmités du comte de Bismarck jettent une légère ombre sur le triomphe de la Prusse dont il est la personnification. Quelque jour peut-être, il paraîtra moins paradoxal qu'aujourd'hui de prétendre que le chancelier n'est pas tant un homme d'État de la vieille école qu'un caractère très fort et très résolu, sachant exactement où il va et par quel chemin il peut parvenir à ses fins. En disant que lé prince de Bismarck est immortel, nous entendons, non seulement que sa politique ne périra pas, mais encore que les affaires de la Prusse porteront l'empreinte de sa personnalité, longtemps après qu'il aura disparu du monde.
Les pronostics que l'on tire des conséquences de la mort de l'empereur Guillaume ne sont pas sans analogie, en somme, avec ceux qui avaient cours en Russie au sujet de" celle d'Alexandre II, à l'époque où Aksakoff était le mentor politique du tsar actuel et lui avait suggéré l'idée de mettre à l'amende ceux qui, chez lui, parleraient allemand à la table de jeu, sans en excepter son auguste père qui y était souvent pris. On considérait alors comme presque certaine la perspective d'une guerre entre l'Allemagne et la Russie, le jour où Alexandre III monterait sur le trône; et, cependant, il n'y a pas eu grand changement depuis
lors dans la marche des affaires. Il en sera de même en Allemagne.
Si le but politique de M. de Bismarck est parfaitement précis, les moyens qu'il met en œuvre pour l'atteindre sont très variables. Le premier point à considérer est celui qui a rapport aux relations de l'Allemagne avec la France. Les événements de 1871 ont creusé un abîme entre les deux nations et, en froissant ce que les ennemis de la France appellent la vanité française, et que je qualifierai plus poliment de sentiment patriotique, l'annexion de l'Alsace, contrai-, rement à la volonté de la population, a mis un obstacle permanent à la pacification des esprits dans ce pays. Il en résulte que le problème européen a revêtu un caractère purement militaire et que les hommes poliliques du jour, désireux de faire œuvre utile, se voient contraints à l'étude de la stratégie comme autant de Jomini ou de Napoléon en herbe.
L'Allemagne occupe, au centre de l'Europe, une position vulnérable, absolument dépourvue de fertes défenses naturelles, entre trois grandes puissances dont une seule, l'Autriche, se trouve vis-à-vis d'elle en état d'infériorité militaire, et, ne pouvant conclure d'alliance durable avec aucune des deux autres, c'est avec la plus faible des trois qu'elle s'est unie par une ligue défensive. 11 fut bien un temps où la France était toute disposée à recevoir avec déférence et soumission le mot d'ordre de Berlin, fait qui peut-être est ignoré des Français, ou, ce qui est plus probable, sur lequel Ils ont patriotiquement fermé les yeux comme sur une
douloureuse nécessité ; mais, tant que l'Alsace et la Lorraine seront allemandes, jamais l'empire germanique ne pourra s'attacher à la France par des liens assez solides pour que, le jour où elle se sentira suffisamment forte, celle-ci ne se retourne pas contre lui. Quant à la Russie, il n'y a pas grand fonds à faire sur elle en matière d'alliances : si peu stables, en effet, que soient celles qui reposent sur l'opinion d'une majorité parlementaire, elles le sont encore beaucoup plus que celles qui sont subordonnées au caprice d'un autocrate. Donc l'Allemagne se trouve, par la force des choses, liée à l'Autriche et, par suite, exposée aux coups des deux puissances les plus fortes. 11 ne faut pas oublier que l'insuffisance militaire de l'Autriche a été récemment mise en lumière, et qu'en dépit de la faiblesse relative de l'Italie, une attitude hostile de sa part pourrait peut-être bien rendre absolument inefficace le concours prêté à leurs alliés par les Autrichiens. L'Autriche est maltresse du pays de Trente, territoire qui, entre beaucoup d'autres, est l'objet principal des convoitises italiennes ; il y a là un motif suffisant pour justifier l'hypothèse d'une agression de l'Italie à un moment donné.
La grande infériorité de force des petites puissances permet de les négliger. Reste l'Angleterre dont le rôle dans une guerre de longue durée serait important, mais se réduirait à fort peu de chose dans une courte campagne. Non pas qu'elle soit faible, assurément: je la tiens, au contraire, pour aussi grande, plus grande même à proportion, que lorsqu'elle a
engagé la lutte avec Napoléon, et aussi grande qu'à l'époque de Waterloo. Seulement, comme je vais le montrer tout à l'heure, elle n'est pas prête. Quant aux autres puissances, elles se rattacheront à un groupe ou à un autre de grands alliés; mais on peut affirmer que, même lorsqu'il a dépêché le prince héritier aux Espagnols pour s'efforcer de les enrôler dans la « Ligue de paix », à quoi ils se sont prudemment refusés, le prince de Bismarck n'attachait pas à leur concours un bien grand prix. A l'heure qu'il est, les grandes armées en état de complète mobilisation sont si considérables, qu'elles peuvent aisément détacher des troupes territoriales en nombre suffisant pour tenir en respect les forces des petites puissances, en cas de besoin, sans affaiblir leurs effectifs de campagne.
Avant de passer à l'examen détaillé des forces respectives de l'Allemagne et de la France, nous ferons observer que l'objet principal de la politique allemande doit être de prévenir, par tous les moyens possibles, une alliance franco-russe. L'Allemagne gardât-elle une attitude purement défensive, l'hostilité de la Russie la contraindrait à laisser sur la Vistule 200,000 hommes et des garnisons considérables dans les places fortes de la Prusse orientale. Aussi le prince de Bismarck pourrait-il bien être amené à prêter son concours à la Russie en Orient, ainsi que dans les Balkans, jusqu'au point où l'Autriche viendrait à regimber. Il a été écrit beaucoup de sottises sur l'alliance austro-allemande. Conclue à Vienne en octobre 1879 et ratifiée à Berlin
le 18 du même mois, cette alliance a un caractère uniquement défensif à l'endroit de la Russie et de la France, et elle a survécu à la ligue des trois empereurs. Son point faible consiste en ce qu'elle pourrait bien ne pas résister à une tension un peu violente : on ne saurait oublier que c'est l'alliance autrichienne qui, en 1870, a mené Napoléon III à sa perte. Et pourtant, cette alliance austro-allemande a suffi pour maintenir la paix en Europe pendant quelques années, et elle y suffirait encore dans l'avenir, s'il était possible de faire le moindre fonds sur la politique incertaine de la Russie, subordonnée à la volonté personuelle d'un seul homme, aussi mal informé qu'il est autoritaire.
Naturellement, l'alliance austro-hongroise est renfermée dans le cadre de certaines éventualités : elle ne s'étend pas à toutes les affaires européennes, et, à plusieurs reprises, d'autres projets ont été mis en avant, d'où seraient résultés des groupements différents des puissances. Je crois savoir, notamment, qu'en octobre dernier la France s'est refusée à une alliance avec la Russie, et l'Autriche à une alliance avec l'Angleterre, refus courtois des deux parts, il est vrai. La France se garde de toute démarche de nature à amener un conflit, et l'Autriche a pensé que, dans le but poursuivi à la fois par ses hommes d'État et par lord Salisbury, d'éviter une guerre avec la Russie, mieux lui valait demeurer libre d'engagements. Encore l'alliance austro-anglaise était-elle une alliance pacifique, comme elles sont toutes censées l'ôtre, qui, à
8 DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE, non sens, aurait assuré la tranquillité de l'Europe, andis que l'alliance franco-russe avait, en réalité, un :aractère belliqueux et aurait engendré la guerre à >ref délai ; aussi les motifs du refus de la France sont* Is bien clairs. M. de Freycinet a pensé que, si la merre éclatait entre l'Autriche et la Russie, celle-ci tbtiendrait sans peine la victoire et qu'avec un peu ['adresse on empêcherait l'Allemagne de bouger ; que, l'y réussit-on pas d'ailleurs, la Russie résisterait pro- )ablement à une invasion par les armées combinées les deux autres empires, et que l'Allemagne sortirait iffaiblie de cette lutte. Mais le plus puissant des moules qui ont agi sur l'esprit de M. de Freycinet a été ans doute la pensée que, fût-elle même heureuse, une ;uerre entraînerait la chute de la République. Je l 'étendrai davantage sur ce point dans mon étude péciale de la France.
Vu la position difficile dans laquelle se trouve plaée l'Allemagne, il faudrait au prince de Rismarck des entiments plus qu'humains pour se laisser attendrir ar la perspective des malheurs qui résulteraient .'une lutte prolongée entre deux de ses puissants oisins. Si les forces de la Russie et de l'Autriche ouvaient se balancer à peu près, ou si l'Angleterre et i Turquie venaient à prendre parti pour cette derière puissance; mieux encore, si les petites princiautés slaves combattaient pour sa cause, il s'ensuîrait une guerre de longue durée qui, en épuisant les leux nations, rendrait l'Allemagne d'autant plus forte, lais le gouvernement anglais a à compter avec un
parti pacifique fort considérable, constitué par la plupart des libéraux, auxquels se joindrait sans doute le parti irlandais. 11 ne serait nullement certain que lord Randolph Churchill appuyât les idées belliqueuses. De plus, les troupes anglaises ne sauraient pénétrer en Russie par la voie de terre, ni prêter à l'Autriche un concours efficace au début de la campagne. Il faudrait à l'Angleterre un mois pour amener en Turquie un seul corps d'armée, beaucoup plus longtemps encore pour y concentrer, avec une artillerie suffisante, les deux corps d'armée sans lesquels elle ne peut songer à se lancer dans une guerre continentale.
Sans doute, et bien qu'impuissante à frapper la Russie par la Baltique, ou par la mer Noire, ou par la mer Blanche, elle pourrait, au cours de longues hostilités, la saigner à blanc en l'attaquant aux extrémités de l'empire et en recommençant, à Vladivostock et sur l'Amour, la manœuvre de Crimée. Mais, par le temps de mobilisation rapide qui court, les hommes d'État européens ne font entrer en ligne de compte que les quatre premières semaines d'une guerre et, dans son ignorance du système militaire moderne, l'Angleterre ne pèserait pas un fétu dans la balance pendant les premiers mois du conflit européen. Entre temps, l'Autriche serait sans doute écrasée. Bien que le nom de la France ait souvent été prononcé dans les débats du parlement allemand relatifs à l'augmentation des effectifs de l'armée impériale, il n'est pas téméraire de prétendre que ces mesures ont été inspirées au chancelier par le rapport de l'état-major sur la faiblesse
militaire de 1* Autriche, mise en comparaison avec la force de l'armée russe. Si l'Allemagne consentait à se tenir à l'écart et à laisser écraser l'Autriche, il est probable que la Russie saurait justifier son agression par des prétextes qui sortiraient des limites de l'alliance austro-allemande. C'est en partie sans doute au risque couru par la Turquie de voir les Russes l'attaquer par Erzeroum, mais en partie aussi à l'engagement pris de chasser les Autrichiens de la Bosnie et de l'Herzégovine après la future guerre, qu'il faut attribuer la déférence témoignée dernièrement parle sultan aux vœux de l'ambassadeur de Russie. Mais il est un obstacle à des démarches imprudentes de la part de la grande puissance du Nord, c'est que, tout autocrate qu'il est, le tsar ne saurait s'engager dans une guerre sans l'appui moral de l'opinion de Moscou, c'est-à-dire de l'opinion publique, car cette opinion est très montée contre la Bulgarie et fort mécontente de ce qu'on appelle en Russie l'ingratitude des Slaves du Sud, tandis qu'elle ne prend pour l'instant que fort peu de souci des griefs arméniens. Si l'on considère l'aversion qui existe en Allemagne pour la Russie et le sentiment analogue qui règne en Russie à l'égard de l'Allemagne, il est au moins possible que l'empire germanique soutienne l'empire autrichien, si celui-ci se trouvait entraîné dans une guerre avec l'empire moscovite. La réciproque serait moins probable de la part de l'Autriche. Je m'efforce de faire le moins possible intervenir l'histoire dans ces études ; cependant, il est des rapprochements qui s'imposent et l'on ne peut oublier
que, si l'antipathie pour les Russes confond dans un même sentiment jusqu'à la princesse impériale d'Allemagne et au prince de Bismarck eux-mêmes, on a vu deux ennemis plus mortels encore unis par l'expérience qu'ils ont faite de la fragilité des alliances. L'impératrice Eugénie et M. Emile Ollivier doivent se rappeler, non seulement les plans de campagne réglés de concert avec l'Autriche, non seulement les promesses d'alliance exprimées dans les dépêches, niées d'abord, puis rendues publiques par M. de Gramont, mais aussi les lettres autographes de l'empereur François-Joseph et du roi d'Italie, dont je crois que les originaux sont entre les mains de l'impératrice.
J'ai interrogé les gens les mieux informés des vues du prince de Bismarck, non sur les principes généraux de sa politique qui sautent aux yeux, mais sur les moyens de détail par lesquels il compte la faire triompher. Ils m'ont répondu : « Nous ne permettrons pas à l'Autriche de rien faire qui puisse précipiter une guerre entre elle et la Russie. » Il n'est pas vrai que le traité d'alliance entre l'Allemagne et l'Autriche n'ait en vue qu'une défense commune contre l'agression éventuelle de deux puissances ; c'eût été là un contrat léonin au profit du seul empire allemand, infiniment plus exposé que l'autre à un semblable danger. Mais il est vrai que ce traité n'oblige pas l'Allemagne à épouser toutes les querelles de l'Autriche. Le prince de Bismarck ne se fera complice d'aucune menace envers la Russie et, si celle-ci veut aller de l'avant, il lui conseillera d'offrir à l'Autriche une compensation que nous pouvons dire
tt DE L'ÉTAT ACTUEL TE LA POLITIQUE EN EUROPE.
cette puissance fort peu disposée à accepter aujourd'hui, les Magyars qui gouvernent la moitié prépondérante de la monarchie austro-hongroise ne se souciant guère de voir s'augmenter le nombre des sujets slaves de l'empereur. En ce qui concerne la Russie, comme dans le reste, M. de Bismarck ne commettra pas les fautes de Napoléon I er . Pas de menaces ni de rodomontades; il ne prétend pas dicter aux gens leur conduite et ne s'embarquera jamais dans une téméraire politique d'aventures. Ce n'est pas qu'il dissimule nullement ses sympathies ni surtout ses antipathies-, ce n'est pas qu'il soit au-dessus de ces préjugés contre les personnes qui étaient au nombre des faiblesses de Napoléon; mais il est absolument exempt de la plus grande de celles dont était affligé l'empereur, la fanfaronnade et la déclamation théâtrale et, depuis de longues années qu'il est l'arbitre de l'Europe, il a assurément usé de son pouvoir avec beaucoup de réserve. Quand Napoléon 1 er gouvernait les affaires d'Allemagne, il éprouvait le besoin de le faire savoir au monde entier, et il a payé cher son indiscrétion le jour de Waterloo. Quand, pendant des années, M. de Bismarck a régenté la politique étrangère de la France, il en a gardé le secret pour lui. D'ailleurs, au point de vue militaire, il est de toute nécessité pour l'Allemagne de conserver une attitude pacifique. La France, il est vrai, demeurera isolée, tant qu'elle ne consentira pas à une alliance avec la Russie, conçue dans des intérêts exclusivement russes ; mais, du jour où l'empire allemand serait engagé dans une guerre, il se verrait naturellement exposé d'un
moment à l'autre à une attaque de flanc sur la frontière des Vosges.
La situation actuelle présente une grande difficulté en ce qui concerne l'Autriche et la nécessité, au point de vue allemand, de la maintenir au rang de grande puissance continentale : c'est que la Russie se considère, et non sans raison, comme assurée de voir tourner à son avantage une guerre avec l'Autriche, cet empire fût-il même soutenu par l'Angleterre, dont le concours ne serait que tardif et pourrait même être rendu inefficace au moyen d'une diversion dans l'Inde. Mais la Russie ne se soucierait pas d'affronter une coalition européenne, et l'attitude de M. de Bismarck, ainsi que la bonne intelligence qui règne entre l'Angleterre et l'Italie, ont jusqu'à présent beaucoup contribué au maintien de la paix. Aussi l'Autriche a-t-elle peut-être eu raison, après tout, de décliner une alliance plus étroite avec l'Angleterre, puisque, si la Russie ne craint guère ni l'Angleterre ni l'Autriche, elle redouterait fort une démonstration combinée des quatre puissances.
A considérer attentivement la politique allemande, on est frappé de la simplicité qui caractérise le système de défense de l'empire germanique. M. de Bismarck consentira-t-il à laisser la Russie s'incorporer les principautés slaves? demande-t-on. Lui permettrat-il de s'établir à Constantinople, ou mettra-t-il l'Autriche en travers des ambitions russes? Ou bien encore, abandonnera-t-il au tsar la capitale de la Turquie, à condition que l'Autriche obtienne, pour sa part, la
Serbie, une partie de la Macédoine et Salonique? La réponse à faire à ces questions est que, dans l'état présent de la politique européenne, un sage homme d'État ne saurait prévoir les événements de si loin. Le vieil axiome: « A chaque jour sa peine » est singulièrement applicable à la situation actuelle. Pour le moment, la Russie est en termes amicaux avec la Porte; la question de Constantinople n'offre donc pas d'intérêt immédiat. Intimidée par les représentations secrètes du prince de Bismarck et par les déclarations publiques du gouvernement italien, cette puissance ne songe même pas à occuper la Bulgarie. Il y a sept ou huit mois, le danger de guerre était plus imminent qu'aujourd'hui. Pourquoi se préoccuper de périls incertains? Comme le faisait un jour remarquer lord Beaconsfield : « Nous empoisonnons notre vie par l'appréhension de maux qui n'arrivent jamais », et c'est là une faute commune à tous les hommes d'État moins énergiques que le chancelier allemand. La vérité est qu'il laissera la Russie agir s'il ne peut faire autrement, mais qu'il préférerait de beaucoup la voir rester tranquille et qu'il s'emploiera de son mieux à la contenir. S'il n'y réussit point, il aura à chercher quelque moyen pour maintenir l'Autriche au rang de grande puissance, par exemple en lui imposant une compensation que, faute de mieux, elle serait bien obligée d'accepter de mauvaise grâce. En ces matières, les considérations de vanité nationale pèsent souvent plus dans la balance que les véritables intérêts du pays et, bien que le recul de ses frontières puisse devenir
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pour l'empire d'Autriche une cause de faiblesse et une source de périls, ce recul n'en sera peut-être pas moins, à un certain moment, impose par la nécessité de donner satisfaction à l'orgueil autrichien, froissé par le considérable accroissement de territoire de la Russie et l'apparente augmentation de sa puissance. En attendant, l'on ne peut s'empêcher de trouver piquante la situation, d'ailleurs inévitable, dans laquelle se trouvent respectivement placées l'Angleterre et l'Autriche, en coquetterie réglée Tune avec l'autre et, comme on l'a dit plaisamment, celle-ci se déclarant toute disposée à faire le premier pas, pourvu que celle-là « commence » par faire le second.
Si Ton considère, au point de vue germanique, la politique des voisins de l'Allemagne, il faut se bien persuader que depuis le jour où il est parvenu aux affaires, le comte Kalnocky a marché invariablement dans la même voie. Son langage officiel est connu de tous ceux qui s'occupent des questions européennes. En conversation privée, il ne perd pas une occasion d'affirmer, non seulement que l'Autriche n'éprouve aucun désir de rien ajouter aux droits à elle conférés par le traité de Berlin, mais encore que, personnellement, l'empereur et ses ministres tiendraient pour préjudiciable aux intérêts de l'empire une extension de territoire. Si les mots veulent dire quelque chose, de semblables déclarations ressemblent fort à des engagements.
Bien que les relations entre l'Allemagne et la Turquie soient assez indirectes et entretenues plutôt par
l'intermédiaire de l'Autriche, le prince de Bismarck n'est pas sans avoir, de temps en temps, pris en considération attentive la situation de l'empire ottoman. Dans ces dernières années, la Porte a envoyé à trois reprises des ambassadeurs extraordinaires à Berlin et à tous le chancelier a tenu le même langage. Persuadé que les autres grandes puissances convoitent un morceau de ses États, c'est à l'Allemagne que le sultan va demander des financiers et des chefs militaires. Où sont, en effet, les artiis désintéressés de la Turquie? Est-ce la France qui, après l'Algérie, lui a pris la régence de Tunis, ou l'Italie qui jette sur Tripoli et sur l'Albanie des regards avides? Est-ce l'Angleterre qui lui a enlevé Chypre et ne lui rend point l'Egypte, ou l'Autriche qui s'est approprié la Bosnie et l'Herzégovine? Est-ce enfin la Russie, dont il est superflu de parler à cette occasion? Tandis qu'au contraire, dégagée de tout intérêt dans le bassin musulman de la Méditerranée, l'Allemagne peut être de bon conseil pour le sultan et lui prêter une assistance efficace.
Le prince de Bismarck se montre convenablement courtois dans ses rapports avec le sultan. Il ne lui dissimule pas qu'il attache un prix médiocre à son alliance qu'il sait avoir été offerte successivement à toutes les grandes puissances; mais il ne lui refuse pas des avis salutaires et au besoin serait disposé à lui prêter son assistance en tant qu'elle ne serait pas trop onéreuse. Il lui fournit des administrateurs pour mettre ordre aux finances ottomanes, des officiers pour réor-
ganiser l'armée turque en temps de paix ; mais il le prévient de ne pas compter sur l'appui de l'Allemagne pour reconquérir sa suzeraineté sur Tunis ni une autorité effective en Egypte et il l'engage fort à se contenter de ce qui lui reste de pouvoir, sans prétendre à une part active dans le concert européen. Toujours secondaire à Constantinople, où la prépondérance dans les conseils de la Porte est exercée tour à tour par la Russie, la France et l'Angleterre, l'influence allemande est la seule qui y soit durable et elle est absolument favorable aux intérêts britanniques. L'unique question relative à l'empire ottoman, sur laquelle le prince de Bismarck se soit trouvé en désaccord avec l'Angleterre, est celle de notre politique sentimentale en matière de réformes intérieures, pour laquelle il ressent un éloignement absolu. Les remontrances qu'il a adressées sur ce sujet à différents cabinets britanniques n'ont pas été divulguées et ne le seront jamais; mais le chancelier n'a pas pour habitude de faire mystère de ses opinions, et l'on sait dans quels termes dédaigneux il parle sans cesse de la pression exercée sur la Turquie, dans le sens d'une réforme sociale poursuivie à tous risques, par sir Henry Layard, par M. Goschen et, à un degré moindre, pap tous les ministres anglais, les ambassadeurs à Constantinople et les consuls de la Grande-Bretagne dans toute l'étendue de l'empire ottoman. M. de Bismarck appuie l'Angleterre dans ses efforts |pour conserver libre la route de l'Inde, pour maintenir l'ordre en Egypte et le statu quo dans la Méditerranée; mais il considère comme un rêve absurde
de sa part la prétention d'améliorer la situation des Macédoniens et des Arméniens par des homélies adressées au sultan à tout bout de champ, et cela au détriment des intérêts britanniques à Conslantinople. Le prince de Bismarck a une certaine considération pour les Turcs au point de vue militaire, et les approuve de vouloir faire attendre les réformes jusqu'à ce qu'ils aient le moyen d'entretenir leur armée. En ce qui concerne leur pénurie d'argent, une simple anecdote en dira plus que des pages de statistique, et je demande la permission de reproduire deux lignes de la dernière lettre que j'ai reçue d'un de mes correspondants de Conslantinople : « Il faut vraiment que les Turcs soient bien mal en fonds », écrit-il, « car ils n'ont même pas de quoi faire face aux nécessités de la vie, telles que l'acquisition de fusils de nouveuu modèle. » Ce que les économistes ont entendu jusqu'à présent par « nécessités de la vie », c'étaient des denrées alimentaires ; dans l'Europe moderne ce seront désormais des obus, des torpilles et des fusils à répétition.
C'est avec une ironique sérénité que le prince de Bismarck considère les prétendues progrès qu'aurait faits en ces derniers temps l'influence française à Conslantinople. En conférant au grand-vizir et au maréchal du palais le grand cordon de la Légion d'honneur, le gouvernement de la République a eu pour but, moins de récompenser ces personnages pour des services rendus, que de faire une démonstration à bon compte et dont la portée ne dépasse pas celle du sultan embrassant peu auparavant un amiral français et
renonçant, depuis cette époque, à toute récrimination au sujet de la Tunisie.
M. de Bismarck n'a pas toujours dédaigné de suggérer à diverses des puissances amies de l'Allemagne l'occupation de certaines parties du territoire ottoman ; mais il s'est toujours abstenu de toute rapine pour le compte de son propre pays, ce qui lui est tenu à obligation par les Turcs. En réalité, les travaux du Congrès de Berlin ou ses divertissements avaient si bien troublé les esprits des plénipotentiaires de l'Europe, que jamais on n'a pu démêler au juste d'où étaient parties certaines propositions, ni quel en était bien positivement l'objet. Néanmoins, l'on croit savoir que le bien d'autrui y a été fort disputé et spolié dans une certaine mesure, agissements à la plupart desquels, d'une façon plus ou moins directe, le prince de Bismarck n'a pas été étranger. Il est au moins un fait bien connu : celui d'une offre faite simultanément à deux des parties intéressées, procédé extrêmement ingénieux pour créer des complications susceptibles d'amener une guerre.
Ce que l'on ignore, c'est le sentiment professé par le chancelier allemand sur la ligue pour le maintien du statu quo dans la Méditerranée, qu'avait proposée lord Beaconsfield en février 1878. Il s'agissait d'établir une entente entre la France, l'Angleterre, l'Italie et la Grèce et, ces quatre puissances une fois d'accord, de demander à l'Autriche son concours, projet qui ne put aboutir par suite du refus de l'Italie. Peu après, la question méditerranéenne changeait absolument de face et un
nouveau groupement des puissances intéressées devenait inévitable. M. de Bismarck a résisté énergiquement à la tentation qu'il aurait pu avoir alors de s'engager dans quelque coalition antifrançaise à l'occasion des affaires de Tunisie. La France s'est imaginé que, dans cette circonstance, l'Angleterre, l'Italie et la Turquie s'étaient efforcées de lui jeter l'Allemagne dans les jambes, et elle en a conçu une vive irritation. Ce n'était pourtant là qu'un soupçon sans aucun fondement et, suivant sa pratique habituelle quand une grande question est en jeu, le chancelier n'a jamais eu deux langages sur ce sujet. Lorsque plus tard il a cru. à l'imminence d'une ligue entre les États des Balkans, je crois savoir qu'il a déclaré à la Bulgarie, à la Serbie, au Monténégro et à la Grèce ne pas répondre de ce que feraient l'Autriche et la Russie si cette éventualité venait à se réaliser et que, par suite, il s'opposait à des arrangements qui pourraient provoquer une conflagration européenne. En résumé, rien de plus net, de plus simple, de plus uniforme que la politique de l'Allemagne en ce qui concerne la Turquie.
Il est hors de doute que le prince de Bismarck voit sans déplaisir les jalousies suscitées entre la France et l'Angleterre par la question d'Egypte, et cependant, loin de marquer qu'il les ait pour agréables, il a souvent tenté d'en adoucir l'aigreur. Lorsque j'aborderai le chapitre de la France, j'aurai à m'étendre sur ce sujet. Il suffît, pour le moment, de dire que l'on n'y attache pas grande importance à Berlin, considérant comme certain qu'il n'y a pas là matière à une guerre.
Au nombre des griefs que la France peut nourrir à l'endroit de l'Angleterre et dont la question d'Egypte n'est pas le principal, il en est un, assez singulier, qui a rapport indirectement à l'Allemagne. La reine Victoria passe pour professer des sentiments antifrançais, antirépublicains surtout, et Ton croit volontiers la politique étrangère de l'Angleterre influencée à cet égard par la manière de voir personnelle de Sa Majesté, qui éprouverait pour l'empire allemand d'autant plus d'affection, de sympathie tout au moins, qu'elle ressentirait d'éloignement pour la République française. Il est superflu de discuter sérieusement cette opinion généralement répandue en France et il suffît de dire qu'en tout cas, la réciprocité de sentiments amicaux n'existe pas à Berlin, où l'on connaît mieux la vérité sur ce point. Il est même positif que certains actes du cabinet de Saint-James, dont la reine Victoria a été fort indûment rendue responsable, lui ont attiré quelque inimitié de la part de la cour de Berlin, notamment l'envoi de la Jarretière à de petits princes allemands. De plus, le duc de Cambridge et, à un degré moindre, le prince de Galles passent pour favoriser les particularistes hanovriens, ce qui n'est pas pour les faire aimer dans certains milieux berlinois. 11 n'est pas de considération, si futile soit-elle, si absurde même, qui ne pèse dans la balance en matière de sympathies et d'antipathies, aussi bien nationales que personnelles. Pour en citer un exemple, voilà lord Lyons qui est assurément un diplomate accompli. Il ne va pas dans le monde, mais il s'efforce, par de nombreuses réceptions, de mettre
le personnel de l'ambassade en contact avec les milieux gouvernementaux. Et, cependant, il n'y parvient pas, car l'ambassade anglaise fréquente dans des salons élégants où la République n'est pas en faveur, ce qui met obstacle à des rapports amicaux avec le monde officiel, ou peut-être plus exactement, avec les personnages officiels. Quelque chose d'analogue a eu lieu en Espagne où, lorsque Castelar est arrivé au pouvoir, il s'est trouvé que la légation d'Angleterre « ne voyait pas Castelar ». 11 en est de môme, sans doute, de tout le corps. diplomatique; mais les Anglais sont particulièrement en vue à Paris, et, comme ils jouissent de la réputation bien établie, quoique nous l'espérons mal fondée, d'être fort désagréables, il en résulte un froid dans les relations dont les conséquences retombent sur le gouvernement britannique.
Le prince de Bismarck se préoccupe fort des rapports de la Russie avec la France. Ainsi que je l'ai dit plus haut, M. de Freycinet s'est toujours piqué, vis-à-vis de ses amis, de repousser les avances russes en vue d'une alliance qu'il leur laisse croire sollicitée par le tsar. En ceci il suit les errements de son grand rival. Gambetta disait constamment, dans son entourage, que la Russie ne cessait de le tirer par ses basques, mais qu'il feignait de n'y pas prendre garde. Il est cependant une différence dans les sentiments de ces deux hommes politiques : c'est que Gambetta nourrissait à l'endroit de la Russie des préventions dont M. de Freycinet est totalement exempt. Il aurait engagé la France dans une alliance contre la Russie, dût-elle, disait-il, « être
conclue à Berlin » , sans doute avec l'arrière-pensée que la France pourrait mettre au prix de ses provinces perdues un concours qui aurait été le salut pour l'Allemagne, en cas de guerre avec ses redoutables voisins du Nord. Gambetta était imbu des vieux préjugés polonais qui, à une certaine époque, avaient cours dans le parti républicain en France ; son éducation politique s'était faite dans l'opposition, et les Polonais ont toujours été en faveur auprès des oppositions françaises. La vie publique de M. de Freycinet, au contraire, s'est tout entière passée au pouvoir, et il sait combien il est avantageux à la France, sinon de contracter une alliance effective avec la Russie, du moins d'exploiter le fantôme de la puissance russe. Je ne fais mention que pour la rejeter de l'hypothèse dans laquelle, trompant ses amis afin d'égarer les soupçons de l'Europe, x M. de Freycinet aurait, lors de son dernier passage au quai d'Orsay, signé une alliance franco-russe. Le prince de Bismarck sait bien que cette alliance n'existe pas, mais que la Russie sert de sauvegarde à la France comme la France à la Russie, et, en dépit des efforts de la presse allemande pour démontrer que la Russie a pour unique objet l'exploitation de la France dans l'intérêt de ses propres ambitions, l'existence de ces deux grandes puissances militaires sur les flancs de l'empire est une menace permanente dont l' état-major allemand ne saurait un instant méconnaître la portée. Les rumeurs belliqueuses sont assez inquiétantes en ce moment, sans que pourtant il soit facile de discerner le sujet d'où pourrait bien naître le conflit. La
France n'est nullement disposée à partir en guerre à propos des affaires d'Egypte, pas plus qu'à attaquer isolément l'Allemagne. L'Allemagne, de son côté , n'a pas la moindre intention d'entrer en lutte avec la France. La Russie seule peut être considérée comme une sorte de comète dont l'orbite excentrique est en dehors du système planétaire européen. Dans ce pays, le pouvoir est aux mains d'un seul homme, disons de deux hommes : le tsar et le roi de la presse moscovite, Katkoff. Une guerre entre l'Angleterre et la Russie est-peu vraisemblable pour le moment, et, vînt-elle à éclater, il est probable que les autres puissances n'y prendraient aucune part. L'Angleterre a laissé la Russie violer ses promesses solennelles de 1878 relatives à Batoum; elle la laisserait tout aussi bien réduire à néant la convention anglo-turque et fouler aux pieds son autre engagement de 1878, si même on peut les considérer comme encore valables. Il n'existe pas en Europe de conventions secrètes de nature à compromettre le maintien de la paix générale; l'Angleterre est libre d'engagements et ceux que la Russie a souscrits vis-à-vis d'elle ont un caractère pacifique, bien qu'à vrai dire il n'y ait pas lieu de s'y fier beaucoup. Au cas même où la Russie ne respecterait pas la convention anglo-turque, l'Angleterre, avons-nous dit, n'en ferait pas un casus belli. L'opinion professée par lord -Randolph Churchill sur les affaires ottomanes est bien connue. Or son influence dans le pays ne doit pas être attribuée uniquement à sa valeur personnelle, toute remarquable qu'elle est, mais en grande partie
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aussi à ce qu'il s'efforce en tout temps de se faire l'interprète plus ou moins fidèle de l'opinion publique. Si donc lord Randolph Churchill déclare aujourd'hui, comme il l'a toujours fait, que l'Angleterre ne doit pas prendre les armes pour défendre l'intégrité de l'empire ottoman, c'est qu'il croit, non sans raison peutêtre, le sentiment du pays opposé à une semblable intervention.
J'ai fait remarquer que l'homme politique de nos jours doit placer avant toutes autres considérations les questions militaires et qu'il est impossible de se faire une idée précise de la situation de l'Allemagne en Europe, sans examiner soigneusement l'état de ses forces, tant au point de vue absolu qu'au point de vue relatif. Si pacifiques que soient les intentions, en Allemagne comme en France, une guerre éclatera infailliblement tôt ou tard entre les deux nations et elle deviendrait imminente le jour où arriverait à se produire, de façon ou d'autre, quelque disproportion sérieuse
dans leurs forces respectives. Depuis 1870, la France a fourni une somme énorme de travail en matière d'armements. Kilomètres sur kilomètres de fortifications ont été élevés, derrière lesquels pourraient combattre les soldats les moins exercés. Sur le papier, l'effectif de son armée ne s'élève pas à moins de 4,109,000 hommes, dont 3,408,000 combattants. De mon etfamen détaillé de la situation militaire en France, tant au cours de la présente étude que de la suivante, entièrement consacrée à cette puissance , il ressortira que, dans l'opinion de critiques compétents, ces chiffres
sont sujets à de fortes réductions; je me bornerai ici à évaluer sommairement au nombre de 2,500,000 combattants la force de l'armée française, pourvue d'un contingent de cavalerie et d'artillerie approprié à une armée de deux millions d'hommes seulement, masse en état d'être très rapidement portée sur la frontière et d'opérer aussitôt en rase campagne. Si l'on fait figurer les réserves dans le chiffre de l'effectif, les Allemands n'ont qu'un nombre inférieur d'hommes à mettre en ligne, mais leurs troupes sont mieux exercées et elles ont la force que donne la confiance. En cas de mobilisation complète, l'armée allemande serait plus maniable que l'armée française, parce que les régiments compteraient une quantité moins considérable de réservistes. Et cependant, de l'aveu même de l'étatmajor allemand, il serait douteux que l'empire germanique fût en état de soutenir contre la France une guerre purement défensive, à moins d'adopter un plan que je vais exposer.
Il n'y a pas lieu de s'arrêter aux discours prononcés au sein du parlement allemand dans la récente discussion sur le septennat militaire. Chacun sait, dans son propre pays, par quelles nécessités parlementaires est dicté le langage des ministres; mais on ne songe pas à appliquer cette simple méthode à l'interprétation des déclarations gouvernementales chez les voisins. 11 est bien clair pourtant que, du moment ou l'état-major allemand jugeait indispensable l'accroissement des forces militaires, le ministre de la guerre et les grands chefs de l'armée se voyaient contraints à faire usage
de paroles alarmistes, afin d'arracher au parlement les sacrifices demandés. Or un examen attentif de la question démontre la nécessité de cette mesure, principalement motivée, je l'ai dit, par la déplorable situation militaire de l'Autriche, sur laquelle j'aurai à revenir dans le chapitre consacré à cette puissance et dans celui où je m'occuperai de la Russie. Tandis que, d'une part, l'armée autrichienne arrivait à l'état de faiblesse qui s'est révélé depuis Tannée dernière, que, d'autre part, la Russie augmentait considérablement ses effectifs, et que le système militaire français se fortifiait à l'usage, l'armée allemande, magnifique sans doute, était demeurée à peu près stationnaire.
Jusqu'à présent en somme, l'Allemagne a un peu vécu, au point de vue militaire, sur le prestige que lui ont valu ses mobilisations rapides de 1866 et 1870. Lorsqu'en 1867 on avait évalué à 1,300.000 hommes l'armée de la Confédération germanique, M. Thiers avait déclaré que, si ce chiffre était exact, la France était perdue, mais qu'heureusement il était purement chimérique et que jamais l'Allemagne ne saurait où trouver autant de soldats. Elje les a bien trouvés trois ans plus tard. En 1870, près d'un million d'hommes ont été mis sur pied en dix jours, et le chiffre officiel n'a pas tardé à être atteint. Il est hors de doute qu'en 1874, lorsque, grâce à une intervention russe dont l'Angleterre s'est attribué le mérite, une guerre a pu être évitée entre l'Allemagne et la France, celle-ci eût été écrasée ; ce serait infiniment moins certain aujourd'hui. On ne se doute guère des efforts faits à cette
38 DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE, époque, en .vue d'une guerre qui n'a pas eu lieu. Depuis lors, l'effectif présent sous les drapeaux de l'armée allemande est toujours demeuré dans un rapport exact avec le chiffre officiel; tout homme sorti du rang y est immédiatement remplacé et ce qui était vrai en 1870 l'est encore aujourd'hui, avec des forces phis considérables. Eu ce qui concerne la France et la Russie, il est plus malaisé de se rendre un compte exact de l'état des effectifs, la corruption administrative qui prévaut dans celle-ci et le gaspillage qui règne dans les finances de celle-là causant de grandes fluctuations dans le nombre des hommes présents sous les drapeaux, particulièrement en France, ou cependant la question est d'une importance capitale, tant au point de vue de la solidité des troupes en état de mobilisation, que de la confiance nationale, dont l'influence sur la victoire est considérable en ce pays,
Un examen attentif du budget militaire allemand et sa comparaison avec celui de la France amènent à des conclusions flatteuses pour les deux nations. On remarque, à l'honneur de la France, les énormes sacrifices qu'elle a faits à son idéal patriotique et la sérénité relative avec laquelle elle supporte les charges financières dont elle est écrasée. En Allemagne, c'est tout autre chose. Ici, nous trouvons une précision mécanique, en même temps que la plus scrupuleuse exactitude à payer ce que l'on doit jusqu'au dernier centime. C'est ainsi que des sommes sont prélevées sur le budget militaire extraordinaire, c'est-à-dire sur la caisse de l'armée constituée avec l'indemnité de guerre
payée par la France, afin de servir aux vieux soldats français retraités qui habitent l' Alsace-Lorraine leurs pensions de légionnaires ou de médaillés. On est aussi frappé en Allemagne de ce fait curieux : l'état-major général faisant, sur un gros livre de sa façon, un bénéfice de plus de 20,000 livres sterling — il n'est guère d'auteurs qui en puissent dire autant — spéculant prudemment sur les fonds de la caisse de l'armée et en augmentant considérablement le capital au moyen d'heureuses opérations de Bourse. Cette différence de système tient en partie sans doute au caractère national, mais aussi à ce fait qu'en Allemagne les chefs de l'armée ont vieilli dans leurs emplois, tandis qu'en France, sans parler des continuels changements de ministères, les jalousies sont trop surexcitées pour qu'un homme soit laissé longtemps à même de présider aux destins de l'armée. L'Allemagne trouve un grand avantage à avoir un parlement qui ne met pas obstacle à la permanence absolue des institutions militaires — le voulût-il d'ailleurs, il ne le pourrait — et un souverain qui conserve sa confiance à un groupe d'hommes de guerre, non moins remarquables dans leur cabinet que sur le champ de bataille, et qui dirigent l'éducation militaire du pays.
Cependant, au point de vue de la France, on ne saurait partager le pessimisme professé par la plupart des écrivains militaires de ce pays, dans le but sans doute, comme nous l'avons fait remarquer à propos de l'état-major allemand, d'intimider une opposition rebelle à certains votes. Les hommes compétents
disent en France que le chiffre réel de l'effectif allemand présent sous les drapeaux est, non pas de 427,000 combattants, mais de 454,000 ou 468,000, chiffre invariable, car chaque homme qui meurt ou devient indisponible est aussitôt remplacé dans le rang, ce qui ne se fait pas en France ; que le contingent des soldats français instruits annuellement n'est que de 117,000 hommes, au lieu de 151,000 Allemands; que l'Allemagne compte dans ses réserves 680,000 hommes de plus que la France, et que la cavalerie française est inférieure de 6,000 sabres à celle de ses voisins. En déduisant du chiffre nominal de l'effectif de l'armée française, qui est de 523,000 hommes, les étatsmajors et la gendarmerie, ainsi que 13 pour 100 d'indisponibles, ils le réduisent au chiffre réel de 414,000 hommes présents sous les drapeaux, dont 71,000 employés au dehors, tant en Algérie et en Tunisie qu'au Tonkin, tandis que l'Allemagne a tout son monde sous la main. Bref, ils arrivent à conclure que, sur le pied de paix, la France n'a que 343,000 hommes disponibles à opposer au chiffre très supérieur que nous avons indiqué plus haut pour l'Allemagne.
Mais les erreurs commises par ces écrivains pessimistes sautent aux yeux des moins compétents. Lorsqu'il s'agit de la France, ils défalquent du chiffre de l'effectif la gendarmerie et les états-majors, tandis qu'ils font toujours figurer ceux-ci, et quelquefois celle-là, dans l'armée allemande; on pourrait encore relever bien d'autres inexactitudes. Cependant il faut reconnaître avec eux que, si l'Algérie a cessé d'être
pour la France une source de faiblesse , on n'en saurait dire autant de la Tunisie et du Tonkin, sans compter Madagascar, qui, pendant longtemps encore, seront pour elle, au point de vue des affaires européennes, une cause de déperdition -de forces vives.
En résumé, après avoir apporté un soin extrême au maniement des chiffres, on est amené aux conclusions suivantes. En faisant la part des fâcheux effets d'une imprudente politique de conquêtes soi-disant coloniales, et en admettant qu'en cas de mobilisation complète, les unités tactiques de l'armée française compteraient une plus forte proportion d'hommes insuffisamment exercés que celles de l'armée allemande, ce qui serait pour elle un obstacle à des opérations compliquées au début de la campagne, la France n'en serait pas moins en mesure de mettre sur pied une masse d'infanterie plus considérable que l'Allemagne, et elle possède un contingent de cavalerie et d'artillerie suffisant pour une armée de deux millions d'hommes. La qualité des troupes est d'une appréciation plus difficile que leur quantité. Elles sont toutes en état de se bien battre derrière des murailles, et la frontière française est aujourd'hui un immense rempart. Les esprits enclins à juger d'après des règles générales les aptitudes d'une race affirment que les Français se laissent facilement démoraliser et qu'il est de nécessité absolue pour eux de remporter l'avantage dans les premiers engagements. Cependant Montmirail et, plus récemment, la campagne du général Faidherbe, en décembre et janvier 1870-1871, sont là pour montrer
même avec des troupes inexpérimentées, les rais savent soutenir de la façon la plus brillante lataille désespérée.
uyourd'hui, les deux grands rivaux du continent rop forts l'un pour l'autre. Même avec le concours Russie, l'armée française ne pourrait pas aisétii franchir les lignes de Metz et Strasbourg, ni t le Rhin ; il ne saurait être question pour elle averser la Suisse et une invasion de la Belgique irait périlleuse. Quant aux Allemands, ce n'est par la frontière belge qu'ils auraient accès en ;e. En 1879 encore, la route leur était ouverte l'aux portes de Paris, et rien ne leur était plus que d'occuper la Champagne et de s'y retrancher ïment pour prendre le temps de combiner leur de campagne. Actuellement, il n'est que Nancy ert et, en arrière de la frontière géographique, rance a élevé une frontière militaire absoluinexpugnable, dont la force artificielle supplée faiblesse naturelle de celle qui , précisément ce motif, lui a été imposée par l'élat-inajor alle-
es accroissements successifs de l'armée française faite supérieure en nombre à celle de l'empire anique ; les procédés de mobilisation sont aussi es des deux côtés, les moyens de concentration oie ferrée aussi puissants. Les places fortes frans sont plus fortes que celles de l'Allemagne. Sur itendue de 330 kilomètres, il n'est pas un point frontière qui ne soit protégé par des pièces de
gros calibre, et les deux trouées qui ont été ménagées à dessein sont considérées dans l'état-major allemand comme impraticables. On est en droit d'affirmer que, si elles doivent être assiégées au cours de la prochaine guerre, les places fortes françaises seront défendues comme l'ont été en 1870,Bitche,Phalsbourg etBelfort, et non pas livrées à l'ennemi comme toutes les autres, depuis Metz et Strasbourg jusqu'à Toul et Longwy. C'est qu'alors les garnisons étaient démoralisées par les habitants, qui finissaient par imposer une capitulation, tandis qu'aujourd'hui la frontière est défendue par des forts détachés, sans population civile. Il y a aussi à compter maintenant avec l'usage du fusil à répétition, dont le rôle est plus important dans la défense de retranchements que dans l'attaque. Le pis qui pourrait arriver à la France serait de se voir enlever Nancy par un coup de force. Mais le vrai problème est celui-ci: les Allemands demeureront-ils sur la défensive en face des Français, comme ils le feront sur la frontière russe, ou envahiront-ils la France par la Belgique ?
11 est assez singulier que cette question, d'une importance capitale pour les intérêts de l'Angleterre, n'ait jamais été débattue et que l'on n'ait pas encore paru se préoccuper d'une violation possible de la neutralité belge par l'Allemagne lors de la guerre à venir, ni se demander ce que ferait en ce cas le gouvernement britannique. Un fait certain, c'est que, si la Belgique voulait prendre des mesures préventives en vue de sa défense, sa neutralité serait respectée ; mais
elle n'en fait rien 1 . Il n'y a pas à songer à une invasion par la Suisse que ne voudraient tenter ni l'un ni l'autre des belligérants; mais si, au point de vue militaire, une invasion française par la Belgique est fort douteuse, il n'en est pas de môme d'une invasion allemande, tant que les Belges auront une armée aussi restreinte et persisteront dans leur système de retraite sous les murs d'Anvers. Amonceler défenses sur défenses autour de cette place, à l'exclusion de toutes les autres, dans le but de la faire servir, le cas échéant, de refuge au roi et au parlement, sous la protection de la moitié de l'armée — lisez l'armée entière — est la plus absurde conception militaire qui se puisse imaginer. Anvers est située à l'extrémité septentrionale du royaume, en un point excentrique, tout à fait en dehors du rayon des hostilités. L'occupation d'Anvers par des forces considérables, fût-ce par toute l'armée belge et toute l'armée anglaise réunies, n'opposerait pas d'obstacle sérieux à une armée d'un million d'hommes marchant de Coblentz sur Paris par la province de Namur. Je n'ignore pas que, dans ses récents volumes d'études militaires livrés au public, le service d.es renseignements au ministère de la guerre justifie le choix d'Anvers en l'opposant à celui de Bruxelles; mais Bruxelles aussi est situé à une extrémité du royaume, et, si la neutralité de la Belgique doit être sauvegar-
1. Peu après la date à laquelle a paru cet article (Nouvelle Revue et Fortnightly Review du 1 er janvier 1887), de vives discussions ont eu lieu sur ce sujet en Belgique, et le gouvernement a, dans la suite, déposé un projet de fortification de la vallée de la Meuse.
dée, elle ne saurait l'être que par Liège et la vallée supérieure de la Meuse i .
À moins, en effet, que l'Angleterre n'apporte de profondes modifications à une organisation militaire surannée et ne se décide à adopter un système plus en harmonie avec les progrès modernes, il lui faudrait autant de temps pour porter sur Anvers un seul corps d'armée, qu'à l'Allemagne pour amener sur le théâtre de la guerre près de deux millions d'hommes et à la France pour en amener deux millions et demi. Anvers étant imprenable, sa défense ne signifie rien. La seule protection efficace pour la Belgique, ce serait une armée en état de combattre en rase campagne et de se porter sur les communications de celui des belligérants qui aurait violé la neutralité. Sans doute, l'Angleterre pourrait à bref délai occuper la Belgique avec une forte masse d'infanterie et quelque cavalerie, à titre de démonstration militaire, favorisée par les sentiments du pays et la facilité des ravitaillements, mais une semblable armée serait incapable de tenir la campagne et ne pourrait, sans marcher à un désastre certain, se porter sur la ligne de la Meuse. Pour cela il faudrait un corps expéditionnaire composé de deux corps d'armée anglais et d'un troisième corps comprenant la moitié de l'armée belge ; mais avant qu'il eût pu parvenir dans le pays de Liège, le sort de la guerre serait décidé. La tentation est bien grande pour l'étatmajor allemand, et il en sera ainsi tant que la France