‹ L'Europe en 1887Chapitre 5 sur 9 · Il a été décidé depuis de fortifier Liège et Namur · texte numérisé non relu

Il a été décidé depuis de fortifier Liège et Namur

n'aura pas rendu sa frontière en arrière de Maubeuge aussi forte que l'est actuellement celle des Vosges, ce qui exigera bien des années et un nombre incalculable de millions ; car, y compris la partie qui touche au Luxembourg, placé, au point de vue de la neutralité, dans les mêmes conditions que la Belgique, elle ne mesure pas moins de 420 kilomètres. t

On objectera, sans doute, que le système adopté pour la défense de la Belgique était encore le meilleur que Ton pût choisir; que le déclassement des places fortes de la vallée de la Meuse a été un acte de sagesse, la Belgique n'étant en mesure de les défendre ni contre l'Allemagne ni contre la France ; que la neutralité de la Belgique étant garantie par toutes les grandes puissances, celles-ci sont tenues de lui prêter assistance le cas échéant, et qu'Anvers serait le point de débarquement de leurs troupes, d'où, une fois concentrées en quantité suffisante, elles pourraient se porter dans le Sud ; enfui que, d'une part, le gouvernement allemand est trop strict observateur des engagements internationaux pour qu'on le puisse soupçonner de vouloir porter atteinte à la neutralité belge, et que, d'autre part, la France est, au point de vue militaire, intéressée à la respecter.

Cependant il est certain que, dans l'éventualité d'un conflit entre la France et l'Allemagne, aucune des puissances, à l'exception de l'Angleterre, ne songerait à venir au secours de la Belgique. Elles s'excuseraient sur ce que l'ancien traité est tombé en désuétude, comme il appert de ce fait qu'en 1870,

lorsqu'il était d'intérêt général d'assurer pratiquement cette neutralité • dont le principe avait été établi en 1839; on a jugé devoir la confirmer par des conventions spéciales et temporaires. Au cas oii une nouvelle guerre viendrait à éclater, si on voulait sauvegarder le territoire, il faudrait se hâter de conclure des traités analogues, sinon les parties intéressées s'arrangeraient pour faire traîner en longueur les négociations et, pendant ce temps-là, ht violation de neutralité serait commise comme par surprise.

La publication officielle anglaise consacrée à l'étude de la situation militaire de la Belgique donne comme motif déterminant d'une occupation d'Anvers par les troupes britanniques, en cas de violation de la neutralité belge, que l'Angleterre « est considérée comme ayant intérêt à empêcher l'annexion de cette place par une grande puissance ». C'est envisager la question par son petit côté. Silà était vraiment la seule justification d'une intervention anglaise en faveur de la Belgique, on pourrait supposer qu'en somme il ne serait guère plus inquiétant pour la Grande-Bretagne de voir Anvers au pouvoir de l'Allemagne ou de la France que Cherbourg aux mains de celle-ci, et qu'en tout cas, l'accroissement de danger qui en pourrait résulter pour elle ne vaudrait pas d'être mis en balance avec les risques auxquels l'exposerait sa participation à une grande guerre continentale. Dire que l'Angleterre est tenue par traité à défendre la Belgique et qu'elle doit rester fidèle à ses engagements aurait été un argument plus fort sous la plume des compilateurs de ce manuel

militaire, bien qu'insuffisant encore pour faire accepter au parlement britannique la perspective d'une intervention isolée. Si respectables que soient les lois internationales de l'Europe, on pourrait objecter qu'il ne nous appartient pas de nous en constituer les uniques défenseurs. Admettons d'ailleurs l'hypothèse, nullement invraisemblable, d'un consentement virtuel .du gouvernement belge à l'occupation d'une partie de son territoire, dont on aurait connaissance au début des hostilités, il est bien évident qu'en ce cas l'opinion publique en Angleterre n'accepterait pas une intervention sans le concours de toutes les autres puissances, qui serait fort douteux et qu'au surplus elle n'aurait pas le temps de s'assurer. C'est là une grave question, car il est hors de doute que, si certains hommes d'État dont il est superflu de prononcer les noms étaient à ce moment-là en possession du pouvoir d'une façon effective et non pas purement nominale, l'Angleterre se trouverait engagée dans une intervention en faveur de la neutralité belge dès le jour où celle-ci serait menacée, tandis qu'avec d'autres, tels que par exemple lord Randolph Churchill et M. Chamberlain, on y regarderait à deux fois avant de franchir ce pas redoutable. Or l'attitude d'un pays en pareille matière ne devrait pas être subordonnée à la présence aux affaires d'une individualité ou d'une autre et, si l'on ne veut pas que notre politique étrangère soit en proie à des oscillations et à des hésitations perpétuelles, il serait bon qu'une ligne de conduite fût déterminée par avance sur ce point important. Ce n'est qu'en se maintenant

avec fermeté sur un terrain solide que Ton peut éviter les erreurs — et elles sont graves, les erreurs de ce genre! — les risques de guerre, l'abaissement de la dignité nationale, la destruction de la confiance en la . foi publique. L'attitude prise en 1870 par M. Gladstone dans la question de la neutralité belge avait conquis les suffrages de l'opinion ; mais, si l'on considère les changements apportés depuis lors dans la constitution du corps électoral anglais, l'augmentation de l'élément démocratique dans les deux grands partis de gouvernement et la nouvelle distribution du pouvoir politique, il parait probable que ni l'esprit public ni celui du parlement ne se trouveraient actuellement en harmonie avec les sentiments manifestés à cette époque. Maintenant que les souvenirs de Waterloo commencent à s'effacer en Angleterre, ainsi que ceux du traité de 1839, non seulement on envisage, à tort ou à raison, la question belge comme moins étroitement liée aux intérêts britanniques, mais la sympathie publique ressentie pour cet État jusqu'à ces dernières années se trouve considérablement affaiblie. Les affaires du Congo, les bruits qui ont couru de négociations secrètes entamées par le roi des Belges successivement avec la France et avec l'Allemagne pour la cession éventuelle de ses territoires africains ont singulièrement nui à la Belgique dans l'esprit de la nation anglaise.

Il est cependant un point bien établi. Si nous croyons devoir un jour prendre les armes pour la Belgique contre l'Allemagne, il est sage, afin d'alléger

nos charges en cette occurrence, d'amener le gouvernement belge à entretenir une armée en état de coopérer à la défense de son territoire et de combiner avec lui à l'avance un plan défensif comportant la concentration rapide de forces suffisantes dans la vallée de la Meuse.

Une fois la neutralité de la Belgique violée par l'un quelconque des belligérants, c'en est fait de son indépendance, quels que puissent être les engagements pris. Je me suis hasardé à prévoir une violation du fait des Allemands comme plus probable, au point de vue militaire, que du fait des Français. La Belgique, en effet, couvre sur sa plus grande étendue la frontière nord-est de la France, et précisément dans la partie dépourvue de défenses naturelles. D'autre part, le chemin le plus direct de la Prusse centrale à Paris passe par la Belgique pour arriver sur l'Oise, à Creil, et le chemin de fer de Berlin à Paris par Maubeuge est à la fois la meilleure ligne d'attaque pour les Allemands et, en cas de défaite, la ligne de retraite la plus sûre. De quelque côté que doive être la victoire, ce serait toujours la Belgique qui en ferait les frais : la totalité ou, tout au moins, une grande partie de son territoire deviendrait la proie de l'un des belligérants, à moins qu'elle ne fût partagée entre eux. Mais si l'Allemagne avait des raisons de croire que, le cas échéant, au lieu de se retirer immédiatement sur Anvers, les Belges se battraient assez vigoureusement pour forcer la main au gouvernement anglais, fût-il peu enclin à une intervention, elle se garderait de

prendre leur pays pour champ de bataille. Toutefois, le gouvernement belge paraît peu disposé à augmenter ses effectifs. En tout cas, voilà des considérations de nature à montrer aux hommes politiques français, combien il est imprudent de provoquer la colère de l'Angleterre contre la France par d'absurdes annexions comme celle des Nouvelles-Hébrides, ou par des exigences déraisonnables. Si, en effet, la France s'aliène nos sympathies, il est évident que, dans l'éventualité d'un conflit, les ennemis d'une intervention anglaise en faveur de la Belgique auraient beau jeu à la rendre impopulaire, en l'interprétant comme un concours indirect prêté à la France contre l'Allemagne. Ce n'est pas d'ailleurs qu'il y ait en Allemagne le moindre désir de faire de nouvelles conquêtes; les considérations auxquelles nous nous livrons ici sont d'ordre purement militaire et non pas politique.

Reste à envisager l'éventualité d'une guerre dans laquelle la France et l'Allemagne se maintiendraient respectivement sur la défensive. Militairement parlant, les petites puissances ne comptent pas. Les armées danoise, suédoise, espagnole, sont trop faibles pour causer la moindre inquiétude à l'Allemagne ni à la France, dont les places fortes et les troupes territoriales suffiraient à défendre les frontières contre une agression de leur part. Donc, dans l'hypothèse où, poussés à la guerre par la force des choses, sans que ni l'un ni l'autre voulût prendre l'offensive, les belligérants adopteraient cette attitude expectante, lequel serait en état d'en soutenir le plus longtemps l'effort?

5î DE L'ÉTAT ACTUKL DE LA POLITIQUE EN EUROPE. N'étaient les folies du Tonkin, et je dirai même de la Tunisie — bien que cette expédition soit plus justifiable que l'autre — ainsi que le gaspillage et le désordre qui régnent dans les finances de la France, c'est pour elle que je parierais aujourd'hui et pendant longtemps encore. Au surplus, pour l'une comme pour l'autre de ces deux puissances, il serait impossible de se maintenir longtemps dans uu état de mobilisation complète. La prochaine guerre entravera presque absolument le commerce continental et, plus que jamais, les puissances européennes seront intéressées à ce que la durée en soit brève. La seule Angleterre serait en mesure de soutenir une guerre prolongée et cela est fort heureux pour elle, quand on songe combien elle est impuissante à jouer un rôle dans une courte campagne.

11 est curieux que, malgré ce qui se dit de sa situation financière, la Russie vienne en seconde ligne à ce point de vue; c'est qu'en effet, si considérable qu'elle soit, son armée immobilise une moins forte proportion des forces laborieuses du pays qu'en Allemagne, en France, en Italie et en Autriche, sans compter que le peuple russe est endurci aux fatigues et animé d'un merveilleux esprit patriotique. Mais, pour les quatre puissances que nous venons de nommer, une longue guerre serait une calamité terrible. Pour laquelle le serait-elle davantage? On sait bien en Autriche de quels périls politiques autant que militaires serait grosse une lutte prolongée. La France, qui, si elle avait un peu plus de sagesse, posséderait la plus grande

force de résistance, se ruine tant par des dépenses excessives à l'intérieur, que par d'onéreuses aventures, dites coloniales. Mais elle est en mesure de rétablir ses finances compromises et de remédier à l'insuffisance de son armée au point de vue des effectifs exercés ; il lui suffirait pour cela de se résoudre bravement à l'abandon de territoires d'outre-mer qui seraient perdus pour elle dans l'éventualité d'un conflit avec l'Angleterre. D'autre part, la France commence à se remettre des effets de la guerre de 1870; elle a conscience de la force de sa frontière des Vosges et, sans souhaiter la guerre, elle envisagerait une lutte nécessaire avec courage et fermeté. Gambetta disait un jour que son fameux discours de Cherbourg, qui a causé une si

grande sensation en Europe, avait été le premier verre de vin versé au convalescent. A la suite de la mort de Gambetta, le convalescent a eu une rechute et c'est le général Boulanger qui semble l'avoir remis sur pied. Hais, comme il arrive souvent, peut-être fait-on honneur au médecin d'une cure due à la Providence ou, tout simplement, à la force de constitution du malade. Si l'on embrasse d'un coup d'oeil le champ de la politique européenne, il est un fait qui ne peut manquer de frapper l'observateur : tandis que, d'une part, l'attitude équivoque de la Russie constitue le principal péril dont soit menacée la paix générale, d'autre part, une considération fort sérieuse rend peu vraisemblable une agression de cette puissance contre l'Autriche. On pourrait en effet résumer ainsi, en langage vulgaire, les conséquences d'une lutte entre les deux nations :

Si DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE

« Si c'est face, je gagne; et tu perds, si c'est pile *, dirait l'Autriche à la Russie, car, si eomplet que pût être le désastre du premier de ces empires, il serait impossible à l'Allemagne de le laisser démembrer sans compromettre considérablement son propre prestige vis-à-vis do l'Europe. C'est bien plus à la conscience de ce fait qu'aux discours des ministres anglais, autrichiens et italiens qu'est due la déférence généralement marquée jusqu'à présent à Saint-Pétersbourg pour les avis du prince de Bismarck. Aussi le langage tenu par lord Salisbury n'est-il pas aussi téméraire que l'ont jugé bien des gens, tant en Angleterre qu'à l'étranger. Lord Salisbury est encore le maître absolu de la politique étrangère dans le parti tory, suprématie qui pourrait bien pourtant toucher à son terme, et il fait preuve d'infiniment plus de prudence dans sa ligne de conduite actuelle qu'il n'en a montré il y a quelques années.

Nous n'avons plus qu'à rechercher si, outre ceux dont il a déjà été fait mention, il ne resterait pas à examiner quelques points de nature à intéresser particulièrement l'Angleterre en ce qui concerne ses rapports avec l'Allemagne. Il y a quelques années, on croyait volontiers que le prince de Bismarck ressentait pour les libéraux anglais une aversion de nature à faire de leur présence au pouvoir un véritable danger pour le pays. Mais il faut se rappeler que la presse de Londres est généralement hostile au parti libéral ; aussi, lorsqu'il est aux affaires, donne-t-elle des extraits de certains journaux allemands peu favorables à l'An-

gleterre et dont l'antipathie constante, quelle que soit la couleur de notre gouvernement, est alors inlerprétée comme ayant pour objet ce seul parti. En octobre dernier, alors que les conservateurs venaient de prendre le pouvoir, la Gazette de Cologne raillait l'Angleterre non moins amèrement que du temps de M. Gladstone et déclarait que, depuis le traité de Berlin, nous n'avons plus aucune action dans le concert européen. Si, au lieu de consulter les sentiments de la presse allemande, on veut bien s'attacher à ceux du prince de Bismarck, on reconnaîtra qu'en dépit de l'opinion contraire généralement répandue, le chancelier ne ressent pas plus d'antipathie pour les libéraux anglais qu'il n'éprouve de tendresse pour les conservateurs. Il s'accommodera tout aussi bien des hommes nouveaux du parti libéral — dirai-je des partis libéraux — lord Rosebery d'une part, de l'autre lord Hartington et M. Chamberlain, que de lord Salisbury. 11 est un point sur lequel le prince de Bismarck se trouve en désaccord avec son entourage ; il ne partage pas le dédain professé pour la puissance militaire de là Grande-Bretagne par Fétat-major allemand qui, la jugeant d'après la faiblesse de nos effectifs, la lenteur de notre mobilisation, l'insuffisance de notre artillerie, les imperfections de notre équipement au point de vue d'une prompte entrée en campagne, la placent vraiment trop bas dans leur estime. Il est vrai que nous avons rejeté le fusil à répétition — dont, après tout, les grandes puissances ne se sont guère pressées de faire usage, tandis que voilà plus de vingt ans que la cavalerie amé-

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ricaine en est armée, et qu'il a été employé dans plusieurs occasions par les Turcs et les Chinois — il est également vrai que nous ne fabriquons pas les nouveaux obus, et qu'en somme, nous ne faisons pas grand'chose pour nous mettre en mesure de soutenir une guerre prochaine. Mais, en dépit de ces infériorités, le prince de Bismarck sait bien que nous possédons assez de richesse, d'énergie, de puissance industrielle pour écraser, dans une lutte un peu longue, la plus forte des nations européennes, l'Allemagne exceptée, qui est invulnérable pour nos armes, cela au risque, il est vrai, de compromettre gravement notre situation ultérieure dans le monde.

Une source de conflits entre le prince de Bismarck et le gouvernement anglais est née récemment de la question coloniale. On sait qu'après avoir pendant longtemps exprimé hautement son peu de goût pour la colonisation allemande, le chancelier a fini par juger nécessaire de donner satisfaction à l'opinion publique désireuse de se procurer quelques colonies à bon compte. Il a fort sagement évité de tomber dans les erreurs de la France et, si letf territoires qu'il a acquis n'offrent pas grand profit immédiat, du moins ne lui coûtent-ils pas cher. Tous avaient été plus ou moins dédaignés par l'Angleterre, pour des motifs malheureusement inapplicables aux circonstances actuelles, maintenant que les produits britanniques sont frappés par certaines puissances de droits différentiels : tels la partie non hollandaise de la Nouvelle-Guinée, dont une fraction est devenue allemande ; le territoire des

Cameroons, que nous avaient offert leurs chefs; les chimériques possessions allemandes du Congo; enfin, le protectorat de Zanzibar, depuis longtemps sollicité de l'Angleterre par le sultan de cet État. En réalité, les colonies où flotte depuis peu le pavillon de l'empire germanique n'ont d'allemand que le nom. Les vues des adversaires du chancelier en faveur d'établissements coloniaux nécessaires à l'expansion du commerce, reprises par lui à son compte ont abouti à un certain nombre d'annexions sur le papier de districts où florissaient déjà des comptoirs allemands, tels qu'Angra Pequefia, divers points de l'Afrique centrale, de la côte de Zanzibar, de la Nouvelle-Guinée septentrionale, et quelques-unes des îles Pacifiques. Il nous aurait été possible de devancer l'Allemagne, en recourant à ce même procédé contre lequel elle aurait protesté, mais sans chercher à y mettre obstacle par la force.

En résumé, à la réserve de ce qui concerne l'Australie, infiniment moins menacée d'ailleurs par l'Allemagne que par la politique coloniale de la France et son système pénitentiaire, on peut affirmer que les intérêts britanniques n'ont guère eu à souffrir du fait de l'empire germanique, depuis qu'il a pris le premier rang parmi les puissances continentales, et tout porte à croire qu'il n'y a pas à redouter de sérieux sujets de conflits entre ces deux gouvernements.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que l'Allemagne et l'Autriche sont tenues de conserver une attitude pacifique et qu'elles ne prendront pas l'offensive si elles n'y sont provoquées; que l'Angleterre n'est plus d'humeur guerroyante et qu'il lui faudrait un mobile bien puissant pour la rendre agressive ; enfin que, seule, la politique russe demeure un facteur inconnu de l'avenir européen, lequel se trouve ainsi dépendre des caprices du tsar. Il nous faut maintenant considérer la question au point de vue français et voir dans quelle mesure l'action personnelle des hommes qui sont en France à la tête des affaires peut influer sur la politique de ce pays. Absolu comme l'est, en Europe, l'empire de la force, les trois premières des puissances que nous avons nommées n'en paraissent pas moins, pour le moment, animées d'intentions pacifiques ; ce n'est évidemment pas de l'Italie que viendra une agression : les seules qui semblent susceptibles de mettre le feu aux poudres sont donc la Russie et la France.

Or quel est l'état de l'opinion en France ? La masse

des électeurs et, en particulier, la population rurale, étant de complexion pacifique et portée à l'épargne, se trouve-t-il dans ce pays un homme qui, à un moment donné, aurait la volonté et la puissance de le précipiter dans une guerre en exploitant la vanité nationale? Ici il faut distinguer entre les sentiments et les paroles. Les hommes qui exercent le pouvoir en France sont, dans une forte proportion, originaires de ces provinces méridionales où ce qui est qualifié de « chauvinisme » par les gens du Nord est la monnaie courante du langage. Non seulement la Ligue des patriotes parle très haut, mais elle écrit beaucoup et, s'il fallait prendre au pied de la lettre certaines de ses assertions, on en pourrait inférer que l'Europe est à deux doigts d'une conflagration générale. On a pu voir, par les considérations développées dans mon premier chapitre, que je ne partage pas cette opinion et que je ne crois nullement la France disposée à partir en guerre de son plein gré ; bien plus, la Russie entamât-elle une guerre avec l'Angleterre, avec l'Autriche, ou avec ces deux puissances réunies, je m'imaginerais volontiers la France se contentant, si cela lui est possible, de marquer les points et n'entrant dans le jeu qu'à la dernière extrémité.

Bien que l'un des membres du cabinet Goblet passe pour être imbu de chauvinisme, la déclaration ministérielle est pacifique 1 ; elle n'aborde qu'en termes vagues

1. Écrit peu de jours après l'avènement du cabinet Goblet. Il ne semble pas, au surplus, que le changement de gouvernement survenu depuis doive modifier la politique étrangère de la France, bien au contraire.

et généraux la question de politique extérieure et il n'y est fait mention qu'incidemment des affaires militaires. Cependant la presse française, comme la presse allemande, retentit de rumeurs belliqueuses. On prête à M. de Courcel ce propos, quand il a refusé le portefeuille des affaires étrangères : « qu'il ne voulait pas être le duc de Gramont de la République >. D'autre part, à une seule exception près peut-être, tout ce qui en France compte, a compté ou comptera un jour pour quelque chose, veut la paix. Le président Grévy, plus pacifique que BL Bright lui-même; M. de Freycinet, type accompli de l'homme d'État prudent ; M. Spuller, germanique de caractère comme il l'est de race ; M. Clemenceau, esprit ouvert, ami des Anglais et rien moins que russophile, tous sont aussi peu enclins que possible à favoriser une politique d'aventure. Après s'être brûlé les doigts au Tonkin, M. Ferry, qui pourrait bien quelque jour revenir aux affaires, n'a plus envie de jouer avec le feu.

Quant à l'unique exception que nous avons admise, on a déjà nommé le ministre de la guerre actuel, dont on ne saurait nier qu'il a su, en France comme en Allemagne et en Russie, exciter à un point rare l'attention publique. Ce n'est pas une personnalité ordinaire que celle du général Boulanger. 11 est parvenu très vite au premier rang. Gambetta le classait parmi les quatre meilleurs officiers de l'armée française, au troisième rang, si je ne me trompe. Il est jeune encore, sympathique et beau parleur. C'est à M. Clemenceau qu'il doit sa fortune, mais il commence à éclipser son

ron qui n'a jamais été très populaire. Il est généraient considéré comme ne s'étant pas conduit en ant homme dans une circonstance dont le souvenir encore présent à toutes les mémoires, mais on onnait non moins généralement que cela u'a porté ;une atteinte à son prestige. Si je ne craignais de ■aitre exagérer, je dirais que, depuis Napoléon à >ogée de sa puissance, et peut-être La Fayette 18S0,jamais homme. n'a joui en France d'une popuité comparable à celle du général Boulanger. Ce st pas que le monde des salons ne lui soit hostile ; is, en France, moins qu'en aucun autre pays, les 3ns n'ont aujourd'hui d'influence. Il est plus géné- ;ment populaire dans la masse de l'armée que ne ait, en 1849-1850, le prince-président et, s'il rendre peu de sympathie dans les cadres supérieurs , n'ignore pas que celui-ci était dans le même cas . réalité, le nom du général Boulanger est, avec celu i it-ôtre de M. de Lesseps, le seul qui soit vraiment mlaire en France. Chose singulière d'ailleurs, en me temps qu'il est redouté de tous les hommes polîtes, personne ne parle de lui qu'avec un sourire : on a peur sans le prendre au sérieux, et, méconnaist son prestige auprès de leurs propres lecteurs, les maux le traitent volontiers de saltimbanque. On ne rait nier qu'il y ait du charlatan dans son fait et on eu de ne pas le croire absolument étranger à la .aine qui se fait autour de son nom.

Cependant, en Allemagne, on ne semble pas rasê sur la situation que le général Boulanger s'est

faite, et la presse germanique le représente volontiers comme partisan des idées belliqueuses. C'est là, à mon sens, une grande erreur. Sa tendance à mettre un frein aux expéditions soi-disant coloniales me semble dictée» moins par une arrière-pensée d'agression européenne, que par une prudence absolument louable à tous égards. Pour tout dire, je ne suis pas de ceux qui croient à une sérieuse influence du général Boulanger sur l'avenir de la France et de l'Europe. Il y a quelque temps, j'avais chargé un de mes amis qui venait à Paris de me renseigner sur ce personnage déjà marquant alors et de me dire si, dans ce « Bonaparte sans victoire », il fallait voir un homme, un soldat, un sauteur ou un sot. Mais je n'en ai pas été beaucoup plus avancé, car le résultat de cette enquête est que, sur chacun de ces points, il y aurait à prendre et à laisser. En somme, tout en déployant de sérieuses capacités dans la direction de son département, il a montré par plusieurs de ses discours qu'il n'est pas homme à casser les vitres.

J'ai donné, dans le chapitre précédent, les raisons pour lesquelles je crois que, si la France est peu portée à l'offensive, elle est très forte au point de vue défensif. Sa situation présente sans doute bien des désavantages. L'instabilité de son gouvernement favorise le gaspillage qui règne dans ses finances, mais sans entraver cependant ses préparatifs militaires. La durée de la forme républicaine y est souvent mise en question, et pourtant on peut la regarder comme plus assurée que toute autre contre la révolution intérieure, et

tenir pour certain qu'elle subsistera aussi longtemps que ne sera pas troublée la paix européenne. Aux yeux d'un étranger qui considère l'état des partis en France, la droite actuelle parait bien faible. La tentative de M. Raoul Duva! pour constituer un nouveau parti conservateur qui aurait loyalement soutenu la République a abouti à un échec, parce que son programme venait à rencontre des déclarations personnelles faites par les chefs du parti -prétendu conservateur actuellement existant; et cependant, il avait pour lui l'opinion de presque tous les membres sensés de ce parti.

Au surplus, fût-il même moins faible qu'il ne l'est en réalité, si faible qu'il doit à peine être mis en ligne de compte, le parti monarchique eût été fatalement amoindri par ses divisions en bonapartistes cléricaux et bonapartistes démqcrates et anticléricaux, en légitimistes et royalistes constitutionnels, cléricaux ou non. Le groupe qui veut la restauration de la maison de France, sous l'étiquette du légitimisme ou sous celle de l'orléanisme, est numériquement plus considérable au sein du parlement que les diverses fractions bonapartistes; mais cela tient à ce qu'il a pour lui le vote des catholiques et celui des mécontents qui ne sont pas nécessairement royalistes. En réalité, si la France veut se donner un maître, il est à croire qu'un homme nouveau aura infiniment plus de chances qu'aucun membre des familles qui ont régné dans le pays. Ainsi que l'a dernièrement fait remarquer le Journal des Débats, les conservateurs modérés ayant à leur

tête le comte de Paris, s'il consent jamais à s'y mettre, se sépareraient des séides de M. Paul de Cassagnac, qui peut-être se rallieraient à la « dynastie des Boulanger ». Si le prince Victor arrive jamais à portée appréciable du trône de France, ce n'est pas à l'action de son parti qu'il le devra, mais à ses qualités sympathiques, à son caractère remuant, à son esprit aiguisé.

Il est d'ailleurs singulier que l'ambition de porter la couronne de France puisse exister chez quelqu'un, comme c'est, dit-on, le cas de la comtesse de Paris. On peut affirmer que, dans l'état actuel de l'opinion publique et dans celui que l'on peut prévoir pour un avenir éloigné, le plus clair résultat d'une restauration monarchique serait de fortifier le parti révolutionnaire. 11 n'est pas probable qu'aucun gouvernement puisse, pendant une période de quelque durée, être plus conservateur que ne l'a été la République depuis quinze ans, et, quel que soit leur langage public, tous les vrais conservateurs reconnaissent en particulier qu'une république modérée est la meilleure chance de salut qu'aient la société française contre l'anarchie, et l'Église contre la spoliation. Us le savent si bien que, livrés à eux-mêmes, ils se rallieraient tous aux républicains modérés. On est généralement fort mal informé sur ce point en Angleterre. La légitime compassion qu'y inspire chez quelques-uns le sort de l'impératrice Eugénie, les liens de sympathie qui en unissent d'autres aux membres si distingués de la famille d'Orléans, l'idée généralement répandue de la supériorité de la mo-

66 DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE, narchie constitutionnelle sur la forme républicaine, tous ces sentiments, combinés avec la mauvaise humeur qu'a excitée la récente attitude de la France dans certaines questions, concourent à y entretenir de l'antipathie contre la République française. De là on part pour se persuader que, de façon ou d'autre, elle n'en a plus pour longtemps. Tous les gouvernements européens et plusieurs de ceux d'Amérique sont actuellement exposés à des bouleversements révolutionnaires et, pas plus que les autres pays, la France n'est à l'abri de ce danger. Il serait donc possible que la troisième république fût renversée par les socialistes. Il ne serait pas non plus impossible qu'une monarchie résultât de la violente réaction provoquée, dans la suite, par le triomphe du parti socialiste. Mais, à mon avis, la France a moins à redouter de la question sociale que plusieurs monarchies voisines et, je le répète, je m'attends à y voir la république durer tant que durera la paix en Europe.

Malgré sa faiblesse, la seconde république de 1848 s'est trouvée mieux en état de résister à la violence que ne l'avait été la monarchie constitutionnelle, dont la ruine, il est vrai, a été causée par sa résistance à l'extension du droit de suffrage. Jamais république ne se serait effondrée comme le gouvernement de Juillet, et il n'est pas de monarchie qui eût pu survivre aux journées de Juin. A l'époque de cette insurrection, le parti socialiste était plus puissant en France qu'aujourd'hui, dirigé par des chefs de plus grande valeur, et c'est un remarquable témoignage de la force que porte

en soi une république, même faible, que cette victoire dont, il est vrai, elle devait mourir plus tard. La troisième république française ne sera tuée ni par le Socialisme ni par quelque chose que ce soit, la guerre exceptée.

L'Angleterre est infiniment mieux informée sur les affaires européennes que n'importe quelle autre nation, tant par la presse que par la parole d'hommes d'une haute compétence en ces matières; aussi les doutes répandus dans, les classes supérieures sur la durée possible de la république en France ne peuvent être attribués qu'à une idée préconçue contre cette forme de gouvernement. L'expulsion des princes a été à peu près, sinon tout à fait, unaniment condamnée par la presse britannique. Si elle ne l'avait été qu'au point de vue de la justice, je n'aurais pas à en parler ici, puisque je m'efforce uniquement d'établir des faite, sans prétendre juger de leur plus ou moins de moralité, ni faire intervenir mes préférences personnelles. Mais les journaux anglais ne se sont pas bornés à blâmer cette mesure comme étant inique; presque tous l'ont présentée comme devant être nuisible à la république. Voilà bien un exemple des idées fausses qui ont cours chez nous au sujet de la France. L'événement a démontré, au contraire, que les républicains français n'ont pas été si maladroits, car la réaction conservatrice qui s'était produite d'une façon si caractérisée . lors des dernières élections générales, semble enrayée aujourd'hui. Les élections partielles qui ont eu lieu depuis dans des départements même d'opinion mo-

dérée montrent que les masses ont regardé cette mesure comme un acte, de vigueur nécessaire, commandé par le souci de la sécurité et de la dignité nationales.

Nous venons de dire que les ambitions prêtées au général Boulanger ne semblent pas devoir être une menace pour la paix. En sont-elles une pour la république? Si la France veut un maître, ai-je dit, il est probable qu'elle le cherchera dans un homme nouveau. Avec le goût que Ton a pour Tinlroduction dans la politique des questions de personne, on se trouve naturellement conduit à me demander : « Avez-vous quelqu'un en vue? » Non, je n'ai pas particulièrement en vue le ministre de la guerre actuel, mais celui quel qu'il soit qui, à quelque époque que la guerre éclate, se trouvera à la tête de l'armée française. Pour les raisons que j'ai données dans mon étude sur l'Allemagne, je ne crois pas la France exposée à une défaite complète dans le prochain conflit. Pour mettre de son côté toutes les chances de succès, elle devra confier la conduite des opérations au meilleur de ses généraux, lequel sera virtuellement investi de la dictature pendant toute la durée des hostilités. 11 est permis de supposer que, dans ces conditions, à la tête de quatre millions d'hommes, un généralissime aura des chances pour être vainqueur. Ne le fut-il pas, tout porte à croire que la France n'aurait pas à supporter une diminution considérable de territoire et que le dommage subi se réduirait à une augmentation d'impôts et à une perte de bras pour l'agriculture et l'industrie. Dans cette

éventualité même, avec un peu de sagesse, ce généralissime pourra être aussi redoutable pour le gouvernement que s'il avait été victorieux. Enfin, au cas peu probable d'un écrasement complet de la France, la république s'effondrerait nécessairement au profit, soit d'une des anciennes dynasties, soit d'un homme moins compromis que les autres dans la catastrophe : quelque général, par exemple, qui aurait fait une brillante défense. Il me semble impossible qu'un observateur désintéressé n'envisage pas une guerre, qu'elle qu'en doive être l'issue, comme destinée à porter à la République le coup mortel. Je ne dis pas que le nom de république ne serait pas conservé par celui qui détruirait les institutions républicaines ; il le serait même probablement, si celui-là a quelque sagesse.

Mais, dès qu'on écarte l'éventualité d'une guerre prochaine, rien ne fait croire que le général Boulanger doive grandir encore. Si l'élection présidentielle appartenait au suffrage universel, sa popularité pourrait lui donner des chances ; tant qu'elle sera aux mains du Congrès, il n'en aura guère, pour ne pas dire aucune. De même que celui du prince-président en 1850, le prestige du général va s'amoindrissant à mesure que l'on monte dans l'échelle sociale. Ses faiblesses ont été habilement mises en lumière dans un article de M. Cherbuliez sur l'administration de M. Cambon, paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre. Dans les affaires de Tunisie, c'est le côté charlatanesque de son caractère qui s'est révélé. Mais la guerre

de 1870 l'avait montré bon soldat, et les actes les plus récents de son ministère dénotent du sens et de la prudence, « ce qui ne l'en rend que plus dangereux », m'ont d'ailleurs dit, à ce sujet, des hommes politiques républicains. Sa popularité a survécu à son désaveu des lettres au duc d'Aumale: mais, à la fin de l'année dernière, ses ennemis ont cru avoir trouvé le défaut de la cuirasse. Le général Boulanger, M. Clemenceau et d'autres ont été pris à partie au sujet de la croix de grand officier de la Légion d'honneur conférée au docteur Cornélius Herz. On a révélé que ce personnage était un des actionnaires de la Justice, souscripteur au fonds électoral de M. Clemenceau, et qu'il avait été l'amphitryon du ministre de la guerre. On pensait faire succomber celui-ci sous un scandale financier, mais on n'a pu trouver la preuve qu'il ait jamais, non plus que le directeur de la Justice, trempé dans aucune spéculation douteuse. Assurément, la corruption financière est grande à Paris ; excepté la courte république do. 1848, tous les gouvernements en sont là depuis la Restauration : monarchie de Juillet, second Empire et troisième République. Cependant les adversaires mêmes de M. de Freycinet reconnaissent qu'il a les mains nettes et ceux du général Boulanger ont dû renoncer à incriminer ses relations avec le docteur Herz. Le plus clair résultat de ces attaques a été d'accroître encore sa popularité.

Au cas où la guerre éclaterait à bref délai, c'est évidemment le général Boulanger qui serait le toutpuissant généralissime. D'aucuns pensent que, si quel-

que commotion intérieure venait à se produire en France, il pourrait également être appelé au rôle de sauveur et mis ainsi à même de renverser les institutions républicaines. Je ne suis point de cet avis. Le générale qui incomberait la tâche de réprimer par la force des troubles civils s'attirerait, de ce fait môme, de vifs ressentiments dans la masse populaire, et ce ne serait pas pour lui le moyen de se tailler une dictature. Tout autre serait le résultat d'une guerre étrangère : malheureuse, elle pourrait restaurer la monarchie; douteuse, donner la présidence à celui qui l'aurait conduite; heureuse et restituant l'Àlsace-Lorraine à la France ou lui donnant la Belgique, elle conférerait à celui-là un pouvoir absolu, dissimulé sous l'étiquette républicaine. Il est certain que le futur César français ne s'entourera pas d'archichanceliers en bas de soie et en habit de cour, qu'il sera désigné par le titre de président de république ; mais l'autocratie d'un homme énergique, aussi déguisée que l'on voudra, n'en doit pas moins être envisagée comme parfaitement possible dans l'avenir.

Cependant, si populaire qu'il soit à l'heure actuelle, le nom du général Boulanger pourra fort bien, dans quelques années, être tombé dans l'oubli. En France, les personnalités marquantes sont mises de côté bien plus vite et bien plus complètement qu'en Angleterre. Ici, lorsqu'ils ne sont pas aux affaires, les hommes capables et désireux de servir le pays sont considérés comme la réserve de l'avenir; ils sont, pour ainsi dire, en état de disponibilité. Là, au contraire, nous voyons

l'opinion écarter absolument du pouvoir, non seulement les partisans déclarés des anciennes familles régnantes, mais encore des personnages tels que M. Ollivier, par exemple, dont le seul tort est d'avoir échoué dans une tentative honorable, ou M. Léon Say, le plus éniinent peut-être des hommes d'État français, sans qu'on puisse même découvrir une apparence de motif à leur exclusion du gouvernement. Les hommes politiques qui durent et qui reviennent sont ceux qui pratiquent le système des compromis, les disciples de la politique d'expectative et de circonspection, tels que ce premier minisire, déjà trois fois descendu du pouvoir, que l'on a surnommé «la petite souris blanche ».

Étant donné qu'à tort ou à raison le président Grévy et les plus prudents de ses conseillers envisagent une guerre comme devant sonner le glas de la république, il ne faut pas s'étonner de voir la France hésiter devant une alliance russe et, quel que puisse être le langage tenu dans différents pays, il y a lieu de croire au maintien delà paix européenne. L'automne dernier, l'entente entre la France et la Russie était assez sérieuse pour avoir, à bien des égards, les effets d'une alliance formelle, qu'elle n'impliquait pourtant en aucune façon. Ces deux puissances ont exercé de concert à Constantinople une pression considérable dont, particularité intéressante, il ne semble pas, d'après l'attitude de l'ambassadeur d'Allemagne auprès de la Porte, que le prince de Bismarck ait pris grand souci. A deux reprises pendant ces six derniers mois, le bruit s'est répandu soudain d'une alliance russo-

allemande à laquelle on a cru, parce qu'elle n'a été démentie qu'à Vienne, et pas à Berlin ni à Saint-Pétersbourg. La vérité est que la Russie n'est pas plus alliée aujourd'hui à l'Allemagne qu'elle ne Tétait à la France vers la fin de l'année passée. Le tsar et le prince de Bismarck ont intérêt à laisser courir cette rumeur, mais le chancelier s'est certainement défendu vis-à-vis de l'Autriche d'une alliance dont l'effet immédiat, si elle était pleine et entière, serait la dislocation de cet empire, car, dans l'esprit des Russes, elle serait tout " particulièrement dirigée contre la politique autrichienne en Orient.

Le bruit s'est répandu aussi à Constantinople que les conservateurs anglais seraient aujourd'hui d'accord avec les libéraux, pour envisager le fait d'une mainmise sur cette ville par le tsar comrpe ne devant porter aucune atteinte aux intérêts britanniques. C'est la Russie qui a mis ce bruit en circulation. Elle dit aux Turcs que l'Angleterre se désintéresse absolument de leur sort et que leur unique ressource pour sauvegarder leur autonomie est d'agir en bons voisins vis-à-vis d'elle, c'est-à-dire de se soumettre aveuglément à sa direction politique. Aussi, avec l'assentiment au moins apparent de l'Allemagne, qui désire avant tout éviter la guerre, le sultan en arrivera bientôt à jouer vis-àvis de la Russie le rôle du bey de Tunis à l'égard de la France.

D'autre part, les relations de la France et de l'Allemagne ne sont point telles qu'on pourrait le supposer après les coquetteries récemment échangées entre

in et Saint-Pétersbourg. Quoique actuellement les niers commis dont le département des affaires ngères fait des ambassadeurs à Berlin ne pren- 1 plus comme autrefois le mot d'ordre du prince iismarck, il ne semble pas y avoir rien de changé bonnes relations entre les deux gouvernements. :omte Munster ne possédant pas la confiance du icelier, c'est par l'intermédiaire de l'ambassade de »ce en Allemagne que se font les communications terlin à Paris. Ni M. de Courcel, ni jusqu'à présent je sache M. Herbette, n'ont rencontré de dilïïculsérieuses dans l'accomplissement de leur mission, igleterre se flatte volontiers d'avoir les sympathies 'Allemagne et cependant, sous le ministère Salisr, en 1885, ses rapports avec cette puissance étaient liment moins amicaux que ceux de la France. Sir lalet a pu, dans une certaine mesure, modifier la . a Lion; mais il n'en est pas moins certain que, la ide-Bretagne s'étant orgueilleusement refusée à se tre à la remorque de la politique germanique, con- 'ement à ce qu'a fait la France pendant plusieurs ;es, il en est résulte quelques froissements entre gouvernements allemand et britannique. Les relas personnelles entre le prince de Bismarck et lord ïthill ont toujours été excellentes, aussi la mauvaise ieur provoquée par l'attitude rien moins que soumise 'ambassadeur anglais est-elle retombée plus sur son reniement que sur lui-même. Lord Rosebery, lui, ait pour être très Allemand, et sa présence aux res a coïncidé avec une recrudescence de l'esprit

militaire eh France poussant, ce pays à s'affranchir de la sujétion à laquelle, depuis 1870, il s'était plié visà-vis de l'Allemagne. Actuellement, il ne s'est pas encore produit de refroidissement entre les cabinets de Paris et de Berlin, ce que l'Allemagne s'efforcera d'éviter le plus longtemps possible ; mais les relations de l'empire germanique avec le Royaume-Uni sont devenues plus étroites.

Je ne crois rien avoir à modifier daas l'évaluation des forces respectives de la France et de l'Allemagne que j'ai essayé d'établir dans la première de ces études. L'armée française va se démocratisant de jour en jour, tandis que rien de pareil ne se produit en Allemagne. Dans ce pays, le système de volontariat, sagement appliqué, ne donne que d'excellents résultats à tous égards; en France au contraire, les abus qu'on avait laissés s'introduire dans cette institution ont conduit à une réforme qui rend le service militaire égal pour tous. On pourrait conclure de ce fait qu'avec autant d'aptitudes pour la guerre que pour la science, le peuple français est inférieur dans l'application à l'art de la guerre des principes scientifiques. En Allemagne, presque tous les engagés conditionnels, dont le nombre est restreint, fournissent d'excellents officiers ou tout au moins sous-officiers de réserve. Il n'en est

pas de même en France où le nombre en est beaucoup plus considérable, et l'impatience du caractère national a amené la suppression absolue d'un système qu'il eût sans doute été possible d'améliorer au moyen de réformes successives.

Quelques doutes ont été élevés sur l'exactitude de mes chiiïres d'effectifs. On m'a représenté qu'une réduction de ÛO pour 100 doit être apportée au chiffre supérieur à quatre millions que j'avais indiqué pour le !.otal de l'armée française mobilisée : or le résultat de sette opération donne exactement les 2,500,000 combattants que j'avais dit représenter l'effectif réel présent sous les drapeaux. On estime généralement que, e vingtième jour de la guerre, qui est le dernier de a mobilisation complète, la France aura 1,200,000 homnes en première ligne, 400,000 dans les dépôts, les garnisons des places fortes au complet, plus les troupes ilgériennes et coloniales, soit ce même total de !,500,000 hommes.

On a fort discuté aussi mes considérations, non pas xtlitiques, mais militaires, sur l'éventualité d'une invasion de la France par l'armée allemande à travers la Belgique. Depuis le directeur du principal organe de 'opinion bruxelloise jusqu'à l'éminent officier général [ni, dans les études publiées avant la mienne sur ce sujet par la Rente de Belgique, a voulu garder l'anoîyme, bien que la signature y soil d'usage, tous les icrivains belges qui traitent cette question partagent na manière de voir quant à la probabilité d'une violaion de leur territoire. La seule divergence d'idées qui ixiste entre nous consiste en ce qu'ils croient la neuralité également menacée par les deux belligérants et ion, comme moi, par l'Allemagne seule. Hais, loin de liminuer la portée de l'avertissement que j'ai donné à 'Angleterre, cette légère dissidence ne fait que l'ac-

centuer davantage. L'énorme quantité de matériel de guerre accumulé dairs le camp retranché de Cologne suffit, pour quiconque a l'expérience des choses .militaires, à démontrer la vérité de ce que j'ai dit. La Belgique étant particulièrement intéressée dans, la question, on pourrait considérer les arguments présentés par ses écrivains comme destinés à sonner l'alarme. Aussi m'appuierai-je sur l'opinion presque unanime qui a cours dans les milieux militaires des pays hors de cause. Au point de vue politique, je prierai ceux qui croient à la neutralité belge de se reporter à la correspondance diplomatique échangée en 1870 : ils y verront comment l'Autriche et la Russie se sont, refusées à agir de concert avec l'Angleterre pour protéger la Belgique jusqu'au jour où, en présence des désastres éprouvés par la France, elles ont vu que cette action ne pouvait entraîner pour elles aucune responsabilité. Je les renvoie aussi à la circulaire du 3 décembre 1870, dans laquelle le gouvernement prussien déclare « ne pas se considérer comme lié plus longtemps par aucune considération relative à la neutralité du grand-duché de Luxembourg qui serait de nature à entraver les opérations de l'armée allemande » . Ils pourront juger parla des difficultés que rencontreraient le Luxembourg et la Belgique elle-même à maintenir leur neutralité dans le cas où une grande guerre viendrait à se produire.

La France ne peut compter pour sa défense que sur ses propres forces militaires et navales, car elle n'a pas d'alliés en Europe. Tout en éprouvant pour la Repu-

blique française peu de sympathie, l'empereur de Russie serait naturellement assez disposé à utiliser son concours dans une certaine mesure ; le sultan emboîte le pas derrière le tsar. Mais où trouver en Europe des gouvernements vraiment sympathiques à la France? Elle a détruit l'effet de l'amitié traditionnelle de la Suède par son entente avec la Russie, l'ennemie héréditaire de cette puissance. Dans une guerre générale, partagée entre ses inclinations de longue date pour la France et son désir de reprendre la Finlande à la Russie, la Suède se déciderait à demeurer neutre, comme elle l'a fait pendant la guerre de Crimée, alors que cependant la tentation était plus forte. L'Autriche marche avec l'Allemagne; l'Italie est irrémédiablement brouillée avec la France; l'Espagne est condamnée à l'impuissance, tant par sa situation intérieure que par sa position géographique. Le gouvernement actuel y est impopulaire à cause de l'origine étrangère de la reine, et la nation espagnole se divise en deux partis : les indifférents et les républicains, ceux-ci l'emportant sur ceux-là. 11 est vrai que, si la France ne doit pas compter sur l'Espagne comme alliée, d'autre part, elle est certaine de ne pas l'avoir pour ennemie, tant qu'elle saura résister à la tentation d'occuper le Maroc.

Reste la question des rapports avec l'Angleterre, qui est pour la France le point le plus important et le plus épineux de sa politique étrangère. Les intérêts français et britanniques se trouvent trop en contact dans les différentes parties du monde pour que de fréquents conflits ne s'élèvent pas entre les deux gouver-

nements. Si la monarchie de Juillet et le second Empire n'avaient pas pris plus de soin que ne l'a fait, dans ces dernières années, la troisième République, pour éviter toute cause d'irritation réciproque, le milieu de ce siècle aurait certainement vu une guerre franco-anglaise, et, si la paix n'a pas encore été troublée de ce côté, il en faut rendre grâce à la force du sentiment pacifique dans ces deux pays, nonobstant l'apparente hostilité de la France contre l'Angleterre. Ce n'est assurément pas que les sujets de guerre aient fait défaut. Voilà, par exemple, le cas des Nouvelles-Hébrides : il semble qu'en cette circonstance le gouvernement français ait pris à tâche d'exaspérer l'opinion anglaise. A Madagascar, les sujets britanniques ont été traités de telle sorte que, si la ligne télégraphique de Tamatave avait existé alors, ce qui eût permis aux journaux anglais d'être renseignés jour par jour sur les événements, il est fort probable que la guerre eût éclaté. Mais, lorsqu'on aborde ce sujet des rapports de la France avec l'Angleterre, la question capitale qui s'impose à tous les esprits est celle des affaires d'Egypte.

Sur cette matière délicate j'aurai soin de faire appel à toute la modération dont je suis capable. Si, en effet, je disais contre la politique de la France en cette occasion la moitié seulement de ce qui a été dit contre elle dans quelques organes de la presse française, je serais accusé de céder au préjugé national et de violer la règle que je me suis prescrite de n'exposer que des faits et non pas des sentiments personnels. De la part

d'un compatriote, les Français supporteront ce qu'ils n'admettraient pas, dit par un Anglais. Je n'en veux pour exemple que le cas de M. J.-J. Weiss, — celui que Gambetta appelait « la première plume de France * quand il Ta placé aux affaires étrangères. Ce n'est pas impunément que le Times aurait pu établir«ntre l'Allemagne et la France actuelles une comparaison un peu défavorable à celle-ci et montrer l'officier allemand marchant au milieu de ses hommes « avec les allures d'un Dieu *. C'est ce que fait M. Weiss dans son récent ouvrage et, même dans sa préface consolante, ce qu'il trouve de mieux à dire en faveur de son pays, c'est « qu'en somme la France n'est pas en état d'infériorité manifeste vis-à-vis de l'Allemagne». Dans ce même livre, soit dit en passant, il déclare — et je ne crois pas qu'ayant lui aucun écrivain français ait osé le reconnaître — que, toutes les fois qu'il l'a voulu, le prince de Bismarck a été le vrai ministre des affaires étrangères de la République française. Mais si je m'aventurais, moi, à dire la dixième partie de ce qu'a dit M. Weiss, je risquerais fort, lors de mon premier voyage à Paris, d'être reconduit entre deux gendarmes à Boulogne ou à Calais:

Essayons donc de juger la position de la France au regard de l'Egypte. De concert avec la Russie et la Turquie, elle insiste pour savoir de nous combien de temps encore nous comptons occuper ce pays, à quoi nous répondons invariablement que nous y resterons jusqu'à l'entier accomplissement de notre tâche *. Nous

1. Écrit en février, c'est-à-dire avntit les négociations du mois de mai.

plaçant au point de vue français, il est superflu de représenter à la France qu'elle a volontairement renoncé à sa part dans le protectorat de l'Egypte quand, après avoir elle-même inspiré la note dont il est parlé plus loin, donnant à ce protectorat un caractère militant, elle a refusé le concours de son sang et de son argent au maintien de l'ordre dans ce pays. Les négociateurs français seraient en droit de répondre que ces événements remontent à plusieurs années et que cette abstention de leur gouvernement, que personnellement ils regrettent, ne doit pas avoir d'influence sur l'avenir. Aujourd'hui c'est l'Angleterre qui a le plus d'intérêts dans le transit du canal et elle en a non moins dans le transit par terre, lequel, fort important depuis une cinquantaine d'années, serait appelé à remplacer l'autre si, en cas d'une guerre avec la Chine ou d'une insurrection de l'Inde, le canal venait à être obstrué par suite d'un accident plus ou moins fortuit.' Cependant la France essaye de se créer un empire colonial dabs l'extrême Orient, ses difficultés avec la Chine et avec Madagascar lui imposent des obligations militaires et elle ne saurait admettre que la question du transit égyptien ne soit, pour elle aussi» absolument vitale. Si l'on considère qu'elle possède sur la Méditerranée des ports magnifiques et que, lors d'une guerre générale, l'accès de cette mer serait assez malaisé aux flottes anglaises, on pourrait même prétendre que, dans certaines conjonctures, l'Egypte serait plus utile à la France qu'à l'Angleterre.

Mais la liberté du transit égyptien a toujours été

l'objectif de cette dernière puissance. On n'a pas oublié à [ce sujet le célèbre entretien de l'empereur Nicolas avec sir Hamilton Seymour, dans lequel celui-ci a refusé l'Egypte qui lui était offerte, en disant que « les vues de l'Angleterre sur ce pays n'allaient pas au delà de la garantie nécessaire de communications sûres et rapides entre l'Inde anglaise et la mère patrie » . Quand plus tard Napoléon III a renouvelé cette offre, lord Palmerston a répondu dans des termes qui, par le temps de spoliation générale qui court, doivent être rappelés à son honneur : « Comment justifier une agression sans motif par laquelle, la France prenant le Maroc, la Sardaigne Tunis, et l'Angleterre l'Egypte, nous recommencerions en Afrique le partage de la Pologne? Et comment, après avoir garanti l'intégrité de l'empire turc, la France et l'Angleterre pourraient-elles ravir l'Egypte au sultan'?... Et d'ailleurs nous ne voulons pas de l'Egypte... Ce que nous voulons, c'est y avoir libre passage et libre trafic, mais non pas y assumer le fardeau du gouvernement. Et quant à la question d'équilibre de forces, nous ne considérerions à aucun point de vue, soit militaire, soit maritime, soit politique, la possession de l'Egypte comme un contrepoids à la possession du Maroc par la France. »

On voit que lord Palmerston n'accordait pas grande valeur à la conquête de l'Egypte. En 1878, lord Salisbury a dit officiellement que l'Angleterre n'avait pas la moindre velléité de colonisation dans ce pays, et des déclarations analogues ont été faites à plusieurs reprises depuis la suppression du contrôle. Je le ré-

pète, nous n'avons d'autres intérêts en Egypte que la liberté des communications par le canal de Suez, ou, faute de mieux, par la voie de terre à travers l'isthme, et la protection du commerce britannique. Or, pour arriver à ce double but, nous croyons préférable de laisser l'Egypte indirectement rattachée à l'empire Ottoman, et indispensable m qu'aucune puissance n'y puisse créer d'établissement colonial. L'honneur britannique est engagé à soutenir le khédive actuel. La France s'est volontairement imposé une semblable obligation; on l'accuse pourtant d'avoir suggéré plusieurs fois la déposition de Tevfik pacha au profit du prince Halim. Quant à nos intérêts dans les finances égyptiennes, ils se confondent avec ceux des autres nations et seraient absolument sauvegardés par une convention européenne.

' On se souvient que, du temps de M. Goschen, bien que la France eût une part importante dans le contrôle, l'Angleterre y jouait un rôle prépondérant. Avec lord Salisbury, l'équivalence s'était à peu près établie et elle a été rendue complète par la réforme apportée en novembre 1879 au système du contrôle. A la fin de décembre 1881, l'Angleterre et la France se sont réunies pour déclarer au khédive actuel que son maintien sur le trône était considéré comme une garantie indispensable d'ordre et-dc sécurité pour le pays; les deux gouvernements ajoutaient, dans les termes les plus formels et les plus comminatoires, qu'ils étaient résolus d'un commun accord à le défendre contre toute complication intérieure ou extérieure. Gambctta, qui avait

8i DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE.

suggéré cette déclaration, a été renversé sur ces entrefaites et remplacé par M. de Freycinet, ennemi de toute action militaire. Cependant, après avoir longtemps balancé et proposé la déposition du khédive, qu'a refusée l'Angleterre, il a consenti, mais trop tard, à une démonstration navale anglo-française combinée avec une intervention armée de la Porte. Il avait d'abord beaucoup insisté pour qu'on ne fît pas mention du recours aux armes ottomanes. Ses hésitations, ou peut-être l'opposition de ses collègues ont favorisé l'explosion du mouvement révolutionnaire en Egypte, et, lorsqu'il a fini par consentir à ce que la France coopérât à une démonstration navale, la Chambre lui a refusé les crédits nécessaires.

On connaît la suite des événements et l'on n'ignore pas que, dans l'accès d'alarme et d'indignatiou provoqué chez lui par l'occupation de la Tunisie et les procédés de la France à son égard, le sultan a renouvelé à l'Angleterre, qui Ta de nouveau rejetée, l'offre de l'Egypte déjà faite précédemment par les empereurs Nicolas et Napoléon III. Au surplus, il a toujours fait preuve dans ces affaires d'Egypte d'une remarquable incertitude d'esprit : tantôt sur le point d'avouer qu'il avait perdu sans retour tout empire sur les populations égyptienne et arabe, tautôt inclinant à croire qu'après l'évacuation du pays par les troupes britanniques, il pourrait y établir dans une certaine mesure sa suzeraineté.

Il n'est pas douteux que, lorsque le gouvernement anglais a cru devoir occuper l'Egypte pour y réprimer

une insurrection militaire, son dessein était d'en retirer ses troupes dans le plus bref délai possible. Le refus opposé par le sultan au recrutement en territoire turc de soldats pour l'armée khédivale et, par suite, la difficulté d'organiser une armée indigène suffisamment solide l'ont empêché d'en agir ainsi. M. Gladstone a résisté énergiquement à la pression exercée en 1882 par quelques hommes politiques, dans le sens d'une annexion pure et simple de l'Egypte. Son plan consistait à réduire graduellement à 3,000 hommes au plus le corps d'occupation qui serait alors concentré à Alexandrie, et, bien que contrariée par les événements du Soudan, c'est cette politique qui prévaut encore actuellement. Le gouvernement britannique demeure fidèle à la résolution prise de longue date de ne pas se laisser tenter par cette conquête qui lui eût été facile entre 1870 et 1875 ou 1876 et à laquelle s'est toujours refusé le cabinet conservateur de 1874-80. Il l'a bien montré par l'établissement du contrôle francoanglais, comportant la reconnaissance officielle des droits de la France, lesquels ont été plus tard admis sur le pied d'égalité avec les nôtres.

Cependant l'Angleterre ne saurait oublier le rejet par la Chambre française, à une majorité énorme, des crédits demandés pour exécuter la convention consentie par M. de Freycinet, en vue d'un concours limité de la France dans la campagne contre Arabi. Nous considérons naturellement cette puissance comme déchue de ses droits par le seul fait de cette abstention. A la fin de 1882, elle a rejeté notre proposition de lui dor.-

ner dans le gouvernement de l'Egypte une certaine part, relativement petite, iL est vrai, insistant pour le rétablissement des institutions abolies avant notre intervention, notamment du contrôle. Le gouvernement français était fondé à prétendre que des obligations régulièrement consenties par trois États ne peuvent être ni annulées ni modifiées que d'un commun accord entre les parties contractantes. D'autre part, le cabinet britannique arguait que l'établissement du contrôle était un acte personnel du khédive, et qu'il n'avait d'ailleurs pas été pris d'engagements quant à sa durée. En fait, voilà quatre ans que le contrôle est supprimé, sous réserve des protestations de la France. On se souvient que, dans l'été de 1884, cette puissance a proposé de renoncer au rétablissement du contrôle, s'engageant aussi à ne jamais envoyer de troupes en Egypte qu'après entente préalable avec l'Angleterre, en retour de quoi nous promettions l'évacuation pour le commencement de 1888, si toutefois les puissances n'y voyaient pas de péril pour la paix et la sécurité du pays. Cet arrangement était subordonné à l'approbation de mesures financières que le gouvernement britannique devait soumettre à la conférence. Cette conférence s'est dissoute avant d'avoir abouti à une résolution, mais non sans avoir pris connaissance des systèmes financiers respectivement présentés par l'Angleterre et par la France, et dont il semble que le français était le meilleur.

Le gouvernement britannique avait aussi manifesté l'intention de proposer à la conférence de 1884 un pro-

jet de neutralisation de l'Egypte, conçu d'après les principes appliqués à celle de la Belgique. C'est probablement là que sera la solution si les troupes anglaises évacuent jamais le pays, éventualité que nous allons discuter tout à l'heure. Et cette neutralité garantie par les parties contractantes ne serait nullement incompatible avec le maintien d'une ombre de suzeraineté turque et du payement d'un tribut à la Porte, comme le montre, entre autres exemples que Ton pourrait citer, celui de la neutralité du Chablais.

Pour le moment, voici où en est la question. Quand la France nous demande de fixer une date pour l'évacuation de TÉgypte, nous répondons qu'un gouvernement national, aussi faible que celui du khédive, est impuissant à maintenir l'ordre dans le pays, tant que les nombreux Européens de bas étage résidant à Alexandrie, et en moins grande quantité dans les autres villes, ne seront pas soumis à la loi commune. Or on sait la France peu encline à laisser modifier le régime des capitulations ; aussi lui reprochons-nous, non seulement de ne rien faire pour nous faciliter cette évacuation qu'elle réclame, mais môme d'être responsable des difficultés qui rendent nécessaire notre présence dans le pays. Dès 1857, cette question de la tourbe européenne dont est infestée l'Egypte était considérée comme demandant une prompte solution, et, fait singulier, c'est d'Angleterre qu'étaient d'abord venus les obstacles. Il faut bien avouer que, d'un côté comme de l'autre, cette question si grave a été exploitée pour se tromper réciproquement.

Au surplus, on peut dire de l'occupation anglaise qu'elle ne prendra pas fin tant que la France continuera à protester avec cette véhémence. Lea plus sensés et les plus modérés des journaux français l'ont déclaré eux-mêmes, c'est avec l'assentiment de l'Europe que

l'Angleterre est allée en Egypte pour y rétablir l'ordre et elle y est allée seule, à ses risques et périls,, au prix de sérieux sacrifices. Ils pourraient ajouter qu'elle avait, au préalable, demandé à la France d'abord, puis à l'Italie, un concours qui lui a été refusé, en Italie par le gouvernement, en France par la Chambre après acceptation du gouvernement. Ces journaux disent encore que l'Angleterre est seule juge de l'opportunité • d'une évacuation qui est incontestablement dans ses desseins et que ce serait folie à la France de continuer à se faire répondre par les fins de non-recevoir que lui attirent ses demandes trop pressantes, plus encore de prendre les armes pour une telle cause. Ils ont signalé aussi un extraordinaire changement survenu dans Ja politique traditionnelle de la France visà-vis de la Turquie. En s'efforçant d'exploiter contre l'influence anglaise en Egypte la suprématie de la Porte, n'a-t-elle pas démenti tout son passé historique, elle qui, de toutes les puissances, s'est toujours montrée la moins encline à reconnaître cette suprématie? Va-t-ellc donc aussi rétablir la suzeraineté du sultan sur l'Algérie et la Tunisie?

Il est certain que l'opposition manifestée en France contre l'occupation de l'Egypte par les Anglais et qui, en novembre dernier, a atteint son paroxysme, doit

être tenue pour agréable par la Russie et qu'elle a fait naître dans l'esprit du sultan des illusions pour l'avenir. Ces sentiments se font jour dans des notes inoffensives, adressées de temps à autre par la Porte au gouvernement britannique, que je soupçonne de les lire fort superficiellement, tout en prenant parfois la peine d'y répondre. Plus dangereuse pour la paix européenne est l'impression produite en Russie par l'attitude de la France, car, bien qu'il n'y ait pas entre ces deux puissances d'alliance proprement dite, si cependant la France soutient la Russie dans la question bulgare, la Russie se verra en retour obligée d'appuyer la France dans les affaires d'Egypte, d'où il pourrait bien résulter quelques blessures à l'orgueil britannique, de nature à provoquer une levée de boucliers. Sauf en ce qui concerne ses rapports avec les empires russe et ottoman, la politique égyptienne de la France ne fera donc qu'accentuer son isolement en Europe. Elle lui aliénera encore davantage l'Italie, si c'est possible; quant à l'Allemagne et à l'Autriche, elles sont indifférentes dans la question et ne prennent souci que de leurs propres affaires.

11 semble vraiment qu'en France aucune préoccupation des intérêts du pays ne préside à la direction de la politique extérieure, et que ses gouvernants aient pour but unique de la montrer en état de faire du bruit dans le monde. Moyennant cette satisfaction, ils voient d'un œil indifférent l'Italie et l'Angleterre se jeter dans les bras de l'Allemagne et de l'Autriche, et cela par leur faute, se contentant, comme compensa-

tion, de l'approbation de la Porte et de l'alliance purement platonique de la Russie. Il est évident que les hommes politiques français ne mettent pas en pratique cette sage maxime qui a cours en diplomatie: « Ne vous mettez pas en branle avant de bien savoir où vous allez ». En réclamant l'évacuation de l'Egypte, la France ne fait que la retarder. John Bull s'entêtera, et le résultat le plus clair de cette altitude sera de pousser l'Angleterre à contracter une alliance avec l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie.

Généralement regardée comme considérable au cas d'une guerre avec la Chine, ou d'un soulèvement de l'Inde, la valeur de l'occupation anglaise en Egypte est volontiers exagérée par l'opinion. Dans une lutte avec la France, ou dans l'hypothèse d'une coalition à laquelle l'Italie prendrait part — rendue improbable par nos excellentes relations actuelles avec cette puissance — le canal de Suez ne nous serait d'aucun usage. Entre la France et la Corse d'un côté, l'Algérie et la Tunisie de l'autre, il est absolument impossible à l'Angleterre d'opérer le transit par la Méditerranée de ses troupes et de son matériel de guerre, tout en se maintenant dans la Manche et en faisant la police de toutes les mers des deux mondes. Que les Russes soient ou ne soient pas à Constantinople, qu'ils soient ou ne soient pas en hostilité avec nous, cela ne changerait rien aux choses. A dire vrai, dans un conflit entre la France et l'Angleterre, le canal de Suez se trouverait fermé aux deux belligérants et la première de ces puissances verrait ses communications avec l'Orient abso-

lument coupées, tandis que l'autre ne conserverait les siennes que par le Cap. Mais ce n'est pas pour des questions vitales que les peuples prennent les armes; c'est généralement pour des questions de sentiment. Or il est bien évident qu'étant donnés le caractère britannique et l'état actuel de l'opinion en Angleterre, nous ne quitterons pas l'Egypte tant que la France prétendra nous y contraindre.

La question égyptienne, en divisant les grandes puissances en deux groupes, quatre d'un côté, deux de l'autre, contribue au maintien de la paix générale. Dans le chapitre suivant, j'aurai à examiner si une entente entre l'Angleterre et la Russie est possible, et si l'Europe pourrait s'assurer une paix durable par l'isolement absolu de la France. Depuis que cette question d'Egypte est sur le tapis, l'Allemagne ne juge plus à propos de se proclamer comme autrefois disposée à soutenir les intérêts français dans toutes les parties du monde. Ce changement d'attitude n'a pas coïncidé avec la rentrée aux affaires des conservateurs anglais, sans quoi l'on n'eût pas manqué de l'attribuer à l'antipathie prêtée au prince de Bismarck pour certains membres libéraux du parlement britannique. Il y a trois ans, le chancelier était loin d'approuver notre politique égyptienne et, dans certaines occasions, notamment à propos du Congo, il s'unissait volontiers à la France pour nous contrecarrer. S'il a encore pris le parti de cette puissance dans l'affaire des Nouvelles-Hébrides, d'autre part il n'a pas craint de lui être désagréable en signant sans son aveu, avec l'Angleterre, la convention relative

à Zanzibar, au moment où devenaient p]us tendues les relations entre les deux puissances. Le ministère actuel existait déjà quand se sont produits les incidents des Nouvelles-Hébrides, à l'occasion desquels se sont fort moqués de nous les organes officieux de la presse allemande. M. Ashmead Bartlett s'est plu à rendre M. Gladstone responsable de l'isolement de l'Angleterre et de sa faiblesse; mais il saute aux yeux de tout observateur impartial que les causes en sont beaucoup plus profondes que ne pourraient l'être de simples, questions de parti. Du temps de M. Gladstone, il semblait que nous fussions incapables de nous concilier la France ni l'Allemagne, et sans autre amitié en Europe que celle de l'Italie, laquelle même paraissait devoir nous manquer quand lord Salisbury est arrivé aux affaires. Soudain tout change, et nous voici non seulement réconciliés avec l'Italie, mais encore en liaison étroite avec l'Autriche et, par l'intermédiaire de cette puissance, avec l'Allemagne. Que cette modification de l'état de choses soit due pour une part à la saga politique de lord Salisbury, c'est probable ; mais elle doit surtout être attribuée à l'action violente de la Russie en Bulgarie et au langage agressif de la France au sujet de l'Egypte.

Si l'Angleterre n'avait pas voulu prendre en main les intérêts des créanciers de l'Egypte ; si elle avait résolument aboli les capitulations; si elle avait persisté, quant aux quarantaines, dans une voie qu'elle jugeait sage et conforme aux lois de la science; si elle avait fait triompher la justice en ce qui concerne la taxa-

lion des étrangers, la France aurait probablement montré de l'humeur, mais sans aller jusqu'à tirer l'épée, et la domination anglaise aurait fait plus de bien à TÉgypte que ne lui auraient fait de mal les clameurs de la France. Mais l'Angleterre n'en a pas agi ainsi. Depuis l'occupation, elle a toujours témoigné aux autres puissances une déférence frisant la faiblesse. En une seule circonstance, sous l'empire d'une nécessité pressante, elle a commis une légère infraction aux conventions internationales, dont elle a aussitôt donné des explications accompagnées d'excuses et elle a été pleinement amnistiée par l'opinion de l'Europe. Au lieu de s'en rapporter aux déclarations du parti libéral anglais, les Français se sont bruyamment mis en avant, aggravant par cette altitude comminatoire les difficultés de l'évacuation. Les conservateurs anglais auraient vu avec plaisir les libéraux assumer la responsabilité de l'abandon de l'Egypte et la charge d'en organiser la neutralité; or, sous le coup des menaces de la France, ce projet a été abandonné et les deux partis sont tombés d'accord pour le maintien du statu quo. cil n'y a que le provisoire qui dure», dit-on. Le fait est que, dans l'espèce, l'occupation temporaire de l'Egypte se trouve prolongée par l'opposition de la France et par la connaissance qu'a le gouvernement britannique d'une entente franco-turque. Les Etats comme les individus sont sujets aux passions et bien souvent l'intérêt personnel est un mobile d'action moins puissant que le désir d'être désagréable à autrui. Bentham a démontré quelque part l'existence

dans le cœur humain d'un levain de malignité désinté^ ressée ; je crois ce sentiment très puissant chez les nations et que l'apologue du chien dans l'écurie leur est fréquemment applicable.

Si la France voulait coopérer à notre action en Egypte; si elle, voulait fortifier l'influence d'hommes tels que M. Barrère autrefois, et aujourd'hui M. d'Aunay et désavouer la conduite égoïste de sujets français qui, au Caire, font le plus grand tort aux intérêts généraux de leur pays; si elle consentait à céder sur le chapitre des capitulations qui seraient remplacées par une bonne organisation de police et une loi pénale équitable; si enfin elle renonçait à nous mettre à tout propos des bâtons dans les roues, l'évacuation et la neutralisation deviendraient possibles dans un délai rapproché. La conduite du gouvernement français est si différente, qu'en voyant M. Barrère désarmé devant le Bosphore égyptien, puis M. d'Aunay contraint à prendre parti pour certains de ses nationaux, on a conçu en Angleterre l'opinion erronée que le consulat général de France au Caire est le centre de l'opposition à l'occupation de l'Egypte par nos troupes. MM. d'Aunay et Barrère sont tous deux des hommes d'une grande valeur, libres de "préjugés et de dogmatisme pédantesque, versés dans la connaissance de noire langue et que de longs séjours parmi nous ont familiarisés avec l'esprit et le caractère britanniques. M. Barrère qui, à vingt ans, combattait pour la Commune sur les barricades, et dix ans plus tard représentait la France au sein de la commission européenne du Danube, se trou-

vait un jour, dans le salon de l'ambassade de France à Londres, engagé dans une conversation politique avec M. Waddington, et on a assisté à ce spectacle singulier : deux diplomates français se mettant inconsciemment à faire usage de la langue anglaise, pour discuter les moyens de chasser les Anglais d'Egypte. Sans être aussi profondément britannique que ces messieurs, M. d'Àunay écrit et parle l'anglais d'une façon remarquable. Ils savent bien, eux, comment obtenir l'évacuation de l'Egypte et, s'ils sont complices de la prolongation de l'état de choses actuel, c'est parce qu'il est en France des gens incompétents sur ces matières qui imposent à leur gouvernement une politique dont les cabinets eux-mêmes n'ignorent pas toujours l'imprudence et la folie. Sans doute, tous les ministres des affaires étrangères qui se succèdent en France n'ont pas le calibre d'un Talleyrand ou d'un Metternich ; mais M. de Freycinet, au moins, est un homme d'État avisé, et il a eu conscience des fautes commises, tout aussi bien que M. Barrère qu'il n'aimait pas et que M. d'Àunay en qui il avait toute confiance.

De tous les partis français, le groupe opportuniste est celui qui s'est associé avec le plus de violence aux clameurs antianglaises. A peine Gambelta était-il mort, que ses partisans s'étaient déjà ralliés à l'idée d'un rapprochement avec la Russie que leur chef avait détestée au point de se tourner vers l'Allemagne pour lui faire échec. De même, tandis que, suivant les errements des anciens hommes d'Etat français qui avaient soutenu Méhémet-Ali, Gambetta voulait annihiler la

suprématie ottomane en Afrique, son parti s'est empressé après lui de pousser les Turcs à reconquérir au détriment des Anglais leur situation au C^irç. Ce brusque changement d'attitude de la France à l'égard du sultan est peut-être plus extraordinaire encore que celui de l'Angleterre en 1879, quand lord Beaconsfield a offert Hérat à la Perse. On prétend en Angleterre que la presse française avait reçu le mot d'ordre du gouvernement pour attaquer la politique britannique au sujet de l'Egypte. Cependant le Temps, qui est l'organe du ministère des affaires étrangères, avait montré une grande modération, et les journaux qui ont été les plus violents ne sont pas sous l'influence gouvernementale. D'ailleurs, j'ai montré que ce langage agressif ne pouvait que nuire aux intérêts de la France et M. de Freycinet est la prudence même; aussi je pense que, loin de l'encourager, le gouvernement en a dû être assez mécontent. La vérité est qu'il s'est mis à la remorque de l'opinion au lieu de la diriger, et voici quelle est sa situation vis-à-vis de l'Angleterre. La France, qui a fait le canal et a de forts capitaux engagés dans cette entreprise, qui de plus a toujours, par tradition, porté à l'Egypte un intérêt sentimental, rappelle à l'Angleterre sa promesse d'évacuer le pays, sinon à une date fixe, du moins à une époque approximativement déterminée par avance; en retour, elle s'engage à ne pas envoyer de troupes en Egypte et à garantir l'absolue neutralité de ce pays ou même, ce que le gouvernement britannique a toujours déclaré avoir pour unique objectif, d'y rétablir le « statu quo

ante Arabi * avec des sécurités contre les Arabi futurs. Ces exigences d'ailleurs ne sont aussi modérées que parce que la France ne s'est sentie soutenue d'aucun côté, sauf à Constantinople, dans ses tentatives d'intim idation, sans quoi elle l'eût pris sur un ton plus élevé.

Cependant la France ne fait rien pour nous faciliter l'évacuation. Elle patronne des journaux hostiles dirigés par des sujets français; elle insiste pour le maintien à la lettre des capitulations, qui sont une source de grands embarras pour le gouvernement de l'Egypte, non pas seulement par les Anglais, mais aussi bien par l'administration khédivale livrée à elle-même. En réalité, comme presque tous les actes déraisonnables des gouvernements aussi bien que des individus, la conduite imprudente et quelque peu illogique de la France dans cette affaire est dictée par un accès de mauvaise humeur. Elle sait fort bien qu'elle aurait du agir de concert avec l'Angleterre, comme M. de Freycinet en avait pris l'engagement que n'a pas ratifié la Chambre. M. de Lesseps a une forte part de responsabilité dans ce qui s'est passé et, après la chute d'Arabi, d'éminents hommes politiques français lui ont reproché d'avoir mal renseigné l'opinion quant à la puissance de ce personnage. Profondément mécontents des conséquences inévitables de leur inaction, les Français se vengent do leur méprise en semant des obstacles sur la route des Anglais en Egypte, et à chaque difficulté qu'ils rencontrent au Tonkin ou à Madagascar leur aigreur ne fait que s'accroître. La

bouderie réciproque des deux nations est destinée à se prolonger : la France, qui n'a pas voulu prendre les armes pour l'Egypte, mécontente d'en être dehors, et l'Angleterre y demeurant contre le gré de presque tous les libéraux et de beaucoup de conservateurs, uniquement pour ne pas paraître céder à une pression étrangère. Les troupes britanniques seront ramenées du Caire à Alexandrie, elles seront réduites à un effectif de trois mille hommes; mais l'occupation sera maintenue *.

Les appréciations de la presse française sur les affaires d'Egypte sont fort exagérées. Il est généralement admis dans le pays — les hommes qui président à ses destinées ne partagent pas ce préjugé populaire — que la nation anglaise est essentiellement conquérante et serait disposée à s'approprier toutes les régions disponibles du monde si, de temps à autre, l'Allemagne et la France n'y mettaient bon ordre. Il est pourtant de fait que, depuis bien des années, la Grande-Bretagne n'a fait aucune tentative en vue de nouvelles annexions, excepté lorsqu'elle était en droit de légitime défense contré la politique française ou allemande, comme dans le cas de l'expédition de Birmanie. Elle a même repoussé à plusieurs reprises des conquêtes qui s'offraient à elle, telles que celles du pays des Cameroons, de Zanzibar, de l'Egypte même, pour ne citer que celles-là.

J'ai dit que, malgré sa mauvaise humeur, la France

4. Écrit avant les négociations de la convention du 25 mai. . .

n'a pas l'intention de tirer Fépée pour l'Egypte. Si elle était résolue à tout braver, elle se déciderait à prendre une mesure qui hante depuis longtemps l'esprit de ses hommes politiques : enlever à l'Angleterre le bénéfice du traitement de la nation la plus favorisée et, d'autre part, admettre librement certaines catégories de filés de coton indispensables à son industrie. Tout ce que la France tire de chez nous, elle le trouverait aussi bien en Belgique et en Allemagne, et la légère surélévation de prix qui en résulterait pour certains produits serait un inconvénient analogue à ceux qu'entraîne déjà pour elle l'application des droits protecteurs. Elle pourrait encore faire autre chose : trouver prétexte à une intervention en Egypte, ce qui lui serait facile; débarquer sur quelque point de la côte un corps expéditionnaire, officiellement dirigé contre le gouvernement khédival, avec force assurances amicales à notre adresse, mais avec l'intention bien arrêtée d'occuper le pays aussi longtemps que nous y resterions nous-mêmes. Sans doute, notre puissance navale, combinée avec celle de l'Italie, mettrait toujours obstacle à une invasion française en Egypte et rendrait impossible à la France de se maintenir sur le Nil en cas de guerre avec nous — quoiqu'à vrai dire, en pareille conjoncture, nous n'aurions pas grand avantage à être maîtres de ce pays. Mais ni l'Italie, ni nous-mêmes ne pourrions jamais empêcher la France d'y débarquer des troupes, sous couleur de redresser quelque grief d'un de ses nationaux, au détriment de qui auraient été violées les capitulations. En ce cas, la seule issue possible serait

100 DE L'ErAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EU POPE.

cette neutralisation de l'Egypte réclamée par la France et dont l'Angleterre s'effraye bien à tort selon moi, car, moyennant des garanties sérieuses, elle ne pourrait qu'y trouver son avantage.

Il reste à envisager un autre aspect de la question. Dans ses déclarations relatives à l'Egypte, M. de Freycinet visait en réalité le canal de Suez, et c'est surtout sur ce point qu'il souhaitait avoir gain de cause, sachant bien qu'il n'obtiendrait rien en ce qui concerne l'Egypte elle-même. Le seul obstacle qui s'oppose au règlement de cette question du canal est la crainte qu'a le cabinet conservateur anglais de rencontrer à cette occasion de l'opposition au sein du parlement. Au fond, tout le monde est d'accord au sujet du canal, et les gouvernements français et britannique ne sont séparés que par une différence de forme dans leurs propositions respectives. L'Augleterre a émis par deux fois au moins l'idée de garantir au moyen d'une convention internationale le libre passage à travers le canal de Suez en temps de guerre comme en temps de paix, pour tous les navires aussi bien de guerre que de commerce. Si l'on n'a pas encore abouti à une entente sur ce terrain, c'est que la France veut se donner le plaisir d'enfoncer une porte ouverte pour pouvoir triompher à bon compte. Excepté la Russie qui, par égard pour son fantôme d'alliance avec la France, est toujours disposée à lui être agréable, toutes les puissances jugent acceptables et satisfaisantes les propositions anglaises. Il n'y a donc aucun motif pour que cette question demeure en suspens, sinon la mauvaise volonté que Ton

met à la résoudre et la crainte qu'a chacun des deux gouvernements d'une opposition parlementaire. La nouvelle, reproduite à plusieurs reprises dans différents journaux, que les propositions de la France comportaient une prohibition du passage par le canal des escadres britanniques en temps de guerre, ce qui les avait fait rejeter par l'Angleterre, était absolument fausse. Jamais la France n'a émis ni n'émettra semblable prétention. Il n'y a là, je le répète, qu'une querelle de mots, querelle très vive, il est vrai, en raison de la complexité du problème, car cette question est sans analogue dans le monde. Si, suivant la plaisante remarque attribuée au baron Solvyns, ministre de Belgique près la cour de Saint-James, la mission d'un diplomate consiste à expliquer aux autres ce qu'il ne comprend pas lui-même, jamais vérité n'a été plus applicable qu'aux affaires du canal de Suez.

Assertion qui peut sembler étrange et qui est pourtant absolument exacte, le canal a, en réalité, toujours été neutre et il l'est encore aujourd'hui, comme il résulte du premier firman et de l'acte de concession. Cette neutralité a été confirmée, à la demande de la France pendant la guerre de 1870, sur des bases plus larges que celles que nous avons jamais réclamées, c'est-à-dire libre passage pour toutes les puissances. Lors de la guerre turco-russe, le gouvernement du tsar s'est engagé à ne pas comprendre le canal dans la sphère des opérations. M. de Lesseps a fait un jour, pour la neutralisation du canal, des propositions qui avaient été approuvées par son gouvernement, mais

que le cabinet britannique a repoussées sans en dire le motif. A la suite de l'insurrection d'Arabi, de nouveaux projets ont été successivement mis sur le tapis, mais une équivoque s'est produite sur le sens précis du mot « neutralisation ». L'Angleterre avait d'abord cru comprendre parla que le canal serait en tout temps fermé aux navires de guerre, ce qui n'était pas du tout dans les intentions de la France. Elle a alors fait ses propres propositions, absolument analogues à celles qu'avait présentées la France en 1877 et qui étaient les suivantes. En tout temps le canal serait accessible aux bâtiments de toute nature; mais, en cas de guerre, les navires appartenant à la marine militaire des belligérants ne seraient autorisés à stationner dans le canal que pendant un temps limité ; toute opération de guerre serait interdite dans un certain rayon autour du canal et aucune fortification n'y pourrait être élevée. Je le répète, il ne faudrait aujourd'hui, pour en arriver à un arrangement définitif, qu'un peu de bon vouloir d'un côté comme de l'autre.

Les différends relatifs à l'Egypte et au canal de Suez ne sont pas les seuls qui existent entre la France et l'Angleterre. Dans l'affaire des Nouvelles-Hébrides il y a eu, de la part de cette première puissance, violation des engagements pris avec la seconde et aussi ce mépris du droit des nationalités, aujourd'hui général chez les nations européennes. A Madagascar, où le gouvernement anglais s'est résolu à ne pas intervenir, la France méconnaît tous les principes du droit international, et ses procédés soulèvent l'indignation

des membres de la haute Église d'Angleterre, des quakers et des congrégationalistes, sectes qui sont principalement représentées dans les missions de ce pays, en même temps qu'ils leur attirent les sympathies des membres d'autres communions. De plus, la création à Diégo-Suarez d'un établissement militaire français est considérée dans la marine anglaise comme une menace pour nous. Sur le haut Niger comme dans le Congo, la présence des Français porte atteinte aux intérêts du commerce britannique. En outre des Nouvelles-Hébrides, la France s'empare de certaines îles de l'océan Pacifique, dans l'intention de les utiliser comme lieu de transportation, au grand mécontentement des colons australiens, et il en est dans le nombre dont elle s'était engagée vis-à-vis de la Grande-Bretagne à respecter la neutralité, par exemple celle de Raïatéa. Les îlots des Écrehous, près de Jersey, donnent encore matière à un périlleux conflit entre les deux puissances. D'autre part, la France se prétend lésée dans ses intérêts en Chine et en Egypte, voire à Madagascar, ce qui, dans ce dernier cas, rappelle un peu l'apologue du loup et de l'agneau. Enfin, au sujet des pêcheries de Terre-Neuve, les deux nations ont des griefs réciproques.

Toutes ces questions méritent d'être examinées de près, car chacune d'elles pourrait aisément donner naissance à la guerre. L'opinion française est fort divisée au sujet de la politique coloniale que condamnent à la fois M. Clemenceau, un des hommes politiques de

France les plus influents, l'opposition monarchique et

le groupe indépendant des réformateurs financiers. Avec un déficit dans le budget qui, du chiffre de 50 millions il y a cinq ans, s'est élevé cette année à 250 millions, la France ne peut pas se. permettre de verser l'or à flot dans ces gouffres pestilentiels du Tonkin, du Sénégal, de Madagascar, qui ne rapporteront jamais le dixième de ce qu'ils coûtent. En même temps qu'elle désorganise les finances de la France et en amoindrit la situation militaire en Europe, la politique coloniale compromet la rapidité de mobilisation de ses réserves, aujourd'hui le point capital, on pourrait dire unique, de l'art de la guerre. Elle rend plus lourde la tâche qui incomberait en temps de guerre à l'armée et à la marine, et donne en quelque sorte des otages à l'Angleterre qui, le cas échéant, pourrait sans difficulté couper toutes communications eatre la France et ses soi-disant colonies. La France s'est aliéné l'Italie par l'occupation de la Tunisie; par ses agissements en Océanie, elle a encouru le ressentiment durable des colonies australiennes, qui constitueront quelque jour la troisième puissance du monde ; les affaires du Tonkin lui ont fait un ennemi permanent de l'empire chinois, destiné à prendre dans l'avenir une grande importance au point de vue militaire et dont l'alliance, qui n'est certes pas à dédaigner dans les questions intéressant le Pacifique, se trouve par là à peu près acquise à l'Angleterre.

La politique coloniale de la France a toujours été fort onéreuse. Tandis que chaque sujet anglais des Étals britanniques en dehors du Royaume-Uni coûte à la mère patrie environ vingt centimes par an, un

sujet français, hors de France et d'Algérie, coûte la somme approximative de vingt-cinq francs, en défalquant des deux côtés les dépenses maritimes. Depuis Colbert, le système colonial de la France est étroitement lié aux doctrines protectionnistes en faveur dans ce pays, et l'objet principal de l'extension des territoires français d'outre-mer est l'établissement de droits différentiels sur les produits étrangers. Quelquefois aussi c'est une question religieuse qui est en jeu et, si le gouvernement français n'est pas suspect de partialité pour Tes intérêts catholiques à l'intérieur; quand il les abrite de son drapeau à l'extérieur il est volontiers enclin à les favoriser outre mesure. Je crois superflu de faire intervenir ici les droits des populations indigènes des territoires annexés par la France: un regard jeté sur le passé de la Grande-Bretagne rendrait cette considération déplacée sous la plume d'un Anglais. Qu'il me soit seulement permis d'espérer que l'historien de l'avenir, lorsqu'il traitera de l'époque actuelle, saura montrer comment le sens moral de la France sur ce point particulier est allé s'affaiblissant à mesure que s'améliorait celui de l'Angleterre. Il faut se bien mettre dans l'esprit que toutes les colonies françaises sont placées sous le régime appliqué chez nous aux colonies dites de la couronne et qu'il n'en est pas une jouissant de son autonomie comme le Cap, l'Australie et le Canada. Aussi, les colons français le savent bien, chaque fois que leurs intérêts commerciaux se trouvent en conflit avec ceux de la métropole, celle-ci les sacrifie impitoyablement et impose souvent les produits

français aux marchés coloniaux, au moyen de droits différentiels dont sont frappés ceux qu'on pourrait tirer à meilleur compte des pays étrangers.

La question chinoise, dans laquelle les Français sont persuadés, à tort ou à raison, que nous soutenons secrètement la cour de Pékin, a pour origine le conflit tonkinois. Il est évident que les sympathies de l'Angleterre sont en faveur d'une entente directe de la Chine avec le Saint-Siège pour la protection des intérêts catholiques de l'empire, souvent mis grandement en péril par leur connexité avec les intérêts politiques de la France. Depuis quelques années la Société des missions de Londres est parvenue à établir avec les Chinois les relations directes les plus cordiales. Il y a tout lieu de croire qu'il en serait ainsi des missions catholiques, le jour où elles seraient protégées, non plus par les canonnières de la République française, mais par une entente avec le pacifique Vatican. Il est hors de doute que la Chine en arrivera tôt ou tard à ses fins. Elle est trop forte aujourd'hui pour que la France puisse aller à Pékin sans compromettre gravement sa situation militaire en Europe. Cependant une expédition française serait assurée du succès, grâce à l'incroyable impéritie des officiers chinois encore incapables d'utiliser, suivant les règles de la guerre moderne, les merveilleuses qualités de leurs soldats. Si, au lieu de la situation équivoque dans laquelle la France et la Chine se sont récemment trouvées placées l'une vis-à-vis de l'autre, une véritable guerre venait à éclater entre elles, ce serait un événement d'une importance capitale pour

les Anglais, entre les mains de qui est le 80 pour 100 du commerce chinois, contre le S pour 100 seulement qui appartient à la France. Aussi ne serait-il pas impossible que l'irritation causée chez nous par un blocus des côtes de Chine nous entraînât dans la lutte. Les arguments que les Français font valoir contre nous dans la question d'Egypte, nous pouvons les retourner contre eux dans celle de l'extrême Orient. Il est vrai que notre influence à Pékin est grande, peu favorable à la France et que, si elle est menacée, ce n'est pas par cette puissance. Le maître de la position, c'est le Tmng-Shui-Wu-Sze, inspecteur général des douanes impériales, et il est peu probable qu'un Français soit jamais investi de ce poste.

En ce qui concerne l'Afrique occidentale, on sait que les Français ont fait d'énormes dépenses pour essayer d'établir une voie ferrée entre le Sénégal et le haut Niger, ainsi que pour fonder des établissements dans le Congo. D'accord avec l'Angleterre, l'Allemagne a toujours encouragé de tout son pouvoir ces entreprises coloniales, qu'elle croit de nature à amoindrir la situation de la France en Europe. A un moment, il s'est élevé entre la France et l'Angleterre un conflit assez violent au sujet de leurs intérêts commerciaux respectifs dans la vallée du Niger. Mais en délimitant les sphères d'action des deux puissances dans ces régions et en y établissant le principe de la liberté commerciale, la conférence tenue à Berlin en 1884 pour régler les affaires africaines a résolu provisoirement ces difficultés. Cependant, s'ils ne reculent pas

devant des dépenses fort considérables, les Français parviendront un jour à Tombouctou, à la fois par le Sénégal et par l'Algérie. Leurs opérations de ce côté sont sans doute subordonnées à quelque dessein secret sur l'empire du Maroc, où je vois encore pour l'avenir une source de nouvelles complications européennes. L'orgueil espagnol, en effet, prendrait ombrage d'une conquête par la France de ce pays, dont s'alarmeraient d'autre part les intérêts de la Grande-Bretagne qui y fait un trafic considérable.

Sur la question du Congo je suis en opposition, je le sais, avec le sentiment public en Angleterre, qui veut exclure les Portugais de leurs anciennes possessions sur la côte, et qui juge l'Association internationale — en réalité, le domaine personnel du roi des Belges — plus digne que le Portugal d'exercer son protectorat sur les vastes districts situés à l'intérieur. Sous Finlluence de M. de Bismarck, la conférence de Berlin a partagé le Congo entre la France et le roi des Belges, en y établissant, il est vrai, la liberté commerciale. Les engagements pris de part et d'autre au sujet de ces annexions de territoires qualifiés « disponibles » — car les noirs qui les occupent ne comptent pas — on sait ce qu'ils valent. En 1862, il avait été convenu entre la France et l'Angleterre que ni l'une ni l'autre de ces deux puissances ne porteraient atteinte à l'indépendance de l'État de Zanzibar, et actuellement l'Ailemagne est maîtresse de presque tout ce pays. Il faut toujours compter avec la venue du troisième larron,

D'autre part, quoi qu'on en puisse penser en France.

l'Angleterre trouve ses intérêts suffisamment sauvegardés par l'établissement de la liberté commerciale dans les régions africaines et elle préfère cette garantie à l'accroissement de charges que lui imposerait une extension territoriale. Et, à ce propos, bien que je me sois interdit au cours de ces études toutes considérations relatives aux questions de droit et de justice, il est une remarque que je voudrais faire. Si le gouvernement britannique n'a pas toujours, en matière coloniale, conformé sa conduite aux principes professés par nombre d'hommes politiques anglais, on ne voit pas en somme que, dans leurs rapports avec les races plus faibles, les autres pays aient jamais beaucoup sacrifié au sentiment. Aux jours de la Sainte- Alliance, alors que le respect du droit international était le mot d'ordre de toutes les puissances européennes, c'est à l'Angleterre que revient l'honneur d'avoir ouvert contre l'esclavage et la traite des noirs une campagne dans laquelle elle n'a guère été encouragée, car, en pareille affaire, les actes prouvent plus que les paroles. De même que, cependant, les autres nations ont fini par la suivre dans cette voie, il faut espérer que l'exemple de l'Angleterre, renonçant désormais aux annexions coloniales, inspirera à l'Europe de meilleurs sentiments à l'égard des races noires. Son intérêt est d'accord avec celui de la civilisation pour vouloir que les régions centrales de l'Afrique soient ouvertes à d'autre négoce qu'à celui des armes et des liqueurs fortes. Mais, pour les États protectionnistes, commerce libre est synonyme de commerce

britannique; aussi est-il méritoire à l'empire d'Allemagne de s'être, en 1884, bravement proclamé champion de la liberté des transactions en Afrique. La France, elle, a toujours en vue dans ses colonies l'exclusion des marchandises anglaises et allemandes au moyen de tarifs différentiels et c'est là ce qui fait envisager avec regret parla nation britannique ses tentatives d'annexion à Madagascar et autres lieux.

Je ne m'étendrai pas sur la question si connue de Madagascar. Gela serait d'autant plus oiseux que la France ne parait pas disposée pour le moment à donner suite aux desseins que lui prêtent sur cette lie tous ceux de ses écrivains qui traitent des questions coloniales. Il suffira de constater que le gouvernement britannique semble résolu à ne pas prendre ombrage de l'occupation française à Madagascar, pas plus que de la création d'un autre Gibraltar dans la baie deDiégo-Suarez. Restent les annexions opérées par la France dans le Pacifique et qui, non seulement affectent d'une façon directe les intérêts de la Grande-Bretagne et ceux de l'Australie, mais encore constituent une violation ouverte d'engagements pris. Il est nécessaire d'en dire quelques mots.

Depuis des années les colons australiens ne cessent de protester contre la transportation en Nouvelle- Calédonie des condamnés français. Le premier dissentiment sérieux qui se soit élevé à ce sujet a eu pour origine l'habitude où était le gouverneur de cette colonie pénitentiaire dé donner le passage gratuit aux condamnés libérés désireuç de se rendra en Australie. En s'élevant contre une pratique si préjudiciable à

leurs intérêts, les populations britanniques des divers établissements australiens ont suivi l'exemple autrefois donné par la colonie libre de Victoria, lorsqu'elle a obtenu qu'on mit un terme à la transportation des convicts anglais en Tasmanie d'abord, puis dans tout le pays. En 1882, une campagne a commencé en France en faveur de la relégation des récidivistes, mesure préconisée de longue date par Gambetta, et le bruit s'est répandu à celte époque qu'ils seraient transportés aux Nouvelles-Hébrides. Or, en 1878, une convention, renouvelée dans la suite, avait été conclue entre l'Angleterre et la France qui s'interdisaient réciproquement l'occupation de ces îles. Au mépris de ses engagements, la France n'a pourtant pas craint de hisser son pavillon sur le territoire des Nouvelles- Hébrides. C'est là une violation patente d'une parole (feux fois donnée.

Ce que redoutent les colons australiens, c'est de voir la France en agir avec eux comme elle l'a fait avec nous après la Commune, jusqu'à ce que nous ayons pris, en 1872, des mesures pour y mettre ordre. Le gouvernement français s'était mis sur le pied de faire de l'Angleterre un véritable pénitencier. Il expulsait tous les individus que ne voulaient recevoir ni l'Allemagne, ni la Suiése, ni la Belgique, ni l'Italie, et qui, sans papiers, dépourvus de ressources, étaient embarqués à Dieppe et Calais, à destination des ports anglais, où ils tombaient à la charge de l'assistance publique. On se figure en Australie que la France se propose de débarquer des cargaisons de repris de

justice dans les iles voisines où ils seront très mal surveillés, afin que de fréquentes évasions diminuent d'autant les frais de leur détention. Il y a une exagération manifeste à croire que les choses se passeront ainsi sur une vaste échelle et en application d'un système ; mais enfin c'est là ce que pensent les Australiens, absolument hantés depuis plusieurs années par cette crainte. En 1852, le parlement de l'État de Victoria avait voté une loi destinée à protéger la colonie même contre les condamnés libérés, délibération annulée, non sans quelque appréhension, par le gouvernement. Plus tard une loi transitoire avait été votée dans le même but et, cette fois, le gouverneur l'avait revêtue de son approbation, craignant, en cas de refus, de voir les colons passer outre. Le gouvernement de la métropole avait fini par céder, si bien que, contrairement à tous les principes du droit britannique, le Stockade de Melbourne avait bientôt été rempli d'individus fort peu intéressants à coup sûr, mais qui n'en devaient pas moins être considérés comme des hommes libres. Dès le début de l'installation des Français en Nouvelle-Calédonie, le gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud avait averti la métropole des périls qui devaient résulter à bref délai, tant pour la colonie que pour le gouvernement britannique, de l'occupation de cette île par une puissance étrangère. L'événement a justifié cette prévision et la justifiera probablement encore davantage dans l'avenir. L'opinion australienne est si vivement surexcitée sur ce sujet, qu'il serait périlleux pour la mère

patrie de prétendre lui résister pour maintenir les principes de la loi anglaise et les droits de la France : ce serait provoquer la séparation de l'Australie. Un grave symptôme de cet état des esprits s'est déjà révélé, il y a quelques années. On se rappelle ces Irlandais qui, ayant osé porter témoignage contre des criminels, ont dû être soustraits aux vengeances de leurs compatriotes et ont dans ce but été envoyés à Yictoria. Le gouvernement de cet État a mis opposition à leur débarquement, sans pouvoir assurément justifier en aucune façon une mesure aussi arbitraire.

C'est par analogie avec ce qui s'est passé à propos de la Nouvelle-Calédonie qu'il nous faut considérer le cas des Nouvelles-Hébrides. Mais ici les Australiens ont un argument de plus à faire valoir. L'annexion à la France de la Nouvelle-Calédonie était parfaitement légitime, tandis que notre gouvernement serait en droit de faire un casu* belli de celle des Nouvelles-Hébrides, exactement comme pour celle des lies delà Société en 1879, contre laquelle nous avons opposé à l'action des Français une simple protestation dont ils ne semblent pas avoir tenu grand compte.

Les Nouvelles-Hébrides ont été découvertes par le capitaine Cook; c'est aux missionnaires anglais et écossais qu'elles doivent leur commencement de civilisation. En 1857, les chefs de la plus considérable de ces îles ont sollicité la protection de la Grande-Bretagne que, l'année suivante, le commandant de la station navale anglaise engageait vivement le gouvernement à leur accorder. En 1858 et 1860, ils ont réitéré leur offre de ces-

sion à l'Angleterre qui l'a de nouveau rejetée. En 1865, là colonie de la Nouvelle-Galles du Sud a suggéré un arrangement par lequel l'annexion des tles serait interdite à toutes les puissances. En 1876, il a été constaté qu'outre une grande mission presbytérienne, la population européenne du groupe comprenait soixante sujets anglais contre trois Suédois et un seul Français, et cette même année la France affirmait positivement « n'avoir jamais eu le dessein de s'emparer des Nouvelles-Hébrides ». Deux ans plus tard, elle déclarait spontanément s'engager à en respecter l'indépendance, à quoi l'Angleterre a répondu par une déclaration analogue. Le gouvernement de la Nouvelle-Zélande a alors protesté, élevant sur la propriété des îles des prétentions fondées sur la charte de 1840 ; mais il a été désavoué par la métropole. Les déclarations de la France ont été renouvelées en 1879 et 1883. Il ne s'agit donc pas ici de la violation d'une convention de vieille 'date, comme celle de Raïatéa qui remonte à 18 47.

Au point de vue religieux, la question des Nouvelles- Hébrides est pour l'Angleterre d'une portée presque aussi considérable que celle de Madagascar. Depuis trente-huit ans que des missionnaires anglais évangélisent ces îles, une forte proportion d'indigènes a embrassé le christianisme et s'est frottée de civilisation. Au témoignage de tous les voyageurs, même de ceux qui sont favorables aux Français, la population y est, comme à Madagascar, peu portée vers la France. De grandes étendues de terre y sont aux mains de sujets britanniques; c'est avec de l'argent anglais qu'y ont

été bâties des églises, des écoles et des stations de missionnaires. On n'y compte presque pas d'habitants de nationalité française, en dehors des troupes qui y ont été débarquées dernièrement pour y tenir garnison. Sans doute, c'est une chose grave de chercher querelle à la France à propos d'une Ile dont nous n'avons que faire et que nous avons refusée à plusieurs reprises ; mais il n'est pas moins grave de laisser cette puissance fouler aux pieds un engagement solennel qu'elle avait spontanément souscrit. Si le gouvernement britannique ferme les yeux surce fait, c'est qu'il a les mains liées à l'égard de la France par l'occupation de l'Egypte. Mais alors il est évidemment superflu que nous fassions désormais des conventions internationales pour les laisser violer de la sorte, avec toutes les circonstances aggravantes qui font de l'affaire des Nouvelles-Hébrides un casus brlli pour l'esprit le plus pacifique.

La question des Ecrehous est curieuse. De temps immémorial, ce groupe d'Ilots a été considéré comme une dépendance de l'Ile de Jersey à une des paroisses de laquelle il est rattaché, et a été occupé pendant la belle saison par des pêcheurs et ramasseurs de varech jersiais. Les rares habitants permanents des Ecrehous sont sujets britanniques, les délits qui y sont commis relèvent des tribunaux de Jersey. Jamais jusqu'à ces derniers temps, la France n'avait revendiqué la possession de ces méchants rochers. Le gouvernement français, cette fois, n'a commis aucun acte de violence; mais la presse a attaqué l'Angleterre au sujet de

cette prétendue spoliation, avec une véhémence qui dénote une entière ignorance des faits." Cette question est étroitement liée à celle de la pêche sur les côtes britanniques, dans les détails de laquelle je ne veux pas entrer ici, pas plus que je ne veux aborder celle des conflits relatifs à Terre-Neuve, car, pour les tirer au clair, ce ne serait pas trop d'un seul article, d'ailleurs assez dénué d'intérêt. Je ne les mentionne que pour mémoire au nombre des sources permanentes de conflit qui existent entre la France et la Grande-Bretagne .

Certains Français ont élevé dernièrement des prétentions encore plus exorbitantes que celles auxquelles doit être attribuée l'action de la France dans les Nouvelles-Hébrides. De même qu'il y a une ltalia irredenla dont les frontières s'étendent tous les jours, ces patriotes chauvins ont inventé une Gallia irredenta, si je puis m'exprimer ainsi. Ils n'ont pas encore revendiqué le Canada, mais ils ont fait revivre les griefs relatifs à Terre-Neuve et ils continueront à réclamer « la côte française » , jusqu'au jour où ils nous offriront de l'échanger, plus Saint-Pierre et Mi quel on, contre l'île Maurice. Les Français qui ont poussé à l'expédition de Madagascar ont certainement pour arrière-pensée la conquête de l'île Maurice, dont ils se persuadent que la population, française par le langage, désire ardemment le retour à la France, en quoi, à ma connaissance, ils se trompent d'une façon absolue.

Il est vraiment singulier qu'avec tant d'occasions de froissement et alors que, pendant bien des années, le

FRANCE. \\~l

sentiment patriotique français se donnait carrière contre l'Angleterre pour oublier l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne trouvent encore moyen de faire à peu près bon ménage. C'est en grande partie au tact et à la prudence de l'ambassadeur britannique à Paris qu'il faut faire honneur de ce résultat. Si les relations entre les deux puissances ne sont pas des meilleures, il est difficile de dire à quel degré de tension elles seraient arrivées sans la sagesse de lord Lyons, sa scrupuleuse courtoisie et avant tout sa patience merveilleuse. Certes, l'Angleterre est bien servie par beaucoup d'hommes; mais quand on sait ce que lord Lyons a fait pour son pays, on reconnaît que jamais il ne pourra être remplacé. C'est un tempérament singulier, physiquement indolent au point qu'il ne peut se décider à sortir de chez lui. Dans l'exercice de ses fonctions, il est le plus énergique des hommes, voyant toujours au moment opportun celui qu'il juge utile de voir, écrivant à lui seul autant que tous les autres ambassadeurs et ministres anglais réunis, car il entretient constamment une énorme correspondance privée, de sa propre main, sans jamais mettre un mot inutile dans ses lettres, modèles de lucidité et de précision. Il n'est paresseux que quand son gouvernement le presse de faire quelque démarche ou de prononcer quelque parole qu'il juge de nature à irriter la France sans profit réel pour les intérêts de la Grande-Bretagne. Oh ! alors son indolence naturelle reprend le dessus. Le plus ferme et le plus obstiné des ministres des affaires étrangères s'userait contre la force de résistance passive de lord Lyons, la

plus britannique de toutes ses qualités essentiellement britanniques. Je crois que, dans le cours de sa longue carrière, on ne Fa vu qu'une fois être en colère, ou du moins le montrer. C'est lorsqu'un membre irlandais ayant déclaré au parlement que, pendant un séjour à Paris, il avait été continuellement filé par les espions anglais, le gouvernement n'a pas spécifié dans sa réponse que ces espions — si espions il y avait — n'étaient pas au service de l'ambassade et que lord Lyons n'avait eu aucun rapport avec eux. Cette colère est caractéristique. Lord Lyons est un galant homme dans toute la force du terme et il a su toute sa vie entretenir des relations forcées avec des gens dont on n'en saurait dire autant, sans jamais avoir compromis sa dignité. Dans une capitale où les ministres s'espionnent les uns les autres et où les ambassadeurs font surveiller leurs propres amis, il a déplu à lord Lyons d'être un moment soupçonné d'avoir attaché des espions aux pas d'hommes qui étaient alors des ennemis avérés de son pays. Il ne se fait pas d'illusions sur les divers gouvernements qui se succèdent en France, ni, pour tout dire, sur aucun sujet. Quelquesuns pourront le traiter de cyuique et pourtant sa noblesse d'âme est à la hauteur de l'aménité de ses formes. Nous ne saurions trop le répéter, si la France et l'Angleterre vivent encore dans une bonne harmonie relative, c'est à lord Lyons qu'on en est redevable et l'on a lieu d'espérer que son action continuera à s'exercer d'une manière aussi efficace tant qu'il consentira à servir d'intermédiaire entre les deux puissances.

Nous avons vu dans les deux chapitres précédents que ce n'est ni l'Allemagne et l'Autriche, retenues par la crainte d'une alliance franco-russe, ni l'Angleterre, qui n'a pas de motif suffisant pour justifier une agression et aucune envie d'en faire naître, ni la France, où le sentiment de la majorité du corps électoral est essentiellement pacifique, qui troubleront la paix européenne. Reste la Russie qui, profondément patriote, mais sans rôle bien déterminé dans le monde jusqu'à présent, qualifiée de barbare par les autres nations, partant très susceptible, et gouvernée par un autocrate de tempérament mobile, est seule en situation de provoquer un conflit. Le fera-t-elle? Voilà la question.

Il a paru dernièrement, dans plusieurs journaux russes, de remarquables articles sur le sujet que je traite ici. Ce qu'il en ressort de plus clair, c'est l'arrogance de la Russie ou, si l'on aime mieux, la conscience qu'elle a de sa force, à ce point qu'elle ne prend aucun souci de ce qui se passe en dehors d'elle, et l'ignorance extraordinaire qui règne dans les milieux vrai-

ment russes les plus éclairés. Vraiment russes, dis-je, car il y a au service de la Russie nombre de gens éminents et cultivés, qui doivent à leur origine étrangère ou à leur fréquent contact avec les autres pays de ne pas partager les dangereuses illusions de leurs compatriotes. Malheureusement, ce n'est pas entre leurs mains, mais entre celles du tsar, qu'est le gouvernement de l'empire. Il en est quelques-uns, tels que MM. de Giers, Jomini, Vlangaly, qui sont parfois consultés pour la forme ; mais leurs avis restent à l'état de lettre morte et n'influent en rien sur la politique de l'empire russe qu'ils défendent publiquement — et à Saint-Pétersbourg la plupart des conversations doivent être considérées comme publiques.

Afin de justifier ce que je viens de dire de la presse russe, je résumerai les doctrines émises par la Novoë Vremya dans une étude sur « les puissances occidentales et la Russie *. Par « puissances occidentales * on n'entend pas seulement ici la France et l'Angleterre, habituellement comprises sous cette dénomination, mais aussi celles que nous appelons les deux puissances centrales, plus l'Italie. L'auteur de l'article déclare que l'unité de l'Allemagne extérieurement accomplie par la Prusse n'est pas entière, puisque l'Autriche allemande n'y est pas englobée, et qu'elle n'a même pas de réalité, l'union intime n'existant pas entre les différents éléments qui la constituent. L'Allemagne catholique déteste plus que jamais l'Allemagne protestante, dit-il, et les États du Sud saisiront la première occasion qui se présentera pour mettre fin à l'hégémonie prus-

sienne et rendre à l'Autriche la suprématie dans l'empire germanique. (1 considère aussi le Sleswig-Holslein comme une source de grande faiblesse pour l'empire actuel, qui, en butte à la haine de l'Autriche aussi bien que de la France, miné par le socialisme, en froid avec l'Angleterre à cause de sa politique coloniale, ne pourrait même pas compter sur l'amitié de l'Italie, à moins d'appuyer les prétentions de cette puissance sur le Tyrol, le pays de Trente et Trieste, ce qu'il ne fera pas. L'Allemagne est donc absolument isolée. L'empereur Guillaume et le prince de Bismarck lui-même disparaîtront sans avoir fait faire un pas à l'unité allemande et c'est dans l'alliance russe qu'est pour eux la seule chance de consolider leur œuvre. Tableau flatteur en vérité de ce que le chancelier a fait pourson pays! En ce qui concerne l'Autriche, Fauteur la dit résolue à ne pas devenir slave, à rester allemande et à reconquérir une situation prépondérante en Allemagne, attendant pour cela la mort du prince de Bismarck, mais trop faible pour pouvoir nuire en rien à la Russie. La France, il la montre isolée par suite de sa brouille avec l'Angleterre. Quant à cette dernière puissance, il la juge hors d'état de défendre ses colonies et son commerce, sérieusement menacée par l'Irlande et décidée à tout plutôt qu'à se battre. La conclusion naturelle de l'article est que, seule entre les puissances, la Russie est forte, tranquille, vraiment grande; que, si elle s'allie à l'Allemagne, elle peut effacer l'Autriche de la carte d'Europe et contraindre la France à conserver une attitude pacifique; que, si elle préfère l'ai-

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m DE L'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE.

liance française, elle est maîtresse des destinées de l'empire allemand ; enfin qu'elle tient entre ses mains la fortune de l'Angleterre le jour où il lui plaira de délivrer l'Inde du joug britannique. L'auteur considère comme plaisante la supposition que la Russie aurait besoin de l'assentiment d'aucune puissance pour régler à son gré la question bulgare.

Pas n'est besoin de faire ressortir les points faibles de cet exposé de la situation européenne. Quant à la parcelle de vérité qu'il peut contenir, j'aurai occasion de la mettre en lumière quand je parlerai de l'énorme puissance de la Russie. Je voulais seulement montrer par ces citations dans quel monde imaginaire vivent les Russes qui dirigent la politique extérieure de l'empire, l'empereur lui-même et les journalistes importants qui d'ailleurs, je le fais remarquer en passant, sont sans aucune autorité dans le pays, à la seule exception du très influent autocrate de la Gazette de Moscou.

Je n'ignore pas que beaucoup des assertions contenues dans ce chapitre provoqueront de vives protestations, car elles déplairont en même temps à ceux qui ont foi dans la parole de la Russie et dans sa modération et à ces ultra-patriotes anglais — si l'on peut dire qu'il y ait jamais excès dans le patriotisme — que leur haine pour la grande puissance du Nord égare au point de leur en faire méconnaître la force et le profond sentiment national. Mais je répète encore que, comme celles qui précèdent et celles qui suivent, cette étude a pour unique objet d'exposer des faits et de chercher à en déduire les conséquences possibles. Je

m'adresse à ceux, s'il en est aujourd'hui, qui sontassez dégagés des préjugés de parti, de personnes et de nationalité pour consentir à envisager les choses sous leur vrai jour.

Un fait sur lequel il est important d'insister quand on examine la situation de la Russie, c'est que, de toutes les puissances européennes, c'est elle qui possède la population homogène de beaucoup la plus considérable. Les Grands-Russiens parlant la même langue, sans aucun mélange de dialecte, y sont à peu près aussi nombreux que les vrais Allemands en Allemagne. Sur cet élément absolument, pur de la race moscovite viennent se greffer des millions de Russes d'autres tribus ayant avec celle-ci d'étroites affinités, notamment les quatorze millions de Petits-Russiens qui fournissent à la garde impériale des soldats d'élite. Les observateurs superficiels affirment volontiers et sérieusement que la grande diversité des races réunies sous le drapeau russe nuit à la cohésion de l'armée nationale. Sans doute, l'empire des tsars englobe bien des peuplades différant de langage, de religion, de coutumes et ce sont leurs territoires que visitent de préférence les voyageurs en quête de pittoresque, rebutés par la sombre et triste uniformité de la Russie proprement dite. Mais ces éléments hétérogènes sont avec la masse de la nation russe à peu près dans le même rapport que les sotnias de Persans, de Géorgiens, d'Arméniens, de Circassiens, de Mingréliens, deBaschkirs, de Cosaques de l'Oural, qui paradent dans la garde personnelle du tsar aux revues de Saint-Pétersbourg, sont avec les cin-

quante à soixante mille hommes de la garde impériale. Assurément, les Finnois de la Grande-Finlande et les Samoyèdes de la Sibérie septentrionale, les jaunes Kalmoucks d'Astrakan aux yeux bridés et les Sartes de l'Asie centrale, les Tartares de la Horde d'Or de Kazan et les Turcomans des steppes caspiens, les Tchuvassis, les Valikis. les Mordwas et autres Finnois asiatiques du Volga, d'innombrables tribus enfin que l'on pourrait encore nommer sont bien différentes les unes des autres et absolument étrangères au peuple moscovite ; mais elles ne constituent pas un élément dissolvant au sein de l'empire dont elles font partie et qui n'en compte pas moins, en dehors d'elles, quelque chose comme soixante millions de sujets russes parlant la même langue.

Cette nation, au point de vue numérique supérieure à toute autre, hormis la Chine qui n'est pas organisée pour la guerre moderne, est aussi plus forte au point de vue religieux et patriotique qu'aucune des puissances européennes et je ne crois pas que cette assertion puisse être contestée par quiconque connaît bien la Russie. Les États-Unis seuls pourraient peut-être rivaliser avec elle à ce double point de vue. Ce fait admis, il faut reconnaître qu'on se trouve là en présence d'une puissance absolument formidable par son essence même et indépendamment de l'attitude qu'elle pourra prendre à un moment donné. 11 est en Angleterre quelques politiciens fossiles qui voient encore dans l'existence de la Pologne une source de faiblesse pour l'empire russe. La Pologne est morte en 1863 et elle ne

ressuscitera jamais. Les hommes qui, soit par euxmêmes, soit dans la personne de leurs ancêtres, ont illustré la littérature par leur génie et de nombreux champs de bataille par leur brillant courage, peuvent se refuser à admettre la disparition de leur pays; mais le fait n'en est pas moins indéniable. C'est l'aristocratie polonaise qui a toujours été l'ennemie héréditaire de la Russie ; le peuple a souvent marché avec elle, mais sa haine pour l'oppresseur n'était pas au-dessus de considérations matérielles et la majorité des paysans polonais est aujourd'hui conquise à la domination russe par la législation agraire de cet empire, comme l'avaient été à la France les paysans d'Alsace par celle de la Révolution. Au moment de la guerre de Grimée, la Pologne ne s'est pas soulevée, quoique les événements ultérieurs de 186S semblent prouver qu'il eût été possible d'y provoquer un mouvement. Mais aujourd'hui l'ère des insurrections y est fermée et une révolte des sujets slaves de F Autriche-Hongrie serait beaucoup plus vraisemblable, malgré les efforts faits par cette puissance pour se concilier les populations de la Bukovine, qu'un soulèvement des Polonais contre le tsar. Il nous est difficile de comprendre l'attrait qui jette dans les bras de la Russie les membres plus faibles de la race slave. Lorsque, comme autrefois en Serbie et récemment en Bulgarie, les Russes ont eu le champ libre pour agir, ils se sont souvent aliéné cette instinctive sympathie; mais, pour les Slaves qui sont sujets de quelque autre puissance, le peuple russe est le sauveur en qui ils mettent tout leur espoir. Les Ruthènes

sont autant de Russes englobés dans l'empire austrohongrois et il n'existe pas en Russie d'élément étranger analogue à celui-là. On parle bien des populations allemandes de la Baltique : c'est encore là une vue arriérée. Il n'y a jamais eu d'allemand dans les provinces baltiques que l'aristocratie et le commerce ; le peuple des campagnes appartient aux races esthonienne et lithuanienne et il a salué comme des sauveurs ses maîtres russes, avec leurs mesures despotiques contre les propriétaires fonciers et contre l'usage de la langue allemande. Parce que la Russie est violente dans son langage et dans ses actes, nous nous refusons volontiers à admettre qu'elle puisse faire aimer sa domination à des paysans que n'avait jamais pu conquérir un gouvernement aristocratique. Si les hommes de Moscou ont échoué en Bulgarie, ils ont réussi en Pologne, ainsi que dans les provinces baltiques, et il est probable que le problème irlandais, depuis si longtemps une source de graves difficultés pour l'Angleterre, aurait été résolu en une semaine par un Samarine, un Miliutine ou un prince Tcherkassky.

On considère généralement le nihilisme comme un péril pour l'empire russe dont il minerait non seulement la puissance offensive, mais même la force défensive. Or, dans les milieux russes les plus éclairés, on est généralement convaincu, même après les faits récents de conspiration militaire, qu'actuellement l'Allemagne et l'Autriche ont plus à redouter de l'agitation socialiste que la Russie des conspirations nihilistes. J'aurai à revenir sur ce sujet lorsque j'étudierai la situation de

l'Autriche; mais, en ce qui concerne la Russie» mes plus récentes informations me conduisent à partager la manière de voir des écrivains moscovites 1 .

Je ne crois pas qu'il puisse exister dans l'esprit d'aucun observateur sérieux le moindre doute quant à la force réelle et durable de la Russie, et il est intéressant de rechercher à quel usage elle pourra employer cette force. Vieille à certains égards, cette nation est, au point de vue politique, aussi jeune que les États- Unis, et elle est loin d'avoir atteint son entier développement. Déjà forte dans sa période de croissance, elle le sera plus encore parvenue à la virilité. Ndus allons examiner les chances et les conséquences probables d'un conflit éventuel entre la Russie et l'Autriche, ou entre la Russie et l'Angleterre. Pour arriver à une juste appréciation des choses, il y a d'abord lieu de jeter un rapide coup d'œil sur la condition intérieure de la Russie comparée à celle de l'Autriche, qui sera plus approfondie dans le chapitre suivant.

Je viens de dire que la nation russe est avant tout patriote. La France l'est aussi assurément, dans la personne de tous ses enfants, depuis M. Gré vy jusqu'à M. Drumont; et cependant il est probable que ni celuilà, ni même celui-ci, ne possède cet esprit de sacrifice, poussé jusqu'à l'immolation volontaire, qui est un sentiment absolument russe. Au contraire, il n'est pour ainsi dire pas un des sujets du tsar qui hésitât à mourir sur l'heure, si le sacrifice de sa vie pouvait être utile à la cause nationale. Peut-être est-ce là un symptôme de

i. L'Evénement a depuis démenti cette assertion.

barbarie : il se trouve sans doute de pâles philosophes pour penser ainsi. Mais, barbare ou non, c'est un sentiment sur lequel doit compter la politique européenne.

Ce n'est ni dans la Pologne ni dans les provinces baltiques, pas plus que dans le nihilisme, qu'il faut voir des sources de faiblesse pour la Russie, mais dans l'absence, inévitable sous un régime autocratique, de culture suffisante des classes supérieures et moyennes. Le contraste frappant qui existe en Russie entre la simple piété du paysan, pour qui chaque repas est une célébration de la sainte communion, et ses accès d'intempérance et de brutalité, est dépassé par celui, plus caractérisé encore, que l'on trouve entre cette piété populaire et le profond scepticisme des hautes classes. Et je ne parle pas seulement du scepticisme religieux, mais de ce scepticisme pratique qui considère tout comme inutile à toute cause, et qui, pour n'être pas incompatible dans l'aristocratie russe avec un langage, voire avec certains sentiments patriotiques , ne saurait contribuer à faire de la classe sociale qu'il mine profondément un instrument bien fort pour les revendications de la patrie russe.

J'ai déjà eu occasion de le dire dans la première de ces études, il n'y a en Russie que deux hommes, dont le second est deux fois éminent, par sa valeur personnelle et par sa situation de directeur d'un journal qui peut être considéré comme le plus puissant du monde, car il est à peu près tout-puissant dans un grand empire. C'est par Katkof seul que la presse russe a de l'influence. Les feuilles officielles et officieuses ne

RUSSIE. m

donnent que x>e que l'on peut attendre d'elles : des faits. Mais la Gazette de Moscou, qui proclame la presse russe la seule vraiment libre du monde, jouit d'une réelle liberté, personnelle, il est vrai, à son directeur. Sous les gouvernements constitutionnels, dit la Gazette, les journaux sont les esclaves des partis; or en Russie il n'est pas de partis ni rien qui puisse être appelé de ce nom. En ce qui concerne les affaires intérieures, ce journal est arrivé à imposer ses vues, et si, en politique étrangère, il n'est pas tenu compte de ses sentiments antigermaniques, combattus par le Nord, du moins lui est-il permis de les exprimer librement.

Katkoff ne compte pas uniquement en Russie pour sa valeur personnelle, mais aussi comme l'interprète du parti « national », que l'on pourrait appeler plus justement t le groupe de Moscou », constitué par un noyau d'hommes que séparent peut-être des divergences d'opi nion , mais paraissant extérieurement professer des vues identiques, parce qu'ils sont, en effet, unis dans un même sentiment en ce qui concerne les questions extérieures. J'ai déjà mentionné Aksakoff, Samarine, Miliutine, Tcherkassky : ceux-là appartenaient à une autre génération, et ils représentent maintenant l'opinion de Moscou aux Champs-Élyséens. Le prince Vassiltchikoffet d'autres que je pourrais nommer continuent leurs traditions et, soit dans la conservatrice Gazette de Moscou, soit dans des feuilles de nuance plus libérale, l'expression de l'opinion nationale de Moscou a toujours été la même en substance au regard de l'étranger.

Nous disons le « groupe » de Moscou ; c'est qu'en effet, je le répète, une des grandes forces de la nation russe est dans l'absence de partis. Excepté ceux qui sont systématiquement opposés à tout, la plupart des Russes s'entendent sur un grand nombre de questions générales absolument spéciales au pays. Les nihilistes eux-mêmes sont d'accord avec leurs compatriotes sur certains points, par exemple pour tourner en ridicule le gouvernement parlementaire. La note dominante chez les Russes est la confiance dans l'avenir de leur pays et une sympathie désintéressée pour les populations slaves étrangères à l'empire, moyennant qu'elles consentent à suivre l'impulsion de la Russie et à professer la religion orthodoxe.

Le défunt empereur était influencé par l'opinion de Moscou, mais son successeur la partage, ce qui est bien différent. Le tsar actuel est aussi national que Pierre le Grand lui-même, dont il ne possède malheureusement pas toutes les capacités. Dans une famille où l'exercice du pouvoir absolu fait chacun de ses membres différent des autres hommes, il a plus de ressemblance avec Paul et Nicolas qu'avec les deux Alexandre : ceux-ci étaient de mélancoliques Allemands, comparés à ce tsar tenace et si profondément russe. Quoique élevé par des hommes qui connaissaient bien la Russie, je crains qu'il ne sache rien de son propre pays et moins encore des autres. Son entourage est fortement conservateur : Pobedonostchieff, le comte Tolstoï et Katkoff sont accusés par les esprits avancés d'être les représentants prétentieux d'un vieil ob-

scurantisme tory. Mais, pour un étranger, il n'y a pas grande différence entre un libéral russe et un conservateur russe. Au sens anglais du mot, le libéralisme n'a pas de place en Russie. Quant au parlementarisme qui nous est si cher, il ne s'introduira sans doute jamais dans un pays où le sentiment national le tient encore plus encore en mépris qu'en aversion.

Cette faiblesse de la Russie que nous avons signalée tout à l'heure, consistant dans l'insuffisance des classes supérieures, est encore accentuée par. l'éloignement des affaires auquel un régime autocratique voue fatalement certaines personnalités. La moitié des hommes éminents de la Russie sont tenus à l'écart pour avoir, à un moment donné — et alors qu'il leur était difficile d'en agir autrement — témoigné trop de déférence à la femme que, depuis la mort d'Alexandre II, on appelle à l'étranger sa veuve et devant qui d'ailleurs, du vivant du feu tsar, la famille impériale ellemême était bien obligée aussi de s'incliner assez bas. Cette sorte de proscription est le résultat de l'entê tementde l'empereur actuel qui, tout en aimant la soumission et la souplesse chez ceux qui le servent, ne sait ni oublier ni pardonner. Un des collègues de M. de Giers disait un jour à un Anglais que ce ministre est perpétuellement vis-à-vis de son maître dans la position du soldat sans armes, la main à sa casquette et le petit doigt sur la couture du pantalon, n'ayant à la bouche que ces deux mots : « Oui, sire, oui, sire. *

Lorsqu'on parle de cette tendance expansive d'une

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race, baptisée parles Américains du nom intraduisible de spread-euglimiy et qui constitue une sorte de chauvinisme d'une espèce particulière, c'est généralement aux États-Unis que Ton pense': ce devrait plutôt être à la Russie. Les Russes caressent volontiers la perspective de devenir les maîtres du monde, et si, au lieu de m'occuper de questions contemporaines, je me laissais entraîner à des prophéties sur ce qui se passera au siècle prochain, je serais amené à reconnaître qu'en négligeant l'Amérique et l'Australie pour ne tenir compte que de l'ancien continent, leur rêve pourrait bien quelque jour devenir une réalité.

Le seul étranger qui existe pour le paysan russe est l'Allemand, au point que ce nom est pour lui synonyme du mot « étranger », et sa haine pour les « hommes muets », comme il les appelle, est vivace et profonde. Il ne connaît guère les Anglais. Le sentiment des masses est qu'un jour une guerre éclatera entre la Russie et l'Allemagne, auprès de laquelle celle de 1870 n'aura été qu'un jeu d'enfants, disent les soldats, et qui, si l'issue en était favorable aux Allemands, recommencerait à la première occasion, jusqu'à l'anéantissement de l'empire germanique. La cour tient en bride dans une certaine mesure cette opinion populaire à laquelle elle se ralliera peut-être plus tard pour en tirer profit; mais, actuellement, c'est moins à l'Allemagne qu'elle en veut qu'à l'Autriche.

Il nous faut examiner maintenant la situation militaire de la Russie comparée avec celle des puissances voisines. Malgré l'énormité de sa dette et ses lourdes

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charges annuelles, l'empire russe devient chaque jour plus fort, et cette force, considérable en soi, s'est accrue du prestige qui s'attache à l'inconnu. Son armée est la plus formidable du monde : en état de complète mobilisation, elle ne compte pas sur le papier moins de quatre millions d'hommes au début et de six millions parla suite. D'aucuns inclinent à croire que ces chiffres sont fictifs; mais, depuis 1878, la Russie a fait de grands progrès. Elle possède autant de bouches à feu que l'Allemagne ou la France ; sa cavalerie est aussi considérable peut-être que celle de ces deux puissances réunies, plus considérable à coup sûr que celle des armées allemande et autrichienne combinées, et elle est reconnue comme la meilleure de toutes pour le service auquel, dans la guerre moderne, est limité l'emploi de cette arme. Avec un peu de sagesse, les ressources de la Russie ne peuvent qu'aller toujours grandissant, car c'est un pays jeune à bien des égards, et, au point de vue territorial, la Sibérie équivaut presque à d'autres États-Unis. Avec les avantages naturels que lui donne sa position et sa merveilleuse ligne de places fortes sur la frontière d'Allemagne, la Russie pourra toujours user la patience germanique. Peut-être, comme le dit le comte de Moltke, deux cent mille hommes sur la Vistule, soutenus par les places allemandes, suffiraient-ils pour mettre obstacle à une invasion des Russes. Mais en fût-il ainsi, ce seraient toujours deux cent mille hommes de moins à mettre en ligne sur la frontière française, en présence d'une armée déjà plus forte au total que celle de l'Ai-

lemagne, et, en tout cas, ils seraient impuissants à empêcher la Russie d'écraser l'Autriche.

Il est curieux de rapprocher des protestations amicales échangées à plusieurs reprises dans ces dernières années par les empereurs de Russie et d'Allemagne ce fait que, depuis 1870, Kœnigsberg a été transformé en un immense camp retranché, les forts de Thorn ont été armés de tourelles cuirassées, les défenses de Dantzig ont été augmentées, celles de Posen également, et qu'en cfe moment on travaille activement à celle de Custrin et de Glogau. Mais ce que la Russie gagne chaque jour en puissance militaire l'emporte dans la balance sur ce que l'Allemagne peut emprunter à l'Autriche pour essayer de rétablir l'équilibre. On peut affirmer en toute sûreté que désormais il ne sera plus possible aux Allemands de frapper tous leurs ennemis à la fois. Attaquer soit la Russie, soit la France, serait aujourd'hui de leur part un acte de folie, pour ne pas dire un suicide ; aussi Berlin persistera-t-ildans ses déclarations amicales à l'adresse de la Russie, tout en nourrissant une secrète complaisance pour les coalitions qui pourraient se former contre la grande puissance du Nord.

Dans ses rapports avec la Russie, le prince de Bismarck a à son actif un avantage considérable, c'est qu'il se trouve en présence du moins bien informé de tous les gouvernements européens. Le tsar a sous la main quelques hommes d'une haute valeur qu'il pourrait employer, mais qui sont tenus à l'écart ou qui vieillissent. L'un d'eux n'est plus ce qu'il était alors

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qu'il représentait son pays à Pékin. Un autre a perdu quelques-unes des qualités dont il avait fait preuve dans le règlement délicat de certaines difficultés survenues au sein de 1$. famille impériale, et pour lequel plus de tact et de sagesse était nécessaire que pour la conduite des affaires nationales. En ce qui concerne les relations avec ses voisins, c'est en jetant son épée dans la balance que le gouvernement russe répare les maladresses commises, et le plus solide de tous les arguments auxquels il a recours est une opération d'arithmétique consistant à additionner ses effectifs avec ceux de ses alliés et à en retrancher le chiffre des forces ennemies. Bonne pour les affaires d'État, cette simple méthode est inapplicable à celles de la cour ; mais le baron Jomini possède de celles-ci une expérience héréditaire, en même temps qu'il est doué pour celles-là. d'une capacité native, faisant de ce Suisse du canton de Vaud le meilleur des serviteurs étrangers qui portent la livrée slave dans ce pays dont il ignore jusqu'à la langue. Seulement il est vieux et supplanté par des soldats et des bureaucrates. Sans aucune influence est le prince Lobanoff, un remarquable diplomate, je n'ose dire à quel point remarquable, de peur que, tombant sous les yeux de M. de Giers ou de M. Katkoff, ces lignes ne causent quelque préjudice à réminent ambassadeur, dont le patriotisme pourrait être mis en suspicion. M. Zinowieff, du département des affaires étrangères, est aussi un homme de valeur, mais sans aucune action dans le gouvernement.

Cette insuffisance des conseillers du tsar donne beau jeu à M. de Bismarck. L'ignorance de ce qui se passe à l'étranger met une nation dans un état d'infériorité marquée vis-à-vis de celles qui sont mieux instruites. C'est à l'étendue de ses informations, tenant à la variété des nationalités qui la constituent et à la diversité de race des hommes qui la servent, que l'Autriche doit la continuation de son existence. L'Ailemagne est bien informée parce qu'elle y a intérêt et qu'elle fait toujours bien ce qu'elle a à faire. En France et en Russie, au contraire, l'ignorance est extrême sur ce point. L'empereur Alexandre a peut-être lu alors qu'il était tsarévitch, mais aujourd'hui il ignore volontairement ce qui s'écrit, et, éloignant de sa personne les hommes à idées, entachés à ses yeux du péché mortel d' « européanisme» ou « occidentalisme*, il n'admet dans ses conseils que des soldats bien dressés à l'obéissance aveugle et de vieux bureaucrates pédantesques et rétrogrades. Au surplus, on sait qu'en Russie la presse étrangère est soigneusement proscrite. J'ai regret à le constater en passant : malgré les facilités que lui donne pour s'instruire la libre diffusion des lumières venant de l'extérieur, le peuple français est dans une ignorance presque aussi complète, en matière de politique étrangère, que le sont les sujets du tsar. 1] s'y trouve quelques hommes politiques et de rares journalistes qui peuvent être bien informés, mais la masse de la nation ne sait rien, et le corps électoral a en ses capacités naturelles une superbe confiance qui lui fait méconnaître la supériorité

des hommes instruits dans l'art du gouvernement. L'instabilité de la politique intérieure française déplaît si fort à la Russie, qu'il a été question dernièrement de faire revivre la ligue des trois empereurs, comportant l'isolement absolu de la France, rêve dont, sans être impossible, la réalisation ne semble guère probable. Pour que la Russie renonce à agiter le spectre de l'alliance française aux yeux de l'Allemagne et de l'Autriche, il faudrait que ses ambitions fussent satisfaites en Europe comme en Asie, et l'on ne voit guère comment le gouvernement austro-hongrois pourrait s'y prêter. D'autre part, il n'y a pas beaucoup de sympathie entre le cabinet conservateur anglais et le gouvernement bulgare, et le membre le plus important du parti tory ne considérerait pas d'un œil favorable une pacification de l'Europe obtenue en isolant la France et en laissant aux Russes le champ libre dans les Balkans. Lord Randolph Churchill a été un des adversaires les plus ardents de la politique étrangère de lord Beaconsfield en 1877-78. Quant à lord Salisbury, il n'est pas homme à dédaigner une bonne alliance, ni à laisser l'Autriche dans l'embarras, et il voit le moyen de faire prédominer dans la péninsule des Balkans une politique antirusse, en exploitant la popularité dont jouissent en Angleterre les Roumains et les Bulgares. Il est, d'ailleurs, en faveur de cette politique, un argument toutpuissant dans l'esprit de John Bull : celui des gros sous. Toul pays annexé à l'empire russe, ou inféodé à lui plus ou moins directement, se trouve fermé au commerce britannique par de forts droits protecteurs,

ce qui, à dire vrai, est aussi le cas avec nos alliés autrichiens, ainsi que je l'ai montré à propos de la Bosnie. * En réalité, on Va vu 'par ce qui précède, c'est d'accord avec le prince de Bismarck que les Russes en usent à leur volonté en Bulgarie. Terrorisée par la menace d'une guerre avec le seul secours de l'alliance anglaise, l'Autriche est impuissante à faire une résistance quelconque et elle compte, pour l'appuyer à Saint-Pétersbourg, sur le chancelier allemand hors d'état lui-même de lui venir en aide. De temps à autre en effet, le tsar fait montre de son amitié pour la France, qui joue alors le rôle du chien lâché par le rabatteur pour chasser le gibier devant lui. Ce n'est pas qu'il y ait ni qu'il doive jamais y avoir d'alliance offensive franco-russe ; mais, naturellement, la France est toujours prête à. toute éventualité.

La conduite de la Russie dans la question bulgare ne rencontre assurément aucune approbation en Angleterre ; cependant, on y a cherché à la pallier en l'assimilant à celle de la Grande-Bretagne dans l'affaire d'Arabi pacha. Supposons un moment — ce que n'admettrait pas le gouvernement britannique — qu'Arabi eût été l'interprète des sentiments égyptiens autant que l'est la Sobrauié de l'opinion bulgare, et négligeons ^e fait qu'il avait presque renversé le gouvernement régulier de l'Egypte, tandis qu'avec le consentement du prince déposé les régents bulgares ont pris charge de celui de leur pays; même ainsi, la comparaison n'est pas soutenable. L'Angleterre n'a pas eu de Kauibars. En allant en Egypte elle n'a pas agi sous sa seule

responsabilité. Son action a été la conséquence de la note proposée, en 1881, au cabinet britannique par le gouvernement français, qui aurait même pris part à l'expédition si la Chambre des députés ne lui avait refusé les crédits. A défaut du concours de la France, l'Angleterre a cherché celui de l'Italie qui, a été bien près de le lui accorder. En somme, l'Angleterre a été couverte avant l'action par l'approbation officieuse de la plupart des puissances, et toutes les puissances sans exception lui ont adressé leurs félicitations officielles après le rétablissement de l'ordre en Egypte.

En ce qui concerne la Bulgarie, au contraire, du jour où lord Salisbury a sauvé le prince Alexandre à la conférence de Constantinople, on pouvait prévoir que celui-ci serait ultérieurement détrôné par le gouvernement russe. Il Ta été. Mais cet acte de violence ne suffisait pas- pour rétablir le prestige russe dans le pays, et l'on a fait plus. Jamais le prince Alexandre n'avait agi contre le tsar, non que j'ignore tout ce qui a été dit à ce sujet, mais rien n'a été prouvé. Peut-être même pourrait-on lui reprocher d'avoir fait* preuve d'une soumission excessive. Mais il a eu le tort de vouloir être indépendant, et l'indépendance bulgare, aussi bien en matière de langue et de religion que de politique étrangère, porte ombrage au patriotisme russe. C'est bien contre mon gré que je me vois contraint à l'hostilité envers la Russie, car j'éprouve une vive sympathie pour les aspirations de la race slave en général, et en particulier pour celles du peuple russe. Si antirusse que je sois, politiquement parlant, l'on

a déjà pu voir, au cours de cette étude, qu'à bieu des égards j'ai la plus haute idée de la nation moscovite. Cependant, il me paraît que l'envoi en Bulgarie du général Kaulbars, après la déposition du prince Alexandre dans les circonstances que l'on sait, constitue une insulte des plus graves à l'Europe, et qui, je le crains, est irrémissible . C'est un coup mortel porté aux petits États et la consécration de cette doctrine qu'en matière de relations internationales la force prime le droit. Aujourd'hui la presse russe revendique ouvertement la Bulgarie comme une province de l'empire, déclarant que les affaires de ce pays relèvent de la politique intérieure de la Russie, dans laquelle les puissances n'ont p$s à s'ingérer, et elle assimile toute résistance des Bulgares aux ordres venus de Saint- Pétersbourg à une insoumission de la Pologne.

Coupable ou non, la conduite de la Russie, en cette circonstance, nous semble avoir été imprudente au point de vue même de ses intérêts, car elle lui a incontestablement aliéné la nation bulgare qui, auparavant, professait un véritable culte, sinon pour l'empire, du moins pour la personne du défunt empereur. Le chef du parti de Moscou, qui était gouverneur de la Bulgarie pendant la guerre turco-russe, écrivait, à cette époque, à un ami commun de Samarine, des deux Miliutine, des deux Vassiltchikoff et de lui-même que, loin d'imiter ce qu'il appelait la folie des Polonais, les Bulgares étaient tout disposés, comme les Ruthènes de Galicie, à accepter la suprématie russe dans une confédération slave. Autre avantage à l'actif des

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Russes en Bulgarie, ils n'avaient à lutter contre aucune difficulté religieuse. Sans doute, le protestantisme se propage dans la principauté; on y aime les quakers anglais pour le bien qu'ils y font, et le collège protestant américain du D r Washburne y prend de l'influence. Cependant, la majorité de la population y est encore orthodoxe. En même temps, la. Bulgarie est profondément démocratique, et ceux qui ont accueilli les Russes comme libérateurs étaient fermement convaincus que leur indépendance locale serait respectée. Au dire des ethnographes, les Bulgares ne seraient pas (Je race slave; mais cela importe peu. En réalité, ils sont devenus aussi Slaves que les Slaves de l'ancienne Prusse sont devenus Allemands. Si, comme Justinien et Bélisaire, le prince de Bismarck est Slave de race, il n'en est pas moins aussi Allemand que ceux-là étaient Romains. On ne saurait douter que les Bulgares soient originaires du cœur de la Russie actuelle où ils vivaient sur le Volga, dont ils tirent leur nom. Mais si, à l'époque de leur migration, c'est-à-dire au v e siècle, ils n'étaient point Slaves, ils l'étaient devenus, dès le vm* ouïe ix , aussi complètement qu'ils le sont aujourd'hui. Ce que n'ont pas su comprendre le gouverneur russe de la Bulgarie et son jeune état-major moscovite, c'est que les Bulgares ne s'étaient pas révoltés contre le joug de la Turquie uniquement pour substituer une race de pachas à une autre. Ils admiraient la force merveilleuse du patriotisme russe, ils s'intéressaient aux ambitions de la Russie et à l'accroissement de sa force, mais pas au point de consentir de

bonne grâce à en être les victimes. De leur côté, les Russes sentent bien qu'étroitement liée à l'empire comme Test actuellement la Bulgarie, si le libéralisme prévaut dans la principauté, l'absolutisme de leur gouvernement est sérieusement menacé. Il n'y a pas de parti libéral en Russie, avons-nous dit, et Ton n'y trouve plus guère de conservateurs de la vieille école, ce qui doit faire de l'empire des tsars un vrai paradis politique aux yeux du groupe tory-démocrate dont lord Randolph Churchill est le chef. Les derniers décembristes sont morts; les anciens anglomanes et les libéraux aristocratiques ne sont plus : tous les hommes politiques russes de l'heure présente appartiennent au parti national de Moscou avec une nuance plus ou moins libérale, pseudo-libérale, devrais-je dire, car je me rappelle leur attitude dans les provinces occupées par la Russie pendant la guerre d'Orient, alors qu'ils n'admettaient que la doctrine orthodoxe et prétendaient subordonner toute opinion à la volonté du tsar. Il a toujours été évident que la Russie ne pourrait sans difficulté s'assimiler une population catholique ; il est même douteux qu'elle puisse espérer parvenir à l'absorption des orthodoxes appartenant au rite hellénique de l'Église d'Orient. Mais on ne croyait pas aux Bulgares assez d'amour de l'indépendance et de force de résistance pour chercher à tenir tête à leurs tout-puissants sauveurs. Ils le font cependant et se sont embarqués là dans une lutte sans espoir, la sympathie qu'on leur porte étant vraisemblablement destinée à conserver un caractère purement platonique.

11 est en Angleterre des ennemis de la Russie persuadés que les Bulgares n'ont qu'à tenir bon pendant quelque temps et qu'il arrivera un jour où l'empire se désagrégera de lui-même , ou du moins où il subira quelque transformation considérable. Mais , dans l'éventualité même d'un grand désastre militaire, seul événement capable de renverser Tordre établi en Russie, les questions extérieures de cette nature n'en seraient guère affectées. On parle de l'assassinat du tsar Alexandre II, de l'acquittement, par un jury pétersbourgeois composé de nobles et de fonctionnaires, du meurtrier du comte Trépoff, le grand-maître de la police; mais ce sont là, comme l'esprit de dénigrement de soi-même Caractéristique des milieux pétersbourgeois, comme les manifestations périodiques et violentes de l'esprit nihiliste, des conséquences naturelles du régime autocratique, comme en France la conspiration du général Malet pendant la campagne de Russie. Symptômes de faiblesse, sans doute, mais qui ne sont pas incompatibles avec l'existence d'un sentiment patriotique universel et d'un grand esprit de sacrifice.

Maigre consolation que tout cela pour les Bul-, gares, comme en général pour les petits États de la région des Balkans et autres. Et pourtant ils seraient en droit d'espérer davantage de nous. Par leur attitude sage et prudente, par la réserve et la contrainte que s'est imposée la population entière, ils ont su se faire respecter en même temps que rendre difficile une occupation militaire. Leur esprit d'indépendance était connu, mais on n'a pas été peu surpris de les

voir déployer de si remarquables capacités en matière de guerre et de finances. Le gouvernement russe avait pensé que le rappel de ses officiers désorganiserait complètement l'armée bulgare et elle a, au contraire, remporté l'avantage dans une guerre sérieuse. Malgré toutes les provocations du général Kaulbars, en l'absence complète de direction supérieure des affaires, Tordre le plus parfait n'a pas cessé de régner dans le pays et les impôts y ont été payés régulièrement. Les. Bulgares se sont vraiment acquis des droits à l'admiration de tous les peuples libres. Il était de tradition dans l'armée russe de dire que la route de Constantinople passe par Vienne; mais il semble aujourd'hui qu'un obstacle bien plus redoutable soit opposé aux ambitions moscovites par l'indomptable esprit d'indépendance des Roumains, des Bulgares et autres Slaves du Sud. Toute tentative de coercition les rend d'autant plus réfractaires au régime autocratique.

En présence des remarquables qualités de selfgovernment déployées par ces petits peuples, une idée a été reprise dernièrement qui est depuis longtemps un des rêves favoris de la spéculation politique et qui, en Angleterre, est particulièrement chère aux plus libéraux des conservateurs et aux plus modérés des libéraux : je veux parler d'une confédération des Balkans. Assurément, une semblable confédération ne serait pas assez forte, même avec l'appui de l'Autriche et de l'Angleterre, pour tenir tête à la Russie. Cependant, peut-être serait-il possible, avant que la Russie reprenne une attitude agressive, d'arriver,

sinon à un résultat aussi complet, du moins à une entente cordiale. Les jeunes peuples grec, roumain, bulgare et serbe sont dignes de tout intérêt et méritent que Ton prenne leur défense.

Mais ce qui rend si grosse de difficultés toute solution de la question des Balkans, qui constitue l'élément européen de la question d'Orient, c'est l'existence des jalousies, voire des haines mutuelles qui divisent ces peuples. Les Grecs détestent les Autrichiens, en partie parce que ceux-ci sont soupçonnés de vouloir quelque jour s'établir à Salonique, ce qui couperait en deux la Grande-Grèce, en partie parce qu'ils sont les protecteurs des Serbes qui revendiquent certains districts de la Macédoine et de l'Albanie, sur lesquels les Grecs élèvent aussi des prétentions. D'un autre côté, si les Grecs et les Bulgares se sont à certaines époques unis dans la haine de l'Autriche et l'amour de la Russie, ils n'en nourrissent pas moins les uns pour les autres la plus violente aversion, due à ce que le traité de San-Stefano a promis à la Bulgarie certains territoires réclamés comme helléniques par la Grèce, enfin parce que les deux nations ont pour objet de leurs convoitises les mêmes parties de la Macédoine. Aussi, à première vue, une confédération englobant la Grèce, la Roumanie, la Serbie et la Bulgarie, c'est-à-dire quatre peuples dont les trois premiers ressentent pour le dernier un égal éloignement, ressemble un peu à l'alliance de trois chats en termes médiocrement amicaux, avec un chien absolument hostile.

Cependant, et quoique les difficultés soient encore

grandes, cette combinaison est peut-être aujourd'hui rendue plus acceptable par une atténuation sensible de ces antipathies réciproques. Le roi Milan a même suggéré officieusement l'idée d'une alliance serbo-bulgare qui fait naître des questions dont je m'occupe dans le chapitre suivant. D'autre part, la Bulgarie a accrédité à Athènes un agent diplomatique. Mais, à moins que les sentiments antirusses des Hongrois ne l'emportent dans la politique de l'empire, l'Autriche ne verrait pas d'un bon œil une confédération des principautés slaves et elle incliuerait plutôt à prendre parti pour la Russie, afin de ne pas être exclue de la Méditerranée, où elle n'a pas le désir d'aller pour le moment, mais dont elle ne se soucie pas de se voir l'accès absolument fermé. L'influence de l'Angleterre à Berlin a eu pour effet de couper en deux les Slaves du Sud en jetant l'Autriche entre la Serbie et le Monténégro, arrangement qui ne semble pas destiné à durer. C'est du côté de l'Autriche que se dresse le plus sérieux peut-être des obstacles opposés encore à l'établissement d'une confédération sous la tutelle de l'empire austro-hongrois.

Outre celui que nous venons de signaler, il est un autre symptôme significatif de la détente qui se produit entre la Bulgarie et la Grèce. Avant la déposition du prince Alexandre, M. Tricoupis avait conclu avec le gouvernement bulgare un arrangement pour la délimitation géographique des sphères d'action respectives des deux États en Macédoine. Se partager la peau de Tours avant de l'avoir tué est une imprudence,

mais peut-être justifiée dans l'espèce par la nécessité de prévenir ces conflits d'intérêts qui éclatent de temps à autre entre Grecs, Serbes et Bulgares, menaçant même souvent de les mener sur le champ de bataille. La Roumanie non affranchie est principalement autrichienne; aussi ne parle-t-on guère de faire l'unité du peuple roumain, malgré ce qu'il y a d'anormal à voir la majorité des Roumains vivre en dehors du royaume de Roumanie. Mais les trois autres principaux États de la péninsule des Balkans sont à couteaux tirés à cause de la Macédoine, Serbes contre Bulgares et Grecs contre les uns et les autres. Cependant les troubles qui ont éclaté en Macédoine, suivant les prévisions de lord Salisbury, n'ont été provoqués par aucun de ces gouvernements, mais par la Russie, comme il s'y attendait. Cet arrangement entre la Grèce et la Bulgarie, dont nous parlions tout à l'heure, consistait à désigner par avance les districts dans lesquels chacun de ces deux États fomenterait l'insurrection contre l'empire ottoman, au moment où il serait m extremis, pour se les annexer le jour où il serait mort. On a tout lieu de penser qu'une fois cette convention signée, la Grèce n'aurait pas grand désir de précipiter les événements; tel semble être du moins le senliment de son premier ministre actuel. Naturellement, elte revendique la possession de Janina, cette ville qui lui avait été promise par toutes les puissances et qui est l'une des principales de la langue grecque. Elle croit que l'Albanie tend à un rapprochement, quoique pourtant, de ce côté, elle ait à redouter à la fois les am-

bitions de l'Autriche et celles de l'Italie. Mais le point capital à ses yeux, c'est la rectification de la frontière de Macédoine et elle attendra un siècle, s'il le faut, pour avoir satisfaction, car, comme l'a dit récemment un de ses principaux hommes d'État : * Un siècle n'est rien dans la vie du peuple grec. » Quant à Constantinople, les Grecs paraissent avoir renoncé à ce rêve, ou du moins, ils n'en parlent plus.

L'organisation d'une confédération des Balkans, assez forte pour entraver la marche des Russes sur Constantinople, ne paraissant pas devoir être réalisée dans un avenir prochain, c'est évidemment à l'Autriche, avec ou sans alliances, qu'incombe la charge de leur barrer le chemin par la plaine macédonienne. Elle est malheureusement trop faible pour cette tâche. Les Autrichiens et les Russes ne s'étant jamais mesurés sur le champ de bataille, il est malaisé de porter un jugement sur leur valeur militaire respective. Mais, en négligeant la question de qualité, on peut dire qu'au point de vue numérique l'armée russe équivaut à celles de l'Autriche et de l'Allemagne réunies.

Le contingent annuel en Russie s'élève au chiffre de 227,000 hommes, à peine inférieur à la somme de ceux des deux autres puissances. Cette année-ci, l'effectif de l'armée russe sur le pied de paix est nominalement de 840,000 hommes; mais si l'on tient compte des Cosaques incorporés d'une façon permanente, il se monte en réalité à 890,000 hommes, et le premier de ces chiffres même dépasse celui des armées autri-

chienne et allemande sur le pied de paix. Le total des hommes exercés susceptibles d'être rapidement et facilement mobilisés est, en Russie, d'environ quatre millions, contre deux millions seulement en Allemagne et 1,250,000 en Autriche. Ultérieurement, et si elle a de quoi les armer — or l'on peut toujours se procurer des fusils — la Russie pourrait encore mettre en ligne deux autres millions d'hommes. On a révoqué en doute dernièrement la possibilité pour le gouvernement russe de réaliser les effectifs qu'il possède sur le papier; mais c'est qu'on ne tient pas suffisamment compte du grand mouvement militaire qui a commencé dans l'empire à la suite des échecs subis en 1878.

S'il fallait ajouter foi aux chiffres présentés en janvier au Reichstag par le gouvernement allemand , on pourrait croire ces résultats obtenus par la Russie au prix d'un budget de la guerre supérieur à ceux de l'Allemagne et de l'Autriche réunis. On a parlé en effet pour la Russie de 785,906,259 marks. Mais le chancelier a trompé le Parlement sur la valeur du rouble qu'il a estimé à 3,75. C'est le rouble d'or, dit « rouble métallique », qui les vaut et même un peu plus. Le rouble-argent, qui n'est autre que le rouble-papier, ne vaut aujourd'hui pas plus de 2,05. Cette erreur est d'ailleurs commune à beaucoup d'autorités dans la matière. D'un autre côté, il est en Russie des dépenses militaires extraordinaires dont il est difficile de trouver trace au budget; par exemple, une grosse part des frais de construction du chemin de fer transcaspien, rapidement poussé par le général Annenkof, sans parler

de certaines charges incombant aux communes et aux zemstvos provinciales, qui, en d'autres pays, seraient supportées par l'État. D'aucune façon cependant ce chiffre de 785,906,259 marks n'est admissible; c'est une piperie imaginée pour abuser le peuple allemand, et il faut le réduire à 495,428,078 marks seulement. Les hommes sont à bon marché en Russie.

Ainsi, qualité à part, la Russie est de deux fois et demie à trois fois plus forte que l'Autriche. Le contingent de cavalerie y est proportionnellement très considérable, supérieur à celui des armées allemande et autrichienne réunies, et trois fois plus fort que celui de cette dernière, quoique l'Autriche-Hongrie possède une cavalerie presque aussi nombreuse que celle de la France.

On peut affirmer que non seulement les Allemands ne chercheront pas noise à leurs redoutables voisins, mais encore qu'ils éviteront de leur mieux d'être compromis par l'Autriche ou par l'Angleterre. Si jamais ils doivent intervenir contre les Russes, c'est seulement lorsque ceux-ci seront déjà affaiblis par une longue lutte. Sauf le sentiment de violente animosilé qui existe entre les deux nations, on ne voit guère matière à un conflit russo-allemand, car l'Allemagne s'est complètement désintéressée de la « russification » des provinces soi-disant allemandes de la Baltique, occupée qu'elle est de son côté à germaniser la Pologne prussienne. La Russie est couverte par des places fortes contre une agression des Allemands alors qu'elle serait déjà engagée ailleurs. Le quadrilatère polonais, parti-

culièrement, est rendu inexpugnable par les fortifications de Mœdlin, Demblin et Terespol, la dernière de ces places connue maintenant sous le nom de Brest- Litovsk, mais les autres malaisées à reconnaître sous leur nouvelle dénomination. A l'instar du Japon, la Russie a adopté ce système de changer fréquemment les noms des villes, comme le fait le conseil municipal de Paris pour les rues.

Du côté de l'Autriche, la frontière russe est à peu près dépourvue de défenses, fait à noter, car c'est cette puissance, bien plutôt que l'Allemagne, avec laquelle la Russie est destinée à entrer en lutte. Sans doute, le gouvernement russe fait relever les fortifications des vieilles places de Lutzk, qui s'appellera dorénavant Michaïlograd, et de Dûbno; il est même question d'établir dans ces parages un camp retranché. Cette frontière n'en doit pas moins être considérée comme ouverte et défendue par un rideau de cavalerie au lieu de l'être par des places fortes. La raison de cette anomalie est facile à comprendre. Dans une guerre avec l'Autriche, la Russie compte prendre l'offensive, favorisée par une insurrection ruthène en Galicie; aussi ne songe-t-elle pas plus à se fortifier contre l'Autriche que contre la Turquie. Si, au contraire, elle élève défenses sur défenses du côté de l'Allemagne, c'est qu'elle veut s'assurer la liberté de tomber sur l'Autriche quand il lui plaira, sans avoir à redouter une diversion sur cette frontière. La Russie se refuse orgueilleusement à fortifier sa capitale, d'où l'on pourrait conclure à la conscience qu'elle a de sa force, si Vienne n'était pas aussi

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