‹ L'Europe en 1887Chapitre 9 sur 9 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

En réunissant aujourd'hui en un volume ces six études sur l'état de la politique européenne en 1887, auxquelles on a bien voulu prendre quelque intérêt, sans que cependant elles aient été à l'abri de critiques assez vives dans les pays intéressés, je veux répéter encore ce que j'ai dit dès les premières lignes. Mon but a été moins d'exprimer des vœux que de constater des faits, et je me suis efforcé d'exposer des situations sans en rechercher les origines. Et maintenant que l'on me permette de répondre brièvement sur quelques-uns des points qui ont été contestés.

En Angleterre, il en est deux particulièrement sur lesquels j'ai rencontré de vives contradictions : la comparaison que j'ai établie entre la puissance militaire de l'Autriche et celle de la Russie, d'une part; d'autre part, une assertion émise incidemment au sujet de la guerre de 1870. J'ai dit que la France avait alors été menée à sa perte par la conduite de l'Autriche, imputation qu'a repoussée dans sa préface le traducteur anglais des Mémoires du comte de Beust. Quoique ce

point d'histoire soit en dehors du cadre dans lequel je me suis renfermé, je voudrais cependant en dire quelques mots. J'en référerai à l'introduction d'un ouvrage récemment publié par le général Lebrun, qui promet de nous montrer un jour les copies des engagements diplomatiques et militaires pris en 1870 par l'Autriche et dont les originaux se trouvent, je crois, dans les archives du ministère de la guerre français. Il est bien des gens aujourd'hui encore qui ont connaissance de ces documents, ne serait-ce que les membres survivants du cabinet Emile Oilivier, et ils n'ont aucune raison pour se taire sur ce sujet en conversation privée. Le comte de Beust reconnaît, dans ses Mémoires « qu'en raison de la grande rapidité avec laquelle se sont succédé les événements en 1870 et de la surexcitation qui en résultait dans les esprits, il a échappé, au cours de la correspondance entre Paris et Vienne, certaines expressions dont la portée n'avait pas été suffisamment mesurée... On peut citer, dans le nombre, la fameuse phrase si souvent rappelée depuis : fidèles à nos engagements... » Il avoue aussi qu'il s'était attendu à voir la victoire demeurer aux mains des Français et qu'il avait un instant songé à leur demander des subsides pour que l'Autriche pût prendre les armes en leur faveur. Mais il ne saurait rester de doute possible sur la duplicité de M. de Beust dans cette circonstance. M. Rothan lui-même, pourtant animé de bienveillance à son égard, rapporte les terribles paroles du ministre autrichien : « Faites grand bruit de la valeur de nos engagements et du respect que nous avons pour notre

parole. • Un jour viendra où les détails nous seroi connus des missions remplies à Paris par l'archidi Albert et par le comte Vitzthum, ainsi que de celle d général Lebrun à Vienne; mais, en attendant, noi avons les révélations du duc de Gramont. Or, enti celui-ci et le comte de Beust, il n'est pas de différenc essentielle, sinon quant à la question de savoir s'il été conclu, à la lin de juillet, un traité déterminai l'attitude- militaire que devait prendre l'Autrictn M. de Gramont a prouvé que jamais ta dépêche à M. de Beust à l'ambassadeur autrichien, datée d 11 juillet, n'a été communiquée au gouvernemer français et qu'elle avait été écrite uniquement dans 1 but d'être plus tard montrée à la Prusse. Il racont également comment le voyage du comte Vitzthum Paris avait Tait disparaître toutes traces du refroidis sèment provoqué entre la France et l'Autriche par 1 brusque déclaration de guerre et qu'elle est posté rieure au retour à Vienne de ce diplomate, la lettr écrite le 20 juillet par M. de Beust, dans laquelle i dit : « Fidèles à nos engagements, tels qu'ils résulten de la correspondance échangée l'année dernière entr les deux empereurs, nous considérons comme nôtre 1 cause de la France et nous contribuerons de tout notr pouvoir au succès de ses armes. » C'est le 24 juille que le prince de Metternich a reçu mission d'informe le gouvernement français que l'Autriche ne pourrai pas entrer en campagne avant le mois de septembre et c'est après cette déclaration, dit le duc de Gra mont, que le comte Vitzthum est revenu à Paris pou

jeter les bases d'un traité suggéré par le gouvernement autrichien, dans le but de déterminer les voies et moyens de sa coopération à la lutte contre la Prusse. En réalité, ce fait est le seul qui soit nié par M. de Beust. Ce qu'a été son langage à cette époque, on en peut pourtant juger par la dépêche du 26 juillet dans laquelle le prince de la Tour d'Auvergne, ambassadeur de France à Vienne, mande à son gouvernement l'intention où est le ministre autrichien ■ de presser ses préparatifs militaires afin de pouvoir, le plus tôt possible, nous donner son concours armé >. Quelque jour aussi nous aurons d'intéressants Mémoires de M. Emile Ollivier, où nous trouverons sans doute des documents de nature à faire complètement la lumière sur ce point. En tout cas, les déclarations faites à Paris par M. de Metternich ont été aussi claires et aussi nettes qu'il est possible, dans le sens d'une promesse formelle et plusieurs fois réitérée à l'empereur du concours armé de l'Autriche. Je ne m'étendrai pas davantage sur une question qui n'a qu'un rapport indirect avec l'objet de ce travail.

En ce qui concerne la comparaison au point de vue militaire entre l'empire russe et la monarchie austro-hongroise, je ne Yois pas que les objections qui m'ont été faites soient de nature à modifier ma manière de voir. Mes chiffres ont été contestés dans un article anonyme de la Saint-James' s Gazette, mais un éminent écrivain militaire les a défendus contre mon contradicteur, et de nombreuses lettres privées que j'ai reçues me prouvent que j'ai pour moi les

CONCLUSIONhommes spéciaux les plus corn donc que répéter ceci : l'effectif russe, déduction faite des trou{ corps douaniers, comporte 850,0( tandis qu'en Allemagne, y compr an, il n'est que de 460,000 horan triche de 290,000, ce qui repré puissances réunies un total infér sède la première. Je le répète < Rau a clairement établi que, da nombre d'hommes enrôlés et instri européen de la conscription milita de quatre millions, auquel il fat gent considérable de Cosaques e gulières. Sur le pied de guerre c paix, le total des forces combiné se trouve donc dépassé.

Mais, si ces faits et ceux aus«.

sujet de la cavalerie russe sont i tradicteurs de la Saint-James's G, m'ont d'autre part prêté des coi tais soigneusement abstenu d'en prétendu que ta Russie fût de fc égales sur sa frontière avec l'Ail»

réunies : je ne l'ai pas dit et je venait à se produire un conflit prendrait pas part, par exempl logne que se disputeraient ces croirais à une défaite des Russes croire les auteurs de ces artic

l'exposé des. faits, je n'y puis reconnaître aucune inexactitude. L'éminent écrivain du Spectator, qui semble bien connaître la cavalerie autrichienne, la juge tout autrement que je ne le fais moi-même : la guerre seule, malheureusement, pourrait démontrer lequel de nous deux est dans le vrai. Je lui demande cependant la permission de citer l'opinion professée à cet égard par un Hongrois dont il me faut taire le nom, mais qu'il me suffira de dire absolument qualifié pour parler en toute compétence sur les affaires de son pays. Certains passages de mon étude sur l' Autriche-Hongrie m'ont attiré ses critiques, mais il m'écrit : <r Je suis absolument d'accord avec vous sur l'infériorité que vous constatez dans notre puissance militaire mise en regard avec celle de la Russie et je n'ai rien à reprendre à ce que vous dites de la faiblesse de notre monarchie à ce point de vue. »

Si je n'ai guère rencontré en Angleterre d'autres contradictions, il me faut reconnaître que, dans le reste de l'Europe, ces études n'ont pas provoqué une satisfaction bien vive. Mon exposé de la situation de la France a été fortement discuté dans ce pays. La revue française qui l'a publié, ainsi que les études sur l'Allemagne et sur l'Autriche, n'a pas voulu donner celle sur la Russie, de crainte d'éveiller les susceptibilités de cette puissance où, en effet, la version anglaise a été interdite. Elle n'a pas non plus inséré celle qui est consacrée à l'Italie, fondant son abstention sur ce que j'y affirme la nécessité pour ce pays de demeurer fidèle à l'alliance allemande. Enfin

elle n'a pas davantage ouvert ses colonnes au chapitre qui traite de la Grande-Bretagne, sans que, pour cette fois, j'en puisse connaître la raison. D'autre part, mes appréciations sur l'Autriche-Hongrie ont suscité à Vienne et à Pesth un profond mécontentement, et je ne crois pas d'ailleurs que mou examen de la politique britannique ait reçu de mes compatriotes un bien favorable accueil.

C'est qu'en effet il est des puissances, notamment l'Autriche, qui vivent daus une certaine mesure sur le prestige résultant de leur passé, et il leur a été pénible de voir leur situation actuelle présentée sous un jour que je crois être le vrai. Ma comparaison entre la force des Russes et celle des Autrichiens a infiniment déplu à ceux-ci, et il m'a été dit que, si je ne suis pas sans savoir quelque chose de la France et de l'Allemagne, je ne connais rien de l'Autriche ni de la Russie. En ce qui concerne la grande puissance du Nord, on m'a particulièrement reproché d'avoir fondé mes appréciations en partie sur des statistiques officielles sans valeur et pour le reste sur un vague sentiment que sa force doit être en proportion avec sa population et son étendue. A ces critiques je ne puis faire qu'une réponse. Si de longs et fréquents voyages dans un pays sont le meilleur moyen d'en apprendre le fort et te faible, ce n'est pas par les informations que je pèche en ce qui concerne l'Autriche et la Russie, y compris les possessions asiatiques de cette dernière puissance. Et au surplus, si l'on veut bien considérer que les conclusions auxquelles je suis

ît contraires à mes désirs, on comprendra saurais être suspect d'exagération dans le

me reproche. Au cas d'une guerre que je tre la Russie et l'Autriche, c'est le succès

que je souhaiterais et c'est à la victoire

que je me vois contraint de croire. Mes urs autrichiens peuvent se tenir pour as-

si cette éventualité venait à se produire, ut aussi heureux qu'eux-mêmes de voir les' i me donner tort.

ncipates critiques dont, en France, mon ; pays a été l'objet émanent de la Revue ' littéraire {Revue bleue) et de la Nouvelle auteur anonyme du premier de ces artiit, au moment où il l'a écrit, une courte

le remerciant de sa courtoisie pour ma Avec lui comme avec M™ Adam je suis our déplorer l'impossibilité de s'entendre t être à la fois Français et Anglais. M"* Adam ' « égoïsme féroce ». Elle nie que nous Iroit de nous plaindre lorsque nous voyons emparer de certains territoires et y établir

protecteurs préjudiciables à notre com- Ile parait croire que mon désir est de voir

en faire autant au détriment des autres J'aurais pourtant cru clair, pour qui a lu le apitre de ce livre, que je demande, non ntages particuliers pour le commerce brilais simplement un traitement équitable, lit aussi que je ne blâme tes spoliations

dont la Turquie est victime que quand elles viennent la France et non pas quand elles sont commises j l'Angleterre. J'ai pourtant tenu exactement le mèi langage au sujet de l'occupation de Chypre que lorsqi s'est agi de celles de la Bosnie par l'Autriche et de Tunisie par la France. Et cependant, il est une distincti que j'aurais pu faire : la Tunisie est un pays musulmi tandis que la majorité de la population est chrétien dans l'île de Chypre et les provinces bosniaques. Pe être ce détail a-t-il sa valeur. En tout cas, ce qui ci slitue une sensible différence, c'est que la Tunisie a < séparée de l'empire ottoman sans les moindres égai pour la suprématie du sultan, à qui au contraire Chyj paye un tribut qui est acquitté religieusement.

On a aussi donné en France une interprétation ronée à ce que j'ai dit de la Belgique dans mes de premiers articles. J'ai été rendu responsable de la thi soutenue dans le Standard par Diplomaticus, qua j'en suis précisément le plus résolu des adversaire qu'il me suffise de le déclarer ici. Il me semblait po tant avoir exprimé assez clairement mes vues sur question belge. Au surplus, elles ont trouvé un et chez un des hommes les plus éminents de ce pays, général Brialmont, s'il en faut croire le récit de s « entrevue autorisée » avec un correspondant de Pall Mail Gazette publié le 15 avril dernier, et je rais heureux de penser que, comme on veut bien dire aujourd'hui en Belgique, je suis pour queh chose dans le mouvement patriotique qui s'y est p duit en ces temps derniers.

Si, dans mon étude de leur situation politique, les Français ont trouvé de quoi me convaincre de gallophobié, c'est, j'inclinerais à le croire, que mes lecteurs se sont trop volontiers arrêtés aux points sur lesquels nous sommes en désaccord, bien peu nombreux pourtant à côté de ceux sur lesquels je partage leur sentiment. Parce que j'ai reproché au gouvernement français d'avoir manqué à un engagement formel dans le cas des Nouvelles-Hébrides, parce que j'ai dit combienl'Angleterre est blessée par le parti pris et la violence d'une partie de la presse parisienne, on m'attribue des tendances hostiles qui sont loin de mon esprit. En ce qui concerne le côté le plus important de la situation extérieure de la France, je ne lui ai au contraire témoigné que sympathie; du moins cela me semble ressortir assez clairement des deux premiers articles contenus dans ce volume, écrits à un moment où non seulement la presse allemande, mais aussi certains organes de' la presse britannique, la représentaient comme une puissance dangereuse et animée d'intentions agressives. Je me figure que l'irritation provoquée dans le public français par quelques-unes des assertions émises au cours de ce travail, particulièrement au sujet de l'affaire des Nouvelles-Hébrides, vient en grande partie de leur vérité môme et de ce qu'il n'est pas facile de les réfuter. Ce n'est qu'un mouvement d'humeur et j'espère que mes explications loyales contribueront à l'apaiser avec le temps et la réflexion.

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