‹ L'Europe en 1887Chapitre 8 sur 9 · Publiée dans la Nouvelle Revue du 1 er février · texte numérisé non relu

Publiée dans la Nouvelle Revue du 1 er février

liennes. Il serait superflu de reproduire ici les arguments par lesquels je me suis efforcé d'établir l'illégitimité de l'occupation française des Nouvelles-Hébrides. Mais, lorsque je regarde dans l'avenir, j'arrive à la conviction que, toute légitime qu'est celle de la Nouvelle-Calédonie, elle n'en est pas moins destinée également, ainsi que celle de la Nouvelle-Guinée par les Allemands et les Hollandais, à prendre fin avant peu. On ne s'en tirera pas à si bon compte avec ce jeune peuple australien qu'avec une vieille puissance comme l'Angleterre, et la France a tort de jouer avec le feu.

11 est à croire que Terre-Neuve suivra l'exemple donné par l'Australie. Ici le cas est différent et la situation des colons n'est pas sans analogie avec celle des Français en Nouvelle-Calédonie. Les pouvoirs qui, au siècle dernier, ont. été conférés à la France sur une partie du littoral terre-neuvien, sont préjudiciables à l'avenir de cette colonie et il n'est pas douteux que, tôt ou fard, il ne soit fait droit aux revendications des colons. Cependant, la population de Terre-Neuve n'a pas pour se faire entendre la môme autorité que celle de l'Australie et, en outre, les droits écrits de la France étant infiniment plus sérieux que ceux sur lesquels elle peut fonder son action dans les Nouvelles- Hébrides, le gouvernement britannique continuera probablement encore à céder sur cette question. Assurément, le gouvernement de l'empire aurait fort à faire aujourd'hui s'il voulait prendre fait et cause pour toutes ses colonies contre les puissances qui

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leur portent ombrage. Si nous devions désormais nous mettre à la remorque de l'opinion coloniale, il nous faudrait entrer en querelle avec les États-Unis au sujet des pêcheries du Canada, comme avec la France à propos de celles de Terre-Neuve. Pour distinguer entre les cas où notre intervention est opportune et ceux où nous devons rester sur la réserve, il n'est pas de meilleur critérium que celui-ci : voir de quel côté est le droit et nous y ranger résolument. Ainsi, il me paraît sage de tenir bon sur la question des Nouvelles-Hébrides, où nos colons sont dans leur droit, et de chercher un compromis pour celle de Terre-Neuve, où la légitimité de leurs revendications est fort douteuse. 11 est évident aussi que, si nous prétendons imposer aux autres puissances un respect absolu de la foi jurée et des droits des nationalités, nous sommes tenus, de notre côté, à agir autrement que nous ne l'avons fait en ces temps derniers dans certaines circonstances. Comment, par exemple, a-t-on laissé impuni ce meurtre du chef Dabulamanzi, tué dans la « réserve indigène », c'est-à-dire en territoire anglais, par des boërs de la nouvelle république établie sur nos frontières? La question n'est pas de savoir si la chose en soi vaut que l'on prenne les armes, mais comment elle doit être considérée au point de vue de la justice. L'inertie du gouvernement dans cette affaire est une atteinte portée aux droits individuels des sujets britanniques et des protégés de l'Angleterre, comme sa faiblesse dans celle des Nouvelles-Hébrides est préjudiciable

33Î DE t'ÉTAT ACTUEL DE LA POLITIQUE EN EUROPE, aux droits de l'empire et à sa prospérité future. Le principal résultat de la conférence coloniale a été l'adoption d'un projet de défense navale combiné dans les mers australiennes. C'est quelque chose sans doute, mais c'est peu, en comparaison de tout ce qu'exige la sécurité future de l'empire. Pour le moment, il n'est que l'Inde qui contribue dans une juste proportion aux dépenses du Trésor impérial. Les colonies sont redevables à la métropole, sous différentes formes, de nombreux avantages pour lesquels elles ne payent pas un retour suffisant, et il faudra désormais obtenir d'elles une coopération plus étendue et plus efficace. Et puis, avoir de l'argent ne suffit pas : encore devra-t-il être dépensé avec plus d'intelligence qu'il ne l'a été jusqu'à présent L'état défectueux de nos stations de ravitaillement dans les mers de Chine est un exemple des maux auxquels il y a lieu de porter remède. Rien de moins rassurant que la lecture des derniers documents étrangers relatifs à la défense de Hong-Kong. Un écrivain militaire français fait ressortir l'importance considérable, au point de vue stratégique aussi bien que commercial, de cet établissement, le troisième des ports britanniques, et qui sera encore augmentée par l'ouverture de la ligne canadienne du Pacifique. Puis, passant à l'étude des défenses de la place et des améliorations que l'on s'occupe d'y apporter, il fait remarquer la faiblesse de la garnison, à peine suffisante pour le service du porl, dont on consent pourtant à prendre quelque souci, tandis qu'on laisse absolument à dé-

couvert la partie septentrionale de l'ilot. Il conclut en disant que cet état de choses doit être attribué à la pénurie d'argent, mais que, jusqu'au jour où les fortifications seront complétées et la garnison renforcée, la . défense de Hong-Kong immobilisera notre escadre du Pacifique. Si ses appréciations sont justes, il en serait donc de Hong-Kong comme il en était de Port-Hamilton quand nous l'occupions. De fait, l'évacuation de cette station d'une importance stratégique si capitale en cas de guerre avec la Russie, a été provoquée par ces mêmes motifs qui font la faiblesse de Hong-Kong : nécessité, faute de fortifications et de garnison suffisantes, d'en confier la défense à des forces de mer, ce qui aurait été une cause d'amoindrissement pour la division navale du Pacifique.

11 serait intéressant de rechercher dans quelle mesure ces premières tentatives de fédération militaire constituent un acheminement vers un système fédératif de tout l'empire britannique. Néanmoins, les choses ne sont peut-être pas encore assez avancées dans cette voie pour que le moment soit venu d'en faire l'objet d'une étude approfondie. Bien des petits détails pratiques peuvent déjà être considérés comme significatifs dans ce sens, mais il n'y a pas lieu de hâter la solution du problème avant qu il soit parvenu à maturité. Pour le moment, plusieurs de nos principales colonies sont opposées au système fédératif, d'autres n'ont pas encore de conviction faite. Il faut rendre au gouvernement la justice que, sur cette question, il ne reste pas plus en arrière de l'opinion qu'il ne

cherche à la devancer : ce qu'il vient de faire dans cette voie est exactement ce qui devait être fait et ce qui était susceptible de porter des fruits. Si cependant on était d'humeur railleuse, il serait permis de trouver quelque peu prématurées des spéculations sur un système fédératif colonial, quand, dans les choses les plus simples, l'union de l'empire est encore si loin d'être complète, qu'une lettre d'Angleterre pour l'Inde coûte cinquante centimes de port, alors que, de Calais pour la même destination, l'affranchissement est exactement moitié moindre. C'est là une anomalie que le parlement le plus accablé de besogne aurait depuis longtemps dû s'occuper de faire disparaître; il sera temps alors de songer à « l'unité impériale ».

L'absence de fédération, même au simple point de vue de la défense nationale, entre les différentes parties constitutives de l'empire britannique, n'empêche pas d'ailleurs que la possession de l'Inde et des colonies ne grandisse considérablement le rôle de l'Angleterre dans le concert européen. En aucun cas elle ne peut être considérée comme le seul Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande; toujours elle porte avec elle à la fois la grandeur et la faiblesse qui résultent de son extension dans toutes les parties du monde. Peut-être puis-je me croire particulièrement autorisé à examiner ce point de vue spécial de notre situation nationale, qui n'avait guère attiré l'attention publique avant qu'en 1868 j'eusse donnée l'expansion de. l'empire et de la nationalité britanniques le nom, généralement adopté depuis,* de « Greater-liritain »,

difficile à traduire autrement que par l'expression barbare de « Bretagne agrandie ». J'éprouve pourtant aujourd'hui quelques scrupules à revendiquer la priorité pour ce mot, quand elle est disculée par deux personnages aussi considérables que MM. les professeurs Seeley et Freeman. Celui-ci a consacré une portion de son ouvrage Greater-Grcece and Grealer-Britain à rechercher si j'ai vraiment créé l'expression, ou si je n'ai fait, que traduire celle de Britannia Major, dont on faisait usage au xn' siècle pour désigner la Grande-Bretagne, en opposition avec la Bretagne française, qualifiée de Britannia Minor. On pourrait dire aussi qu'elle vient de Magna Grœcia, .terme adopte pour désigner la tendance expansive de la race hellénique du cùté de l'Italie. La vérité est que, quand elle m'est venue à l'esprit pour la première fois, je l'avais trouvée trop claire et trop simple pour l'avoir jamais crue destinée à devenir l'objet de discussions ni d'une célébrité quelconque. Entre M. Freeman suggérant que, dans mon esprit, « Greater-Britain » signifie l'ensemble des pays habités ou gouvernés par des hommes de langue anglaise, y compris par conséquent les États-Unis, et M. Seeley disant: « Par Greater-Britain nous entendons une extension de l'empire et non pas seulement de la nationalité britannique », je penche plutôt vers le premier et je proteste contre l'interprétationétroite du second, excluant de « Grenier Britain» le plus considérable des peuples qui parlent notre langue, pratiquent nos usages et se gouvernent d'après nos lois. Pour ma part, je conserve encore l'espérance

de voir prendre fin le refroidissement survenu entre la mère patrie et la grande nation sortie d'elle — dont une des principales causes est dans l'état aigu de la question irlandaise — et de voir se resserrer le lien, un instant relâché, qui les unit par le sang, par la langue et par l'histoire.

Dans Greater-Britain, je m'étais proposé pour but d'établir que les habitants du Royaume-Uni devraient porter plus d'intérêt aux pays, soumis ou non à la domination britannique, où se parle leur langue, où leurs lois sont en vigueur et où l'intégrité de la race anglo-saxonne demeure entière dans des caractères essentiels. J'y ai montré comment dans le principal d'entre eux, aux États-Unis, l'Angleterre a imposé sa langue et ses lois à de nombreux représentants des races germanique, Scandinave, espagnole, et je puis ajouter aujourd'hui, russe. J'ai fait remarquer quel précieux auxiliaire pour notre commerce est la prédominance de notre langue dans cette immense et puissante communauté et j'ai insisté sur l'importance des conséquences politiques qui résulteront de ce fait dans l'avenir. Tous ces pays anglais, nos véritables colonies au sens où l'entend le professeur Freeman, renferment aussi un grand nombre de sujets de la reine, nés sur le territoire du Royame-Uni, et que l'on peut évaluer à près de cinq millions, la plupart fixés en Amérique, tandis que le chiffre des étrangers résidant en Angleterre ne dépasse guère 250,000. Cette disproportion peut aider à faire comprendre quelle force expansive porte en soi la race anglo-saxonne.

Si maintenant l'on considère les colonies angh proprement dites, ou la Greater-Britain du profes Seeley, l'on en trouve parmi elles qui, dans l'avt pourraient bien atteindre un développement plus sidérable encore que celui auquel est parvenue la p blique américaine. A côté des trente-cinq million: sujets britanniques vivant sur le territoire du Royal! • Uni, nous en comptons dans l'ensemble de 1' pire deux cent cinquante-cinq millions, directes soumis à la domination anglaise, et, en y ajoutanl populations des pays protégés, nous atteignon chiffre formidable de quelque chose comme trois vingt millions. La seule Australie représente une è due équivalente à celle des Etats-Unis et il est pr< maintenant — ce qui était ignoré à l'époque où écrit Greater-Britain — qu'elle est habitable dans to ses parties. Plus vaste encore, le Canada renfe sans doute quelques districts inhabitables ; néanm il est très susceptible de contenir une popula blanche fort peu inférieure à celle des Étals-Uni des colonies australiennes. A l'heure qu'il est, n domination s'étend sur une superficie deux foi demie plus considérable que celle de l'Europe enl et un jour vient peut-être où l'Australie, trois fois v comme l'Inde, nourrira une population blanche qi chiffrera par centaines de millions. U est impossi dans une étude sur la situation actuelle de la Grai Bretagne, de négliger l'exposé de ces faits et des r< que l'on peut fonder sur eux. Si, .d'une part, une f ration impériale englobant toutes ces forces ne

pas encore être considérée comme réalisable et de nature à offrir actuellement un point d'appui à l'Angleterre, il ne faut pas oublier non plus qu'il lui serait extrêmement périlleux de compromettre par une attitude effacée son prestige auprès de ses colonies, et qu'à force d'énergie seulement il lui sera possible de maintenir la cohésion de l'empire.

II me reste à dire un mot d'une source de faiblesse à la fois militaire et politique pour la Grande-Bretagne sur laquelle je ne saurais m'étendre ici : on a déjà nommé la question irlandaise. A l'époque de l'avènement de la reine, l'Irlande catholique était absolument dévouée à son trône, ainsi qu'à sa personne. Les changements qui se sont produits depuis lors portent incontestablement un grave préjudice aux intérêts de l'empire, pour l'existence même duquel la situation actuelle est une menace permanente. Gela me mènerait trop loin de rechercher seulement l'origine de la crise dont nous souffrons. Tant qu'il restera dans un seul district d'Irlande matière à grief, la nation irlandaise entière épousera sa querelle et ce sera dans tout l'empire un prétexte à désaffection, une excuse pour toutes sortes de désordre, enfin une source d'inimitié entre nous et ce peuple de même race englobé dans nos frontières. L'Angleterre n'a pas seulement à redresser des torts ; elle a, ce qui est plus difficile, à apaiser un mécontentement général, à tenter, môme sans espoir, d'établir un ordre de choses présentant quelques garanties de stabilité. A regarder les choses au point de vue des intérêts généraux de l'empire, il importe

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peu que satisfaction soit donnée au particularisme irlandais par le home ride nationaliste, ou bien par le home rule unioniste que M. Chamberlain a ainsi défini dans son discours d'Ayr : « le home rule, qui ne porte ,]'-

pas atteinte à la suprématie du parlement impérial, le home rude, qui n'est pas un péril pour l'unité de l'empire ». Si le problème irlandais venait enfin à être résolu, non seulement l'Angleterre pourrait reprendre une meilleure place en Europe, mais une amitié durable deviendrait possible entre elle et la grande république à laquelle elle a donné le jour. Que la réconciliation se fasse avec l'Irlande et toutes les difficultés relatives aux pêcheries du Canada se trouveront aussitôt aplanies. Une fois la bonne intelligence rétablie entre l'Angleterre et ce vigoureux rejeton détaché de sa souche, nous aurons le droit de nous sentir fiers de la prospérité sans cesse croissante de la grande république américaine, bientôt aussi puissante à elle seule que l'Europe entière, et dont la situation intérieure est assurément beaucoup plus satisfaisante.

En terminant ce travail, il me reste à dire que je serai amplement récompensé de la peine qu'il m'a coûté, si j'ai pu dans une certaine mesure atteindre au but que je me proposais : signaler les périls auxquels je crois l'Angleterre exposée et la nécessité qui s'impose à elle de fortifier sa situation dans le monde, si elle veut y jouer le rôle auquel elle est appelée et si elle veut défendre ses libertés contre des agressions possibles. Dans les dernières considérations auxquelles je me suis arrêté, le peuple anglais peut trouver

consolation et d'espérance pour défaut aux autres nations euro- 3e la force auquel est aujourd'hui :, et dont le eontre-coup se fait oint sentir en Angleterre, n'affecte ilendide floraison du Canada, de États-Unis. Là tout est prospère l sombre. Il semble que, dans cette

vit en Europe, les plus élémena loi du progrès soient méconnus Après avoir parcouru, non pas en

simple observateur des faits, le le européenne en proie à la haine lime à tourner les yeux vers ce ■e qui vient jusqu'à nous au travers ieux monde, nous voyons les peu- ; charges toujours écrasantes de rcs et navales et l'édifice social

par l'anarchie. En Amérique et ustrales, nous trouvons de quoi i le progrès éternel de l'humanité dure; que, si sur certains points nt les doctrines tyranniques et les iisives de l'intérêt personnel, il en s par l'élite de notre race, où les

semblent porter dans la vie des mils que l'on nous a appris à en des individus. Et maintenant que ît aventureux commencent à consaire à leur culture intellectuelle,

on a des raisons d'espérer voir renaître c prit de sacrifice et de solidarité qui sens de dos sociétés vieillies. De nouveau le d la force, et c'est à des hommes de race ar que le principe de la fraternité humaine nouvelle consécration.

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