LA NEUTRALITÉ DU CHABLAIS ET DU FAUCIGNY
L'année 1880 a été marquée en Suisse, par une 1res vive agitation autour de la question dite, des fortifications.
Le gouvernement fédéral, entraîné par Topinion publique, étaità la veille de se décider pour un projet de défense, manifestant hautement la formelle intention de ce valeureux petit peuple, de faire respecter l'indépendance de son territoire.
La comédie politique qui se jouait vis-à-vis de la Belgique ne reproduisait au delà du Jura. La nation helvétique était tenue dans l'incertitude de qui elle avait le plus à redouter de l'Allemagne ou de la France.
Chacune des deux puissances mise en cause, en se dégageant de toute mauvaise intention, imputait à son adversaire les projets les plus odieux.
Celte polémique, je n'ai pas besoin de le dire, se reproduit dans les écrits des auteurs suisses, suivant les fluctuations de leur sentiment ou les intérêts de leur situation.
On n'a pas peine à démêler, depuis les dernières années, que les craintes de la Suisse, en ce qui concerne le péril d'une invasion française, se sont notable-
ment amoindries. Une compréhension plus nette de la situation, exposé auquel la belle étude. < La question des fortifications en Suisse {Journal des Sciences militaires, 1881) a assurément beaucoup contribué, et certains aveux ou indiscrétions dont le gouvernement fédéral a su faire son profit, ont donné à comprendre à la nation voisine, que si Fattitude de la France devait être absolument passive, il n*en était pas précisément de même pour TAllemagne et sa vassale alliée l'Italie.
On ne prête que médiocre créance aux hypothèses fantaisistes, à tendances provocatrices, des deux brochures ^Die Schweiz im Kriegs faite (Zurich 1885)» que Ton sait avoir pour auteur un ex-officier allemand, faux socialiste à la solde de M. Kriiger. On ne croit pas davantage avec Tofficier allemand, auteur également anonyme de la brochure « La Frontière franco-allemande » que le rapide passage à travers la Suisse est indispensable à Toffensive française.
Et Ton réfute aisément les conclusions de la brochure d'un officier de milice c Die deutshe-frangôsische Grenzfestungen und die Landesbefestigungs frage > établissant ces méfiances, plutôlàTégardde la France que de l'Allemagne, parce que la première tourne à la Suisse son front le plus fort, et que ce serait folie à la seconde d'emprunter à la Suisse le passage sur son territoire pour, tout exprès, aller saisir le taureau par les cornes.
. En somme, comme l'a si bien établi l'auteur de l'article € la neutralité de la Belgique et de la Suisse en cas de guerre entre l'Allemagne et la France » paru sans signature dans le numéro de janvier 1883
de la Revue militaire Suisse, ni la France, ni rAUemagne n*ont un intérêt quelconque à violer la neutralité helvétique.
Lorsque le gouvernement fédéral était à la veille de résoudre le problème de la défense nationale, on pouvait supposer qu'il adopterait le principe de la défense concentrique avec deux, peut-être trois places à^rme^ improvisées, formantles saillants d'untriangle dessiné autour du réduit central.
Les considérations économiques ont fait rejeter ce mode, et le gouvernement, comme nous le verrons par la suite, a couru au plus pressé, Torganisation de la frontière méridionale.
En somme, Tétat-major de Berne parait se désin téresser quelque peu de la vallée de VAar, théâtre principal des opérations probables dans les hypothèses redoutées.
Ce désintéressement a sa signification.
Le théâtre principal dont Tétude fait conclure à l'adoption de la défense par réduit central, affecte la forme d'un parallélogramme allongé, ayant pour bornes le Rhin sur deux faces, le Jura et les Alpes sur les deux autres.
La projection linéaire de cette figure a 370 kilomètres, de Genève à Rorschach, 240 kilomètres de Délie à Genève. La frontière allemande dessinée par le cours du Rhin et Tensellement du lac de Constance en compte 160. Sa largeur moyenne est de 80 à 100 kilomètres.
Du côté de la frontière française, trois lignes de défense couvrent les approches de la position centrale :
Le Jura qui est sans grande valeur pour la défense Suisse.
La ligne de la Venoge et de la Sarine qui n'est guère tenable, pouvant être tournée par le pied du Jura et atteinte depuis Pontarlier, les Rousses et Genève.
La ligne de VAar qui est le véritable boulevard de la résistance Suisse, également défendable en ses deux secteurs Thoune-Aarberg et Aarberg-Waldshul, suivant la division adoptée par Tauleur des Fortifications en Suisse (canevas de la conférence donnée à Pribourgle 21 février 4880).
L'étude du front Nord après nous avoir indiqué' une première ligne de défense essentiellement passive, celle du Rhin, nous ramène à la position de déploiement de la Limmat et de VAar, et définit ainsi, sans plus de démonstration nécessaire, le point essentiel de tout le système défensif Suisse, le pivot de manœuvre stratégique Brûgg-Turgi-Baden,
Sans entrer ici dans le détail de l'organisation tactique de cette position, constatons simplement que le terrain se plie, on ne ]f)eut plus favorablement, aux exigences que nous voudrions formuler. Sur la rive droite de la Limmat inférieure [Siggenthal] et de l'Aar, entre ces deux cours d'eau et la Wehn, s'étale une série de plateaux couvrant les approches de la position. Sur la rive gauche, courent les hauteurs de Rein et de Lauffohr, Enfin, entre la Limmat et la Ueuss, entre la Reuss et l'Aar, se trouvent d'autres positions encore, sur lesquelles il est superflu de retenir plus longuement l'attention.
Sans méconnaître l'importance de cette position Brûgg-l'urgi'Baden, il a semblé à quelques écrivains
militaires suisses, qu'elle pouvait ne pas être suffisamment centrale et qu'il y avait lieu de lui en préférer une autre, Berne, Ziirich, ou même Lucerne.
Mais on est aussitôt obligé, si Ton adopte ces considérations, de donner au projet défensif une extension plus considérable* en majorant la valeur de ces avancées.
On est ainsi conduit à des projets très séduisants, très étudiés, mais fatalement fort onéreux , comme celui proposé par le colonel Siegfried dans sa brochure die Schweizerisçhe Landesbefestigung qui invoque quelques souvenances du projet présenté en 1838 par le major Bruno UebeL
Le projet ducolonel Siegfried adopte deux places centrales, véritables camps retranchés, Berne et Zurich.
4 forts d'arrêts dans le Jura :
Repais \
Reuchenette > fermant le col des Rangiers.
Ballstall )
SaintSulpice entre Verriers et Baveret.
2 ouvrages pour fermer la trouée entre le lac de Neuchatel et celui de Léman^ à Marges et Eclepens,
Enfin un fort à Bouveret^ point d'une extrême importance, au seuil où le Ehone s'épanouit dans le Léman.
' L*auteur de Das Vertheidigungs und BefesUgungs System der Schweiz (Berne-Haller) a des prétentions encore plus exigeantes au point de vue des fortifications : 2 places centrales, 3 grandes places, 2& ou 26 forts d'arrêt, si bien qu'il ne resterait plus un soldat pour tenir la cfiga^pagoe. Ces erreurs sont vivement combattues par les BctracÂtungen ûber miUtœri$çhe Verfueltnisse der Schweiz^ étude qui a paru dans VAllgemeine Militxr-Zeitung ,
Sur la frontière du Nord :
Un fort à Turgi ;
Un à Olten ;
Un groupe d*ouvrages autour de Bàle aQn de conserver aussi longtemps que possible à la défense cette importante tète de pont.
Trois ouvrages paraissent nécessaires : 1^ un grand fort dans la plaine, près de THaguenauer-Schange, couvrant le chemin de fer Bâle-Olten, le pont du Rhin et celui sur le Bisse.
2® Un fort d'arrêt dans le défilé d'Augenstein sur le chemin de fer de Dolémont, près de la station de Dornsbàch.
3° Un troisième fort sur le Ruttihard-hûbeL
J'aiénuméré avec plus de détails les -points principaux* de Télude du colonel Siegfried, parce qu'une partie, celle qui concerne les forts d'arrêts, paraît avoir été adoptée quoique sous une forme un peu différente, par le gouvernement fédéral.
On sait en effet, que le département de la guerre a fait très soigneusement étudier certaines positions voisines des frontières, sur lesquelles il espère avoir letemps, au moment décisif, de faire élever des fortifications en style provisoire. Les outils et les matériaux tels que briques et pierres, etc., pour l'établissement de ces ouvrages, sont déjà réunis en de grands dépôts, et les travailleurs doivent être fournis par le Landsturm.
Plagne au nord deBiel paraît être une de ces frontières de défense.
Le système est économique et peut si rien ne cloche dans le fonctionnement donner de bons résul-
tats. Quoi qu'il en soit, bon gré, mal gré, le gouvernement fédéral s'y est décidé, afin d'attribuer les modestes ressources dont il dispose annuellement, à l'organisation de sa frontière méridionale.
Je ne commettrai assurément aucune indiscrétion, en faisant remarquer que cette préoccupation, pour sa frontière méridionale, n'a pu être inspirée à la Suisse, que par de très formelles indications.
Et de fait, on connaît à Berne, au département militaire', par quelques indiscrétions d'une indiscutable authenticité, certaines vues échangées entre les étatsmajor de Berlin et de Rome, la Wilhelmstrasse et la Consulta.
On a eu la preuve des travaux auxquels s'adonnent les agents secrets allemands et italiens dans les vallées suisses. Travaux de reconnaissance, de statistique, de vérification de carte. Ce service est dirigé de Genève.
Enfin, les avertissements officieux n'ont pas fait défaut non plus. Ils avaient tout au moins l'avantage de solliciter l'attention, et de rappeler ce que le général />M/(Owr écrivait dès 1870 dans la lievue militaire suisse, au sujet de ses craintes de voir les Italiens, utiliser pour opérer leur jonction avec une armée alliée, le faisceau de communications qui débouchent dans la vallée du Rhône.
Le major Vellini a été du reste fort explicite dans sa brochure « Sull'ordinamento délia nostre ferrovie alla frontiera Suizzera ». c L'Italie alliée à l'Allemagne contre la France aurait un grand avantage à violer la neutralité suisse. L'occupation du territoire de la Confédération lui donnerait la facilité d'agir vers le bas Jura, en élargissant la base d'opération de
son armée et en permettant à celle-ci, d*eiïectuer sans peine sa jonction avec les armées allemandes, agissant dans la vallée du Doubs ou dans les Vosges. »
Et d'autre part aussi, TAllemagne donne son avis comme nous le lisons par exemple dans la livraison d'avril 1885 de V Internationale Revtie, à propos d'une étude sur la vallée d'Urseren : c Le désir bien ardent que depuis bien des années on nourrit dans le pays du soleil de posséder la frontière septentrionale naturelle de la jeune Italie, au passage du Saint-Gothard, sera peut-être réalisée par la marche audacieuse et rapide de bataillons alpins par les cols de Novène et de la Furca, le jour où une grande complication politique provoquera une guerre dans l'Europe centrale, si les Suisses se laissent aller à une négligence grosse on conséquences. >
Mais les Suisses ne veulent pas commettre cette négligence. Ils ne veulent pas que leur pays soit la membrane fragile dont parle le colonel Perruchetti, C'est pourquoi aussi, ils se sont décidés tout en premier lieu à affecter leurs crédits disponibles à l'organisation défensive du massif du Gothard, auquel la perforation par une voie ferrée attribue plus que jamais une importance stratégique considérable.
Les travaux sur le versant sud, pour commander le défilé de Stalvetro, à l'entrée du tunnel, sont en bonne voie d'exécution. Le fort d'Airolo, achevé, sera armé en 1889, et l'ouvrage deFondo del Bosco se complète par l'établissement de batteries annexes à Motto Bartolo, avant des vues sur le Tessin et le Bedretto. Ce système sera complété sur le front nord par rétablissement d'une position fortifiée, ayant son centre à An*
dermatt avec annexes à Oberalp et au col de la Furca^,
L'occupation de ces annexes ne sera pas, croyonsnous, pernnanente; des pourparlers ayant été récemment engagés avec lautorité cantonale, pour le remisage à Hospenthal de baraques démontables, destinées à ces garnisons éventuelles.
Andei'matty Oberalp^ \3i Furca,\e Gothard sont déjà connus dans notre propre histoire par la fameuse campagne de Gudin et Loison en septembre 1799.
C'est par le sentier muletier de la Furca, transformé depuis 1867 en une belle route carrossable, que Gudin opéra sa retraite, et Oberalp a vu passer les invincibles de la 38®, de la 67® et de la 109® demibrigade.
Le gouvernement fédéral consacre annuellement aux travaux du Gothard une somme de 500,000 fr. L'organisation défensive de la frontière méridionale sera probablement complétée par la réfection du fort d'arrêt de Saint -Maurice, ou mieux par l'établissement de nouveaux ouvrages au Bouveret,
La Suisse, on le constate, se rend parfaitement compte du péril que fait courir à sa neutralité, certaines clauses de la convention militaire, appendice du traité entre TAllemagne et l'Italie. Nous devons lui savoir gré de cette préoccupation, à laquelle nous sommes si directement intéressés, par la menace d'une jonction des extrémités allemande et italienne, quelque part entre Lausanne et Olten,
* Fâcheusemenl, le {^éiiie fédéral en était, en décembre 1888, à son septième ou huitième projet.
304 l'ecrope en armes
Mais c'est avec une fière confiance que la Suisse compte plus encore sur sa valeureuse armée que sur ses fortifications inertes et, cette confiance ne peut paraître exagérée à ceux qui veulent se renseigner attentivement sur la solidité et Tingénieuse organisation de cette armée de miliciens.
L'instruction militaire, très raisonnée, donnée à la jeunesses Textension très heureuse attribuée aux sociétés de tir, l'aptitude fructueusement spécialisée des cadres permanents, le sérieux des cours d'instruction tout cet ensemble contribue plus en réalité qu'en apparence à donner à cette milice de très solides et utiles qualités^.
Enfin, la récente organisation du Lanisturm (loi du 5 décembre 1887 réglant les divers détails de l'organisation, de l'armement, du contrôle, de l'em-
* J'ai sous les yeux un article du Bund du 18 novembre 1887, fixant à 5,503 reffectif de 47 compagnies de cadets existantes dans 13 cantons. Cette organisation ne préjudicieen rien, bien entendu, l'instruction militaire, procurée par Técole et les sociétés de gymnastique, instruction patronnée et réglementée par rËtat, pour éviter la dégringolade dans les ridicules abus que nous ne connaissons que trop.
Nous renvoyons ceux de nos lecteurs que la question intéresse, à un article très complet de la Aetue mi/t'toire de l'étranger du 15 janvier 1888.
* La Suisse marche dans beaucoup de question techniques à la tôte du progrès, notamment en ce qui concerne l'armement C'est elle qui la première a adopté une arme à répétition, le Vetterli, C'est chez elle aussi que prit naissance la question de la réduction du calibre, grâce aux travaux du professeur Hebler de Zurich et du major Rubin. Les armes théoriques construites par ces persévérants initiateurs, restent le prototype des transformations actuellement en cours dans les armées européennes.
Elite
Landwehr
ploi, etc.) est venue compléter Tétat de cette armée, des troupes fédérales et des troupes cantonales.
L'armée comprend :
Troupes fédérales : les 12 compagnies de guides, parcs et trains de rartillerie, 8 batteries du génie, troupes administratives et sanitaires.
Troupes cantonales :
Bataillons de fusiliers
— carabiniers
Escadrons de dragons
Batteries de campagne
Batteries de montagne
Artillerie de forterese (campagne) *
Organisées en 8 divisions actives correspondant aux divisions territoriales. P Vaud, Genève, Valais, ir, Fribourg, Neuchatel, Jura bernois ; IIP, Berne, IV*^, Berne, Lucerne, Uhterwalden, Zug; V, Soleure, Bâle, Argovie; VP, Schaffouse, Zurich, Schwitz; VIP, Thurgovie, Saint-Gall, Appenzell; VHP, Glaris, Uri, Grisons, Tessin, partie de Schwitz et du Valais.
Au \^' janvier 1888 l'effectif s'élevait à 499,404 hommes.
Savoir :
Elite Landweha
Infanterie 88.172 64.035 \
Cavalerie 2.820 2.634 i
Artillerie 18.318 9 569 / Budffet de la guerre
Génie 7.263 2.164 \ 1888-1889
Troupes sanitaires. . 4.950 1.555 ( 22.116.526 francs Administr. diverses. 1.508 301 \