LE PLAN PANGERMANISTE
Partant de cette idée que le moment est venu d'établir « la solidarité pangermanique (1) » , de fonder « l'union éternelle de la nation allemande (2) » , d'assurer et d'étendre le domaine du commerce, de l'industrie et de l'émigration (3) » , les Pangermanistes considèrent « la création de la Grande-Allemagne comme devant être l'objet des plus prochaines années (4) ». Avec une minutieuse prévoyance, ils ont dressé le programme des opérations politiques nécessaires pour constituer « au centre de l'Europe un empire allemand de soixante-douze millions de têtes (5) » et
(1) «... die alldeutsche Solidaritàt... » K. Proll, Die Kàmpfe der Deutschen in Oesterreich, p. 96. Liistenbder, Berlin, 1890.
(2) « Ein ewiger Bund der deutschen Nation ! » . Idem.
(3) « Sicherung und Erweiterung des Absatzgebietes fur Industrie, Handel und Auswanderung, das ist das Ziel. » DrK. Mehrmann, Deutsche Welt-und Wirtschafts-Politik, p. 57. Deutschvblkischer Verlag « Odin », Munich,
(4) « Gross Deutschland wird das Ziel und die Arbeit des nàchslen Jahre sein » . Gross-Deutschland, p, 23. Deutschvblkischer Verlag « Odin « , Munich, 1900.
(5) « Das neue Jahrhundert wird in Mitleleuropa ein Deutsches Beich von 72, 5 Mill. Volksgenossen entstehen sehen. »> Op. cit., p. 4.
pour réaliser l'extension de l'Allemagne jusqu'à l'Adriatique (1).
§ 1. — La « littérature » pangermaniste comprend plusieurs programmes de ce genre. Le fond en est identique, seuls les détails et la forme varient.
La brochure intitulée la Pangermanie et C Europe centrale en 1950 (2) est le type du genre. Son auteur anonyme est un membre de l'Union pangermanique qui ensuite a fait siennes les idées exprimées. Pour cette raison, je donne l'analyse de cette brochure, de préférence aux autres similaires.
Destiné à conquérir les classes moyennes, le « programme » pangermaniste est parsemé à dessein de tout ce qui peut séduire les esprits, en flattant les passions contre la France, l'Angleterre et la Russie.
« L'empire allemand, dit l'auteur anonyme, est incomplet (3). En dehors des frontières impériales, on compte vingt et un millions d'Allemands : deux en Suisse, dix en Autriche- Hongrie, un en Russie et huit millions de Bas-Allemands en Belgique et en Hollande. Le problème consiste à établir une identité complète entre le territoire linguistique et le territoire politique; alors seulement l'Allemagne atteindra ses frontières naturelles. Quelles sont-elles? Le canal de la mer du Nord à la Baltique est achevé ; l'Allemagne n'a plus besoin de s'étendre dans la presqu'île du Jutland (4), les Danois n'ont donc rien à craindre. A l'ouest, la frontière suit le pays flamand, les Ardennes, la forêt des Vosges et la crête du Jura jusqu'au mont Blanc. Au sud-ouest, le mont Rose, le Simplon, le Gothard, le Splugen, le Septimer, la
(1) « Das Ziel muss die staatliche Zusammenfassung des mitteleuropàischen deutschen Sprachgebietes sein und die Gewinnung des Zugangs zum Adriatischen Meere. » Op. cit., p. 5.
(2) « Grossdeutschland und Mitteleuropa um das Jahr 1950, von einein Alldeutschen. » Thormann, Berlin, 1895.
(3) Passim.
(4) «... bedarf es auch nicht einer Ausdehnung auf der Jiitlàn-lischen Halbinsel. « Op. cit., p. 7.
Maloya, la Bernina, le Stilfser Joch, l'Ortler, l'Adamello, la Brenta et la chaîne des Dolomites séparent l'Allemagne de l'Italie. Au sud et à Test, la nature n'a pas marqué les frontières, mais depuis des siècles la langue allemande progresse vers la mer; on est donc autorisé à conclure que ce mouvement d'expansion continuera dans l'avenir. Jusqu'où? Qui peut le dire (1)? Sans doute, ces territoires ne peuvent être acquis que successivement. Pour le moment, il faut concentrer tous les efforts sur l'Autriche et la rattacher à l'empire allemand — quand bien même une répétition des événements de 1866 serait nécessaire (2). Les circonstances sont propices : la dissolution de l'empire des Habsbourg est imminente; elle se produira dès que le souverain actuel aura fermé les yeux (3). La force réduira les populations slaves. Un morcellement habile de l'empire des Habsbourg facilitera la domination allemande. La Russie recevra la Galicie et la Bukovine. La Roumanie s'accroîtra aux dépens de la Hongrie. La Croatie, la Slavonie, la Dalmatie, le Monténégro, la Bosnie, l'Herzégovine, formeront, avec la Serbie, un royaume dépendant de l'Autriche par une union personnelle, et l'Autriche elle-même sera étroitement liée à l'empire allemand. Pour avoir la route libre jusqu'à Trieste, possession indispensable à la Grande-Allemagne, il ne restera plus à réduire que les Tchèques et les Slovènes.
« Ces opérations forment la première partie du programme pangermaniste; la seconde partie consistera à mettre en pratique les conseils de Roscher et de Rodbertus sur la colonisation allemande en Asie Mineure. Toutes les puissances prévoient le démembrement de la Turquie; l'Allemagne doit s'arranger pour en avoir une forte part.
(1) « Bis wohin? Werkann sagen? Grossdeutschland und Mitteleuropa uni das Jahr 1950. » Thoruiann, Berlin, 1895.
(2) «... wenn auch als letztes Heilmittel eine Widernolung der Ereignisse von 1866 in Betracht gezogen werden muss. » Op. cit., p. 10.
(3) « Seine Auflbsung steht bevor, sobald der jetzige Herrscher die Augen geschlossen haben wird ! >> Idem.
AU SEUIL DU XXe SIECLE
« La guerre inévitable entre l'Allemagne et la Russie terminera cette œuvre. Si elle est heureuse, l'Allemagne annexera les provinces baltiques, l'Esthonie, la Livonie et la Gourlande. Elle formera un Etat polonais et un royaume ruthène destinés à recevoir les Juifs et les Slaves qui émigreront du grand empire allemand (1).
a Finalement, deux groupes territoriaux seront constitués en Europe centrale; l'un politique ou confédération germanique comprendra l'empire allemand actuel, le Luxembourg, la Hollande, la Belgique, la Suisse allemande et l'Autriche-Hongrie; l'autre sera un immense Zollverein ; outre la confédération germanique, il embrassera les principautés baltiques, le royaume de Pologne, le pays ruthène, la Roumanie et la Serbie agrandie (2).
« La Pangermanie abritera alors 86 millions d'hommes et le territoire économique soumis à son action commerciale directe et exclusive sera habité par 131 raillions de consommateurs.
« Sans doute, des Allemands ne peupleront pas seuls le nouvel empire allemand ainsi constitué, mais seuls ils gouverneront, seuls ils exerceront les droits politiques, serviront dans la marine et dans l'armée, seuls ils pourront acquérir la terre. Ils auront alors, comme au moyen âge, le sentiment d'être un peuple de maîtres ; toutefois ils condescendront à ce que les travaux inférieurs soient exécutés par les étrangers soumis à leur domination (3). »
Ces derniers traits, dont la plaisante outrecuidance se retrouve dans toutes les publications pangermanistes, ne
(1) Grossdeutschland und Mitteleuropa um das Jahr 1950, p. 40. Thormann, Berlin, 1895.
(2) Op. cit., p. 42.
(3) «... dass die Deutschen allein politische Rechte aus'tiben, im Heer und in der Marine dienen und Grundbesitz erwerben kdnnen, erlangen sie das im Mittelalter vorhanden Bewusstsein wieder, ein Herrenvolk zu sein. Sie dulden die unter ihnen lebenden Fremden gern zur Ausfuhrung der niederen Handarbeiten ». Op. cit., p. 48.
nuisent aucunement à leur succès. Les Allemands acceptent ces extravagances comme choses fort naturelles et ils admirent avec infiniment de sérieux les cartes, comme celle ci-jointe, où l'empire allemand, après avoir annexé les Flandres, la Hollande et l'Autriche-Hongrie, sauf la Transylvanie, s'étend de Hambourg à Trieste (l).
Ce n'est pas assurément sur de pareilles données qu'on peut discuter sérieusement le Pangermanisme. Il est indispensable, au préalable, de le réduire à ses éléments politiques, c'est-à-dire à ceux susceptibles d'une application pratique et immédiate. Pour cela, il faut le dépouiller de tout ce que ses partisans y ont mis dans le but de frapper l'imagination des masses. La tâche est aisée. Si les auteurs pangermanistes revendiquent avec une égale énergie tous les pays germains du continent, c'est autant pour paraître se conformer au principe qu'ils prétendent invoquer que parce qu'ils se disent : Il vaut toujours mieux demander trop que pas assez (2).
Leur but lointain est bien la réunion en un seul État de tous les territoires linguistiques allemands de l'Europe et même de certaines régions slaves, mais, en réalité, aucun d'entre eux ne regarde comme prochaine l'absorption des Flandres, de la Hollande et de la Suisse allemande; tous au contraire voient dans l'Autriche une annexion pouvant être immédiate (3).
L'idée de posséder Trieste les obsède. Déjà, en 1853,
(1) La carte ci-jointe est une fraction exactement copiée de la carte annexée à la brochure Grossdeutschland. Cette carte est elle-même une reproduction de la planche n° 12 c. de Y Atlas de Debes, édition 1899. Europa, Sprachen-und Vblkerkarte. (Carte linguistique et ethnographique de l'Europe.) Un fort trait rouge, ajouté par l'auteur de la brochure, marque les futures frontières.
(2) «... iieber zu viel als zu wenig zu beanspruchen. » Grossdeutschland und Mittel Europa um das Jahr 1950, p. 9. Thorinann, Berlin, 1950.
(3) « Die bsterreichisch-ungarische Monarchie steht vor demZusammenbruch. « Oesterreichs Zusammenbruch und Wiederaufbau, p. 3. Lehmann, Munich, 1899.
DER GROSSDEUTSCHE BUIND und MITTELEUROPA um das JAHR 1950
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