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COMMENT LES PANGERMANISTES JUSTIFIENT LEUR THESE

Les partisans de la Grande-Allemagne n'ont pas seulement profité des circonstances favorables de la période actuelle pour vivifier leur doctrine en la modernisant ; avec cet esprit de méthode dont les Allemands savent tirer un si merveilleux parti, ils ont tenté de créer des arguments à l'appui de leur thèse préconçue.

§ 1. — Ils les exposent dans une « littérature » , comme on dit de l'autre côté du Rhin, qui s'est développée avec une intensité progressive. Certains affirment qu' « on ne saurait accorder beaucoup d'importance à ces élucubrations, pour la plupart anonymes, qui ne tiennent compte ni des faits ni même des probabilités (1) » .

(1) V. Beaumont, Questions diplomatiques et coloniales, 1900, p. 530.

L'objection tirée du caractère anonyme de quelques brochures ne semble pas pouvoir être pris en sérieuse considération. D'abord, des sociétés puissantes dont quelquesunes comptent plus de 20,000 membres, comme l'Union pangermanique (voir page 68, note 1), patronnent la plupart de ces publications non signées. Il faut remarquer en outre qu'en général les publicistes extravagants, bien loin de cacher leur personnalité, l'affichent au contraire avec ostentation. Aussi, loin d'être une cause de discrédit, l'anonymat d'une série de brochures pangermanistes révèle au contraire leur importance et constitue dans l'espèce comme une marque de fabrique. Quiconque connaît l'histoire de l'Allemagne sait que le gouvernement de Berlin s'emploie volontiers à orienter l'opinion préalablement aux événements au moyen de brochures anonymes. On pourrait le prouver par des exemples nombreux. Un seul, cité par un historien dont le sérieux ne saurait être mis en doute, suffira.

En 1866, M. de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris, fit « répandre une brochure anonyme dont Fauteur s'efforçait de démontrer combien l'alliance de la France et de la Prusse serait avantageuse pour les deux pays (1) ».

Enfin l'argument qui consiste à dire qu'on ne saurait accorder beaucoup d'importance aux idées politiques des auteurs pangermanistes, parce qu'ils développent des plans d'une grandeur insensée, ne vaut pas davantage. Toutes les crises de transformation de l'Allemagne ont été précédées d'une agitation littéraire, pendant laquelle des projets en apparence irréalisables et même fous étaient livrés à l'opinion (2). L'histoire a démontré qu'ils contenaient cependant toujours une forte part de vérité.

(1) Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe, t. II, p, 291. Alcan, Paris, 1891.

(2) Dès 1848, l'érudition complaisante des Allemands étendait démesurément les limites de la patrie germanique. « Ils nous regardaient toujours comme des ennemis et nous reprochaient plus aigrement que jamais d'avoir acquis l'Alsace et la Lorraine... » Debidour, op. cit., t. II, p. 11.

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Il faut donc connaître, même clans ce qu'elles ont d'excessif, les publications pangermanistes. Elles témoignent avec une force singulière du réalisme politique des nouvelles générations allemandes. Leur nombre croissant prouve leur succès, et, ce qui est plus grave, la plupart des idées qu'elles préconisent sont déjà entrées dans la voie de la réalisation pratique (1). Cette « littérature » est souvent prolixe et obscure, mais on y trouve parfois des passages qui condensent en quelques lignes très claires ce qui est développé ailleurs en des pages interminables. Je me suis attaché à découvrir ces passages essentiels, et je vais les faire connaître en les groupant dans l'ordre indiqué par la nature des arguments pangermanistes.

Une traduction peut facilement ne pas marquer les nuances d'expression qui font parfois toute l'importance d'une pensée : afin d'en faciliter le contrôle, j'ai tenu à donner en note, pour les plus importantes de ces citations, le texte allemand, outre la référence bibliographique. On trouvera ainsi reproduits de nombreux passages de Paul de Lagarde (2). Leur date n'est pas récente, mais leur importance est exceptionnelle. Paul de Lagarde, orientaliste éminent et théologien faisant autorité, s'est aussi passionné pour la politique générale. Il a publié sur l'avenir de l'Allemagne des études qui, en leur temps, ont eu un vif succès (3). Relues maintenant, elle font apparaître Paul de Lagarde comme le précurseur autorisé du mouvement pangermaniste actuel. Les meneurs d'aujourd'hui n'ont fait que s'assimiler ses idées ; ils les reproduisent avec des nuances à peine

(1) V. les chapitres m et v.

(2) Paul-Antoine de Lagarde naquit à Berlin le 2 décembre 1827. Il succéda au professeur Ewald en 1869 dans sa chaire des langues sémitiques à l'Université de Gbttingen. Gomme théologien, il est connu surtout par ses ouvrages sur l'histoire ecclésiastique primitive et l'ancien droit canonique.

(3) Ces études ont été réunies dans un volume de 420 pages sous le titre de Deutsche Schviften. La troisième édition a paru en 1892 chez Dieterich, à Gbttingen.

sensibles, sans avoir toujours la notoriété de leur auteur. J'ai donc cru préférable, toutes les fois que cela m'a été possible, de remonter à la source, en négligeant les répétitions plus modernes des mêmes conceptions, ce qui ne m'a pas empêché d'ailleurs de puiser souvent dans les plus récentes et les plus typiques des publications pangermanistes (1).

§2. — Les arguments produits en faveur du Pangermanisme, réduits à leurs éléments essentiels, peuvent se grouper autour de trois idées : le Pangermanisme est d'une réalisation possible; son application procurerait des avantages importants à tous les pays germains ; il constitue, pour l'empire allemand, une opération excellente et nécessaire.

Le Pangermanisme est économiquement possible, assuret-on.

Il restituerait à l'Allemagne le cours entier du Danube et du Rhin, la Hollande et la Belgique, jadis principaux facteurs de la prospérité du vieil empire germanique (2). Les grands travaux exécutés en Europe préparent de la façon la plus heureuse la jonction des bassins du Danube, de l'Oder, de l'Elbe et du Rhin (3). Les gens d'affaires suivent leur développement avec intérêt. Le Sénat de Hambourg préconise hautement le canal de l'Elbe au Danube, et une société allemande -austro-hongroise s'est constituée pour faire adopter l'idée d'un canal de l'Oder au Danube (4). L'assentiment des commerçants et des industriels à l'extension du Zollverein n'est point douteux.

Politiquement, la réalisation du Pangermanisme est éga-

(1) Elles ont été spécialement nombreuses en 1895 et en 1897.

(2) V. G. Waldersee, Was Deustchland braucht ! p. 6. Thormann, Berlin, 1895.

(3) V. Dr Hasse, Deutsche Weltpolitik, p. 9. Lehmann, Munich, 1897.

(4) Ces canaux mettraient en rapports fluviaux directs Hambourg et les usines de Silésie avec l'orient. Leur tracé est indiqué sur la carte *Y utriche vraie » placée à la fin du volume. V. aussi p. 179 et 208.

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lement admissible. La situation intérieure de l'Allemagne n'est pas un obstacle, elle constitue, au contraire, un élément de succès, car elle fait comprendre au peuple allemand l'étroitesse de ses frontières actuelles (1). Sans doute, une politique continentale d'expansion a ses dangers, mais a-t-on jamais atteint aisément un but élevé? Les hommes d'État aux affaires doivent le reconnaître; dans cette occurrence, le péril serait moindre que celui qu'il fallut courir, lors de l'acquisition de la Silésie ou dans les années 1806, 1864- et 1866. C'est aux diplomates à atténuer ou même à conjurer les dangers extérieurs susceptibles de se produire (2). Les événements de 1870, surtout, constituent un encouragement. Le Pangermanisme ne paraît-il pas plus facile à réaliser que ne le fut, pour le prince de Bismarck, l'union des « tribus » du centre (3) ? Ce que le grand Frédéric et le prince de Bismarck ont pu faire, leurs successeurs doivent pouvoir le faire à leur tour. La Prusse a toujours été entourée de dangers; si elle renonçait maintenant à son initiative propre par crainte de complications, cela équivaudrait pour elle à désespérer de l'avenir (4). Certes, il y a des obstacles, mais ils ne sont pas insurmontables. Plus la mission d'un peuple est pénible à remplir et plus brillante est sa gloire (5). Un grand peuple ne peut se maintenir alerte et vivant qu'en cherchant toujours à s'étendre (6). Quand Bismarck, dans ses Souvenirs, prêche la paix constamment et conseille à l'Allemagne de mépriser les provocations, il encourage nos voisins et bons amis à l'imperti-

(1) 'V . G. Wàldersee, Was Deustchland braucht, p. 7. Thormann, Berlin,

(2) Idem.

(3) V. F. Blet, Die Weltstellung des Deutschtums, p. 39 et 40. Lehmann, Munich, 1897.

(4) V.G. Wàldersee, Was Deutschland biaucht, p. 9. Thormann, Berlin,

(5) V. Paul dx Lagarde, Deutsche Schriften, p. 110. Gbttingen, 1892.

(6) Deutschland bei Beginndes 20. Jahrhunderts, p. 41. Militàr Verlag. R. Félix, Berlin, 1900.

nence (1). Non, dans ce cas, Bismarck n'a pas rendu service à son pays (2).

Il n'est pas impossible d'ailleurs d'écarter par des arrangements diplomatiques les solutions violentes, mais il faut se hâter. La situation actuelle de l' Autriche- Hongrie ne saurait se maintenir longtemps ainsi (3).

Si la diplomatie manœuvre convenablement, l'Angleterre est la moins redoutable. Sa conduite sera subordonnée à celle des autres puissances, et elle s'inclinera devant la force des choses parce que « power that is » (4). Les Français ne viennent pas en considération (5). Ils sont en pleine décadence. On leur cédera la partie française de la Belgique et ils consentiront à l'extension allemande en Autriche. L'accroissement de puissance qu'on aura permis à la France sera compensé par une étroite union de la Hollande et de l'Allemagne.

Le système des compensations peut s'appliquer aussi avec les Russes. Il vaut mieux s'entendre avec eux qu'avoir à leur faire la guerre ; non seulement l'opération présente des risques, mais on ne peut pas trouver d'argent chez eux (6). Il est permis de croire que l'offre des Indes et peutêtre de Gonstantinople les rendrait sourds aux propositions résultant de l'alliance française. La présence des Russes à Gonstantinople sera sans danger, du jour où les Balkans seront soumis à la puissance allemande (7).

(1) Deutschland bei Beginn des 20. Jalwhundei'ts, p. 41.

(2) Idem.

(3) « Hie heutige Stellung Oos >rreich Ungarns ist auf die Dauer unhaltbar «. G. Walderske, TVas eutschland braucht, p. 10. Thormann, Berlin, 1895.

(4) Op cit., p. 12.

(5) « Die Franzosen kommen nicht in Betracht » . Dr Hasse, Die deutsche Ostmark, p. 4. Priber, Berlin, 1894.

(6) « Geld ist in Bnssland auch nicht zu holen... »> Gross Deutschland. p. 22. Peutschvblkischer Verlag « Odin », Munich, 1900.

(7) V. G. "Waldersee, Was Deutschland braucht, p. 11. Thormann, Berlin, 1895.

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Les temps présents sont extraordinairement favorables à l'action : la Russie, orientée vers l'Asie, s'entend volontiers avec l'Allemagne ; la France, depuis Fachoda, répugne de moins en moins à un accord avec Berlin; en proie à des luttes intestines sans précédent, elle détruit elle-même sa puissance militaire; le gouvernement de Berlin est donc maître de la situation. A lui d'en tirer parti.

Les peuples touchés par l'application du Pangermanisme résisteront moins qu'on ne le pense, car leur intérêt est de s'absorber dans la grande patrie allemande pour faire face aux difficultés de la lutte économique. Chacun d'entre eux n'a-t-il pas, en outre, des raisons particulières d'admettre le Pangermanisme? La situation militaire de la Suisse est intenable et sa neutralité n'est qu'une fiction (I). En constituant un vaste camp retranché, qui permettrait aux troupes allemandes de contribuer à la défense du mont Blanc, du Saint-Bernard, du mont Rose, du Simplon et ^u Gothard, l'empire allemand assurerait à la Suisse une complète sécurité (2). Ce n'est donc point l'Allemagne qui a besoin de la Suisse, mais la Suisse qui a besoin de la protection de l'empire allemand (3). La situation de la Hollande est analogue. Seule :ne étroite alliance avec le peuple allemand peut lui assurer le retour de son ancienne prospérité (4). N'appartient-elle pas d'ailleurs à l'Allemagne au même titre que la Bretagne et la Normandie à la France (5)? Quant à la Belgique, aucun pays d'Europe n'est plus menacé (6). La réunion de la partie flamande est inévitable. Pour le grandduché de Luxembourg, la question ne se pose pas de la même manière. Jl jouit déjà des avantages du Zollverein;

(1) V. Grossdeutschland und Milteteuropa uni das Jahr 1950, p. 17. Thormann, Berlin, 1895.

[%\ Idem.

(3) Idem.

(4) Op. cit., p. 12.

(5) up. cit., p. 11.

(6) Op. cit., p. 14.

sa capitale n'a plus qu'à devenir une forteresse impériale allemande (1).

De tous les pays germains, l'Autriche serait le plus favorisé. Le principe des nationalités, donné par Napoléon III comme fondement exclusif de la formation des États, est devenu pour la Gisleithanie un danger (2). Le Pangermanisme l'en délivrera en rendant service aux deux pays (3). La Prusse n'a point un corps assez grand pour son âme, et l'Autriche n'a pas d'âme pour son vaste corps (4) ; l'Allemagne a trop de princes et l'Autriche a trop de peuples (5); l'Autriche a hesoin de nos colons et l'Allemagne a besoin de l'Autriche pour ses colons (6). La politique de cet État doit donc consister à attirer les émigrants allemands et à les répartir en colonies compactes sur les frontières les plus reculées (7). Être une colonie de l'Allemagne est sa seule mission (8). Ainsi, l'Autriche servira ses véritables intérêts. Elle a besoin d'une race dominante, seuls les Allemands savent y dominer (9).

Il n'y a pas à tenir compte des autres populations. Les Magyars et les Tchèques sont un fardeau pour l'histoire (10) .

Sans valeur politique, — politisch werthlos, — ils constituent simplement un amalgame utilisable pour les nouvelles

(1) «...deutsche Reichsfestung. » Op. cit., p. 15.

(2) V. Dr Seep, Deutschland einst und jetzt, p. 21. Lehmann, Munich,

(3) V.Paul de Lagarde, Deutsche Schriften, p. 32. Dieterich, Gbttingen,

(4) « Pieussen hat fur seine Seele keinen ausreichenden Leib. Oesterreich fur einen sehr genugenden Leib keine Seele. » Op. cit., p. 35.

(5) « Deutschland... hat zu viel Furslen, Oesterreich zu viel Vblker... » Op. cit., p. 32.

(6) « Oesterreich braucht unsere Kolonisten, und Deutschland braucht Oesterreich fur seine Kolonisten. » Op. cit., p. 113.

(7) Op. cit., p. 112.

(8) « Es gibt keine andere Aufgabe fur Oesterreich als die, der Koloniestaat Deutschlands zu werden. » Op. cit., p. 111.

(9) « Oesterreich bedarf einer herrschenden Rasse, und herrschen konnen in Oesterreich nur die Deutschen. » Op. cit., p. 397.

(10) «... eine Last f'dr die Geschichte. » Op. cit., p. 27.

formations allemandes (1). En assurant inébranlablement la suprématie allemande en Autriche, le Pangermanisme rendra impossibles les luttes nationales.

Les avantages que trouverait à son propre point de vue l'empire allemand à une extension continentale sont plus décisifs encore. Le Zollverein (2) serait étendu à l'Autriche, à la Hongrie, à la Bosnie, à l'Herzégovine, à la Belgique, à la Hollande et peut-être à la Suisse et à la Roumanie. De 542,000 kilomètres carrés, la superficie du territoire douanier passerait à 1,322,000 kilomètres carrés, et de 52 millions, le nombre des consommateurs s'élèverait à 108 millions. Avec l'Allemagne pour centre, le nouveau Zollverein régirait les bassins du Danube, du Rhin, de l'Elbe et de l'Oder. Il dominerait la mer du Nord, la Baltique, l'Adriatique et la mer Noire. L'accord des États de l'Europe centrale s'étendrait à toutes les manifestations de la vie écono* mique : chemins de fer, postes, télégraphes, canaux... Des câbles sous-marins, posés à frais communs, assureraient l'indépendance; une marine de guerre commune garantirait le respect des droits de tous.

Les colonies des États confédérés s'ajouteraient aux colonies actuelles de l'empire allemand et constitueraient un territoire économique d'expansion extérieure. Il serait encore insuffisant pour absorber les 10,562 millions de marks d'exportations annuelles que font actuellement les États appelés à former le futur Zollverein; on l'étendrait par des acquisitions en Chine et en Asie Mineure (3).

Les avantages politiques seraienttout aussi considérables. Le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne mettrait un obstacle décisif aux progrès du « Slavisme » . Cette solu-

(1) Op. cit., p. lll.

(2) De tous les auteurs pangermanistes, le Dr Hasse expose le mieux ce que serait le futur Zollverein. Les données qui suivent sont tirées de sa brochure Deutsche Weltpohtik. Lehmann, Munich, 1897.

, (3) Il importe de remarquer que la politique allemande en Chine et en Asie Mineure travaille exactement dans ce sens.

tion ne comporte pas les dangers qu'on pourrait supposer.

En opérant la fusion des armées et des flottes allemandes et autrichiennes, l'extension procurerait les moyens de faire face aux dangers qu'elle susciterait. Pola deviendrait un grand port de guerre pour la formidable marine germanique et l'armée allemande obtiendrait cette puissance inouïe que procure l'énormité des effectifs (l). Ainsi étroitement rattachée à l'empire allemand, l'Autriche deviendrait son avantgarde et son mandataire (2). Soumis à sa domination, les États des Balkans seraient indirectement placés sous l'égide de l'empire allemand (3), qui se trouverait alors en bonne situation pour recevoir une large part des dépouilles de la Turquie.

Armé de tels éléments de puissance, le gouvernement de Berlin « assurerait » la paix à l'Europe, sans cependant peser trop lourdement sur les États confédérés ; mais, qu'on ne s'y trompe pas, seule une Allemagne s'étendant de l'Ems aux embouchures du Danube, de Memel à Trieste, de Metz aux rives du Bug, peut remplir cette mission, car seule une telle Allemagne pourrait se nourrir et avec son armée permanente vaincre la Russie ou la France, ou battre même leurs forces réunies avec l'appui de ses réserves (4). Loin d'être ébranlée, l'unité de l'empire reposerait sur une assise plus solide qu'actuellement (5). Le jour où le peuple

(1) V. Dr Hasse, Die Deutsche Ostmark, p. 4. Priber, Berlin, 1894.

(2) « ...Vorhut und Mandatai* des Deutschen Reiches... » V. G. Waldersee, Was Deutschland braucht, p. 13. Thormann, Berlin, 1895.

(3) Idem.

(4) « Den Frieden in Europa ohne dauernde Belàstigung seiner Angehorigen zu erzwingen, ist nur ein Deutschland im Stande, das von der ['"ms zur Donaumiïndung, von Memel bis Triest, von Metz bis etwa zum Bug reicbt, weil nur ein solches DeutscMand sich ernàhren, nnr ein solch- s mit seinem stehendm Heere sowohl Frankreich als Russland, und mit seinem Heere und dessen erstem Ersatze das mit Frankreich verbundete Bussland niederschlagen kann. » Paul de Lagarde, Deutsche Schriften, p. 113 et 114. Dieterich, Gbttingen, 1892.

(5) V. G. Waldersee, Was Deutschland braucht, p. 10. Thormann, Berlin, 1895.

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allemand aurait le champ libre entre la mer du Nord et la mer Noire, avec un horizon largement ouvert sur l'Orient, le spectre du socialisme s'évanouirait de lui-même (1).

Il est enfin un argument décisif à tous les points de vue : l'extension en Autriche apparaît comme une nécessité inéluctable pour l'empire allemand.

Le peuple allemand a la mission historique de faire reculer le flot du nationalisme russo-slave. Toute idée d'abandon des Allemands habitant des deux côtés de la Leitha doit. être considérée comme une infamie (2). L'Autriche actuelle ne peut consentir aux Allemands un modus vivendi qui soit à peu près acceptable (3). La Prusse n'at-elle point d'ailleurs à suivre sa politique traditionnelle : empêcher les Habsbourg de faire de leur empire un Etat slave? C'est une question vitale pour l'empire allemand (4). Oui, sa sécurité l'exige; il a besoin d'être assuré qu'en aucun cas, derrière ses frontières du sud, ne se trouvera un État ennemi. Il doit s'opposer à la création en Gisleithanie d'un empire slave, pouvant faire cause commune contre lui avec la Russie, la France et le Danemark (5). « Jusqu'ici, l'alliance avec l'Autriche y a suffi, mais son caractère a changé et notre diplomatie ne peut plus se dissimuler la valeur nulle de cette union (6). » Or, le « germa-

(1) Op. cit., p. 15.

(2) h Es muss sich des Aufgebens der in den beiden Leithanien wohnhaften Deutschen als einer Ehrlosigkeit schàmen. » Paul de Lagarde, Deutsche Schriften, p. 397. Dieterich, Gottingen, 1892.

(3) « Das heutige Oesterreich kann auf gar keinen modus vivendi der Deutschen mehr eingehen, der fur letztere nur halbwegs annehmbar wàre. » Oesterreich als Einheitsstaat, p. 9. Deutschvolkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.

(4) «... eine stattliche Lebensfrage fur das Deutscbe Reich, Die Deutsche Politik der Zukunft », p. 8. Deutschvolkischer Verlag « Odin », Munich,

(5) «... dass nicht vor seiner Thure ein slavisches Reich entstehe, das mit dem andern slavischen Reiche im Osten, und mit Frankreich und Danemark gegen Deutschland gemeinschaftliche Sache machen konnte. » Paul DE Lagarde, Deutsche Schriften, p. 3 7. Dieterich, Gottingen, 1892.

(6) V. la note 1, p. 33.

nisme » dans les Alpes, les Carpathes, sur le Danube et sur l'Elbe constitue une fraction inviolable de notre nationalité. Nous devons la sauver (1). Les souverains autrichiens renoncent à ce devoir sacré. Tous les moyens sont donc permis. Contre la politique de violence des Habsbourg, il n'y a qu'un remède, la politique de violence pangermaniste (2). Nos intérêts les plus certains nous poussent. Même si les Tchèques n'étaient pas naturellement les ennemis implacables et les agresseurs de l'empire allemand, nous devrions cependant nous efforcer d'acquérir à nouveau l'Autriche pour cette simple raison que l'Autriche nous sépare de l'Adriatique (3). L'empire allemand doit conquérir l'Autriche allemande (4), car le peuple allemand ne peut pas se détourner de la mer Adriatique sans perdre ses droits à la situation de grande puissance (5). Ne nous laissons pas leurrer par les apparences; en fait, nous avons abandonné depuis longtemps la politique pacifique et nous sommes passés à la politique d'attaque. Notre force industrielle et commerciale et notre faiblesse agricole en sont les causes (6). L'industrie allemande s'est développée si rapide-

(t) « Das Deutschtum in den Alpen, Karpathen, an der Donau und Elbe ist ein unverletzbares Glied unseres Volkstums, das wir retten miissen... » K. Proll, Die Kàmpfe der Deutschen in Oesterreich, p. il. Lustenbder, Berlin, 1890.

(2) « Gegen die Habsburgische Gewaltpolitik gibt es also nur ein Gegenmittel, nàmlich Grossdeutsche Gewaltpolitik. Die Deutsche Politik der Zukunft, » p. 9. Deutschvblkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.

(3) « Aber selbst wenn die Tschechen nicht ihrer Natur nach Todfeinde und Angreifer des Deutschen Reiches wàren, miissten wir trotzdem eine Wiedererwerbung Deutschosterreichs erstreben aus dem einfachen Grunde, weil uns Oesterreich von der Adria trennt. « Die Deutsche Politik der Zukunft, » p. 9. Deutschvblkischer Verlag « Odin », Munich, 1900.

(4) «... das Deutsche Reich muss Deutschbssterreich erobern... » op. cit., p. 12.

(5) « Das Deutsche Volk kann sich nicht vom adriatischen Meere abdràngen lassen, ohne uberhaupt seinen Anspruch auf die Stellung einer Grossmacht verloren zu geben. >» Gross-Deutschland, Deutschvblkischer Verlag p. 10. « Odin », Munich, 1900.

(6; V. Dr Mehrmakn, Deutsche Welt-und Wirtschafts-Politik} p. 56. Deutschvblkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.

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ment, elle a atteint un degré tel que tout le monde reconnaît l'impuissance du marché indigène à absorber la production (l). Sans doute, le courant de l'émigration allemande se dirige vers le sud-ouest, mais la porte n'est pas suffisamment ouverte (2). Un véritable peuple a le droit de créer avec sa bonne épée l'espace qui manque à ceux de ses enfants qui ne peuvent plus vivre sur son territoire (3).

L'Allemagne se trouve donc en présence de nécessités inéluctables qui rendent inutile toute considération sentimentale.

Les frontières des États ne sont point fixées pour l'éternité (4).

Pourquoi se préoccuperait-on des Autrichiens non Allemands? Bismarck n'a-t-il pas dit que les races étaient mâles et femelles? Tous ces Slaves et surtout les Tchèques nous haïssent du fond du cœur. Ils savent que notre vie est leur mort (5). Celui qui ne veut pas être chassé doit savoir expulser (6). C'est ce que nous ferions, une fois maîtres de l'Autriche. Nous inviterions alors à revenir dans leur pays les Allemands qui habitent en dehors de nos frontières, en Hongrie, en Transylvanie, dans l'Amérique du Nord, dans l'intérieur de la Russie, dans les provinces baltiques, — en supposant toutefois que nous n'annexions pas ces dernières.

Voilà quelle devrait être notre politique nationale, notre

(1) V. G. Waldersee, Was Deutschland braucht, p. 5. Berlin, Thormann, 1895.

(2) V. Dr K. Mehr.mann, Deutsche Welt-und Wirtschafts-Politik, p. 60. Deutschvolkischer Verlag « Odin « , Munich, 1900.

(3) Die Deutsche Politik der Zukunft, p. 4. Deutsclivolkischer Verlag « Odin .» , Munich, 1900.

(4) « Auch die Grenzen der Staaten sind nicht fur die Evvigkeit abgesteckt. Grossdeutschland und Mitteleuropaum das Jahr 1950», p. 5. Thormann, » Berlin, 1895.

(5) « Sie aile hassen uns, weil sie wissen, dass unser Leben ihr Tod ist... » Paul de Lacarde, Deutsche Schriften, p. 395. Dieterich, Gbttingen, 1892.

(6) « Wer nicht vertrieben sein will, muss vertreiben. » Cité dans Grossdeutschland und Mitteleuropa uni das Jahr 1950, p. 29. Thormann, Berlin, 1895.

réponse à cette haine de l'Allemand, qui s'étale partout si effrontément depuis que, dans nos modestes frontières, nous nous sommes comportés comme un peuple arrivé à sa majorité. Notre peuple a toléré l'incendie du Palatinat; il s'est vu créer mille difficultés par les Tchèques depuis Jean Huss; tous les Slaves, Russes ou Polonais le détestent et le persécutent. Un tel peuple n'a-t-il pas le droit, de par Dieu, d'en venir à l'emploi de procédés radicaux, mais plus humains encore que ceux employés lors de la guerre de Trente ans et pendant les campagnes de Napoléon 1er (1).

Quelles qu'elles soient, les éventualités belliqueuses ne sont pas à redouter; l'empire allemand peut se reposer en toute confiance sur son armée (2). N'hésitons donc pas : autant que le permettent les suppositions humaines, non seulement les forces dont nous disposons font espérer le succès, mais encore elles le garantissent (3).

§ 3. — L'aveu brutal d'ambitions aussi désordonnées déconcerte tout d'abord, et l'on se demande si elles ne sont pas simplement provoquées par quelque cas de mégalomanie maladive. L'état d'esprit que manifeste depuis peu le public allemand fait malheureusement écarter cette hypothèse (4). Il établit qu'il faut au contraire attacher de l'importance même aux manifestations pangermanistes les plus extravagantes, puisqu'on les accueille outre-Rhin comme des projets tout naturels.

Les arguments employés par les Pangermanistes pour démontrer les caractères pratiques et nécessaires de leur

(1) Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts% p. 213. Militàr-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.

(2) «... kann das Reich sich mit vollem Vertrauen auf das Heer st'utzen «oweit kriegerische Eventualitàten uberhaupt in Betrachtzuziehen sind... » G. Waldkrsee, Was Deutschland braucht, p. 6. Thormann, Berlin, 1895.

(3) V. G. Waldersee, Was Deutschland braucht, p. 14. Thormann, Berlin, 1895.

(4) V. le chap. v.

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théorie ne sont trop évidemment que de simples affirmations pour qu'on leur consacre une longue réfutation.

Sans doute, les avantages que l'empire allemand trouverait à une extension continentale apparaissent fort clairement, mais on ne saisit point du tout ceux des pays dits « germains » à s'absorber dans la Grande-Allemagne. La Suisse tient jalousement à son indépendance et a les moyens de la faire respecter. Rien ne la menace du côté de la France, qui ne songe nullement à annexer Lausanne et Genève, pas plus que la Belgique. Au point de vue économique, la Suisse, la Belgique et la Hollande sont dans un véritable état de prospérité. Grâce à leur situation de puissances secondaires et neutres, seules en Europe, elles n'ont à supporter que des impôts relativement légers. Où sont donc les intérêts assez considérables pour leur faire prendre volontairement une part des charges militaires qui pèsent si lourdement sur les sujets de Guillaume II?

Pour l'Autriche, la thèse est plus insoutenable encore. Gomment admettre que son rattachement à l'empire allemand puisse mettre fin à ses luttes nationales? Dans l'hypothèse la plus favorable, à moins de procéder par extermination, le gouvernement de Berlin aurait toujours à réduire 6 millions de Tchèques et 1,350,000 Slovènes. Depuis un siècle, la Prusse n'est point parvenue à germaniser ses trois millions de Polonais ; on est donc fondé à croire qu'elle éprouverait un échec plus grand encore avec les Slaves d'Autriche, dont les dernières années ont prouvé la valeur politique.

C'est enfin une erreur fondamentale que de présenter l'extension du Zollverein comme le seul moyen d'assurer l'avenir économique de l'empire allemand. Certes, il lui faut sans tarder des débouchés nouveaux et vastes, mais une entente loyale avec la Russie et la France ne les lui procurerait-elle pas avec moins de risques qu'une extension continentale?

Quant au cynisme avec lequel les Pangermanistes traitent les droits nationaux des Slaves d'Autriche, il n'est assurément pas en contradiction avec les précédents de la politique prussienne, mais il surprendra péniblement les admirateurs superficiels de la civilisation allemande (deutsche Kultur). L'Allemagne de 1830 a vécu. Le temps n'est plus où Schopenhauer pouvait reprocher à ses compatriotes de chercher dans les nuages ce qu'ils avaient à leurs pieds. Seul aujourd'hui triomphe le réalisme brutal de la conquête.

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