‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 21 sur 66 · FORMATION DU PARTI PRUSSOPHILE AUTRICHIEN · texte numérisé non relu

FORMATION DU PARTI PRUSSOPHILE AUTRICHIEN

Si les convoitises des Pangermanistes sur l'Autriche étaient seulement ardentes en théorie, mais platoniques en fait, leur intérêt serait politiquement nul. Il n'en est pas ainsi. Sous leurs apparences de rêveurs ambitieux, les partisans de la Grande-Allemagne sont de froids réalistes. Pour faire pénétrer leurs doctrines en Gisleithanie, ils mènent une campagne habile qui prépare à l'Europe les plus graves complications.

§ 1. — Un parti prussophile existe en Autriche depuis fort longtemps. Il fut fondé il y a plus de vingt-cinq ans par M. Schonerer et quelques-uns de ses amis, d'abord enflammés par les victoires de Sadowa et de Sedan, et définitivement conquis par la gloire radieuse du jeune empire.

Fils de l'entrepreneur de chemins de fer Mathias Schonerer, Georges Schonerer naquit à Vienne, le 17 juillet 1842. Il étudia à Dresde, administra une terre près de Tubingen, et séjourna jusqu'en 1865 à l'académie agricole de Hohenheim, dans le Wurtemberg. Il s'imprégna ainsi pendant toute sa jeunesse des idées unitaires allemandes. Revenu dans son pays d'origine, il se fixa au château de Rosenau, près de Zwcttl, en Basse-Autriche. En 1873, les électeurs l'envoyèrent au Reichsrath comme progressiste. Deux ans plus tard, il abandonnait cette nuance et manifesta bientôt ses tendances prussophiles. Le 18 décembre 1878, il fit connaître dans un discours au Reichsrath « le désir croissant des Allemands d'Autriche de se réunir à l'empire allemand (1) » . Le mouvement antisémite qui se produisit

(1) «... dex- steigende Wunsch der Deutschen Bevblkerung Oesterreichs mit dem deutschen Reich vereinigt zu werden. »

en Allemagne vers 1880 eut les sympathies de M. Schônerer jusqu'au jour où son culte pour Bismarck les absorba entièrement. M. Schônerer devint l'un des pèlerins assidus de Friedrichsruh, et sacrifiant en fait ses opinions antisémites au « Germanisme » , il se trouve aujourd'hui marcher contre les Slaves avec ses anciens adversaires.

Quand la gauche radicale allemande se forma au Reichsrath, en 1881, dans le but d'établir la solidarité de tous les Allemands d'Autriche, l'atmosphère devint plus favorable aux id.ées du châtelain de Rosenau. L'année suivante, aidé de quelques amis, il dressa la liste des revendications prussophiles dans le document appelé depuis « programme de Linz» (août 1882) (1). Deux articles surtout avaient de l'importance : l'un demandait l'exclusion [Sonder s tellung) de la Cisleithanie de trois provinces, la Galicie, la Bukovine et la Dalmatie; l'autre réclamait l'entrée dans le Zollverein allemand de la Cisleithanie ainsi restreinte. Ces prétentions, qui présentent aujourd'hui une extrême gravité, laissèrent, en 1882, les Autrichiens à peu près indifférents.

Pensant trouver un meilleur accueil de l'autre côté de la frontière, M. Schônerer fît des démarches auprès de Bismarck. Elles restèrent sans succès. Le chancelier faisait de l'Autriche ce qu'il voulait ; il n'avait aucune raison de susciter des difficultés à son alliée du sud. Avec sa rudesse coutumière, il découragea M. Schônerer, lui fit comprendre qu'il n'avait point à compter sur Berlin et condamna ainsi pour longtemps son agitation à une presque complète inefficacité.

Puis, Bismarck quitta le pouvoir; Guillaume II inaugura la Weltpolitik ; l'opinion évolua en Allemagne, l'Union pangermanique se constitua et trouva des adhérents.

M. Schônerer et le Dr Hasse étaient faits pour s'entendre.

(1) Sur le programme de Linz consulter « Die nationalpolitischen Forderungen der deutschen oppositionelten Parteien im osterreichischen Abgeordnetenhause » . Supplément aux Alldeutsche Blàlter du 4 juin 1899.

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Ce dernier, lui aussi, ne demandait qu'à agir en Autriche. Il savait que le conseil donné dès 1853 par Paul de Lagarde avait été suivi, que l'émigration allemande, dirigée systématiquement d'après un plan réfléchi sur « les points stratégiques de l'Istrie, du pays slovaque, des parties magyares de la Hongrie, de la Bohême et de la Galicie », représentait déjà un chiffre considérable (1), que par conséquent des centres prussophiles existaient en puissance, capables de fournir rapidement les cadres d'un parti pangermaniste. La difficulté était de les discerner, de leur donner conscience d'eux-mêmes et de les unir par un lien commun. C'est à quoi M. Schônerer travailla. La concession faite aux Slovènes d'un collège à Cilj (Cilli) détermina chez les Allemands d'Autriche une certaine agitation très favorable à ses projets qui lui permit de recruter un nombre fort encourageant de partisans. Le moment était venu d'opérer avec ensemble. On s'entendit. A la fin de 1896, le Dr Hasse envoya en Autriche deux de ses plus fidèles collaborateurs, MM. Fritz Bley et von Pfister-Schwaighusen, avec la mission d'établir les bases d'une organisation pangermaniste. Les deux délégués visitèrent Prague, Reichenberg, Leitmeritz, Brùx, Linz, Graz, Villach, Marbourg; Fritz Bley parla à Vienne le 20 novembre, et von Pfister-Schwaighusen, le 7 décembre. Partout, ils répandirent sous les formes les plus séduisantes l'idée du Zollverein de l'Europe centrale. Leur propagande porta rapidement ses fruits. A peine étaient-ils de retour en Allemagne, que les journaux autrichiens dévoués à la cause de Berlin, avec lesquels ils

(1) « Die deut>che Auswanderung muss systematisch und nach eincm sorgfàltig, auch nach strategischen Gesichtspunkten Liberlegten Plane nach Istrien, nach den slovakischen und magyarischen Theilen Ungarns, nach Bohmen und Galizien gerichtet werden... » Paul de Lacardk, Deutsche Schriften^ p. 27. Dieterich, Gbttingen, 1892.

On compte actuellement en Autriche 103,433 Allemands sujets de l'empereur Guillaume, et 6,597 en Hongrie.

V. Alldeutsches Werbe-und Merk-Biïchlein, p. 21, Lehmann, Munich,

s'étaient abouchés, reprirent et développèrent leurs arguments. Le 12 février 1897, le Grazer Tageblatt préconisa l'établissement d'une alliance plus étroite entre l'Allemagne et l'Autriche, au moyen d'une Union douanière, première étape vers de meilleures conditions (1).

Les esprits étaient suffisamment préparés pour qu'on tentât une action ouverte, la seule qui pût vraiment être efficace; mais il fallait au moins un prétexte pour la commencer.

§ 2. — Les ordonnances du comte Badeni sur l'emploi des langues en Bohême et en Moravie (avril 1897) fournirent ce prétexte.

Elles avaient le caractère anodin que l'on sait; cependant, le comte Badeni, en raison des difficultés de la situation parlementaire, avait eu soin, avant de les publier, d'en communiquer le texte aux députés allemands des groupes dits progressiste et nationaliste. Ceux-ci ne protestèrent que faiblement; aussi, le comte Badeni se crut-il autorisé à penser que sa réforme serait acceptée sans de trop grandes difficultés. Il en fut autrement. Le Dr Hasse et M. Schônerer, qui n'attendaient qu'une occasion propice, jugèrent celle-ci excellente. Ils dressèrent aussitôt ce plan fort simple : agiter l'Autriche avec le prétexte des ordonnances; surchauffer en même temps les esprits en Allemagne au nom du « Germanisme » menacé, et continuer la campagne autant d'années qii il le faudrait pour forcer finalement le gouvernement de Berlin à intervenir .

En moins de quatre ans, MM. Hasse et Schônerer sont parvenus à exécuter les deux premières parties de ce programme. Ils furent admirablement secondés, il est vrai, dans leur entreprise. En Allemagne, le premier disposait des cadres excellents de l'Union pangermanique; en Autri-

(1) « ... als erste Etappe zu besseren Zustànden. »

che, le second avait des lieutenants peu nombreux, mais pleins d'ardeur. C'étaient le Dr Karel Tiirk (1), Karel Wolf (2), rédacteur en chef de YOstdeutsche Rundschau; Karel Iro (3), fondateur de Y Union scolaire allemande (4) aujourd'hui dissoute, et Karl Kittel, propriétaire rural, tous actuellement députés au Reichsrath.

Dès le début, MM. Hasse et Schônerer se sont révélés tacticiens remarquables. L'intérêt des ordonnances était local, puisqu'elles s'appliquaient seulement à la Moravie et à la Bohême; ils ont eu l'habileté de les présenter comme le premier act de la a tchéquisation de l'Autriche » , Tche> chisierung Oesterreichs, formule alarmante qu'ils ont répétée partout avec une insistance si persévérante, que bientôt la plupart des sujets Allemands de François-Joseph se sont émus et ont envoyé à Vienne force pétitions contre la réforme du comte Badeni. Dans le nord de la Bohême, où les ordonnances avaient leur point d'application le plus délicat, l'agitation fut organisée avec une ardeur méthodique. Dans des manifestes vibrants, on convia les électeurs à la résistance : « La direction du parti allemand (en Bohême) engage tous les hommes ayant conscience de leur nationalité allemande à prendre part à l'Assemblée de Reichenberg, à proclamer l'indignation générale causée dans toutes les classes de notre nation par les ordonnances et à manifester notre ferme volonté d'obtenir leur abrogation même par l'emploi des moyens les plus décisifs (5). »

(1) Né en 1840, membre du Reichsrath depuis 1885.

(2) Né en 1862, membre du Reichsrath depuis 1897.

(3) Né en 1861, membre du Reichsrath depuis 1897.

(4) Schulverein fiir Deutsche.

(5) « Die Leitung der deutschen Volkspartei in Rdhmen richtet an aile nationalbewussten Mànner des deutschen Volkes die Bitte sich an der Versammlung in Reichenberg zu betheiligen, um so durch eine uberwaltigende Kundgebung die allgemeine Entrustung, welche die Sprachenverordnungen in allen Kreisen unseres Volkes hervorgerufen haben, auszusprechen und den festenWillen der Zurucknahme derselben mit aller Entschiedenheit und unter Anwendung der scharfsten Mittel zum Ausdruck zubringen. » 26 avril

Les meetings se multiplièrent aussi bien en Allemagne qu'en Autriche. Il y en eut jusqu'à Hambourg. La presse de l'empire allemand fulmina contre le comte Badeni et se mit, elle aussi, à réclamer impérieusement l'abrogation des ordonnances. En quelques mois, les Pangermanistes avaient atteint leur premier but : poser la question du « Slavisme » à Vienne et à Berlin.

Dans l'ampleur du débat, la cause qui l'avait fait naître disparut, et le député prussophile Prade put écrire avec vérité : « Il ne s'agit plus des ordonnances sur les langues ni d'un accord à établir entre députés allemands et tchèques, accord impossible à cause de la différence des idées; il s'agit de savoir si l'Autriche sera une grande puissance politique et sociale, sous une direction allemande, ou un État fédéral, tchèque-polonais-allemand, qui fera une politique slavo-cléricale et se tournera plus tard contre l'alliance avec l'empire allemand protestant (l). »

L'hostilité contre les Tchèques se réveilla plus forte que jamais; les sentiments prussophiles se manifestèrent en même temps. Les meneurs de la campagne poussèrent vivement les choses. Dans l'été de 1897, ils firent répandre dans le nord de la Bohême, surtout à Reichenberg, à Tetschen, à Teplitz, à Saaz, à Krumau, etc., des milliers de « tracts » . Sur la couverture de ces brochures, une plantureuse Germania s'épanouissait; à l'intérieur, on pouvait lire : « Aux agissements impudents des Tchèques, il n'y a | qu'une réponse à faire. Chassons les Tchèques de toutes les maisons allemandes., de toutes les fabriques allemandes .. Agir ainsi est le devoir de tout bon Allemand; plus de domestiques, plus d'ouvriers tchèques. Qu'un Allemand

(1) « ... es handle sich jetzt um die Entscheidung ob Oesteneich em moderner, von grossen socialpolitischen Gesichtspunkten regierten S Liât unter deutschen Fuhrung, oder eine Klericaleslavische Politik machen und sich friiher oder spàter gegen die Allianz mit dem protestantisclien Kaiserreiche werden wird. » Volkszeitung de Reichenberg. Cité par la Politik de Prague, 18 seotembre 1897.

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n'achète plus chez un Tchèque ou chez ceux qui les soutiennent. » L'organe du Dr Hasse, « les Feuilles pangermaniques,» était encore plus pressant : « Nous adressons à tous les membres de l'Union l'instante prière de renvoyer, dans tous les cas, leurs ouvriers et leurs gens de service tchèques (1). » Cette coopération sans réserve de V Alldeutscher Verband était pour M. Schônerer et ses amis le meilleur des encouragements. Ils étaient enfin compris et soutenus.

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