LES COLONIES ALLEMANDES EN HONGRIE
d'après Pajl Langhans
plans fantastiques et puérils de quelques Roumains exaltés et leur sacrifier les sympathies des Magyars pour le progrès national de l'Allemagne sous la direction de la Prusse (2). » Aujourd'hui le point de vue est changé et les Pangerma nistes, considérant que l'empire allemand peut désormais se passer de la coopération du gouvernement de Pesth, estiment le moment venu de renverser la politique à l'égard des Roumains et des Magyars. Dans un article signé E. H. (probablement Ernest Hasse), les Alldeutsche BUitter le di-
(1) Voir la Transylvanie roumaine sur la carte insérée p. 361. (2j Gazette de Cologne fin novembre 1868.
sent fort explicitement. « Autrefois les Magyars pouvaient s'assurer l'alliance durable des Allemands contre les Roumains au prix de quelques concessions politiques. Aujourd'hui, il est trop tard pour continuer dans cette voie et cela vaut mieux ainsi. Une intelligente politique triplicienne devra donc réconcilier les Saxons et les Souabesde Hongrie avec les Roumains, leurs anciens adversaires. Ensuite, elle les éclairera et les organisera pour les élections. Trente ou quarante députés allemands et roumains au Parlement de Budapesth, non pas opportunistes mais radicalement nationaux, seront une plus sûre garantie pour la Triplice que les applaudissements frénétiques des salons magyars et les acclamations turbulentes de la rue (1). »
Si cette tactique réussit, elle fera sentir aux Magyars l'étendue de la force germanique et elle mettra un frein à leur expansion nationale, jusqu'au jour où l'on pourra faire mieux encore. « Les Roumains fixeront le sort de la Hongrie. On ne doit jamais oublier que si les 2,601,000 Roumains de Hongrie et ceux du royaume de Roumanie, au nombre de 4,610,000, étaient réunis sur un même territoire, ils formeraient une masse de 7,211,000 Roumains, égale à la totalité des Magyars (2). »
(1) « Friiber bàtten die Magyaren die Bundesgenossenscbaft der Deutschen ge;>en die Riïmànen durch politiscbe Konzessionen dauernd sicber stellen kbnnen. Heute ist es zu spàt dazu. Und es ist gut so. Eine vprstàndige Dreibund|)olitik wird also die Sacbsen und die Schwaben in Cngarn mit ibren angeblicben Gegnern, den Ruraànen, zu versbhnen, sie aufzuklâren und zunàcbst fur die Wahlen zu organisieren baben. Dreizig bis vierzig nicbt opportunistische, sondern nntionalgesinnte u grune! « deutscbe und rumànische Abgeordnete in Ofen-Pest sind uns eine sieborere Gewàbr fur den Dreibund als der frenetische Reifall magyarischer Salons und magyarischen Strassenlàrms. » Alldeutscke Blatter, 1897, p. 222.
(2) « Dièse (die Rumànen) werden das Scbicksal Ungarns bestimmen. Dass ausser den 2,601, 188 Rumànen in Ungarn aucb im Kônigreicb Rumànien 4,610,000 (neben 890,800 anderen) wohnen und zusammen mit diesen ein gescblossenes Spracbgebiet von mebr als 7,211,000 Rumànen bilden, die der Gesamtbeit der Magyaren an Zabi gleich sind, darf docb nie aus den Augen gelassen werden. » E. H. Alldeutscke Blatter, 1894, p. 67.
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Le langage est transparent. C'est donc bien en rattachant plus tard la Transylvanie à la Roumanie que les Pangermanistes songent à amener les Magyars à un degré suffisant d'impuissance pour permettre de relier entre eux ces îlots allemands où, jusqu'au moment décisif, on aura soin d'entretenir une influence.
Ces projets et ces actes peuvent à bon droit alarmer les Magyars dont le patriotisme est chatouilleux au point que leur administration des postes renvoie souvent en Allemagne, sans les distribuer, les lettres qui portent par exemple le nom de ville de Klausenbourg en allemand au lieu de celui de Kolozvar en magyar.
§ 6. — Il n'est donc pas étonnant que les idées des Magyars sur les Allemands soient en train d'évoluer. Il y a encore quatre années, le danger slave était le seul qu'ils eussent à envisager et leurs intérêts politiques et économiques cadraient encore absolument avec ceux de l'empire allemand; la propagande prussophile en Cisleithanie et en Hongrie vient de tout modifier. On constate en effet à Pesth l'éclosion de sentiments nouveaux. La triple alliance n'est plus intangible. Il y a seulement deux ans, un député hongrois aurait été honni s'il l'eût attaquée; M. Ugron a pu critiquer violemment (fin décembre 1899), devant la délégation hongroise, la politique germanophile du comte Goluchowski. Loin d'en être blâmé, il a reçu de côtés divers les plus sérieux encouragements. Le Magyar Hirlap déclara que l'idée antiallemande développée par M. Ugron méritait d'être prise en considération par le gouvernement. L'officieux Budapesti Hirlap renchérit : a La Hongrie n'est pas disposée à rendre éternellement et gratuitement service au gouvernement allemand et au marché financier de Berlin... » Enfin M. F. Kossuth, qui, le 3 janvier 1900, voulut protester contre le discours de M. Ugron en faisant l'apologie de la Triplice, eut une presse détestable. Non seule-
ment ses paroles furent jugées inopportunes, mais on ajouta qu'en parlant ainsi, il avait prouvé qu'il a'était pas un homme d'État. Depuis lors, son rival plus heureux, M. Ugron, poursuit avec succès sa campagne contre l'alliance avec l'Allemagne qu'il accuse « d'être la conspiration des souverains contre les peuples » . Ces sentiments si nouveaux sont-ils vraiment la conséquence de la propagande prussophile? Les mesures qu'on prend à Pesth pour la réprimer ne permettent guère d'en douter. Le ministre de la justice hongrois prépare en effet un projet de loi où il est dit expressément : « Celui qui, sans la permission du gouvernement hongrois, demande à une société ou à des personnes étrangères, ou accepte d'elles une aide matérielle pour des églises ou des écoles, sera passible d'un mois de prison et d'une amende de deux cents florins. »
De toute évidence, cette mesure est dirigée contre le Gustav-Adolf'Verein et certainement les Magyars n'auront pas plus de ménagements envers les autres entreprises pangermanistes.
Ces indices établissent, tout au moins, que les sentiments prussophiles sont en baisse à Buda-Pesth. On peut même se demander si la vieille haine latente des Magyars pour les Allemands n'est pas en train de renaître. Déjà on chante plus souvent en Hongrie la chanson dont le refrain commence par ces mots : « L'Allemand est une canaille (1). »
La contre-partie naturelle de l'hostilité contre les Allemands est une moindre antipathie à l'égard des Slaves cisleithans Les deux sentiments sont si naturellement et si étroitement solidaires que, peu après le début de la campagne pangermaniste, les Magyars, sentant son danger, esquissaient déjà un mouvement de rapprochement avec les Slaves. Le 12 septembre 1897, cinq mois après les ordonnances du comte Badeni, le député magyar Nikolas Barth écrivait dans
(1) « Der Deutsche ist ein Humlsfott >»
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le Magyar Orszag : « Les peuples ont leurs usages, leurs frontières, leurs traditions, leurs organes. Dès qu'ils le peuvent, ils se développent. On le constate aujourd'hui en Autriche, où l'idée du fédéralisme a peu à peu progressé. Le fédéralisme est la conséquence de la force des choses et constitue la meilleure solution.
« Ce qui arrive en Autriche est le résultat de la cause à l'effet. La domination allemande décroît chaque jour, parce que depuis longtemps elle est artificielle. Les peuples la remplacent en raison de la force historique qu'ils ont en eux. »
De telles idées, si différentes des anciennes, ont été favorisées par l'affaiblissement très notable des sentiments d'hostilité contre la Russie qu'on constate à Buda-Pesth. Assurément, au commencement, comme les vieilles préventions sont toujours difficiles et longues à déraciner, les partisans de l'entente avec les Slaves cisleithans n'ont formé parmi les Magyars qu'un groupe peu nombreux, mais il s'est renforcé constamment et a recruté des personnalités influentes, telles que M. Lang, vice-président du Parlement hongrois. Les idées nouvelles ont ainsi rapidement progressé. Le mois de décembre 1899 a marqué une étape décisive.
Dans le même article où les Budapesti Hirlap approuvaient M. Ugron d'avoir pris à partie la triple alliance, on ajoutait : « ...Les Tchèques ne tendent pas à autre chose qu'à assurer la réalisation du droit d'État de la Bohême; il consiste en somme à lui donner dans la Monarchie une place semblable à celle de la Hongrie. S'opposer aux efforts des Tchèques ou les éluder ne serait ni juste, ni intelligent, ni politique. Ce ne serait pas juste, parce que la Bohême a précisément les mêmes droits que la Hongrie à une indépendance d'Etat. Comme la Hongrie, en toute indépendance, elle a élu roi Ferdinand Ier et choisi les Habsbourg pour dynastie; comme la Hongrie, elle a réussi un certain temps à conserver son indépendance à l'égard du pouvoir central.
Elle ne fut moins heureuse que plus tard. Alors que la Hongrie a reconquis lentement sa liberté, la Bohême n'y est pas encore parvenue. Si elle réussit maintenant à atteindre la situation que la Hongrie, plus heureuse, a déjà, pourquoi en prendrions-nous ombrage? Non seulement, nous ne devons pas nous opposer aux efforts des Tchèques, mais nous devons au contraire les favoriser. Si nous y faisons obstacle, il peut arriver deux choses : d'abord le maintien de la situation présente, qui non seulement peut nuire à l'union existant entre l'Autriche et la Hongrie, mais encore amoindrir la situation de l'État austro-hongrois en tant que grande puissance; ou bien la fin de la situation actuelle par un retour à l'absolutisme, les nationalités autrichiennes étant trop fortes et leur opposition trop absolue pour que la vie constitutionnelle ou parlementaire soit possible. Mais, pratiquer l'absolutisme en Autriche, c'est préparer une explosion épouvantable dont les effets pourraient bien être de remettre la Hongrie au point où elle était en 1848 et de tourner contre les Magyars non seulement la force du roi, mais encore celle des autres États. S'opposer à l'accomplissement des vœux naturels des Tchèques, c'est donc ménager un état de choses dont il ne sortira rien de bon pour la Hongrie. Puisse l'opinion publique hongroise bien réfléchir à quels résultats elle peut aboutir, si elle persiste à protéger l'hégémonie allemande ! Alors elle prendra parti pour les Tchèques. »
Cet article , que jamais on n'aurait cru voir paraître dans un journal de Pesth, est d'une grande importance. Il est la preuve matérielle des tendances conciliatrices des Magyars. Il montre qu'à Pesth les gens perspicaces se rendent parfaitement compte qu'il faut choisir entre l'établissement du « fédéralisme » en Gisleithanie ou accepter la mainmise de l'empire allemand sur l'Autriche. Il y a ainsi deux systèmes à suivre. L'ancien aboutit à déchaîner le « germanisme » dans des conditions détestables pour la
Hongrie, le second comporte une entente raisonnée avec les Slaves cisleithans.
Pour quelle politique se décideront les Magyars? Évidemment pour celle qui leur semblera offrir le moins de risques.
S'ils favorisent les projets allemands sur Trieste, ils donneront au gouvernement prussien, maître de la Confédération qui depuis tant de siècles réalise ses annexions par voie de soudures territoriales, l'irrésistible tentation de joindre les nouvelles possessions allemandes à cette partie de la Bosnie et de l'Herzégovine qui formerait alors la part [ de l'Autriche. Pour cela, il faudrait couper les Hongrois de la mer (l).
M. Gh. Loiseau n'hésite pas à dire ce que dans cette occurrence pourraient faire les Magyars : » Les Hongrois sont un peuple à la fois trop judicieux et trop énergique, ils attachent notamment trop de prix à la possession d'un littoral et à celle de la ville de Fiume, pour admettre un seul instant l'hypothèse où la frontière territoriale du royaume de saint Etienne serait rejetée par delà la Save — ce qui serait exactement le cas considéré. — Celui-là seul qui ne connaît ni leur tempérament, ni leurs traditions, ni leurs intérêts pourrait leur prêter en cette matière désintéressement ou « libéralisme» , ou même supposer qu'ils hésiteraient à mettre en œuvre les moyens les plus radicaux pour parer à cette éventualité (2). »
Ce moyen radical est en somme d'un emploi fort simple. Il consiste, pour les Magyars, à permettre l'établissement du «fédéralisme» en Cisleithanie.
Jadis l'entente ne pouvait pas se faire. Aujourd'hui elle est possible. Les Magyars savent bien qu'au fond le Panslavisme politique n'existe pas chez les Slaves cisleithans et que les Tchèques ont montré assez de sens pratique pour
(1) Voir la carte « l'Autriche vraie » .
(2) Ch. Loisi:\u, le Balkan Slave, p. 252. Perrin, Paris, 1898.
qu'on puisse conclure avec eux l'accord solide, commandé par l'intérêt le plus certain de la Transleithanie. C'est à cette solution qu'on se décidera à Pesth, le jour où on y sera convaincu de l'entière vérité des paroles du député jeunetchèque, Dr G. Eim : « Les Magyars ne doivent pas se dissimuler que le jour où le drapeau des Hohenzollern flottera de Prague à Trieste, leur état et leur nationalité s'effondreront aussi sous le poids de la suzeraineté de l'Allemagne (1). »
Si, maintenant, l'on considère les courants d'opinion, dont les intérêts matériels sont la base en Hongrie aussi bien qu'en Autriche, il s'en dégage une nouvelle confirmation de la tendance générale des peuples de François-Joseph à réprouver la doctrine pangermaniste et à réaliser le « fédéralisme » en Cisleithanie.
(1) Vie contemporaine, mars 1892.