‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 27 sur 66 · PANGERMANISTE EN AUTRICHE · texte numérisé non relu

PANGERMANISTE EN AUTRICHE

Depuis 1867, le gouvernement de Pesth influe profondément sur la vie politique de la Gisleithanie. Il est donc impossible de ne point se demander quelle peut être son attitude en présence des deux courants opposés, fédéraliste et pangermaniste, qui se manifestent en Autriche.

§ 1. — Une opposition constante à l'établissement d'un régime fédéraliste en Cisleithanie a dominé longtemps la politique de Pesth à l'égard de Vienne. De fort bonnes raisons justifiaient cette ligne de conduite.

Écrasés par les Russes en 1848, les Magyars en ont ressenti une haine profonde pour tout ce qui était russophile.

Sadowa, victoire prussienne, en permettant leur émancipation, les a jetés dans les bras des Hohenzollern. Bismarck est devenu d'abord leur dieu et ensuite leur soutien, chaque fois qu'il s'est agi de maintenir dans la dépendance les Slaves de Gisleithanie, dont l'émancipation eût pu provoquer celle des Slaves et des Roumains de Transleithanie. Tout a donc concouru à identifier la conduite des deux gouvernements de Berlin et de Pesth à l'égard de l'Autriche.

L'intimité politique entre le Chancelier de fer et le comte Andrassy alla même si loin, qu'on pouvait croire qu'un traité secret existait entre eux, en vertu duquel les Hongrois s'engageaient à ouvrir aux Allemands la route de

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Trieste. ha Revue mensuelle hongroise Y a. donné clairement à entendre : « Pour ce qui concerne l'Autriche occidentale et l'Allemagne, nous sommes d'avis que la Confédération de l'Allemagne du Nord doit s'étendre incontestablement sur toute l'Allemagne... Une Grande-Allemagne, une Allemagne unie sous la direction de la Prusse, voilà le seul moyen, pour l'Allemagne, d'accomplir la mission à laquelle elle est appelée par la Providence. Dans ces conditions seulement, elle peut être un appui solide pour l'empire hongrois oriental et permettre ainsi à celui-ci de remplir à son tour sa mission en Orient... La couronne tchèque est une absurdité ; la Bohême est un pays allemand et doit rester à l'Allemagne. Tout au plus pourrait-on accorder une plus grande autonomie à la Galicie (1). »

Lors de son dernier voyage à Buda-Pesth (1897), Guillaume II, en paraissant se désintéresser absolument des Allemands qui vivent en Hongrie, a semblé dresser la contrepartie de ce programme. La note a même été si accentuée qu'après son départ M. G. Beksics, publiciste officieux, écrivait dans le Pesti Hirlap : « L'empereur allemand a abandonné les Germains de l'est de la Leitha. Aucune de nos nationalités non magyares ne peut plus compter sur une protection étrangère. Aucune action du dehors ne viendra donc empêcher l'unité de la nation magyare... Aujourd'hui, nous pouvons tout faire. »

Donc, jusqu'à une époque très rapprochée, les Magyars, suivant avec constance la même ligne politique, sont restés adversaires du « fédéralisme » . Mais tout change. Des horizons nouveaux se découvrent. Les événements qui se sont passés en Autriche, surtout depuis 1897, déterminent actuellement chez les Magyars une évolution qui pourrait bien être décisive. De graves questions se posent devant les hommes d'État de Pesth sous une forme nouvelle, et

(1) D'après le Nord, août 1868.

les anciennes formules politiques paraissent impuissantes à les résoudre.

§ 2. — Le point de savoir si la Hongrie jouira ou non d'une entière indépendance présente pour les Magyars l'intérêt le plus immédiat. Il y a à Pesth un certain nombre d'hommes politiques qui estiment incomplète l'œuvre de 1867 et jugent le moment venu de la terminer.

Ils admettent bien que le souverain continue à être un Habsbourg, mais ils veulent que la frontière douanière soit rétablie entre l'Autriche et la Hongrie, que l'armée hongroise soit exclusivement casernée sur le territoire hongrois, que la Hongrie ait une représentation diplomatique et consulaire distincte de celle de l'Autriche.

M. F. Kossuth, l'un des fils du grand homme de 1848, est le plus actif propagateur de cette thèse. Son principal argument consiste à dire : « Le régime actuel empêche la Hongrie de se créer une industrie nationale. Malgré tous nos efforts, la Transleithanie est restée un pays presque exclusivement agricole. Elle doit encore tirer de l'étranger, et surtout de l'Autriche, la plupart des objets fabriqués nécessaires à sa consommation. En protégeant l'industrie nationale, le rétablissement de la ligne douanière lui permettrait de se développer. »

Posée dans ces termes, la question de l'indépendance de la Hongrie, bien faite pour flatter l'ardent patriotisme des Magyars, trouve de nombreux partisans, surtout depuis que la situation troublée de la Cisleithanie empêche le fonctionnement régulier du pacte de 1867. La période de tension a même commencé. Elle en est au point que, tout récemment, le conseil municipal de Pesth s'est prononcé en faveur de la séparation douanière, et que, de tous côtés, on demande en Transleithanie le boycottage des produits autrichiens.

Or, cette question de l'indépendance de la Hongrie n'in-

téresse point seulement les Magyars ou les Autrichiens, mais encore tous les États de l'Europe, et particulièrement le gouvernement de Berlin, dont la politique économique serait puissamment favorisée par le rétablissement de la ligne douanière entre l'Autriche et la Hongrie.

Les Magyars déclarent qu'ils veulent s'affranchir de l'industrie autrichienne, mais il est évident que le seul fait de faire obstacle aux importations de la Gisleithanie ne suffira pas à créer une industrie nationale hongroise. Il s'écoulera nécessairement une longue période de temps pendant laquelle les Magyars devront, par la force même des choses, acheter au dehors les objets fabriqués qu'ils ne peuvent produire eux-mêmes. S'ils ne les prennent plus en Autriche, il faudra qu'ils les achètent en Allemagne, et c'est ici que va apparaître le lien existant entre la séparation de la Hongrie d'avec l'Autriche et l'essor économique de l'empire allemand.

Depuis des années déjà, les sujets de Guillaume II déploient la plus grande activité pour conquérir le marché hongrois. Leurs commis voyageurs sillonnent en tous sens la Transleithanie, mais ils ont à lutter contre les situations anciennement acquises par les industriels autrichiens, dont les produits parviennent en Hongrie, sans avoir à supporter, comme les produits allemands, de lourds droits de douane. Cette condition défavorable disparaîtrait le jour où l'indépendance de la Hongrie serait réalisée selon les vues de M. Kossuth. Il est facile de concevoir que dans la période de transition qui suivrait, le<* exportateurs de l'empire allemand, devenus fournisseurs nécessaires, seraient alors merveilleusement placés pour chasser les Autrichiens du marché hongrois. L'intérêt économique de l'empire allemand à l'indépendance de la Hongrie n'est donc pas douteux. Il suffirait à expliquer le soin que met le comte d'Eulenbourg, ambassadeur de l'empereur Guillaume à Vienne, à favoriser, par tous les moyens dont dispose un diplomate, les idées chères

à M. Kossuth. Les considérations commerciales ne sont d'ailleurs pas les seules qui puissent inspirer cette action. L'empire allemand a encore un vif intérêt politique à pousser à l'indépendance de la Hongrie ; une Cisleithanie isolée serait plus faible encore que celle d'aujourd'hui; elle répondrait avec une docilité plus parfaite aux sollicitations de Berlin; la tâche des Pangermanistes, qui, comme on l'a vu, consiste essentiellement à préparer l'intervention de l'empire allemand en Autriche, serait par suite singulièrement facilitée.

C'est ce qu'a fort bien compris M. Naumann, le chef des sociaux-nationaux allemands, dont les sympathies pour le Pangermanisme se laissent facilement pénétrer : « Il peut y avoir des cas où la paix de l'Europe serait rompue sans la volonté de l'Allemagne. La désagrégation de l'Autriche peut contraindre à la guerre. Si la Hongrie brise le lien qui la rattache à Vienne et le remplace par un autre, on peut facilement imaginer des cas qui rappelleraient celui de la candidature des Hohenzollern au trône d'Espagne en 1870 (1). » Les Pangermanistes le savent bien; c'est pourquoi ils réclament eux aussi avec insistance la simple union personnelle de l'Autriche avec la Hongrie. Mais malgré les désirs diversement motivés des Magyars, de Berlin et des Prussophiles, la Hongrie en arnvera-t-elle à se séparer réellement d'avec l'Autriche? Si cette éventualité est possible, elle n'est cependant pas près d'être réalisée, car, pour peu qu'on examine à fond ses conséquences, on s'aperçoit qu'une indépendance absolue serait loin de servir les intérêts des Magyars.

(1) « Es kann ja Lagen gehen, in denen die Ruhe Europas ohne Deutschlands Willen gebrocken wird. Selbst durch den osterreichischen Zersetzungsprozess kann der Zwang zum Krieg eintreten. Wenn etwa Ungarn den Draht nach Wien zerschneiden und neue Dràhte anlegen wiirde so konnten leicht Falle eintreten, die an die hohenzollern'sche Randitatur fur Spanien im Jahre 1870 erinnern. » Deutschland und Oesterreich, F. Naimann, p. 8. Verlag der « Hilfe » Berlin, 1900.

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Je l'ai déjà dit un peu plus haut : le rétablissement d'une douane austro-hongroise ne créera pas automatiquement l'industrie magyare. De toute évidence, une période de plusieurs dizaines d'années sera nécessaire, et, pendant ce temps, la Hongrie devra devenir tributaire de l'empire allemand. Or, en raison de cette origine, les prix des objets que les Allemands vendraient aux Magyars seraient bien moins élevés que ceux de fabrication autrichienne, ce qui, en vertu des lois de la concurrence, rendrait plus difficile encore la création d'une industrie magyare sur le sol hongrois. En fait, on faciliterait simplement aux Allemands la prise de possession économique de la Hongrie où leurs industries installeraient des succursales. L'organe du Dr Hasse le dit sans détour : a Les Magyars travaillent sans relâche à se libérer économiquement de l'Autriche. Ils ne pourront y réussir qu'avec l'aide de capitaux, d'ingénieurs et d'ouvriers allemands (1). »

Sansdoule, les excédents agricoles de la Hongrie (d'ailleurs en diminution constante) pourraient trouver en Allemagne l'écoulement qu'ils ont maintenant en Autriche ; mais la création d'une industrie nationale, invoquée par M. Kossuth comme justification de son projet, serait-elle alors plus facile à effectuer qu'actuellement?

Ce n'est pas tout. La véritable cause qui a fait obstacle jusqu'ici à la création d'une industrie magyare, ce n'est pas l'origine autrichienne des produits consommés par la Hongrie, mais la pénurie de capitaux dont elle souffre. Là git la grosse difficulté. Or, il n'apparaît pas que la séparation d'avec l'Autriche aiderait à la résoudre. Obligée d'entretenir une représentation diplomatique et consulaire qui lui soit personnelle, à supporter seule les charges des rouages

(1) « Die Madjaren arbeiten ohne Unterlass an ihrer wirtschaftlichen Befreiung von Oesterreich. Das kbnnen sie aber nur mit H'ulfe des deutschen Kapitals, deutscher Fabrikanten, Ingenieureund Arbeiter erreichen. » Alldeutsche Blàtler, 1898, p. 176.

directeurs d'une armée, la Hongrie serait inéluctablement amenée à augmenter le nombre de ses fonctionnaires, c'està-dire le chiffre de ses impôts.

Enfin, une Hongrie épaulée contre l'Autriche est plus sûre de son existence qu'autrement. L'idée de la séparation de la Hongrie n'est donc séduisante qu'en apparence. Ne serait-il pas d'ailleurs extrêmement difficile d'isoler pratiquement les deux pays ? La Hongrie et l'Autriche, dont chacune produit en surabondance les marchandises qui font précisément défaut à l'autre, se complètent mutuellement (1). L'agriculture et l'élevage hongrois ont besoin d'être protégés contre la concurrence d'outre-mer. «N'est-il donc pas heureux que l'Autriche, qui est à deux pas, ne mette aucun obstacle à l'entrée des produits hongrois et consente même à ce que des mesures de défense soient prises au besoin en leur faveur contre les produits similaires d'autres provenances (2) ? » « Qu'en retour l'Autriche demande un traitement analogue pour ses articles industriels, ce n'est que justice, et puisque, sous ce rapport, la Hongrie est forcément tributaire de l'étranger, n'est-il pas raisonnable d'en faire profiter un État avec lequel on est politiquement en rapports intimes et qui, au point de vue commercial, présente des avantages qu'on ne saurait trouver autre part (3)? » Enfin, il faudrait dédoubler la direction de la guerre, de la marine et de la diplomatie, que l'Autriche et la Hongrie mettent en commun. Par conséquent, les charges qui en résultent s'accroîtraient. Ainsi, non seulement la séparation affaiblirait les deux pays, mais elle soulèverait les questions les plus épineuses. Il y a donc bien des chances pour que subsiste l'ordre de choses établi.

Certes, le pacte de 1867 est loin d'être parfait. On peut le

(1) G. Vautier, la Hongrie économique, p. 429. Berger-Levrault, Paris, 1893.

(2) Op. cit., p. 431.

(3) Op. cit., p. 432.

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reviser dans les détails, en augmentant progressivement Tindépendance de la Hongrie, mais sans provoquer, par des exigences inopportunes, une crise générale austro-hongroise. Le comte Apponyi concluait récemment dans ce sens. C'est vraiment la seule politique qui paraisse raisonnée et sage.

§ 3. — Si la séparation de l'Autriche d'avec la Hongrie paraît difficile à réaliser, la combinaison qui consisterait à faire entrer la Transleithanie dans le futur Zollverein de l'Europe centrale est-elle de nature à séduire davantage les Magyars?

Il y a une dizaine d'années, M. de Matlekovits (1), ancien sous-secrétaire d'État au ministère de l'agriculture, de l'industrie et du commerce hongrois, a préconisé un système mixte qui supprimait la douane pour certains articles et la laissait subsister pour d'autres. Ce projet, très étudié et fort sérieux, tenait compte avec équité des divers intérêts en présence. C'est ce qui le différencie de celui que soutient actuellement le Dr Hasse.

Si ce dernier propose d'introduire la Hongrie, pays agricole et presque sans industrie, dans le grand Zollverein, c'est à la fois parce que l'Allemagne, ne pouvant suffire à sa propre consommation, acquerrait à bon compte les excédents agricoles de la Hongrie et que le commerce allemand serait plus à même de s'emparer du débouché hongrois. Il s'agit de déterminer dans quelle mesure une telle combinaison peut cadrer avec les nécessités magyares.

On vient de voir que la disparition de la douane austroallemande permettrait à l'empire allemand d'inonder de ses produits le territoire de la Transleithanie et que, par conséquent, les fabriques magyares qui y seraient fondées à

(1) Die Zollpolitik der oesterreichisch-ungarischen Monarchie und des deutschen Reiches seit 1868 undderen nachste Zukunft. (La politique douanière de la monarchie austro-hongroise et de l'empire d'Allemagne depuis 1868 et son prochain avenir). Dr Alexandre de Matlekovits, Leipzig, 1890.

grand renfort d'argent ne pourraient vraisemblablement pas soutenir cette concurrence et reprendre le marché. Les intérêts industriels magyars semblent donc bien devoir être lésés par l'entrée de la Hongrie dans le grand Zollverein. Restent les intérêts agricoles. Ils sont importants puisque les principales exportations de la Hongrie consistent en céréales et en bétail. A ce point de vue, trois faits surtout sont à remarquer :

1° En raison de l'accroissement de la population et de la diversité des cultures substituées à celles du blé, les rendements agricoles de la Hongrie, propres à l'exportation, sont en diminution progressive;

2° Le prix du blé étant diminué, sa culture rapporte moins, d'où la nécessité d'une production plus intensive, pour parvenir à des résultats financiers identiques à ceux de jadis;

3° L'empire allemand achète moins de produits agricoles à la Hongrie qu'autrefois, parce qu'il se fournit plus avantageusement ailleurs (Indes, Russie, États-Unis). « L'Allemagne, qui, autrefois, absorbait le quart du froment exporté par la Hongrie, ne figure plus pendant les dernières années à l'exportation de cet article que pour 8 à 10 p. 100 (1). » Il en est de même pour les porcs, dont le commerce est si considérable en Hongrie. Les porcs que la Hongrie ne vendait pas à l'Autriche allaient en Allemagne. « Ce pays, autrefois l'un des plus importants débouchés, tend aujourd'hui à se suffire à lui-même. Aussi l'exportation de la Hongrie, qui, avant 1876, oscillait entre 300,000 et 400,000 têtes, s'est-elle abaissée à 77,703 en 1888. Les années suivantes ont amené une amélioration ; toutefois, les anciens chiffres semblent ne plus devoir reparaître (2). «

Ces faits dénotent avec certitude que les Magvars ont un intérêt moindre que jadis à trouver des débouchés à l'étranger pour les produits agricoles. Gela se conçoit encore

(1) G. Vautieb, la Hongrie économique, p. 375. Berger-Levrault, 1893.

(2) Op. cû., p. 387.

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pour une autre raison. Les effets de l'évolution économique générale sont tels qu'il ne s'agit pas pour les Hongrois d'envahir les autres marchés, mais bien de préserver le leur. « L'agriculture, n'exportant plus que difficilement, redoute à présent la concurrence d'outre-mer jusque sur son propre marché et se voit obligée de recourir à la protection (1). »

Étant données ces raisons, il semble probable que les intérêts agricoles de la Hongrie s'arrangeraient assez mal de son entrée dans le Zollverein rêvé par le Dr Hasse. Au point de vue strictement hongrois, son projet est d'ailleurs d'un égoïsme notoire. Le Dr Gottfried Zœpfl, de Nuremberg, en a fait l'aveu dans des conditions qu'il est bon de retenir.

Le Dr Zœpfl est l'un des membres les plus actifs de « l'Union allemande-austro-hongroise » . Ce Verein berlinois, sur lequel j'aurai à revenir, est comme une succursale économique de l'Union pangermanique. Son but est de hâter l'achèvement des canaux de l'Elbe et de l'Oder au Danube, dont l'exécution constitue, comme on sait, l'un des articles principaux du programme de la Weltpolitik. Pour propager ses idées, ce Verein organise des conférences dans les trois pays sur lesquels il concentre son action. C'est dans l'une de ces réunions, tenue à Buda-Pesth le 3 septembre 1899, que le Dr Zœpfl s'est laissé aller à d'intéressantes déclarations (2).

« Les conséquences économiques du programme commercial résultant d'une union douanière de l'Allemagne, de lAutriche-Hongrie et même éventuellement des pays du bas Danube, a-t-il dit, entraîneraient l'achèvement dans ces régions du réseau de routes commerciales et l'établissement de tarifs de transport, en vue de rapprocher économiquement ces divers pays entre eux. Je ne puis discuter ici les

(1) Op. cit., p. 60.

(2) « Auswàrtige Handelspolitik und innere Verkehrspolitik. Vortrag flehalten beim IV. Verbandstaj; des Deutseh-Oesterreichisch-Unjjarischen Biennenschiffahrtsvei bandes am 3. September t899, in Budapest, von Dr Gottfried Zœpfl, ISurnberg. ». Siemenroth, Berlin, 1900

« détails » de ce programme de politique commerciale; je ne puis notamment aborder la question de savoir dans quelle mesure les pays du Danube sont propres à compléter les insuffisances agricoles de l'Allemagne et quels débouchés l'industrie allemande peut trouver dans ces pays (1). »

Le Dr Zœpfl néglige ces détails. Il croit inutile d'expliquer aux Magyars comment, une fois les canaux exécutés, l'industrie allemande pourrait inonder plus facilement l'Orient de ses produits, et comment l'Allemagne ferait parvenir sur ses marchés, à des conditions meilleures qu'aujourd'hui, les grains qui lui sont d'autant plus nécessaires que sa population augmente davantage. Tout cela est superflu. Il suffit au Dr Zœpfl de convaincre ses auditeurs de la nécessité des canaux de jonction. Malheureusement pour le succès de sa thèse, il laisse échapper, avant de conclure, des paroles qui trahissent le mobile réel de son prosélytisme... « Nous avons besoin de débouchés au dehors de l'Allemagne (2). » Et encore : « Il s'agit maintenant pour l'Allemagne de joindre à sa grande puissance politique une puissance économique de premier rang dans le monde, et de la conserver (3). »

On revient ainsi à la formule de la Welpolitik, de la politique universelle chère aux nouvelles générations alle-

(1) k Die verkehrspolitische Folge des handelspolitischen Programms einer zollpolitischen Vereinigung vonDeutschland und Oesterreich Ungarn, eventuell auch noch der Siiddonaustaaten ist der Ausbau der deutsch-bsierreichisch-ungarischen Verkehrsstrassen und billige Fraclit auf denselben behufs mbglischster wirthschaftlicher Annàherung der einzelnen Gegenden. Die Einzelheiten dièses verkehrspolitischen Programms, insbesondere die Frage, wie weit die Donaulànder geeignet sind, die wirthschaftlichen Bediirfnisse Deutschlands zu ergànzen und welchen Absatz die deutsche Industrie in diesen Làndern zu erwarten hat,kann ich hier nicht erortern. » Op. cit., p. 39.

(2) « Icb habe scbon gesagt, ..., dass wir Absatzgebiete ausserhalb Deutschlands brauchen. »

(3) « Fur Deutschland handelt es sich zur Zeit darum, zu der grossen politischen Machtstellung sich eine wirthschaftliche Machtstellung ersten Ranges auf der Erde zu erobern und zu erhalten » Op. cit., p. 38.

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mandes. Tous les obstacles qu'elle rencontre doivent être brisés. Cette politique comporte le libre accès vers les Balkans et vers l'Orient; les Hongrois sont sur la route : il faut qu'ils laissent libre passage à la théorie impérialiste berlinoise, et c'est pour faire ce passage que le projet de Zollverein s'étend aussi à la Hongrie. Quant aux intérêts magyars, M. Hasse et ses amis s'en soucient fort peu. Ce qu'il s'agit de conclure, c'est une sorte de société léonine, au profit de l'empire allemand. Cette préoccupation est trop visible pour admettre que les réalistes Magyars puissent se laisser prendre à un piège si mal dissimulé.

§4. — On peut encore envisager une autre hypothèse: celle dans laquelle les Hongrois resteraient politiquement et économiquement en dehors d'une modification de l'Europe centrale, mais laisseraient les Allemands réaliser la mainmise qu'ils souhaitent sur la Cisleithanie. Quelles éventualités en résulteraient pour les Magyars? Tout au moins l'établissement de contacts peu désirables et même dangereux avec de nouveaux voisins. Une telle opération ne se conçoit bien en effet que si la Russie, d'accord avec la cour de Berlin, consentait à partager l'Autriche comme jadis la Pologne (1). Dans ce cas, la Galicie formerait nécessairement la part de la Russie, ce qui rendrait la Hongrie voisine immédiate de l'empire des Tsars. Le gouvernement de Pesth peut-il envisager, sans appréhension, un tel événement? N'aurait-il pas beaucoup plus à redouter d'une Russie mise à même de faire en Hongrie la propagande slave qui lui conviendrait — et le fait d'avoir accepté la Galicie impliquerait cette volonté — que d'une Autriche fédéralisée et, par suile, nécessairement pacifique? La Galicie ne forme-t-elle pas un État-tampon idéal que les Magyars ont le plus grand intérêt à conserver? Le doute sur ces points

(1) Voir chapitre VIII, n, § 2, la discussion de cette hypothèse.

divers ne semble pas possible. D'ailleurs le seul triomphe de la politique prussienne en Gisleithanie suffirait amplement à faire naître chez les Magyars les craintes les mieux fondées.

§ 5. — Dès maintenant même ces craintes ont leur raison d'être : les projets affichés par les Prussophiles à l'égard de la Hongrie sont de nature à faire réfléchir sérieusement à Pesth. C'est que les chefs du Pangermanisme ne limitent ni leur théorie ni leur action à la Cisleithanie. Là encore, Paul de Lagarde est leur inspirateur. En 1853, il conseillait déjà de diriger l'émigration allemande «vers les parties magyares de la Hongrie (1) » . Avec une perspicacité étonnante, il voulait ménager à la Prusse, pour le jour où l'existence de la Hongrie deviendrait un obstacle à ses projets, les moyens de dissoudre la nationalité magyare, dont on connaît l'extraordinaire vitalité. Partant de ce principe que « tout abandon des Allemands des deux côtés de la Leitha doit être considéré comme une infamie (2) » , il est arrivé rapidement à soutenir la thèse de la supériorité de l'Allemand sur le Magyar. Sans se soucier de savoir si Attila, dont les Magyars se réclament avec tant de fierté, ne représentait pas à son époque une civilisation plus avancée que celle des Germains, Paul de Lagarde a fini par condamner sans appelles Magyars au nom de la pauvreté cérébrale qu'il s'est plu à leur trouver. « Pendant trois siècles, une masse de Magyars sont allés dans les universités protestantes de V Allemagne et des Pays-Bas; pas un d'eux n'a jamais réussi au delà de la moyenne. Jamais un Magyar n'a acquis d'importance dans un ordre quelconque de la vie intellectuelle (3).»

Les nécessités de la politique berlinoise ont empêché les

(1) « ... nach magyarischen Theilen Ungarns. » Paul de Lagabde, Deutsche Schriften, p. 27. Dieterich, Gottingen, 1892.

(2) Op. cit., p. 397.

(3) « Drei Jahrhunderte hindurch sind junge Magyaren in hellen Haufen nach den protestantischen Universitàten Deutschlands und der Niederlande

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Allemands de continuer à traiter les Magyars avec autant de mépris. Au contraire, pendant de longues années, les politiques de Pesth et de Berlin se sont confondues jusqu'au jour récent où les ambitions de la Weltpolitik, en se précisant, ont commencé à modifier ces bons rapports.

La faute en est aux partisans de la Grande-Allemagne, qui, revenant aux idées de Paul de Lagarde, font les combinaisons les plus ambitieuses aux dépens de la Hongrie.

J'ai montré plus haut comment la Sonderslellung de la Galicie, de la Bukovine et de la Dalmatie donnerait aux Allemands la majorité dans la Cisleithanie; mais cette majorité serait très faible. Dans l'Autriche ainsi réduite, les Allemands né représenteraient pas plus de 53 p. 100 de la population. Ce faible « pourcentage » inquiète les Prussophiles, et ils se demandent s'il serait suffisant pour effectuer avec sécurité la seconde phase de l'opération entreprise, qui consisterait à rattacher la Cisleithanie restreinte à l'empire allemand. Pour opérer avec une plus grande certititude, ils sont d'avis de joindre à cette Cisleithanie restreinte les terres de l'ouest de la Hongrie, habitées par une population allemande. « On prendrait les districts de Presbourg, de Wisselbourg, d'Altenbourg, d'Odenbourg jusqu'à Raab, soit au total vingt-huit mille kilomètres carrés, renfermant trois millions d'âmes (1). » C'est évidemment dans ce but que Y Union pangermanique invite les Allemands d'Autriche à prendre de l'influence dans les comitats de l'ouest de la Hongrie (2).

gezogen : nie hat ein einziger von ihnen es uber die Mittelmàssigkeit hinaus gebracht. Nie ist ein Magyar auf irgend einem Gebiete des geistigen Lebens von Bedeutung gewesen. » Op. cit., p. 26.

(1) « Niederbsterreich wird durcli die angienzenden rein deutschen Gebiete von Pressburg, Wisselburg, Altenburg, ôdenburg bis zur Raab und durch die deutschen Grenzbezirke des sùdlichen Màlirens vergrbssert, so dass es in Zukunft 28,000 Q. Km und etwa 3 Mill. Einwohner ziihlen wird. » Gross-Deutschland, p. 12. Deutschvblkischer Veilag « Odin », Munich,

(2) « ... miissten die Deutschen in Oesterreich die augrenzenden westlichen Komitàte zu beeinfliissen suchen. » Alldeutsche Blatter, 1898., p. 176.

Par i effet naturel de cette annexion, le coefficient des Allemands dans la nouvelle Gisleithanie s'élèverait de 53 à 60 pour 100 (1). Les Allemands qu'on incorporerait ainsi constitueraient une excellente acquisition. La plupart sont prussophiles, et beaucoup sont des émigrés qu'une lointaine prévoyance a d.rigés. selon le conseil de Paul de Lagarde, sur les points les plus importants de la Hongrie.

M. Gh. Loiseau a déjà signalé l'intensité de ce courant d'immigration. On peut s'en rendre compte à « la progression formidable du chiffre des protestants en Transleithanie. La statistique de 1890 accusait déjà, sur l'étendue du royaume de saint Etienne, 2,225,126 calvinistes et 1,204,400 luthériens. Réunis, ils forment aujourd'hui une masse de plus de 4,200,000 personnes. Il fut un temps où la Hongrie patriote aurait protesté contre cet envahissement. Aujourd'hui, engagée à fond dans la politique triplicienne, elle s'en accommode (2) » .

Ces lignes sont de 1898. Il a suffi des trois années écoulées pour modifier fort sensiblement les points de vue des Magyars. Cette évolution rapide résulte dans une large mesure des intentions peu équivoques à l'égard de la Hongrie, révélées dans ce laps de temps par les publications pangermanistes, et dont des faits certains ont établi le caractère sérieux.

Considérant que, « dans le royaume dit de Hongrie, les Magyars gouvernent quoiqu'ils ne représentent que 43.7 pour 100 de la population (3), » que les non-Magyars ont une majorité de deux millions et demi (4), que deux mii-

(1) « Durch Anschluss der anstossenden deutschen SpracVigebietes in Ungarn (Hienzen und Haidebauern) wiirde der deutsche Anteil sogar auf 60 °/0 steigen. » Justus Perthes* Alldeutscher Atlas, p. 5. Gotha, 1900.

(2) Ch. Loiseau, leBalkan Slave, p. 233. Perrin, Paris, 1898.

(3) « Im sogenannten Kbnigreich Ungarn herrschen die Madjaren, obwohl sie nur 43,7 proz. der Eimvohnerzahl ausmacben. » Gross- Deutschlandy p. 6. Deutschvblkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.

(4) Das magyarische Unaarn und der Dreibund, p. 12. Lehmann, Munich, 1891.

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lions d'Allemands, malheureusement dispersés, vivent en Hongrie (1), mais que « la colonie des Saxons des Siebenburgen a particulièrement bien réussi, qu'elle est encore actuellement le rocher du Germanisme au milieu du Magyarisme qui submerge tout (2) » , les partisans de la Grande- Allemagne estiment qu'il faut préparer pour l'avenir l'utilisation de ces forces allemandes. Aussi, la carte n° 6 de l'Atlas colonial de Paul Langhans intitulée : « La colonisation allemande à l'est des pays du Danube (3), » reproduit-elle minutieusement les îlots germaniques de la Transleithanie. L'Atlas pangermaniste dénombre avec soin les Allemands qui y vivent. Il en compte 218,000 dans les Siebenburgen et 393,000 dans le Banat de Temesvar. Il constate que les Allemands représentent 24 pour 100 de la population de Pesth, 56 pour 100 de celle de Temesvar, 60 pour 100 de celle de Presbourg, 61 pour 100 de celle d'Hermanstadt (4).

La propagande pangermaniste dans tous ces centres allemands a déjà commencé depuis longtemps sous la forme religieuse protestante. Un rapport du Gustav-Adolf Verein de la fin de 1895 établit que les Siebenburgen ont reçu dans l'exercice précédent une subvention de 511,316 marks et la Hongrie proprement dite 1,260,085 marks (5). Les

(1) « Die in Unp,arn wohnenden Deutschen, zwei Mill. an der Zahl, wohnen leider zerstreut im ganzen Lande. » Gross-Deutschland, p. 6. Deutschvolkisc her Verlaft « Odin », Munich, 1900.

(2) « lnsbesondere {jelangten die Ansiedelungen des Sachsen in Siebenburpjen zut hohen Blute, sie sind heute noch ein Fels des Deutschtums inmitten des ailes iiberflutenden Magyarentums. » K. Schwakzenberg, Kannsich dieôsterreichisch-ungarische Armée tien Einfliissen der Nalionalitàtenkampfe entziehen? » p. 7. Lehmann, Munich, 1898.

(3) Deutsche Kolonisation im Osten, I. Donau-Lànder. V. p. 187.

(4) Chiffres donnés p. 6 de Y Atlas de Langhans. Alldeulscher Atlas, Justus Perthes, Gotha, 1900.

(5) « Les envois du Gustav-Adolf- Verein servent presque exclusivement la protection du germanisme. » « Die Zuwendungen des Gustav-Adolf- Vereins dienen doch fast ausschliesslich dem Schutz des Deutschtums. » Dr Schultheis, Deutschnationales Vereinswesen, p. 12. Lehmann, Munich,

efforts récents et moins dissimulés des Prussophiles ont été également concentrés sur les Siebenburgen. Déjà on peut en constater les résultats. M. Lurtz de Kronstadt a été délégué à l'assemblée générale de l'Union pangermanique, tenue à Munich le 10 septembre 1898, pour remercier de leurs « sympathies » les Allemands de l'empire avec lesquels les Allemands des Siebenburgen, dans leur a poste » difficile, se sentent complètement unis (1). Pour resserrer ces liens, l'Union pangermanique a imaginé d'organiser l'été dernier des excursions d'Allemands de l'empire dans la région des Siebenburgen (2). Cette entrée en ligne de Y Alldeutscher Verband est significative; elle décèle l'existence d'une campagne pangermaniste en Hongrie, analogue à celle qui se poursuit en Autriche. Sans doute, la forme est plus modérée, plus prudente, le gouvernement de Pesth étant moins tolérant que celui de Vienne, mais la volonté déployée est aussi tenace et le but poursuivi également réaliste. Ce but, on l'entrevoit facilement. La carte n° 6 de l'Atlas colonial de Langhans, reproduite ci-contre, permet de constater que les îlots germaniques, essaimes en Hongrie, constituent comme les jalons d'une route qui mettrait la Serbie et la Roumanie en communication avec Vienne. Gomme ils comptent bientôt dominer dans la capitale autrichienne, les Prussophiles prétendent se ménager pour plus tard la possibilité d'établir ce chemin allemand vers l'Orient, ce qui sera facile le jour où le sentiment de la solidarité germanique existera dans les colonies allemandes de la Transleithanie. La réussite de ce vaste plan d'avenir suppose nécessairement que la domination de la Hongrie sera enlevée aux Magyars. Les Prussophiles y songent dès maintenant, et ils

(1) «... filr die Sympathien der Reichsdeutschen, mit welchen sie sich auf ihrem scliwierigen Posten einig fuhlen... »

(2) Les prix de ces excursions organisées par Priber (Berlin, W„ Franzosischestrasse, 25/26) ont été fixés à 240 et 300 marks. V. aussi à ce sujet la brochure Auf nach Siebenburgen, du conseiller d'État intime Bramer et du professeur Dr Hbniger. Priber, Berlin, 1900

AU SEUIL DU XXe SIECLE

croient avoir trouvé un moyen irrésistible d'y parvenir.

Au temps où la chancellerie berlinoise avait besoin du concours du gouvernement de Pesth, les Allemands se refusaient énergiquement à entendre les plaintes des Roumains de Transylvanie contre les Magyars (1).

Avec un tranquille cynisme, la Gazette de Cologne a jadis expliqué pourquoi : « Un homme d'État prussien devrait être frappé d'aveuglement pour soutenir à Bucarest les

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