LE GOUVERNEMENT DE BERLIN
« On voudrait bien savoir quel rôle joue dans tout cela le gouvernement de Berlin, » écrivait M. Alphonse Humbert, député de Paris, au moment où Mommsen envoyait sa lettre à la Neue Freie Presse. « Il ne faudrait pas prétendre qu'il y a là un mouvement d'opinion publique contre lequel l'empereur lui-même ne peut rien. Personne n'ignore qu'il suffirait d'un signe de la grande chancellerie pour faire changer de ton à la grande majorité des feuilles berlinoises. » Sur ce point, en effet, il n'y a aucun doute; aussi l'attitude observée par le gouvernement de Berlin à l'égard du mouvement pangermaniste présente-t-elle un intérêt très puissant.
§ 1. — Contester que le Dr Hasse et ses amis aient trouvé chez les autorités allemandes de l'empire la plus sympathique condescendance paraît bien difficile
Les libraires ont pu exposer sans obstacle dans leurs vitrines les cartes et les brochures pangermanistes; YEvangelischer Bund et les autres sociétés protestantes ont dirigé librement de Berlin le mouvement Los von Rom; l'Union pangermanique a tenu sans la moindre entrave ses meetings antiautrichiens dans toutes les grandes villes de l'empire,
parfois même avec la protection de la force publique. A la réunion tenue à Mayence, le 29 octobre 1899, le député autrichien Wolf prononça un discours qui souleva le plus grand enthousiasme, quoique étant parfaitement injurieux pour la maison des Habsbourg. Un Tchèque, qui se trouvait dans une galerie, interpella Wolf, et lui cria qu'il était traître à sa patrie ( Vaterlandsverràther) . Aussitôt, les policiers qui assistaient à la réunion se précipitèrent sur lui et expulsèrent le trop fidèle sujet de François-Joseph. Pour quiconque connaît les procédés de la soupçonneuse police allemande, ce sont là des faits déjà révélateurs.
Il en est d'autres qui laissent peu de place à l'hésitation.
Les personnalités en vue, touchant plus ou moins au monde officiel, qui ont manifesté contre l'Autriche, n'ont été entravées d'aucune façon. Le Dr Hasse a formé avec Mommsen, le professeur Wagner, le général von der Goltz, etc., un comité d'agitation en faveur des Allemands d'Autriche.
Aucun d'entre eux n'a même été blâmé pour cette attitude au moins gravement incorrecte. Il semble au contraire que de tels actes constituent un titre aux faveurs impériales ^ Mgr Kopp est l'ami de Guillaume II; Mommsen, qui encourage les Allemands d'Autriche « à une politique séparatiste, qui ne tend à rien moins qu'au démembrement de la monarchie des Habsbourg » (1), a reçu récemment de son souverain les témoignages les plus flatteurs (2), et si le général von der Goltz n'avait été chargé de diriger les
(1) De M. Alphonse Humbert, député de Paris. V UÊclair, 16 octobre
(2) Après l'inauguration du castel romain de Saalbourg, Guillaume II a adressé à Mommsen le télégramme suivant : « A Théodore Mommsen, incomparable explorateur des antiquités romaines, Guillaume, empereur des Germains, jetant les fondations du musée delà ville de Saalbourg, souhaite la bonne santé et rend hommage. >>
Mommsen a immédiatement répondu à « l'empereur des Germains » : « Au premier des Germains, tant pour sa majesté que pour son humanisme, rend hommage l'antiquaire de Lietzelburg. »
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nouveaux travaux de fortification en Alsace-Lorraine, dont il va être bientôt question, on parlait de lui en janvier 1900 pour succéder au général von Gossler, ministre de la guerre prussien.
Toutefois, il convient de remarquer que pendant quelques semaines le gouvernement allemand a semblé avoir des velléités de réprimer la propagande pangermaniste. Au commencement de 1900, diverses publications, faites à l'étranger, relatives à la campagne du Dr Hasse, ont eu pour résultat d'éveiller les méfiances de quelques Etats contre la chancellerie berlinoise. L'inconvénient est devenu sensible au début des événements de Chine, où l'Allemagne avait un vif intérêt à obtenir l'action concordante des puissances continentales. Aussi, par une coïncidence au moins bizarre, à l'instant où les négociations relatives à l'action européenne en Chine commençaient, on apprenait que le gouvernement saxon interdisait, sous peine d'expulsion, aux Pangermanistes autrichiens, aux Schonerer, aux Wolf, aux Iro, etc., de poursuivre leur campagne sur le territoire de la Saxe. On ajoutait que probablement le gouvernement bavarois prendrait une mesure analogue pour arrêter un mouvement h qui est un outrage pour la personne de l'empereur d'Autriche, allié par les liens de famille et d'amitié aux deux cours de Munich et de Dresde » .
Fallait-il quatre années pour que les gouvernements confédérés s'aperçussent que la campague prussophile était un outrage pour l'Autriche aussi bien que pour son empereur? Fallait-il surtout n'intervenir que lorsque l'organisation pangermaniste était réalisée dans tout l'empire allemand et fonctionnait régulièrement? Seuls des diplomates volontairement naïfs pourraient prendre au sérieux une interdiction dont un fait postérieur a établi le caractère anodin et d'ailleurs transitoire. Quelques mois après cette menace d'expulsion, en août 1900, MM. Schonerer et Iro venaient assister fort tranquillement à Dessau à une fête
donnée par une société de gymnastique brandebourgeoise. Il est vrai que, pour se conformer à l'arrêté des autorités, ils déclarèrent qu'ils ne venaient pas comme députés au Reichsrath, mais comme patriotes autrichiens. La distinction était subtile. Cependant, c'est à ce titre qu'ils prirent la parole et prononcèrent un de ces discours violents dont ils ont le secret. Le Geheimrath (conseiller secret) Dunker leur répondit et Y Ostdeutsche Rundschau, qui relate le fait, assure que les paroles de ce haut fonctionnaire produisirent une profonde impression sur son auditoire. Il ne faut pas plus s'étonner de voir un fonctionnaire d'État « fraterniser» avec M. Schonerer qu'un capitaine de corvette, le comte Bernstorff et le vice-amiral Werner devenir les collaborateurs zélés de l'Union pangermanique. Ce dernier fait s'explique d'ailleurs, puisque leur plus haut chef hiérarchique, l'amiral Tirpitz, secrétaire d'État, envoya à plusieurs reprises en 1900 (c est-à-dire après toute la série des manifestations antiautrichiennes de V Union quilne pouvait ignorer) ses remerciements « les plus obligés » , pour l'agitation que la société présidée par le Dr Hasse avait menée dans toute l'Allemagne en faveur du projet d'augmentation de la flotte de guerre (1).
La collaboration de Y Alldeutscher Yerband à l'œuvre du ministère de Berlin paraît si évidente à ceux qui suivent de près son action, que la Frankfurter Zeitung, lui reprochant
(1) Texte allemand de télégrammes de l'amiral Tirpitz à Y Alldeutschen Yerband. « Euer Hochwohlgeboren bitte ich, den Mitgliedern der dortigen Ortsgruppe des Alldeutschen Verbandes fur die mit durch den Vortstand unterm 22. April ubermittelten Wunsche hinsichtlich der unverkiirzten Annahme der neuen Flottenvorlage durch den deutschen Reichstag meinen verbindlischten Dank auszusprechen. — Tirpitz, avril 1900. *
« Rechtsanwals Freigang, Chemnitz.
Fur die mir telegraphiseh iibermittelte patriotische Kundgebung zu Gunsten der Flottenvorlage und die Wiinsche hinsichtlich ihrer unverkiirzten Annahme durch den Reichstag bitte ich, der dortigen neugegnindeten Ortsgruppe des Alldeutschen Verbandes meinen verbindlichsten Dank auszusprechen. — Tirpitz, mai 1900.
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d'approuver la politique d'expulsion pratiquée en Posnanie, ajoutait : « Gela caractérise bien cette Union pangermanique qui n'est rien autre qu'une troupe du gouvernement... (1). »
§2. — Il ne semble pas que cette appréciation soit excessive. On va voir que le gouvernement de l'empereur Guillaume travaille, tout comme Y Alldeutscher Verband, à répandre l'idée d'une extension aux dépens de l'Autriche.
La pédagogie allemande a toujours eu pour caractère d'être annexionniste. Avant 1870, on apprenait dans les écoles prussiennes que l' Alsace-Lorraine faisait partie de l'Allemagne; aujourd'hui, on y enseigne que le nord de la Bohême appartient à l'empire allemand.
Pour atteindre ce résultat sans transitions trop brusques, MM. Brust et Berdrow, professeurs de la ville de Berlin, dans leur Manuel de géographie pour les écoles supérieures de fdles (2), font subir à la vérité d'étranges dégradations.
La description de l'empire allemand commence à la page 3 ; page 6, on trouve l'énumération des diverses régions géographiques qui composent l'empire. La quatrième est qualifiée : l'enceinte nord de la Bohême (Die nôrdliche Umwallung Bôhmens). Cette désignation frappe par son étrangeté, de même qu'on trouverait singulier en France d'appeler enceinte nord de l'Espagne les Pyrénées françaises. Toutefois, on croit simplement à une inexactitude grave, car, à la page précédente, on a trouvé la carte d'ensemble de l'empire, reproduite ci-après, et on a vu que l'enceinte nord de la Bohême correspondait au sud de la Saxe et de la Silésie et n'empiétait en aucune façon sur le territoire autrichien (3).
(1) « Das characterisiert diesen Alldeutschen Verband, der nichts weiter als eine Hegierungstruppe... >» Frankfurter Zeitung, 21 décembre 1899, Morgenblatt.
(2) Lehrbuch der Géographie fur hohere Madschenschulen, von G. Brust und H. Berdrow, Stàdt. Lehrern in Berlin. Klinkhardt, Leipzig, 1895.
(3) Remarquer notamment que sur cette carte la frontière austro-aile-
Le souvenir de cette étonnante imprécision géographique subsiste malgré tout dans l'esprit. Aussi quand, après avoir
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