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Si, au lieu d'envisager une seule société, on considère l'opinion en général, il existe un autre procédé de marquer les phases de son adhésion au Pangermanisme.
En 1892, paraissent quelques brochures isolées. Elles sont anonymes, énigmatiques et même vagues. Cependant, le public leur fait bon accueil. Les publicistes comprennent que les désirs d'extension ne demandent qu'à être encouragés. Ils s'enhardissent. Des noms connus contresignent les théories nouvelles. Le succès se dessine. Une foule d'ouvrages, brochures ou volumes, précisent les idées pangermanistes. Paul de Lagarde est remis en honneur. Les plaquettes les plus extravagantes trouvent des édi-
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teurs (1). Les « Feuilles pangermaniques » de Y Alldeutscher Verband voient augmenter rapidement leurs abonnés. Déjà en 1895, l'idée de la Grande-Allemagne est suffisamment admise pour qu'on puisse parler de sa réalisation éventuelle avec infiniment plus de vraisemblance qu'avant 1870 on ne pouvait le faire de la conquête de l'Alsace-Lorraine.
L'incident des ordonnances sur les langues du comte Badeni survient; l'Union pangermanique le grossit volontairement. En moins de deux ans, l'idée de l'extension en Autriche réalise des progrès si frappants, que les grandes maisons d'éditions scientifiques, comme celle de Justus Perthes, n'hésitent plus à la préconiser. En 1897, Paul Langhans publie son Atlas colonial, où la note pangermaniste apparaît déjà (2). Deux ans plus tard, il l'accentue fortement dans sa carte : « Les Allemands et les Tchèques dans le nord de la Bohême (3). » On y trouve une abondance d'indications offrant toutes les apparences de l'impartialité scientifique ; un détail toutefois révèle les préoccupations de l'auteur.
Un des a cartons » qui accompagnent la grande carte a pour titre : « L'obstacle transversal tchèque entre les marches allemandes de lest (4); » titre significatif, s'il en fût, et qui exprime bien l'intensité de la colère que détermine chez les Allemands l'existence de la Bohême slave.
Enfin, partout dans l'empire, la poussée d'opinion devient plus intense; le géographe Paul Langhans n'hésite plus à signer « l'Atlas pangermaniste » (5
L'échelonnement de ces diverses publications permet donc de constater qu'une sorte d'entraînement réciproque s'est établi entre le public et les écrivains. Les publicistes
(1) V. plus loin, p. 232, l'analyse de Germania triumphans.
(2) P. Langhans, Kolonial Atlas. Justus Perthes, Gotha, 1897.
(3) « Deutsche und Tchechen in Nordhbhmen, » P. Lanchans, 1899.
(4) « Der tchechische Querriegel zwischen den Deutschen Ostmarken. » '5) Alldeutscher Allas, von Paul LanchasS. Justus Perthes, Gotha, 1900.
pangermanistes surexcitent les sujets de Guillaume II; ceux-ci fortifient leurs ambitions, les précisent et provoquent les auteurs à de nouvelles hardiesses. Il en est résulté une exaltation progressive de l'opinion allemande. On peut en constater maintenant les résultats. Les plus modérés disent : « Nous croyons à la haute destinée du peuple allemand. Nous croyons aussi à celle de notre empereur (1). » Quant aux fanatiques, ils applaudissent avec frénésie aux paroles de M. Schônerer qui, au delà de la frontière, déclare : « Nous ne sommes pas seulement des hommes, nous sommes davantage parce que nous sommes Germains, parce que nous sommes Allemands (2). »
On ne répète pas constamment à un peuple qu'il est supérieur à tous les autres, dans tous les ordres et sous toutes les formes, sans que son orgueil — et cela est très humain — n'en soit profondément surexcité. Si des exagérations de cette nature peuvent, à certains points de vue, être une cause de force, elles n'en déterminent pas moins un sérieux recul à d'autres égards. L'injustice notoire dont les Allemands font preuve envers les Slaves d'Autriche les rend durs et impitoyables. Ils vont même jusqu'à considérer le «boycottage» économique comme un moyen de «protéger'le « germanisme » . Ne les voit-on pas maintenant se refuser à boire la bière de Pilsen (3) quand on ne leur certifie pas qu'elle sort d'une brasserie allemande ?
Les incidents les plus futiles traduisent leur hostilité haineuse contre les Tchèques. Une société danoise de joueurs
(1) « Wir glauben an den hohen Beruf des deutschen Volkes, wir glauben auch an den hohen Beruf unseres Kaisers. » Cari Conradt, Zur Heimkehr des Kaisers, p. 49. D Reimer, Berlin, 1898.
(2) « Wir sind nicht nur Menschen, wir sind mehr, weil wir Germanen, weil wir Deutsche sind » Schônerer, Discours de Graz. Cité par la Politik du 7 mars 1900.
(3) Pilsen, ville de Bohême, est un centre de fabrication de bière. Il y existe un grand nombre de brasseries : les unes sont tchèques et les autres allemandes. Les Alldeutsche Blàtter donnent la liste de ces dernières. V. année 1897, p. 200.
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de foot-ball de Copenhague vient concourir à Berlin. Par malheur, avant d'arriver dans la capitale de l'empire, elle a passé à Prague, où Tchèques et Danois ont fraternisé. A Berlin, les Danois trouvent sur le quai de la gare d'Anhalt les délégués de la société berlinoise de foot-ball « Germania » avec laquelle ils doivent se mesurer. Le visage de ceux-ci est glacial. L'un d'eux se détache du groupe de ses camarades et demande un entretien au chef de la délégation danoise, Andersen. Une conférence commence. Quatre Berlinois et deux Danois y prennent part. Â~ bout de deux heures, pour en finir, les Danois donnent une explication qui peut passer pour une excuse de leur réception par les Tchèques. Aussitôt, les nuages se dissipent et on leur fait bon accueil.
Ces exemples pourraient être multipliés à l'infini. Le fâcheux état d'esprit qu'ils dénotent résulte au fond d'une cause unique : la Weltpolitik. La grande préoccupation d'en assurer le succès domine à ce point qu'en 1900 on a vu certains chefs de corps recommander aux réservistes qui venaient de terminer leur période d'exercer leur influence autour d'eux pour appuyer la politique de l'empereur. Or, la Weltpolitik impliquant une tendance perpétuelle vers la suprématie, il en résulte une tension d'esprit qui, par sa constance même, détermine visiblement chez beaucoup d'Allemands un véritable ébranlement nerveux, a Quiconque a suivi, même d'une manière superficielle, le mouvement pangermaniste est effrayé du grand nombre de gens qu'en Allemagne le développement extraordinaire de la prospérité du pays a frappés de la folie des grandeurs (1) . »
Les brochures les plus insensées sont éditées, lues et même discutées gravement par des journaux sérieux qui
(1) Journal de Colmar> 16 août 1900. Cet organe, dirigé par le député protestataire au Reichstag Wetterlé, est remarquable par sa modération. Pour qu'il parle en ces termes du mouvement pangermaniste, il faut qu'il •oit dix fois convaincu de sa gravité.
assurent leur succès. Celles que j'ai déjà citées sont relativement raisonnables auprès de « Germania triumphans, considérations sur les événements universels de 1900 à 1915, par un partisan de la Pangermanie (l)» . Elle a trouvé un accueil particulièrement favorable. En donner une analyse me semble de nature à faire comprendre plus complètement l'état de l'opinion allemande.
Dans la préface, Fauteur juge nécessaires quelques précautions oratoires. « On jugera invraisemblables, dit-il, les événements que nous allons raconter; mais l'idéal étant la force principale des nations, on ne saurait leur assigner un but trop élevé. Quand bien même le peuple allemand s'arrêterait à moitié du chemin qu'on lui trace, nous n'en aurions pas moins rempli notre tâche.
« Au début du vingtième siècle, la concurrence allemande est devenue si dangereuse qu'en Angleterre le libre-échange a perdu un nombre considérable de partisans. Alors, la fédération des territoires britanniques a pu être réalisée. Ceuxci forment un immense territoire économique protégé contre le commerce étranger. De toutes les puissances continentales, l'Allemagne souffre le plus de cet état de choses. La situation devient bientôt intolérable. Un prétexte s'offre d'en sortir. En 1902, le Sultan propose à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie de former avec la Turquie une union douanière. Cette demande porte ombrage à la Russie, qui fait appel à la France. Dans ce pays, l'opinion est partagée; les uns voient avec satisfaction l'occasion longtemps attendue d'une guerre avec l'Allemagne; les autres estiment qu'il vaut mieux s'entendre avec le gouvernement de Berlin. Cette division de l'opinion française est la conséquence de l'amélioration des rapports franco-allemands. Ils sont devenus si amicaux que l'empereur Guillaume, répondant à
(1) Germania triumphans, Rùckblick auf die weltgeschichtlichen Ereignisse der Jahre 1900-1915, von einem Grôsstdeutschen. Hayn, Berlin,
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l'invitation du gouvernement français, est venu visiter l'Exposition de 1900 (1). Peu après, il a même proposé à la France une entente complète sur le terrain colonial et la formation d'une union douanière. Malgré ces dispositions conciliantes, aucun ministre français n'a osé affronter l'opinion et conclure le traité. Les négociations traînent jusqu'au début de 1903; finalement, la Russie déclare la guerre et entraîne la France avec elle. Celle-ci remporte quelques succès dans la haute Italie, mais dans l'est la victoire se range du côté des Allemands et Paris est menacé d'un nouveau bombardement. La paix est conclue, mais, dans l'intérêt de sa politique, l'Allemagne ne demande rien à la France, se contente du statu quo ante et renouvelle même sa proposition d'alliance. Les Français, convaincus cette fois de l'impossibilité de reconquérir l'Alsace-Lorraine, sont gagnés par cette conduite.
« Libre à l'ouest, l'empereur allemand se retourne avec toutes ses forces contre la Russie. Ses armées marchent à la fois sur Moscou et sur Pétersbourg; la flotte allemande bloque les côtes de la Baltique et du golfe de Finlande; l'armée autrichienne opère dans la région de Kiev et les Turcs prennent le Caucase à revers. Sous cette triple attaque, la Russie accablée demande la paix, qui est signée à Saint- Pétersbourg. L'Allemagne, comme principal vainqueur, demande et reçoit la part du lion (2) (sic). Elle acquiert les provinces de la Baltique, la Pologne, la Volynie, la Podolie et la Crimée; la Turquie reçoit toute la région entre la mer Noire et la Caspienne; l'Autriche obtient la Bessarabie et contraint les États des Balkans, auxquels on impose des princes allemands, à former avec elle un État fédéral. La langue allemande est proclamée langue officielle de l'Autriche, où des moyens variés
(i) Écrit en 1895.
(2) « Deutschland verlangte und erhielt als der Hauptsieger den Lowenanteil der Béate. » Op. cit., p. 10.
assurent l'inébranlable suprématie du « Germanisme » .
« Bientôt après la paix de Saint-Pétersbourg, l'Autriche, la Turquie et la France envoient des délégués à Berlin pour élaborer la constitution d'un vaste Zollverein. On reconnaît l'impossibilité de supprimer complètement les lignes douanières et on adopte deux tarifs. L'un, très réduit, est réservé aux États confédérés ; l'autre, prohibitif, s'applique aux produits des Etats extérieurs au Zollverein. Un Parlement douanier institué à Berlin permet le fonctionnement de cet organisme économique ; mais la répartition des voix entre les différents États assure à l'Allemagne la suprématie.
« Son commerce, favorisé par de grands travaux et surtout par le prolongement des chemins de fer d'Anatolie jusqu'au golfe persique, prend une extension considérable. L'agriculture allemande redevient florissante et suffit, grâce aux nouveaux territoires, à tous les besoins de la population. Une période de paix commence. Le gouvernement de Berlin opère une série de réfownes sociales et organise méthodiquement la colonisation allemande en Europe même. En dépit de cette situation privilégiée, les affaires sont toujours difficiles avec l'Amérique. La diplomatie allemande parvient à convaincre les gouvernements français et italien de la nécessité d'intervenir et, en 1912, les flottes des trois puissances commencent les hostilités sur les côtes américaines. Les difficultés sont nombreuses, mais, finalement, les troupes de l'Union sont défaites et la paix est signée à Mexico. Les alliés reçoivent une indemnité de guerre considérable; l'Allemagne acquiert le Mexique et le Guatemala; la France, les États de l'Amérique centrale. Ces acquisitions suscitent dans les premiers mois de 1913 les protestations de l'Angleterre. Les alliés lui déclarent la guerre. L'empereur allemand est nommé chef suprême des flottes combinées. On affame d'abord la Grande-Bretagne. Enfin les troupes continentales peuvent débarquer; une grande bataille, dirigée par l'empereur Guillaume en per-
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sonne, ouvre la route de Londres, où les alliés entrent triomphalement. Un traité accroît encore le résultat des conquêtes. L'Allemagne prend une forte partie des colonies anglaises de l'Afrique et la France reçoit une série de territoires, très propres d'ailleurs à lui créerpartout d'immenses difficultés.
« L'Angleterre brisée, l'Allemagne apparaît enfin comme la puissance universelle (Deutschland als Weltmacht). Directement ou indirectement, le monde entier lui est soumis; la tâche suprême est accomplie, et, à la fin de 1915, le premier Reichstag de la « Pangermanie » se réunit à Berlin, où tous les princes allemands des États confédérés célèbrent le 500e anniversaire de la domination des Hohenzollern sur le Brandebourg. »
On a voulu voir dans M. H. de Treitschke l'auteur de cette affabulation extraordinaire; mais comment admettre que ce grave historien ait refait, avec moins d'excuse, le rêve de Pyrrhus? Quoi qu'il en soit, le succès de Germania triumphansa. été considérable. On se l'explique mieux après avoir lu le chant pangermaniste que le Dr Alexandre Tille, longtemps professeur allemand à l'Université de Glasgow et fort connu, n'a pas craint de composer :
Celui qui descend de parents allemands
Et parle notre langue,
Celui dont le cœur bat à l'unisson du nôtre,
Nous ne l'abandonnons pas non plus.
Que l'Autriche, la Suisse ou les rives de la Frise
Soient son pays, peu nous importe !
Tendez les mains de ce côté, voisins des pays haut-allemands,
Vers le nouvel empire allemand !
Debout ! qu'un son allemand résonne bientôt
Depuis l'embouchure du Rhin
Jusqu'à la Moravie et depuis le Waskenivald
Jusqu'à la mer Adriatique (1).
(1) Wer da von deutschen Eltern stammt
Und unsre Sprache spricht, Wem deutsch mit uns dae Herz entflammt, Den lassen wir auch nicht.
Quand tout ce qui se sent allemand
Sera réuni en un seul empire,
Quand une seule couronne brillera
Dans le monde germanique,
Alors l'aigle impérial prendra son vol de la côte,
Son aile frappera l'air à grand bruit,
Et ce bruit voudra dire : Pangermanie de la mer à la terre,
Pangermanie de la terre à la mer (1) !
Le " type » du Pangermaniste se dévoile complètement dans ces vers. Bismarck est son Dieu, la force sa doctrine et la conquête à la prussienne son constant espoir. Il s'indigne contre ceux des Allemands qui considèrent comme permises les seules guerres défensives (2). Le Journal de Colmar a donné une description fort heureuse de ce dangereux personnage. « Le Pangermaniste ne traduit pas les mots de l'hymne national : Deutschland iiber ailes, comme la raison l'exige, par : n J'aime l'Allemagne, ma patrie, par- « dessus toutes choses, » mais il les prend au sens le plus large : «L'Allemagne doit dominer effectivement le monde « tout entier. » Il n'y a qu'un peuple, qu'une civilisation, qu'un coutumier, qu'une langue, qu'un droit national. En dehors de l'Allemagne, il n'y a que des races inférieures,
Ob Oestreich, Schweiz, ob Friesland Strand
Ihm Heimat, gilt uns gleich.
Die Hand her, grossdeutsch INachbarland
Am neuen Deutscben Reich !
Auf ! dass Ein Deutschklang tbne bald
Von Rheines M Undung her Bis Màhren und vom "Waskenwald
Zum adriatischen Meer!
(1) Wenn ailes, was da deutsch sich hait,
Zu einem Reich sich eint, "Wenn ob der ganzen deutschen Welt
Nur eine Krone scheint.
Da fliegt der Kaiseraar vom Strand,
Da rauscht sein Fittich schvver :
« Alldeutschland ! " brausts vom Meer zum Land,
* Alldeutsch! » vom Land zum Meer!
(2) V. Die Deutsche Politik der Zukunft, p. 4. Deutschvblkischer Veilag - Odin ». . Munich. 1900.
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des êtres de valeur moindre, des usages barbares, des idiomes qui doivent disparaître, des peuples auxquels on ne peut reconnaître aucun droit à l'existence, des parias de nature, des esclaves par destination (1). »
Le portrait n'est pas chargé. C'est un de ces « Supergermains » qui avec beaucoup de sérieux ose écrire ces lignes que ses concitoyens lisent sans protester : « Une politique grande et adroite saura diviser les guerres; chaque guerre devra être conduite à part, chaque adversaire abattu out seul. Gela sera possible, avec tous, hormis avec la France et la Russie, qui certainement marcheront ensemble; mais d'après nos autorités militaires, nous pouvons les prendre les deux à la fois sur nos cornes. Même la coalition à la Kaunitz, devant laquelle tremblait Bismarck, et qu'on sut si bien exploiter à Vienne, peut être vaincue avec nos seules ressources, si, sans hésitation et sens scrupules, nous nous élevons, dans la guerre, à un usage plus grand de la violence (2). » Lorsqu'on tente de les rappeler à plus de modération, les Pangermanistes répondent : a Si, de 1848 à 1866, nos pères avaient été aussi timides et aussi pusillanimes que beaucoup de nos concitoyens opportunistes, nous n'aurions pas encore réalisé les acquisitions de 1864 à 1871 (3). » « On entend parfois chez les savants et les sages, adversaires de l'idée pangermaniste, l'objection suivante : A quoi nous serviront les Tchèques, les Slovènes et les autres? Est-ce que les catholiques allemands d'Autriche représenteront réellement une augmentation de notre
(1) Journal de Colmar, 12 juillet 1900.
(2) Deutschland bei Begitm desZO. Jafirhunderts, p. 212. Militàr-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.
h'Alldeutscher Verband n'a pas hésité à recommander à ses adhérents la lecture et la discussion de cet ouvrage extravagant. V. Alldeutsche Blàtter, 1900, p. 357.
(3) « Wàren unsere Vàter in den Jahren 1848 bis 1866 ebenso zaghaft gewesen, wie viele unserer « opportunen >> Zeitgenossen, dann hàtten wir noch heute nicht die Errungenschaften von 1864 bis, 1871. » Alldeutsche Blàtter, 1897, p. 242.
puissance? A la première objection nous répondrons que l'Allemagne universelle n'est possible que si la grande puissance slave, la Russie, est mise en miettes, est complètement abattue. Alors, quand les armées allemandes triomphantes occuperont le pays de la Moldau jusqu'à l'Adriatique, il sera possible d'expulser simplement les populations non allemandes de la Cisleithanie... On pourra les indemniser, mais il faudra faire table rase et coloniser leur pays avec des Allemands. A l'occasion d'événements aussi considérables, nous n'hésiterions pas à enlever à la France et à la Russie de larges bandes de terrain pour en faire les glacis de nos frontières de l'est et de l'ouest. Il faudrait d'ailleurs imposer comme condition de la paix que la population indigène abandonnerait ces provinces et serait indemnisée par les puissances vaincues. Là encore, on coloniserait Voilà comment nous nous imaginons l'élargissement de nos frontières en Europe. Cet élargissement est devenu pour nous un besoin, de même que le pain est nécessaire pour notre population, qui s'accroît si vite (1). »
Le Journal de Colmar (2), qui donne cet extrait, conclut : « Pauvres fous, diront quelques sceptiques. Oui, mais fous dangereux, dont le gouvernement allemand aurait tout intérêt à renier publiquement les théories et qu'il ferait bien de rendre impuissants en leur rappelant qu'au-dessus de leurs violences, en somme savamment calculées, il y a la loi à l'intérieur, et à l'extérieur la nécessité d'entretenir avec les pays voisins la paix, d'où découle tout progrès et toute prospérité pour les peuples. »
Croire que quelques publicistes, plus ou moins tolérés par l'opinion, se sont seuls livrés à des manifestations aussi extravagantes, serait se tromper gravement. Le courant a
(1) Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 212-213. Militar- Verlag R. Félix, Berlin, 1900.
(2) Journal de Colmar, 16 août 1900.
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gagné même les hommes qui par vocation devraient être les plus pacifiques.
Le Vorwaerts a raconté que devant une nombreuse et sympathique assistance de professeurs et d'étudiants de théologie protestante, le théologien Lezius a prononcé un discours applaudi où il recommandait de traiter les Polonais prussiens comme des Chinois. Voici un extrait de cette prodigieuse harangue, qui intéresse également l'Alsace-Lorraine :
« Salomon a dit : ne sois pas trop sage, ne sois pas trop juste. La presse polonaise devrait être simplement anéantie. On devrait supprimer toutes les associations polonaises sans donner la moindre excuse à cette mesure. Ce procédé sommaire devrait être appliqué également à la presse française et danoise comme aux associations d'Alsace-Lorraine et du Schleswig-Holstein. Point de ménagements, particulièrement en ce qui concerne les Polonais. Il faut changer la Constitution en faveur de ces derniers. Les Polonais doivent être considérés comme des ilotes. Ils ne devraient avoir que trois privilèges : payer l'impôt, servir dans l'armée et fermer la gueule (das Maul halten!) (1). »
Les savants les plus patentés témoignent d'un même état d'esprit; chez eux, seule, la forme diffère : « Il ne saurait y avoir d'idéalisme sérieux en politique, dit Henri de Treitschke, sans une conception idéale de la guerre. » On ne peut donc douter que ceux qui dirigent l'opinion ne soient en parfait accord avec les militaires, accord qui s'explique parfaitement par ce fait que l'immense majorité des Allemands est imprégnée jusqu'aux moelles de ce principe : « Seul un peuple pourra maintenir sa situation politique dans le monde qui mettra sa confiance dans la force de son épée, qui, à tout instant, sera disposé et préparé à employer toutes ses forces pour faire la guerre (2). »
(1) V. le Journal de Colmar, 16 août 1900.
[%) Colonel de Bernhardi. Conférence à la Société militaire de Berlin, sur les Eléments de la guerre moderne.
Cette ferme conviction n'empêche point d'ailleurs les sujets de Guillaume II de se qualifier, selon leurs nuances, de progressistes, de libéraux, de nationalistes, de socialistes, alors qu'en fait ils violent le droit, la nationalité, la liberté, et qu'ils s'opposent énergiquement à tout progrès moral. Les épithètes qu'ils s'attribuent ne sont pas, d'ailleurs, complètement inexactes. Si elles sont fausses par rapport à la collectivité humaine, elles sont vraies par rapport à la collectivité germanique.
Il est assez piquant, on l'avouera, de constater aujourd'hui chez les Allemands un chauvinisme plus déréglé que celui qu'ils ont reproché aux Français. Eux qui jadis n'avaient pas assez de moqueries pour la « grande nation » , s'intitulent maintenant « le premier peuple du monde » .
Si fâcheux que soit cet état d'esprit, il faut le constater tel qu'il est, et surtout éviter de croire qu'il disparaîtra naturellement. Ce serait ne tenir aucun compte de l'essence même du tempérament germanique. L'Allemand est le plus rétrospectif des hommes; il a gardé le souvenir de toute son histoire, et n'est pas comme le Français, qui ne la connaît guère que depuis 1789. L'Allemand ne se demande pas ce qu'a été, en réalité, le Saint-Empire romain de nation germanique, mais il sait qu'il a existé. Ce souvenir l'enveloppe, l'oppresse, suffit à lui donner conscience de droits historiques. Or, pour l'Allemand, le droit historique est le droit absolu, et cette croyance le conduit par une pente très douce à la théorie de l'annexion.
L'Allemand d'aujourd'hui a les yeux fixés sur la Prusse, dont toute l'histoire se résume en une succession de crises, dénouées par la conquête de terres. Une nouvelle crise d'annexion vient de se déclarer. Elle a commencé par des conquêtes coloniales, mais pour l'ogre de Berlin, ce sont là de simples hors-d'œuvre qui le mettent en appétit (1) .
(1) « L'extension de nos frontières en Europe est infiniment plus néces saire à l'avenir de la nation crue toutes les colonies. » « ... die Ausdehnung
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L'Autriche allemande, voilà le plat de résistance qui seul peut le satisfaire. Mais, l' « Autriche allemande », ce n'est pas l'Autriche où vivent des Allemands ; ce sont toutes les régions de l'Autriche qu'on prétend considérer comme allemandes; c'est l'Autriche dessinée d'après le programme de Linz (1), c'est-à-dire une Autriche dont la Galicie, la Bukovine et la Dalmatie sont exclues, mais dont le territoire contient encore huit millions de Slaves contre neuf millions d'Allemands. C'est ce territoire qu'on entend appeler Autriche allemande ; c'est lui qui est l'objet des convoitises avouées ou des espérances cachées. Quand et comment s'emparera-t-on de cette Autriche allemande? Il faut saisir les circonstances favorables. « Persévérez dans votre résistance, a dit-on aux Allemands pangermanistes d'Autriche ; a attendez, » ajoute-t-on pour les impatients de l'empire. Attendre résume toute la science d'État allemande (2).
« Si la dissolution de l'Autriche arrive, elle déterminera une guerre européenne avec ses suites incalculables; mais si l'Autriche subsiste, le lien politique qui l'unit à nous nous est nécessaire; il faut le rendre plus étroit par une union douanière. L'empire allemand doit, et sa situation d'allié le lui permet, empêcher la destruction du a Germanisme » en Autriche. Il lui faut mener une politique d intervention ouverte comme il a déjà commencé à le Jaire depuis un an et
unserer Grenzen in Europa unvergleiehlich wichtiger ist fur die Zukunft (1er Nation, als aile Kolonien. » Deutschland bel Beginn </es20. Jahrhunderts, p. 115. Militar-Verlag R. Félix. Berlin, 1900.
(1) V. eette frontière sur le carton annexé à la carte n° 2 de l'Atlas pangermanique de Paul Langhans.
On met tant de soin à désigner ces terres comme allemandes et à les indiquer comme devant être inévitablement rattachées à l'empire allemand, que même les cartes qui n'ont aucune prétention politique font naturellement cette erreur. Rien de plus typique à ce sujet que la carte intitulée : l' Allemagne, l'empire allemand, l' Autriche allemande et la Suisse. — Deutschland, Deutsches Reich nebst Deutsch-Oeslerreich und Schweiz, Cari Flemming, Glogau.
(2) K. Proll, Die Kàmpfe der Deutschen in Oesterreich, p. 139. Liistenoder, Berlin, 1890.
demi(\).» Cette politique d'intervention permettra d'arriver dans les conditions les meilleures au moment psychologique, où la question se posera de savoir si, selon l'expression de M. de Bùlow, l'Allemagne sera enclume ou marteau.
« Nous autres, Allemands, nous avons souffert silencieusement pendant des siècles d'être enclume; je pense que le temps est venu où nous pouvons avoir la prétention de prendre du large et d'être marteau. Dans l'avenir, nous voulons être marteau et non enclume (2). n Telle est là la conclusion du Dr Hasse, principal créateur du courant pangermaniste. Qu'on le veuille ou non, ce courant, d'abord artificiel, constitue maintenant une de ces forces naturelles qui produisent les grands événements politiques.
Voici comment quelques années de propagande faite dans une atmosphère favorable ont suffi pour réveiller la vieille nature teutonne et pour avoir raison des apparences pacifiques que des observateurs superficiels pensaient avoir découvertes outre-Rhin. Le peuple allemand « est prêt à combattre dès qu'un orateur influent, pasteur fanatique ou prince habile, parvient à lui démontrer la sainteté de telle ou telle mesure belliqueuse (3) » . Cette mesure sainte, les Pangermanistes prétendent que c'est la conquête de l'Autriche allemande. L'intensité de leur action a déterminé une
(1) « Sollte er (einZerfall Oesterreichs) dennochkommen, so kommt eben der europàische Weltkrieg mit allen seinen Unberechenbarkeiten. Wenn Oesterreich aber bleibt, so ist der politische Bund mit ihm notig und muss durch spezielle Zollvereinigung wertvoller gemacbt werden. Das deutsche Reich muss und wird seine Stellung im Bund benutzen, um Vergewaltigungen des Deutschtums in Oesterreich zu hindern ; es muss fdr das Deutschtum offene Interventionspolitik treiben, wie sie seit etwa 1 1/2 Jahren bereits begonnen zu haben scheint. » Friedrich Naumann, Deutschland und Oesterreich. p. 32. Verlag der « Hilfe », Berlin, 1900.
(2) « Nun, vvir Deutsche sind ja jahrhundertelang duldend und schweigend Ambos gewesen ; ich glaube, es kommt die Zeit, in der wir auch Anspruch darauf machen kdnnen, Ellbogenraum zu gewinnen, Hammer zu werdea. Hammer wollen wir sein in Zukunft, nicht Ambos. »> Discours du Dr Hasse, à la séance du Reichstag du 15 décembre 1899.
(3) H. Ramin, Impressions d? Allemagne, p. 339. Didot, Paris, 1898.
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tension des esprits qui menace d'un éclat prochain. Cette excitation passionnelle de l'opinion publique, dangereuse pour la paix, à laquelle faisait allusion M. de Bulow dans son discours du 10 décembre 1900, existe bien réellement en Allemagne. Malheur aux États dont les gouvernements n'auront pas su le comprendre à temps.