‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 36 sur 66 · LEUROPE ET LA QUESTION D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

LEUROPE ET LA QUESTION D'AUTRICHE

sur laquelle s'enroulait un ruban rouge portant des aigles brodés en noir. On a fort remarqué en Allemagne ces trois couleurs, jaune, rouge et noir, et non sans raison; ce ne sont point celles de l'empire allemand, mais celles de la Confédération germanique d'autrefois et des drapeaux que les Prussophiles autrichiens arborent maintenant en signe de protestation contre l'étendard des Habsbourg. Le détail est curieux. Les paroles de Guillaume II, posant la première pierre du musée romain de Saalbourg (4 octobre 1900), ne font qu'en augmenter la saveur. « Ma première pensée en ce jour se reporte, en un souvenir plein de mélancolie, à mon inoubliable père, l'empereur Frédéric III. C'est à son énergie, à sa volonté créatrice, que le château de Saalbourg doit sa reconstitution. De même qu'à l'est de la monarchie le manoir colossal des chevaliers qui implantèrent jadis la civilisation allemande dans l'est a été reconstruit par son ordre et va être bientôt achevé (1), de même, semblable au phénix qui renaît de ses cendres, s'élève sur la hauteur du séduisant Taunus, le vieux castel romain. Il fut un témoin de la puissance romaine, un anneau de cette forte chaîne d'airain qui reliait les légions de Rome au puissant empire, de ces légions qui, sur l'ordre d'un empereur romain, d'un César-Auguste, imposaient leur volonté au monde et ouvraient l'univers entier à la civilisation romaine, si particulièrement bienfaisante pour les Germains.

« Au premier coup de marteau, je consacre donc cette pierre à l'empereur Frédéric III; au second coup, je la consacre à la jeunesse allemande, aux générations qui s'élèvent et qui pourront apprendre dans le nouveau musée ce que signifie « un empire universel » ; au troisième coup, je la consacre à l'avenir de notre patrie allemande. Puisset-elle, dans les temps futurs, par la coopération unifiée des princes et des peuples, de leurs armées et de leurs citoyens,

(1) Guillaume II fait ici allusion au château des chevaliers de l'ordre Teutonique à Marienbourg, non loin de Dantzig.

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devenir aussi puissante, aussi fortement unie, aussi extraordinaire que l'empire romain universel, afin qu'un jour, dans l'avenir, on puisse dire, comme autrefois : Civis romanus sum : Je suis citoyen allemand (1) ! »

Ce discours, qui implique nettement l'idée d'extension continentale de l'empire, fut salué d'enthousiastes acclamations. Quelques jours plus tard (28 octobre 1900), célébrant avec ses officiers le centième anniversaire de la naissance du maréchal von Moltke, Guillaume souhaita à son étatmajor de conduire l'Allemagne à de nouvelles victoires. Les victoires supposent une guerre, mais à quel propos cette guerre aurait-elle lieu ? « Mon but suprême, répond Guillaume II, est d'écarter ce qui sépare le grand peuple allemand (2). » Ces paroles, Guillaume II paraît en avoir fait

(1 ) « Der erste Gedanke am heutigen Tage greift zuriick in wehmuthsvollem Dank an meinen unvergesslichen Vater, den Kaiser Friedrich III. Sciner Thalkraft, seinem schaffensfreudigen Wollen dankt die Saalburgihre Wiedererstehung. Gleichvvie im fernen Osten der Monarchie die gewaltige Hitterburg, die einst die deutsche Cultur in den O&ten einpflanzte, auf sein Geheiss wieder neu erstand und nunmehr ihrer Vollendung entgegenschreitet, so ist auf den Ilohen des reizenden Taunus dem l'hiinix gleich aus seiner Asche emporgestiegen das alte Romercastell, ein Zeuge romischer Macht, ein Glied in der gewaltigen ehernen Kette, die Rouis Legionen um das gewaltige Rcich legten und die auf das Geheiss des ein en romischen Imperators, des Càsar Augustus, der Welt den Willen aufzwangrn und die gesammte Welt der romischen Cultur erbffneten, die befruchtend vor Allrm auf Germanien fiel. So weihe ich diesen Stein mit dem ersten Schlage der Erinnerung an Kaiser Friedrich III, mit dem zweiten Schlage der deutschen Jugend, den heranwachsendrn Geschlechtern, die hier in dem neuerstandenen Muséum lernen nibgen, was ein Weltreich bedeutet, und zum dritten der Zukunft unseres deutschen Vatcrlaudes, dem es beschieden sein mbge, in kiinftigen Zeiten durch das einheitliche Zusammenwirken der Fiirsten und Vblker, ihrer Heere und ihrer Burger, so gewaltig, so fest geeint und so massgebend zu werden, wie es einst das rbmische Weltreich vvar, damit 6S auch in Zukunft dereinst heissen mdge, wie in alter Zeit « Civis romanus sum », nunmehr « Ich bin ein deutscher Burger. »

(2) « Mein hbchstes Streben geht dahin, dasjenige, was das grosse deutsche Volkt trennt zu beseitigen ! » Ces paroles, citées par le pasteur Braunlich à l'une des premières réunions tenues à Berlin par YEvangelischer Bund en 1899, pour l'organisation du mouvement Los von Rom, en Autriche, ont été reproduites par la Politik de Prague du 5 mars 1899.

lui-même le commentaire. Avant d'arrêter net, à Cologne, le président Kruger, il sentit sans doute la nécessité de faire comprendre à son peuple que l'intérêt même du « Germanisme » lui commandait de ne pas intervenir en faveur des Boërs. Il alla alors à Tangermùnde (29 novembre 1900) inaugurer le monument de Charles IV, qui, il faut le remarquer avec soin, fut roi de Bohême de 1346 à 1378, et il dit : « Cet empereur, qui a construit dans cette ville, située à un confluent important de l'Elbe, un château splendide, était merveilleusement doué pour comprendre les questions qui nous préoccupent actuellement. Souvent, peut-être, il a médité ici le plan qu'il avait conçu de créer un empire du Nord dont ÏElbe serait la base, »

Ces paroles, extraites de discours divers, mais qui toutes concordent à montrer les préoccupations pangermanistes de Guillaume II, ne sont-elles pas suffisamment révélatrices ? Un empereur peut-il avoir des ambitions plus tumultueuses? Peut-il, sans passer les bornes de la prudence prescrite, les exprimer plus clairement? Est-il possible de soutenir que Guillaume II « est insensible aux influences pangermanistes » ? (1) Ce n'est point l'avis de ceux qui, menant la campagne en faveur de la Grande-Allemagne, sont bien placés pour en juger. M. Grell, professeur au collège de Potsdam et collaborateur zélé du Dr Hasse, ne fait aucune difficulté pour reconnaître que YAlldeutscîier Verband a trouvé dans l'empereur allemand a un puissant allié (2) » et qu' « à bon droit on peut le considérer comme un pangermaniste » (3). Il serait dangereux désormais de ne pas se rendre à une évidence qui devient chaque jour plus certaine. Guillaume II favorise la politique pangermaniste, qui n'est elle-même qu'une fraction de la Weltpolitik, de la

(1) W. Beaumont, Questions diplomatiques et coloniales, 1900, p. 53S.

(2) « . .. einen màchtigen Bundesgenossen. » H Grell, Der Alldeutscht* iVerband, p. 19. Lehmann, Munich, 1900.

(3j « ... mit Recht als ein alldeutscher bezeichnet worden ist.» Idem

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politique mondiale. Il a foi en son étoile. Il se croit la mission de restaurer l'empire germanique des anciens jours. L'ide'e de joindre Hambourg à Trieste le hante. Il connaît Timprévoyance de ses adversaires et il compte sur sa volonté indomptable pour réussir l'entreprise audacieuse qui fera de lui l'empereur des Germains (1), le Charlemagne des temps modernes.

Tout permet donc de croire que lorsque les affaires d'Autriche arriveront à maturité, Guillaume II décidera de la paix ou de la guerre. Les Pangermanistes le savent bien. La volonté personnelle de l'empereur allemand est leur plus grand espoir, a Les princes allemands doivent laisser à l'empereur allemand cette décision pleine de lourdes conséquences (la guerre) (2). » N'est-ce point là ce que disait il y a quelques mois, avec éloquence, le colonel de Bernhardi, parlant à la Société militaire de Berlin : « Le chef aura pour unique loi ses projets et sa propre volonté. C'est seulement en effet quand une pensée librement conçue est appliquée avec une volonté ferme et hardie que peuvent être engendrées ces grandes actions qui assurent ou modifient les conditions d'existence des hommes et des États. »

§ 5. — Le gouvernement de l'empereur Guillaume paraît si favorable au nouveau courant de l'opinion publique, sa conduite s'harmonise si parfaitement avec celle des sociétés pangermanistes, qu'on peut se demander s'il n'est pas le dispensateur des subsides considérables que nécessite leur propagande en Autriche. Il est en effet très évident que les seules cotisations des adhérents de ces sociétés, si nombreux soient-ils, sont insuffisantes pour subvenir aux dépenses multiples d'une campagne qui dure déjà depuis plusieurs années.

(1) Dépêche à Mommsen, octobre 1900.

(2) « Diesen folgenschweren Entschluss mUssen dii Deutschen Fiirsten bezw. der Deutsche Kaiser fassen. » Die Deutsche Politik der Zukunft. p. 10. Deutschvblkischer Verlag « Odin », Munich, 1900.

Il existe donc une caisse noire où vont puiser les initiés. Le député polonais Stojalowski, dont on peut discuter les idées, mais dont on ne saurait nier l'intelligence, l'a dit très nettement, en plein Parlement de Vienne, le 22 novembre 1899. Au cours d'une violente altercation qu'il eut avec le député Dachinski, élu par les Israélites de Gracovie comme socialiste international, M. Stolajowski déclara :

« Je fais mieux que vous qui recevez de t argent de Berlin et des Juifs. Vous avez déjà reçu d'eux plusieurs milliers de florins et si vous m'en défiez, je dirai qui vous les a remis (1). »

Le député Dachinski ne releva pas le défi. C'est fâcheux. Il en résulte une raison de plus de craindre que ce soit bien le gouvernement de Berlin qui, selon des traditions, dont l'histoire conserve la trace, a fait et fait encore tous les frais non apparents de la propagande prussophile en Gisleithanie.

§ 6. — Si ces dépenses ont eu lieu, elles sont incontestablement élevées, mais il n'existe aucun moyen de les évaluer. Il n'en est pas de même des crédits considérables consacrés, depuis quelques années et spécialement depuis trois ans, par le gouvernement de Berlin à de formidables préparatifs militaires. On se trouve ici en présence de faits d'ordre financier et militaire qui résultent évidemment d'une réflexion mûrie; ils autorisent par suite des déductions d'une grande force.

Je ne fais ici aucune allusion aux dépenses relatives au perfectionnement de l'armement, elles sont la conséquence naturelle des progrès de l'art militaire qui imposent par exemple la mise en service de l'artillerie à tir rapide (2),

(t) « Abg. Stojalowski. Besser als Sie es thun, Geld aus Berlin oder von den Juden zu nehmen. Siehaben schon mehrereTausend Gulden bekommen, und wenn Sie mich herausfordern, sage ich, von wein Sie es bekommen Waben ! »

(2) Il est à remarquer que ce matériel C/96 du calibre 79,7 a été construit

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de batteries lourdes, de mitrailleuses, etc.; j'entends seulement parler de mesures qui dénotent des préoccupations anormales, que l'état pacifique de l'Europe ne semble pas justifier.

L'activité déployée dans les chantiers de constructions maritimes allemands, le nouveau projet d'accroissement de la flotte de guerre et les relèvements de crédits prévus pour le budget de la marine de 1901 méritent de fixer sérieusement l'attention. Ils ne constituent pas, comme on a voulu le dire, une menace dirigée uniquement contre l'Angleterre. Sans doute, cette hypothèse est la première qui se présente à l'esprit, bien que depuis le discours de Barmen, apprenant au monde le caractère durable de l'accord angloallemand, elle ait singulièrement perdu de sa vraisemblance, mais elle n'est pas la seule qu'on puisse faire. Il est certain en effet que dans le cas d'une intervention allemande en Autriche, et par conséquent d'une conflagration générale, la flotte de l'empire aurait, elle aussi, un rôle actif à jouer, de nature à influer sérieusement sur le succès final. Ce rôle, Guillaume II l'a indiqué fort nettement dans son dis-

avec une rapidité remarquable, sans crédits régulièrement votés par le Reichstag, sur un simple ordre de l'empereur, en date du 22 mars 1897.

D'après les techniciens, le matériel français de 75 millimètres lui serait supérieur à divers points de vue ; il est difficile toutefois d'apprécier avec exactitude dans quelle mesure ces qualités compensent l'infériorité numérique considérable des bouches à feu françaises. V. la note p. 265.

Un nouveau matériel allemand est d'ailleurs en train d'être substitué au modèle 96, dont les inconvénients ont été reconnus.

On nouveau fusil à hausse unique jusqu'à 800 mètres au moins qu on suppose devoir être à chargement automatique et qui emploiera très probablement une balle à champignonnement, produisant les terribles effets de la balle dum-dum tout en conservant sa force de pénétration, est en construction.

La dépense fort importante représentée par la fabrication de cette arme sera sans doute, comme celle du canon à tir rapide, engagée par l'empereur, sans demande faite au Reichstag,au moyen d'un compte ouvert à la banque de l'empire et provisoirement garanti par le trésor de guerre.

En octobre 1900, on assura que les fabriques d'armes de l'État de Spandau, d'Erfùrt, de Dantzig, d'Amberg, etc., ont reçu l'ordre d'activer la fabrication du fusil modèle 1899, dont l'adoption e»t décidée pour toute l'infanterie allemande.

cours de Kiel (avril 1891). Faisant allusion à toute éventualité belliqueuse, il disait : « L'attaque est supérieure à la défense ; aussi la flotte allemande devra-t-elle prendre une vigoureuse offensive et s'efforcer, au premier choc, de détruire l'ennemi en bataille rangée... Le système de 1870, qui réduisait la marine strictement à la défensive, a vécu... Une escadre doit concentrer en un seul effort tous ses éléments, chercher le corps à corps et s'efforcer d'anéantir l'ennemi par le choc le plus violent... « Ces paroles impériales mettent en relief celles de l'amiral Tirpitz, secrétaire d'État à l'office de la marine, qui, lors de la discussion en seconde lecture du projet de 1899, a déclaré que le plus important était la flotte de guerre destinée à agir dans les eaux de l'Allemagne (1). Il faut enfin remarquer que l'agitation la plus active, menée en faveur de l'augmentation de flotte, l'a été précisément par l'Union pangermanique (Alldeutscher Verband). Rien ne saurait mieux indiquer le lien existant entre les ambitions maritimes de Guillaume II et le but ouvertement poursuivi par le Dr Hasse. C'est là un point de vue que la récente augmentation de la puissance offensive de l'armée de terre confirme avec évidence.

Au début de 1899, le gouvernement de Berlin a présenté subitement au Reichstag une loi militaire (2), dont il a demandé le vote immédiat (3). L'exposé des motifs en justifiait ainsi la nécessité : « Des changements dans l'organisation et le perfectionnement des formations sont pour

(1) « En cas d'une lutte de la Triple Alliance contre l'Alliance franco-russe, la France, pense-t-on généralement, n'aurait que les deux cinquièmes de ses forces environ dans la mer du Nord et les trois ciaquièmes au moins dans la Méditerranée. Dans ces conditions, l'escadre française de la Manche serait aujourd'hui sensiblement inférieure à la totalité de la flotte allemande. »

(2) Pour tous les détails sur cette loi militaire, V. la Revue militaire, avril 1899.

(3) Les trois délibérations du Eeichstag ont eu lieu les 12 janvier, 14 et 16 mars 1899.

une armée l'indice d'un organisme qui se fortifie et se complète : tout temps d'arrêt dans cette évolution conduit finalement à la décadence et au désastre (1). »

En réalité, la portée de la nouvelle loi dépasse de beaucoup celle d'un simple perfectionnement. De vingt, le nombre des corps d'armée est passé à vingt-trois par le dédoublement de ceux dont les gros effectifs rendaient le maniement difficile et par la création d'unités nouvelles, dans la proportion suivante (2) :

ATantlaloi. Après la loi. DnilésnoaTelles.

Bataillons d'infanterie de ligne. . . 605 607 2

Escadrons de chasseurs à cheval. . . 7 17 10

Batteries d'artillerie de campagne. 494 574 80 (3)

Batteries d'artillerie à pied 37 38 1

Bataillons de pionniers 23 26 3

Bataillons de troupes de communication 7 11 4

Bataillons du train 21 23 2

L'effectif des bataillons d'infanterie a été renforcé (4).

(1) Cité par la Bévue militaire, avril 1899, p. 259.

(2) Les nouveaux corps d'armée sont les XVI IIe prussien, le XIXe saxon et le IIIe bavarois, respectivement formés des XIe prussien, du XIIe saxon et du IIe bavarois.

(3) Ce chiffre de 80 batteries se répartit entre onze batteries de canons de campagne et soixante-neuf batteries d'obusiers formant vingt-trois groupes de trois batteries.

En raison de l'augmentation considérable de l'artillerie allemande, la France se trouve « numériquement » dans un dangereux état d'infériorité.

ARTILLERIE COMPAREE DES DEUX PAYS APRES L 'APPLICATION DE LA NOUVELLE LOI ALLEMANDE :

Excédents eu faveur Fiance. Allemagne. de l'Allemagne.

Batteries 508 574 66

Pièces attelées 2,226 2,982 756

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