ALLEMANDES
©Un Faru/lcalumj tlV. i
dans le cas d'une intervention allemande en Autriche. Les dispositions militaires de l'Allemagne nettement offensives contre l'Autriche fortifient cette présomption ; aucun ouvrage n'existe au sud de l'empire allemand, et la loi militaire de 1899 a renforcé d'un corps d'armée les effectifs de cette région (1).
(1 Le XIXe corps, Leipzig, tiré du XIIe corps, Dresde.
La seconde déduction, c'est que, dans la même hypothèse, les deux puissantes lignes fortifiées de l'est et de l'ouest sont destinées à permettre aux armées de choc, dont le colonel de Bernhardi et le général von der Golz exposent si clairement le rôle foudroyant, de se former en toute sécurité à l'abri de cette ligne cuirassée. On verra au chapitre suivant en considération de quelle nécessité les Allemands se sont ménagé cette faculté.
Les diverses mesures déjà exposées paraissent dépasser de beaucoup celles que prennent les États qui veulent simplement assurer leur sécurité; une série de faits établissent que l'empereur Guillaume lésa prises en vue d'événements qu'il considère comme prochains.
Depuis deux ans, il pousse le rajeunissement des cadres de son armée avec une activité qui ne fut jamais atteinte à aucune époque et dans aucun pays. En 1899, plus de 700 officiers de tous grades, dont 526 pour les seules troupes prussiennes et 351 autres, du 1er mai au 15 novembre 1900, ont dû prendre une retraite anticipée. Ainsi l'armée allemande possède maintenant les généraux de beaucoup les plus jeunes. Il est incontestable que de ce chef elle s'assure sur toutes les autres une supériorité très marquée. Dans la même période de temps, on a remarqué l'activité particulière mise à l'entraînement des pigeons voyageurs; fait digne de remarque, on assure que les navires de la Hamburg- America-Linie, dont la première escale est à Cherbourg, en font un lâcher à chaque voyage. Les travaux de fortification en Alsace-Lorraine sont menés avec une hâte qui constitue, elle aussi, un sujet de vif étonnement pour les Français des pays annexés. En septembre 1899, l'un d'eux écrivait à Mme Adam : « Je vois des préparatifs dont on n'a pas l'air de se douter à Paris. » Les mesures prises par les autorités militaires allemandes étaient assurément dignes d'émouvoir les habitants d'Alsace-Lorraine. Pour le fort du mont Saint- Biaise, près de Novéant, l'autorité militaire n'a pas voulu
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 260
attendre l'accomplissement des formalités légales d'expropriation ; elle s'est emparée du terrain dépendant de la ferme des Grosyeux malgré son propriétaire, M. de Brossin. Des précautions tout à fait inusitées ont été prises pour assurer le plus grand secret sur les nouveaux ouvrages. Les permis de chasse ont été supprimés dans les régions où ceux-ci sont contruits. Le 26 mai 1899, l'autorité militaire a interdit aux journaux d'Alsace-Lorraine de publier le moindre renseignement, et même d'indiquer l'emplacement des chantiers, leur nombre et celui des ouvriers qui y travaillent. Les Italiens oiit été renvoyés des terrassements. Seuls, les ouvriers allemands, malgré le prix plus élevé de leur main-d'œuvre, ont été conservés. Encore sont-ils étroitement surveillés par de nombreux gendarmes, venus tout exprès du centre de l'empire. A la fin d'octobre 1899, les ouvriers des forts du Saint-Biaise et d'Ancy se sont mis en grève. Les travaux étaient abandonnés depuis une semaine seulement quand l'autorité militaire consentit à relever les salaires de près du quart.
En vue de quels desseins a-t-on pris des précautions si extraordinaires, et pourquoi a-t-on montré un tel souci de rapidité? Les déductions que suggère la loi militaire du 25 mars 1899 semblent permettre de répondre à la question. Le développement considérable qu'elle a donné aux troupes de communication (1) dénote chez l'état-major allemand la prévision d'une vigoureuse offensive stratégique au iîébut des opérations, ce qui autorisée admettre l'hypothèse
(1) Les troupes de communication comprennent : comme troupes de chemins de fer, la valeur de trois bataillons; comme troupes de télégraphie, la valeur de sept bataillons ; comme troupe d'aérostiers, la valeur d'un bataillon ; soit au total onze bataillons. V. la Revue militaire, avril 1899, p. 258.
La nomination d'un inspecteur général des troupes de communication, ^élevant directement de l'empereur et seul responsable de l'instruction donnée à ces troupes, marque bien l'importance attribuée à ce nouvel organisme. Op. cit., p. 257.
d'une attaque subite et sans déclaration de guerre. Les lourdes charges financières qu'entraîne la loi ont aussi leur enseignement. Sa simple application nécessite une dépense d'organisation de 133 millions de marks et grève le budget annuel de 27 millions (1). Or, rien du côté de la France ou de la Russie ne pouvait alarmer le gouvernement de Berlin. Par la conférence de la Haye, le Tsar a manifesté ses sentiments profondément pacifiques ; en France, aucune démonstration belliqueuse n'a eu lieu depuis longtemps. La loi militaire a donc surpris tout le monde en Allemagne, et les contribuables, déjà lourdement grevés, l'ont accueillie avec une répugnance non dissimulée. Dans ces conditions, pour que l'empereur Guillaume ait accru sans hésiter le fardeau pesant sur ses sujets, il faut bien admettre qu'il a agi en vue d'un plan politique secret, mais nettement déterminé, plan qui d'ailleurs a été suffisamment découvert par la discussion parlementaire de la loi au Reichstag.
Le baron de Stumm-Halberg, persona gratissima auprès de Guillaume II, fut chargé de soutenir le projet gouvernemental à la tribune du Parlement. Au cours de son argumentation, il déplora comme excessif l'emploi fait par ses collègues pangermanistes de l'expression « l'Allemagne depuis le Belt jusqu'à l'Adriatique » (Deutschland vom Belt bis zur Adrid), pour justifier le relèvement des effectifs, mais peu après, lui-même ajoutait dans le même but : « Il me suffit d'attirer l'attention sur les troubles intérieurs qui, à mon vif regret, ont lieu en Hongrie comme en Autriche (2). »
L'allusion était transparente, elle fut saisie sans peine et
(1) Le budget de la guerre allemand pour 190L comporte, sans compter les dépenses relatives à l'expédition de Chine, 71 millions de marks de crédits extraordinaires, soit 45 millions de plus qu'en 1900.
(2) « Ich brauche bloss auf die inneren Wirren, die zu meinem lebhaften Bedauern, in Ungarn sowohl wie in Oesterreichstattfinden, hinzuweisen... » Stenographische Berichte ûber die Verhandlungen des Reichstags, séance du 12 janvier 1899, dixième législature, premier volume, p. 200.
AU SEUIL DU XXe SIECLE 271
avec joie par les députés, qui, comme nous l'apprend M. de Stumm-Halberg, n'hésitèrent pas à soutenir la loi en déclarant la nécessité d'assurer le développement de l'Allemagne depuis le Belt jusqu'à l'Adriatique. Il faut d'ailleurs admettre que cet argument est celui qui a agi puissamment sur le public, car le 7 mars 1899 l'Éclair recevait de Berlin cette fort intéressante dépêche : « Pour obtenir le vote des dépenses de cette nature, déjà sollicitées du Parlement, la presse officieuse allemande avait l'habitude d'influencer le sentiment public en lui montrant les sacrifices continuels de la France en vue d'accroître sa puissance militaire et en lui signalant, avec un grand luxe de commentaires, tout ce qui pouvait faire croire à l'influence persistante de l'idée de revanche... Actuellement, il semble au contraire qu'on évite avec soin en Allemagne de froisser les susceptibilités françaises, et l'on n invoque plus, pour décider les députés à desserrer les cordons de la bourse, que la puissance des partis militaires en Russie et en Autriche ou les conséquences possibles pour la paix européenne de la mort d'une ou deux personnalités, n
Impossible de dire plus explicitement que la loi militaire de 1899 a été motivée par l'hypothèse de la succession d'Autriche.
§ 7. — Cet ensemble de paroles précises et de faits certains, concordant avec les manifestations prussophiles en Autriche, pourrait paraître suffisant pour conclure. Il est rare qu'en politique étrangère la ligne suivie par un gouvernement s'indique avec autant de netteté. On peut cependant encore tirer de l'orientation donnée par Guillaume II à sa politique extérieure un élément de jugement fort utile. La courte période qui a eu pour point de départ l'événement de Fachoda est féconde en enseignements.
Incontestablement, l'empereur allemand a su tirer un excellent parti de l'animosité justifiée que les Anglais, avec
une méconnaissance complète de leurs véritables intérêts, ont su réveiller en France contre eux.
A Paris, où tant de gens vivent dans la pensée que la politique française doit de toute nécessité choisir entre Londres et Berlin, — point de vue qui mériterait une longue discussion, — on a penché un instant vers l'Allemagne. On s'est bercé, sur les bords de la Seine, du rêve de réaliser une entente franco-russo-allemande contre l'Angleterre. Des projets vagues ont circulé. On n'en voyait pas très bien la portée précise, la durée et les avantages réels; mais ils flattaient les légitimes indignations du moment, et ils faisaient le jeu de tous ceux qui, pour des motifs divers, avaient intérêt à persuader aux Français que le grand appareil militaire de la République était désormais moins nécessaire que jadis.
Dans toute cette période, l'empereur allemand a appliqué avec une habileté remarquable le précepte de Machiavel : « Si l'on vise un ennemi puissant que l'on se propose d'attaquer un jour, il est sage d'user avec lui en attendant de bons procédés et de détourner son attention en menaçant son voisin. »
Pas un instant, donc, Guillaume ïl n'a cessé de suivre sa ligne de conduite habituelle, mais il a laissé croire qu'il allait incessamment prendre position contre l'Angleterre. Les Français étaient dans l'attente; il a conservé son attitude chatoyante; il a continué de les accabler de ces prévenances légères, sans fond comme sans conséquences, mais qui séduisent les âmes sensibles.
Il est facile aujourd'hui de dresser le bilan de cette politique.
En juillet 1899, le gouvernement français envoya Y Ibis à Gestemùnde, et, le même mois, Guillaume II monta à bord de Ylphigénie, à Bergen. L'événement était si considérable que la presse allemande osa à peine y croire. « L'empereur allemand sur un navire d'État français ! Des aspirants de
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 213
marine français manœuvrant devant le roi de Prusse!... C'est le premier acte officiel accompli par la France pour manifester le désir de rapports amicaux avec l'Allemagne (l). » L'étonnement fut extrême à Berlin. Comment le ministère français a-t-il pu faire une pareille démarche! « Et c'est par ordre de leur gouvernement que les Français ont manœuvré devant l'œil observateur du prince étranger (2) ! »
Il faut avouer que, pour un Prussien réaliste, la stupé faction était excusable. Gomment concevoir que la France de 1870 ait fait des avances à son vainqueur, quelques semaines après que l'empereur allemand venait de porter au maximum la puissance militaire dirigée éventuellement contre elle (loi du 25 mars 1899) et de donner l'ordre d'activer les travaux de fortification en Alsace-Lorraine?
L'aberration qui a régné en cette circonstance dans les cercles gouvernementaux français est d'autant plus inconcevable, que la conduite actuelle de l'empereur allemand à l'égard de la France est exactement semblable à celle que tous les Hohenzollern ont eu soin d'observer avant leurs grandes opérations politiques. Endormir la France est leur procédé habituel. C'est la tactique suivie par le grand-père de Guillaume II avec Napoléon III, avant 1806. C'est encore seulement après avoir passé plusieurs années à entretenir la cour de Paris de projets d'entente et même d'alliance, que Guillaume I" a risqué la grosse partie de 1870.
On sait les prodigieux résultats de cette manœuvre. Peu de mois avant la guerre, les députés du Corps législatif combattaient avec acharnement les projets du maréchal Niel. Pour eux, les armées permanentes avaient fait leur temps; le militarisme était une plaie; la France devait donner l'exemple du désarmement; la Prusse l'imiterait ensuite.
(1) Berliner Tageblatt,
(2) Id.
Les excellentes relations entre les cours de Paris et de Berlin semblaient justifier cette argumentation. Deux mois plus tard, les Allemands passaient le Rhin, et la France, vaincue, payait de cinq milliards et de deux provinces le monstrueux aveuglement des députés du Corps législatif.
L'analogie que présente la situation actuelle n'est-elle pas frappante? Aujourd'hui, dans le même temps où Ton constate des efforts continus pour amener les Français à rayer le danger allemand de leurs préoccupations, la propagande antimilitariste s'organise à Paris, dans le but nettement avoué de saper les bases de l'armée française. Spontanée ou non, cette propagande sert puissamment les combinaisons de la chancellerie berlinoise, qui jouissait déjà de l'inappréciable avantage de pouvoir, grâce aux agences télégraphiques dont elle dispose, faire circuler en France les « bruits » qui lui conviennent et à l'heure qu'elle choisit. L'abondance élogieuse avec laquelle ont été commentés les moindres actes de Guillaume II qui pouvaient passer pour francophiles, la concision des télégrammes relatifs aux armements allemands et l'absence à peu près complète de renseignements sur la campagne pangermaniste en Autriche décèlent suffisamment cette action occulte. Son résultat le plus certain a été de cacher aux Français l'état vrai de l'Allemagne et de dissimuler les intentions de leur empereur, presque avec autant de succès qu'avant 1870.
La politique de Guillaume II à l'égard de la Russie a un objectif identique, mais les procédés sont différents. Officiellement, l'empereur assure que son vif désir est de rétablir avec Pétersbourg les bonnes relations que le prince de Bismarck sut maintenir si longtemps; ceci implique la destruction de l'alliance franco-russe ; Guillaume II s'y emploie consciencieusement. Il s'est d'abord attaché à la transformer par une série d'immixtions savantes. La première a eu lieu un peu avant le traité de Shimonoseki. Ensuite, il a tout fait pour occuper la Russie en Extrême-Orient.
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 275
Le bénéfice était certain. Il y a gagné de pouvoir installer l'Allemagne à Kiao-Tcheou et de contraindre la Russie à diluer sur une étendue toujours plus vaste les milliards de ses grands emprunts, alors que peut-être il eût été plus sage de les consacrer au développement de la Russie d'Europe et à l'achèvement des armements.
La combinaison de ces jeux habiles a fait perdre à l'alliance franco-russe, au moins momentanément, son caractère initial. Sous l'impression du travail tendancieux des agences, beaucoup de Français ne savent plus très bien si l'alliance avec le Tsar est dirigée vraiment contre l'Allemagne et si elle peut leur être utile contre l'Angleterre. Ce fâcheux état d'esprit a permis, dans certains milieux et surtout dans les organes parisiens de la presse internationale, de mettre en question L'existence même de l'alliance. On n'attaque point encore ouvertement le gouvernement du Tsar, mais on le discrédite en répandant les bruits les plus malveillants sur l'état de ses finances. Les banquiers des petites villes de province opèrent le plus efficacement en conseillant à leurs clients de vendre leurs valeurs russes; ces banquiers, il est vrai, parfaitement inconscients de l'œuvre qu'ils accomplissent, ne sont que les porte-voix des grands financiers de la capitale qui, eux, obéissent, selon toute apparence, à un mot d'ordre mystérieux.
Enfin, au moment précis où les Français, cessant de croire à la possibilité de l'alliance continentale contre l'Angleterre, voient se développer avec une vigueur surprenante la campagne antimilitariste et antirusse, on apprend tout à coup, d'une façon indubitable, un événement qui confond toutes les croyances, détruit toutes les espérances, et semble une volte-face subite du fantasque empereur Guillaume : l'accord anglo-allemand. Lui-même en proclame le caractère durable dans son discours de Barmen : « L'entente avec le plus grand des États germaniques, en
dehors de l'Allemagne, sera dans F avenir un puissant adjuvant pour les efforts communs des deux peuples sur le marché du monde, où ils pourront se faire une concurrence amicale sans aucun choc hostile (1). »
Quelques jours plus tard, le refus de recevoir le président Kruger confirme avec éclat cet accord des deux grands États germaniques. Sa divulgation a surpris certains milieux français. Bien des indices cependant l'annonçaient et rien n'était plus conforme aux précédents historiques. Guillaume II n'a fait qu'appliquer une fois de plus le plan de Bismarck toujours le même : « Nous brouiller avec l'Angleterre; puis se retourner brusquement, se rapprocher d'elle et nous laisser plus isolés que jamais (2). »
On peut maintenant résumer les « faits» certains, destinés à exercer une action puissante sur la politique générale, et dont j'ai constaté successivement l'existence. On trouve :
La campagne prussophile en Gisleithanie; Les armements militaires de l'empire allemand; Les projets savamment tendancieux d'entente franco^ allemande;
La campagne contre l'armée française;
La campagne contre l'alliance franco-russe ;
L'entente anglo-allemande.
Or, par un hasard qu'il est difficile de supposer fortuit,. tous ces faits sont les conditions mêmes de l'extension continentale de l'empire allemand. Ils sont comme l'ombre des grands événements qui s'approchent. Aux hommes d'Etat de s'en rendre un juste compte.
Et maintenant que conclure sur ce point? Le gouvernement de Berlin suit-il une politique pangermaniste?
« L'empire allemand ne peut sauver les Allemands d'Autriche en une nuit s'il ne s'y est préparé d'avance. Existe-
(1) 24 octobre 1900.
(2 M. Paul Deschanel, Discours de réception à l'Académie française.
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 277
t— il des indices de tels préparatifs? A cette question on doit répondre oui (1). »
Qui parle avec autant d'assurance? C'est l'un des publicistes de VOdin Verein, qui, assurément, a de bonnes raisons pour être exactement renseigné. Gomment en effet pourrait-on nier que la puissante propagande organisée en Autriche, que les armements de l'Allemagne et l'orientation générale de sa politique ne soient les résultantes d'une même pensée directrice? Si une conviction doit être basée sur les apparences et sur les déductions rationnelles qu'elles suggèrent, le doute n'est pas permis.
§ 8. — On a, il est vrai, pour se rassurer, les déclarations faites par M. de Bùlow dans son discours au Reichstag le 11 décembre 1899. Après avoir constaté, ce qui est incontestablement exact, que les chances de l'Allemagne pour l'avenir se sont « considérablement modifiées depuis deux ans » , il ajouta : « La politique étrangère de l'Allemagne n'est ni cupide, ni inquiète, ni fantaisiste. Et je dirai à ce propos : les plans fantaisistes qu'on nous attribue de temps à autre dans la presse étrangère sont de pure imagination. .. Nous ne pensons nullement à donner à nos efforts dans ce sens t extension dont certains journaux à V étranger nous attribuent à tort ïintention. »
Que valent ces paroles officielles contre l'abondance des faits? En réalité, bien loin de mettre aucune entrave à la propagande pangermaniste, — et cela lui eût été facile en sa qualité de ministre des affaires étrangères d'un État où la police est toute-puissante, — M. de Bùlow l'a au contraire encouragée. Même au Reichstag, lorsqu'il a dû rappeler aux
(1) « Eine Rettung der Deutsch-Oesterreicher durch das Deutsche Reich kann nicht liber INacht beschlossen werden, wenn nicht vorgearbeitet wonlen ist. Sind Zeichen solcher Vorarbeit vorhanden? Man darf die Frage mit Ja beantworten... >» Die Deutsche Polilik der Zukunft, p. 6. Deutschvolkischer Verlag « Odin », Munich, 1900.
convenances les députés qui témoignaient à l'Autriche un intérêt trop compromettant, il Ta fait avec une modération significative. « ... Ici, je fais une prière. Dans la discussion d'aujourd'hui on a parlé à différentes reprises de la situation intérieure de la monarchie austro-hongroise. Quelles sont nos appréciations personnelles à l'égard des événements qui se passent dans des États étrangers? C'est là un point sur lequel chacun doit s'arranger avec lui-même. Les pensées n'ont pas de frontières et les sentiments non plus. Mais, si ces sentiments viennent à recevoir une expression publique, je crois de mon devoir de rappeler à la modération, à la prudence et au respect des droits étrangers... (1). »
Cette admonestation paternelle laisse facilement percer la sympathie. Elle surprend d'autant moins quand on sait qu'en 1900 le chancelier actuel n'a pas hésité à devenir membre de Y Allgemeiner Deutscher Schulverein, dont j'ai signalé plus haut le rôle en Autriche (2).
Ceux qui voudront juger la valeur exacte des dénégations de M. de Bùlow feront donc sagement de se rappeler deux faits. Dans une dépêche aux habitants de Siegen, à l'occasion de l'inauguration d'un monument à Bismarck (20 octobre 1900), le nouveau chancelier s'est proclamé le disciple de Bismarck, qui dans sa politique étrangère a toujours procédé par surprises, par grands coups (3) : « J'aurai toujours les yeux fixés, comme devant mon modèle, sur la grande figure de l'inoubliable homme d'État. » La sin-
(1) Stenographische Berithte ûber die Verhandlungen des Reichstags, séance du 14 décembre 1897, neuvième législature. Veme session, premier volume, p. 235.
(2) Texte allemand de l'adhésion de M. de Bulow. « Ich erachte es als wichtige Aufgabe gerade derjenigen Reichsbehorde, der die Wahrnehmung der deutschen Interessen im Auslande und, in notwendigen Zusammenhange damit, die Fiïrsorge fiir die Erhaltung des Deutschtums unter den in der Fremde lebenden Deutschen obliegt, der Pflege eines der gewaltigsten Pindemittel, der Muttersprache, erhont Aufmerksamkeit zuzuwenden. »
(3) V. Cherbuliez, V Allemagne politique depuis la paix de Prague, p. 396. Hachette, Paris, 1870.
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 279
cérité de M. de Bùlow est donc celle de Bismarck. Or, quelques mois avant Sadowa, Mensdorff, ambassadeur d'Autriche à Berlin, alla trouver le ministre du roi de Prusse et lui demanda s'il avait l'intention de rompre violemment la convention de Gastein : Non, répondit M. de Bismarck, mais si j'avais cette intention, vous répondrais-je autrement (1).
(i) Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe, t. II, p. 298. Alcan, Paris, 189U