DE LA NÉCESSITÉ DE PRÉVOIR LES DIVERSES HYPOTHÈSES
Dans la paix ou dans la guerre, d'une manière dissimulée après une lente évolution ou par un éclat soudain, la « question d'Autriche » peut se poser devant l'Europe.
§ 1. — Rarement autant de signes précurseurs, autant de faits précis, autant de mesures certaines et décisives ont annoncé l'approche d'une grande complication continentale Les intentions de la Prusse à l'égard de la France avant 1870 étaient-elles aussi pénétrables que le sont aujourd'hui les vues du gouvernement de Berlin à l'égard de l'Autriche? C'est peu probable. L'intervention allemande en Autriche
(1) « Denn es sind Lagen denkbar, in denen Russland sowohl als Frankreich eine vollendente Thatsache hinnehmen und sich lieber mit Vorteilen an anderen Stellen begnugen wiirden, als den fuchtbaren Waffengang mit dem Deutschen Reiche zu wagen. » Die Deutsche Politik der Zukunft, p. 13. Deutschvolkischer Verlag « Odin » . Munich, 1901.
est donc une éventualité qui doit être envisagée d'après ce principe que 1' « intervention est toujours le prétexte d'une politique de conquête » (1).
§ 2. — La prévision des événements extérieurs et l'art d'en tirer parti constituent en somme une escrime supérieure où chaque coup doit trouver sa parade. Ces parades, une « prévoyance » incessante et poussée aux limites les plus reculées du possible peut seule permettre de les concevoir et de les exécuter. C'est pour avoir eu un gouvernement constamment prévoyant que l'empire allemand vient de passer dans la guerre et dans la paix par une période exceptionnellement brillante. C'est pour ne point avoir été prévoyante que la France a été vaincue à Sedan. Des exemples aussi probants ne sauraient être inutiles.
Les gouvernements intéressés au maintien du statu quo en Europe centrale doivent donc prévoir la « question d'Autriche » sous toutes ses formes et dans toutes ses conséquences. Il leur faut apprécier l'importance, pour la sauvegarde de leurs intérêts, du mouvement fédéraliste cisleithan, se pénétrer de la valeur européenne de la Bohême, clef de voûte de l'édifice autrichien, et comprendre que de l'issue du combat qu'y soutiennent les Tchèques dépend pour des années le sort de l'Europe entière.
Tout revient à savoir si les gouvernements qui ne peuvent pas laisser disparaître l'Autriche sans commettre une faute capitale sauront pénétrer à temps les projets allemands et y apporter les obstacles qui conviennent. Quels sont ces États et quels sont leurs moyens d'action ?
(1) « Hier ist die Intervention immer nur der Vorwand fur Eroberungspolitik... » Dr K. Mehrmann, Deutsche Welt-und Wirtschafts-Politik. Deutschvblkischer Verlag « Odin », p. 39.