‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 41 sur 66 · DANS LA GUERRE · texte numérisé non relu

DANS LA GUERRE

La temporisation convenant mal à leur ardeur impatiente, les Pangermanistes envisagent plus volontiers les éventualités belliqueuses. Les plus inquiétantes ne les arrêtent pas : certains même se déclarent prêts à lutter a comme Fré-

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déric le Grand contre le continent coalisé (1) » . L'examen des hypothèses d'une intervention armée de l'Allemagne amène nécessairement à admettre qu'à la suite d'un événement quelconque la « question d'Autriche » se posera brusquement devant l'Europe.

Il s'agira alors de la résoudre rapidement, et il est clair qu'en cette occurrence, seuls les gouvernements qui auront prévu l'événement, avec toutes ses conséquences, seront à même d'agir avec décision et conformément à leurs intérêts.

§ 1. — Le cas envisagé le plus communément comme susceptible de déterminer une intervention armée de l'Allemagne en Autriche est celui de l'ouverture de la succession au trône de François-Joseph. Cette idée s'est implantée fortement, surtout en raison de la croyance insinuée avec constance et depuis longtemps que la monarchie des Habsbourg est dans un véritable état de dissolution et que les volontés des peuples cisleithans sont tout à fait divergentes. Je crois avoir suffisamment démontré au chapitre IV en quoi cette croyance n'est pas conforme aux réalités. Non, le seul fait de la mort de François-Joseph ne déterminera pas le démembrement de l'Autriche. Est-ce à dire cependant que cet instant ne soit pas redoutable et que le calme se maintiendra? C'est là une toute autre question. Ceux qui depuis tant d'années ont répandu, avec une persistance si grande, les idées les plus fausses sur l'Autriche, n'ont-ils pas choisi précisément cette échéance de la mort de François-Joseph, comme le moment décisif de leur action?

Les précédents historiques légitiment cette supposition ; Bismarck a falsifié la dépêche d'Ems, à l'instant où il a constaté l'achèvement des préparatifs politiques et militaires qu'il dissimula avec tant d'art pendant des années.

(1) V. Deulschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 6. Militàr- Verlag R. Félix. Berlin, 1900.

Si Ton croit que Guillaume II n'est pas réfractaire à la morale bismarckienne, il faut également admettre qu'il peut avoir fixé, lui aussi, l'instant de la mort du souverain autrichien comme devant être l'occasion d'une intervention armée. La hâte qu'il met à terminer ses préparatifs militaires autorise en tout cas cette hypothèse.

Quoi qu'il en soit, si ce projet a été formé, les phases de sa réalisation pratique s'indiquent d'elles-mêmes.

En août 1899, de vagues prétextes ont suffi aux comités pangermanistes pour agiter l'Autriche depuis le nord de la Bohême jusqu'à l'Adriatique, et pour donner à ces troubles un caractère nettement antidynastique (voir p. 138).

Ce qui a été fait peut évidemment se refaire, et avec plus de facilité encore, à la faveur d'un de ces multiples incidents qui accompagneront infailliblement le changement de souverain autrichien. Il n'est pas douteux qu'au point où en sont les choses, les Pangermanistes peuvent compter rallier autour d'eux, dans cet instant décisif, les Prussophiles de toutes nuances, depuis Prade jusqu'à Schônerer, les protestants autrichiens, engagés à fond dans le mouvement Los von Rom et les Israélites dont les intérêts concordent avec ceux de Berlin.

Une telle mobilisation de gens fédérés, organisés, dont le rôle a été réglé longtemps à l'avance, peut à distance frapper vivement les imaginations. Sans doute, les Slaves et les Allemands modérés protesteront, mais les étrangers n'ayant pour établir leur jugement que les dépêches tendancieuses des agences télégraphiques, n'en croiront pas moins que le loyalisme a disparu de l'Autriche et que l'heure du démembrement a sonné. En même temps, la presse de l'empire allemand jettera feu et flammes ; elle suppliera le gouvernement de Berlin de ne pas manquera sa mission historique; elle adjurera l'empereur Guillaume d'être digne des Hohenzollern. Or, tout cela peut se passer en quelques jours, et si vraiment l'empereur allemand envisage l'éventualité

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d'une action en Autriche avec la même décision que Bismarck préparait, dès 1867, la guerre contre la France, il n'y a pas de doute que, paraissant céder à l'appel des Germains, ses frères, il n'aille, lui, l'empereur des Germains (voir dépêche à Mommsen, p. 244), à la tête de ses troupes, « rétablir l'ordre » et « protéger la paix » .

Cette éventualité, que les précédents de la politique prussienne rendent si vraisemblable, peut surgir d'un instant à l'autre. L'empereur François-Joseph est âgé de soixantedix ans. Sans doute, très vigoureux, il est encore grand chasseur et bon cavalier, mais il n'en est pas moins sujet aux multiples accidents qui menacent les vieillards. On ne saurait d'ailleurs oublier qu'en juillet 1899, son état a été assez grave pour que l'archiduc François-Ferdinand, l'héritier présomptif du trône, ait renoncé au voyage qu'il devait faire en Russie.

§ 2. — Une autre hypothèse, celle-là complètement indépendante de la personne de Fi^ançois-Joseph, explique dans quelles circonstances l'intervention violente de l'Allemagne en Gisleithanie pourrait avoir lieu.

Pour concevoir clairement cette hypothèse, il faut d'abord tenir compte de l'état d'esprit déterminé chez les Allemands par le mouvement pangermaniste et considérer ensuite que la période présente tient en suspens des événements tels que le gouvernement de Berlin, se voyant en condition d'agir en Autriche, avec une sécurité presque absolue, n'hésiterait pas, conformément aux traditions prussiennes séculaires, à profiter d'une « occasion unique » .

Quels peuvent en être les éléments générateurs? C'est ce qu'il s'agit de préciser.

Dans une Europe normale, où tous les grands États, di rigés par des gouvernements vraiment nationaux, entretiennent avec soin leur appareil militaire, une action soudaine de l'Allemagne en xVutriche ne se conçoit pas; il est

évident qu'elle constituerait la plus dangereuse des folies. Il n'en sera peut-être bientôt plus ainsi; l'équilibre des forces, qui s'est établi lentement au cours des trente dernières années et qui garantit la paix, semble en voie de se rompre. L'examen de ce point de vue me conduit à considérer la valeur de l'armée française. C'est un sujet que ma qualité de Français rend particulièrement délicat à traiter. Il le faut cependant.

Le coefficient de force de l'armée française est un des éléments essentiels de la « question d'Autriche » , et d'ailleurs je ne ferai que rappeler des faits constatés par la presse universelle, dont la morale évidente se déduit logiquement.

Après la guerre de 1870, la reconstitution des forces militaires de la France a été réalisée avec une rapidité étonnante. La revue de Ghâlons (octobre 1896), donnée en l'honneur de Nicolas II, a marqué le point culminant de cette oeuvre de réfection.

Un souffle de patriotisme animait visiblement les superbes régiments présentés par le gouvernement de la République à l'admiration du Tsar. Une impression puissante se dégageait de ces masses profondes. On sentait que le travail essentiel était terminé et qu'il suffisait d'entretenir, en le perfectionnant dans le détail, un organisme magnifique. Depuis lors, des événements, sans précédents dans l'histoire des peuples, sont survenus, qui certainement sont susceptibles de modifier ce jugement.

Dans sa lettre de démission (1), le général Jamont, exgénéralissime des armées françaises, a constaté la ruine du

(1) Paris, S juillet 1900.

Monsieur le Ministre,

L'instabilité du chef d'état-major de l'armée est incompatible avec la formation et la conduite des armées de campagne. Au début d'une guerre, le commandant d'un groupe d'armées a besoin d'un collaborateur ayant toute sa confiance, qui soit renseigné sur l'ennemi et qui connaisse la mobilisation pour en avoir préparé les détails.

Puisque à l'avenir il n'en sera plus ainsi, les difficultés déjà si grande»

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service des renseignements et la désorganisation du haut commandement. Depuis son départ, cet état de choses s'est encore aggravé. La politique a été introduite dans l'armée. Les rapports de police, qui ont été la base des récentes promotions d'officiers, le constatent. Si ce système de faveur se maintient, si la valeur technique continue à être méprisée, il est à craindre que le découragement ne s'empare d'un nombre important d'officiers qui, cependant, depuis trente années, n'ont cessé de donner à la France les preuves dune abnégation totale et d'un loyalisme absolu. Cette action dissolvante de la politique est destinée à s'exercer successivement, à tous les degrés de la hiérarchie, en raison du système complètement nouveau adopté par le général André, ministre de la guerre. Par sa circulaire du 19 octobre 1900 relative aux journaux à admettre dans les cercles militaires, il invite les généraux chefs de corps à veiller a avec le plus grand soin à ce que, dans les cercles d'officiers, toutes les opinions soient représentées » . Dans les cercles de sous-officiers, seuls les journaux dits de « défense républicaine a sont admis. Or, la moitié de ces organes préconisent les idées internationalistes, « socialisme des sans patrie, qui sape toutes les racines de la discipline et de la subordination, conditions primordiales de toute guerre (1). » À la faveur d'une telle licence, un parti antimilitariste a pu s'organiser en plein Paris. Il affiche ouvertement son programme négatif et fait distribuer à la porte des casernes des brochures de nature à détourner les soldats de leurs devoirs. Les premiers résultats de cette action néfaste se laissent déjà constater.

En juillet 1899, une partie d'un régiment d'infanterie dé

et si lourdes auxquelles j'aurais à faire face vont s'accroître dans des proportions que je ju{»e être démesurées.

Je vous prie, monsieur le ministre, de me faire relever de mes fonction» et de me placer dans la position de disponibilité.

Jamont.

(1) Colonel de Bernhardi.

marine, caserne à Cherbourg, se mutine aux cris de : Vive l'anarchie. En septembre 1899, cinquante-six réservistes adressent au journal socialiste le Bourguignon, d'Auxerre, une protestation contre leurs officiers. Dans le même mois, on constate dans la région de Gosne que le comité central anarchiste envoie aux futurs soldats des instructions sur la manière d'accomplir leur service militaire, « pour en finir une bonne fois pour toutes avec les galonnés. » Pendant le ministère du général André, le mouvement antimilitariste se développe avec ampleur. Des réunions s'organisent librement où les jeunes gens qui doivent entrer au service sont spécialement invités. On leur enseigne « ce que doit faiie un conscrit à la caserne (1) » . On y invite les ouvriers devenus soldats à « nouer des relations avec les Bourses du travail (2) » . On les prévient que ï Aurore tient à leur disposition un carnet militaire où, sous le voile de l'anonymat, ils peuvent se plaindre publiquement de leurs officiers.

Que devient, en vérité, l'organisme militaire d'une nation ou de telles attaques, réprimées sévèrement par les lois, sont protégées par le pouvoir? Dans de telles conditions, les troupes françaises peuvent-elles rester entre les mains du généralissime une arme bien trempée? Un article sensationnel du Novoié Vrémia a résumé, avec impartialité semblet-il, la situation présente. « Jusqu'à ces derniers temps, l'armée française a été considérée par les plus puissantes armées européennes comme une égale, comme un organisme tout à fait sérieux, formé selon toutes les règles de la science militaire, possédant avec un excellent armement un admirable esprit et une parfaite discipline... A partir d'aujourd'hui, elle paraît changer de voie et de destination. » Cette appréciation n'est-elle pas fondée ? Quand on considère que les premières des manifestations antimilitaristes

(1) V. le Petit Sou du 24 octobre 1900.

(2) V. l'Aurore du 3 novembre 1900.

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ne remontent pas à plus de trois années , n'est-il pas à craindre que les jeunes soldats qui entreront à l'avenir à la caserne n'y arrivent avec un esprit moins bien disposé que jadis à l'acceptation de leurs devoirs? Les sacrifices financiers que fait et fera le Parlement pour la défense nationale ne serviront absolument à rien, s'il laisse détruire la discipline, qui est l'inéluctable condition d'une armée. « Les forces morales ne restent jamais à un même niveau; elles décroissent dès qu'elles cessent de croître (1). »

Certes, le mal n'est encore que superficiel, une action énergique du pouvoir peut l'enrayer rapidement, mais si cette action ne se produit pas, la France entrera immanquablement dans la voie de l'affaiblissement militaire. Les peuples y marchent rapidement ; elle aboutit au désastre.

Cette déchéance possible de la puissance militaire de la France, les Pangermanistes la connaissent et l'escomptent. Quand ils ont vu la politique, germe de mort des armées, introduite dans les troupes de la République, leur joie a été si grande que, tout en sachant imprudent de la témoigner, ils ont eu peine à la contenir. Malgré leur réserve voulue, il leur échappe parfois des phrases sur le sens véritable desquelles il est impossible de se méprendre. Ils se félicitent de voir «la France toujours complètement obsorbée par des événements intérieurs (2) » . « La France montre dans sa politique intérieure des troubles nerveux (3). » « Même dans la paix, la France perd de plus en plus son rang de grande puissance (4). » « Cette célèbre nation paraît

(1) Schamhorst, 1806.

(2) « Zudem ist Frankreich stets mit so ausserordentlich interessanten inneren Vorgàngen vollkommen beschàftigt. » Gross-Deutschland ', p. 20. Deutschvôlkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.

(3) « Frankreich... zeigt in seiner inneren Politik die nervbse Unruhe der Greifenhaftigkeit. » Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts. p. 58. Militàr-Verlag, R. Félix, Berlin, 1900.

(4) « ...Frankreich mitten im Frieden und durch demelben seine Grossmachstellung immer mehr verliert. » Op. cit., p. 55.

tomber en décadence (1). » « Bientôt elle ne sera plus une rivale (2). » « Déjà en France se font plus nombreux ceux qui conseillent au peuple français d'abandonner la concurrence politique, commerciale et industrielle avec les peuples de race germanique et de se confiner dans une vie retirée, idyllique, dans une aisance confortable en se contentant de cultiver les arts et les sciences (3). » Ces accents de triomphe se conçoivent; ils s'expliquent par le spectacle des divisions des Français dans les dernières années.

Rien plus que les défaillances de la France ne saurait encourager les Pangermanistes à persévérer dans leur œuvre. Ils savent que plus la puissance militaire française sera diminuée, et plus ils auront de chances d'entraîner le gouvernement de Berlin au moment décisif.

La force restant, aujourd'hui comme hier, l'argument suprême de toutes les grandes crises internationales, on peut dire hardiment : l'existence d'une armée française, en bon ordre matériel et moral, toujours en état d'intervenir, est le plus sûr moyen d'empêcher, par le seul fait de son existence, l'immixtion de l'empire allemand dans les affaires de l'Autriche; par contre tout affaiblissement de l'armée française accroît d'autant les chances de réalisation du plan pangermaniste.

Une guerre entre la France et l'Angleterre aurait un résultat analogue. L'affaire de Fachoda a failli la déchaîner; sa possibilité subsistera sans doute encore pendant de longues années. Quelles qu'en soient d'ailleurs la cause et l'issue, une guerre franco-anglaise produirait au moins deux

(1) « ... dièses hochbegabte Volk, scheint im Niedergang begriffen zu sein... » Op. cit., p. 54.

(2) « Es wird bald kein Rivale mehr sein. » Op. cit., p. 59.

(3) « Schon mehren sich die Stimmen in Frankreich, die dem franzôsischen Volke raten, den politischen, merkantilen und indus triellen Wettbewerb mit den Vblkern gcrmanischer Rasse aufzugeben, sich auf ein idyllisches Stilleben in behaglichem Wohlstand zuriickzuziehen und sich mit kulturellen Leistungen in Kunst und Wissenschaft zu begniigen. m Eduard von Habtmahn, Die Gegenwavt, 30 décembre 1899 et 6 janvier 1900.

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résultats : elle permettrait au commerce allemand de s'emparer d'une grande partie des débouchés extérieurs qui restent encore aux Anglais et aux Français et en désorganisant les forces continentales de la France, elle donnerait au gouvernement de Berlin une grande liberté pour agir en Autriche. Les Pangermanistes envisagent en effet cette éventualité comme une des plus favorables à leurs desseins : « Contre la volonté de la Russie, la transformation complète de l'Autriche n'est possible que pendant une guerre entre la France et l'Angleterre (1) »

Cette liberté d'action seraitcomplète si, comme des indices fort sérieux permettent de le supposer, l'accord anglo-allemand, dont on connaît les effets en Chine et au Transvaal, prévoit en plus le règlement futur des affaires de l'Europe centrale.

Cette dernière hypothèse ne se conçoit nettement qu'après un exposé, au moins élémentaire, de l'évolution économique générale qui est en train de modifier profondément les rapports des États.

Il existe actuellement dans le monde cinq grands territoires économiques qui s'isolent de plus en plus complètement les uns des autres. (Voir la carte ci-après Les grands territoires économiques .)

Depuis le bill Mac-Kinley et le tarif Dingley, les États- Unis se ferment étroitement aux importations étrangères. Par contre, ils inondent les marchés étrangers de produits fabriqués à si bon compte qu'ils concurrencent ceux des Allemands, non seulement dans les débouchés dont ceux-ci avaient cru se rendre maîtres, mais même sur le sol de l'empire allemand (2).

(1) « Gegen den Willen Russlands wiirde sich die ganze Umgestaltung nur durchf'uhren lassen in einem Augenblick, in dem England und Frankreich sich auf Kriegsfuss gegeniiber stehen. » Oesterreichs Zusammenbruch und Wiederaufbau, p. 13. Lehmann, Munich, 1899.

(2) J'ai déjà fait allusion, p. 74, à cette situation; je répète néanmoins certaines idées déjà exprimées afin d'atteindre un plus haut degré de clarté.

Le tarif douanier russe est également devenu prohibitif. L'empire des Tsars se suffit presque déjà, ayant à peu près achevé de constituer l'outillage national qui lui manquait totalement, il y a encore peu d'années, rapidité qui s'explique par ce fait que la population russe, consommatrice d'objets fabriqués, est infiniment restreinte par rapport à la population totale de la Russie d'Europe et de la Russie d'Asie.

En Angleterre, il est facile de constater une tendance croissante à l'établissement de barrières douanières. La Grande-Bretagne a répandu jadis dans le monde la fameuse théorie du libre-échange, mais c'est qu'alors, n'ayant à craindre nulle part de sérieuse concurrence commerciale, son intérêt évident était de pouvoir faire pénétrer partout ses marchandises, sans se heurter à un obstacle douanier. Ce point de vue vient de changer radicalement. L'extrême gravité pour le commerce anglais de la concurrence allemande est établie aujourd'hui d'une façon si indubitable que M. Chamberlain a conçu et est en train de réaliser la fédération des territoires britanniques, qui nest autre chose que la réunion dans une immense union douanière de toutes les terres anglaises de l'Univers. Les Anglais adoptent donc à leur tour le régime protectionniste, bien que, par un « conservatisme » très britannique, ils prétendent laisser subsister en théorie le principe du free trade.

Ce principe du libre-échange, c'est l'Allemagne, grand pays exportateur et à domaine extra-européen restreint, qui aurait intérêt à le défendre, si elle ne voyait se fermer malgré elle les grands débouchés étrangers qui ont jusqu'ici assuré sa fortune. Aussi, tout en soutenant la théorie de la porte ouverte, elle croit plus sage de s'assurer, par des acquisitions coloniales rapidement réalisées, un grand territoire d'expansion extérieure qui dépende d'elle exclusivement.

La France, enfin, occupe avec ses colonies une immense

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étendue très nettement soumise, elle aussi, à un régime protectionniste.

Un fait capital et universel se dégage de ces constatations. Afin de parer aux dangers croissants de la concurrence, les cinq grandes puissances envisagées tendent à doter leur métropole d'un territoire entouré d'un mur de Chine économique, capable d'interdire aux puissances étrangères Vaccès de ces vastes étendues et de les réserver par conséquent au commerce strictement national.

Or, chacun de ces territoires présente des particularités caractéristiques.

Celui des Etats-Unis ne se suffit pas à lui-même, mais il est probable que par une application de plus en plus étroite de la doctrine de Monroë, le gouvernement de Washington parviendra à réserver à ses exportateurs le monopole du trafic dans l'Amérique du Sud. Le territoire russe, au contraire, jouit d'une indépendance absolue (au point de vue commercial s'entend, il en est autrement au point de vue financier). D'un seul tenant, lorsqu'il sera complété par certaines acquisitions en Chine et dans les Indes, il comportera tous les climats et pourra fournir tous les produits.

Le territoire anglais peut s'isoler, lui aussi, en raison de son immensité, mais moins facilement cependant, à cause de son morcellement. Toutefois, la fédération des colonies britanniques ne saurait donner de résultats satisfaisants qu'à la condition d'en expulser commercialement les Allemands et les Américains qui y trafiquent et de réaliser en Afrique certaines soudures territoriales (1) qui permettraient la complète mise en valeur des possessions déjà existantes. Le territoire français, qui comprend des terres immenses, riches, encore inexploitées, est, lui aussi, capable d'absorber l'activité de plusieurs générations. Quant

(1) Pour rendre possible, par exemple, l'exécution du chemin de fer du Cap au Caire. Le Transvaal barrait la route; ce fut une des principales cause* de la guerre.

au territoire allemand, il est si notoirement insuffisant que, lorsque les marchandises allemandes, déjà chassées des Etats-Unis, gênées en Russie par les nouveaux tarifs, ne pourront plus se vendre dans les pays britanniques, réunis dans une immense union douanière, F Allemagne, dont la fortune est basée sur le commerce d'exportation, ne vivra plus qu'avec difficulté.

Cet ensemble de « faits » économiques a suscité un état de choses tout nouveau.

La Russie étant libre d'agir en Extrême-Orient, la France exclusivement absorbée par ses divisions intérieures, les États-Unis, l'Angleterre et l'empire allemand, ne songeant, au contraire, qu'à s'assurer le bénéfice exclusif de leurs possessions actuelles ou à en acquérir de nouvelles, se sont lancés forcément dans des voies conquérantes. Il en est résulté l'éclosion simultanée de trois impérialismes :

L'impérialisme américain;

L'impérialisme anglais;

L'impérialisme allemand.

Si maintenant l'on considère ensemble ces cinq grandes puissances, on constate que l'âpreté de la lutte économique est devenue telle qu'on peut les comparer aux naufragés du radeau de la Méduse, où les plus forts se trouvent amenés, pour subsister, à se partager les plus faibles.

Les États-Unis ne peuvent rien par la force contre l'Europe ; leur véritable sphère d'action est l'Amérique du Sud, qui peut-être leur suffira ; la Russie est pour tous difficilement accessible ; la France néglige de s'occuper de l'extérieur; en réalité, tout l'intérêt de la situation réside dans l'orientation définitive que prendront l'Allemagne et l'Angleterre.

Or, l'Anglais ne peut songer raisonnablement à expulser le commerçant allemand des territoires britanniques qu'à la condition de lui fournir une compensation sous la forme d'un champ d'action suffisant pour son trafic nécessaire.

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D'autre part, il n'existe plus dans le monde de grandes terres libres, propres aux exportations européennes ; l'Allemand ne peut donc espérer s'assurer de vastes débouchés qu'à la condition de les conquérir aux dépens de puissances qui possèdent actuellement des colonies. En outre, l'extension du Zollverein à l'Autriche serait pour lui un moyen excellent d'atteindre ce but; cette extension lui permettrait en effet d'être en communication économique directe avec les pays des Balkans et de l'Orient dont il veut faire ses principaux clients.

La simple vue de la carte établit que seuls le territoire colonial français et l'empire des Habsbourg, point de jonction entre l'empire allemand et l'Orient, permettent aux Anglais à la fois de trouver, par voies d'échanges, la matière des soudures qu'ils jugent nécessaire de faire en Afrique et de donner aux Allemands la possession économique de terres suffisamment riches et peuplées pour les détourner des pays britanniques.

// ri y a en effet que deux combinaisons possibles : ou bien les Anglais ou les Allemands, dont les intérêts commerciaux sont diamétralement opposés, lutteront entre eux sans merci, ou bien ils s' entendront aux dépens de tiers qui dans l'espèce ne peuvent être que la France et l'Autriche.

Par suite le territoire colonial français et le sud de l'Europe centrale apparaissent rationnellement comme le terrain de conciliation entre Allemands et Anglais.

Il peut donc très bien se faire que l'accord anglo-allemand se résume en une combinaison dont le but essentiel est de permettre la coexistence de l'impérialisme allemand et de l'impérialisme britannique.

N'est-il pas légitime de le supposer? En novembre J899, l'empereur Guillaume II s'est rencontré avec M. Chamberlain au château de Windsor. Pendant quelques jours, le plus grand mystère a plané sur l'entrevue. On savait simplement que les deux interlocuteurs avaient fait assaut

d'audace. Puis un peu plus tard, à la fin du même mois, M. Chamberlain, dans un discours retentissant, déclarait « la nécessité de prévoir, dès maintenant, beaucoup de choses encore enfermées dans l'avenir » , « mais qui doivent causer de l'anxiété aux hommes d'État d'Europe » et au sujet desquelles un accord avec l'Allemagne « pourrait faire plus que toute combinaison d'armes pour procurer la paix au monde » . M. Alphonse Humbert, qui, seul alors, fut clairvoyant, écrivit dès qu'il connut ces paroles : « Il ne faut pas une extraordinaire perspicacité pour découvrir dans ce passage une allusion aux événements qui suivront la mort de l'empereur d'Autriche. Si c'est sur ce terrain que doit en effet porter l'effort de la diplomatie anglaise et si la pensée est venue aux hommes d'État britanniques d'un marché à passer avec l'empereur d'Allemagne, en lui laissant carte blanche pour l'exécution des vastes desseins qu'il médite dans l'Europe centrale, on fera bien de ne pas se laisser endormir ni à Paris, ni à Pétersbourg. »

Laguerredu Transvaal se prolongea. Pendant sa première partie, Guillaume JI conserva une attitude apparemment neutre. Cependant un incident, qui ne fut pas assez remarqué, montra que, dès cette époque, il avait partie liée avec l'Angleterre. En juin 1900 l'anglais Sullivan faisait représenter son opérette Mikado à l'opéra royal de Berlin. Guillaume II assistait à la représentation. Il fit venir l'auteur dans sa loge pour le féliciter. Au cours de la conversation qui s'engagea, ce dernier demanda à l'empereurallemand s'il ne viendrait pas bientôt en Angleterre : « Votre Majesté aura chez nous un accueil tel qu'elle n'en a jamais eu nulle part. Deux hommes sont populaires à cette heure en Angleterre : lord Roberts et Votre Majesté. » Guillaume répondit avec une satisfaction visible : « Oui, lord Roberts est un homme. Il a fait brillamment son affaire. Je l'ai admiré avec plaisir et bien sincèrement. Il a rendu les plus grands services à son pays. » — « L'Angleterre, reprit Sul

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livan, sait ce qu'elle doit à Votre Majesté. — Je me réjouis, repartit l'empereur, de ce que l'Angleterre sache quels sentiments d'amitié je lui porte, et qu'elle les apprécie (1). » Ces divers indices firent place à la certitude quand, le 14 octobre 1900, l'empereur allemand révéla dans son discours de Barmen le caractère durable de l'accord angloallemand. « L'entente avec le plus grand des États germaniques, en dehors de l'Allemagne, sera, dans Vavenir, un puissant adjuvant pour les efforts communs des deux peuples sur le marché du monde, où ils pourront se faire une concurrence amicale sans aucun choc hostile. »

Quelques jours après, le télégramme qui arrêta net à Cologne le Président Kruger à cause de « dispositions déjà prises » dévoila toute la portée de ces impériales paroles. Enfin le 12 décembre 1900 le chancelier de l'empire, qui avait affirmé la veille que l'Allemagne n'était pas liée à l'Angleterre « par un lien gros comme un cheveu » , interpellé sur le point de savoir si le traité anglo-allemand ne renfermait pas des clauses contre Ja France, ne répondit point à cette question, mais annonça au Reischtag que les gouvernements allemand et anglais étaient convenus de ne pas rendre public le texte du traité, «jusqu'à ce que certaines circonstances se fussent produites. » Cet ensemble de faits certains et de déclarations si parfaitement en harmonie avec l'hypothèse envisagée n'autorisent-ils pas à craindre que la France et l'Autriche ne fassent tous les frais de l'entente anglo-allemande?

Quand bien même l'accord anglo-allemand n'existerait pas à ce point de vue, on peut encore concevoir d'autres circonstances qui favoriseraient singulièrement une action de l'Allemagne en Europe centrale. Il suffit de supposer une conflagration générale qui résulterait soit d'événements extérieurs à l'Europe, ce qui est parfaitement admissible,

(1) V. Gazette de Francfort, juin 1900.

puisque, actuellement même, les événements d'Extrême- Orient peuvent la faire naître d'une façon inattendue, soit de troubles dans les Balkans. Or, il faut bien se rendre compte qu'en cas de conflagration générale, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, toutes les « questions » extérieures latentes en Europe reviendraient subitement à la surface du terrain politique. Les forces militaires étant mises en action pour la satisfaction des ambitions de chacun, il est difficile d'admettre que les Allemands ne chercheraient pas alors à satisfaire celle qui, chez eux, prime de plus en plus toutes les autres.

Si l'on se place au point de vue allemand, tous ces événements admissibles (diminution de la puissance militaire française, guerre franco-anglaise, conflagration générale résultant de l'accord anglo-allemand ou de tout autre motif) peuvent se produire isolément ou se combiner entre eux, pour déterminer brusquement l'existence d'une « occasion unique » . Il reste à savoir si Guillaume II est homme à en profiter. Indiscutablement, depuis qu'il est sur le trône, le souverain allemand a donné des preuves répétées de son esprit de décision et de son habileté à tirer parti des circonstances. Son attitude à l'égard des Arméniens, des Boërs , le régime de fer qu'il impose actuellement à ses sujets polonais, établissent péremptoirement que les considérations sentimentales sont pour lui sans valeur. Réaliste autant que Bismarck, il est bien, malgré des divergences de pure apparence, son élève et son continuateur. « Il a un plan politique qu'il cherche à exécuter de son mieux, et ce plan a uniquement pour but de renforcer la puissance allemande, sans se demander si son exécution entraîne la ruine d'autres nations (1). »

Il fait chanter par son chancelier M. de Bùlow un perpétuel Hosannal à la politique d'intérêt ; il sait « que ce qui

(1) V. L'Indépendance roumaine, 25 novembre 1900.

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demandait autrefois des siècles s'accomplit aujourd'hui en quelques mois (1) » ; il est pénétré de l'importance des questions commerciales, de l'impérieuse nécessité de trouver pour son empire une nouvelle formule économique avant cette date fatidique de 1903, à laquelle expirent la plupart des traités de commerce allemands; ceux qui l'entourent lui montrent l'extension du Zollverein à l'Europe centrale comme la solution du problème des débouchés ; s'il rencontre une « occasion unique » qui permette d'agir avec sécurité alors que la puissance militaire de son empire est à l'apogée, que l'esprit de discipline de ses troupes est encore intact, résistera-t-il à la tentation prodigieuse de solutionner d'un seul coup toutes les difficultés qui l'entourent par un acte d'éclat, dont la réussite ferait de lui le plus étonnant et le plus redoutable souverain du siècle qui se lève?

Les Pangermanistes n'admettent pas que Guillaume II puisse faillir. Ils proclament qu'à l'heure décisive il se conduira en véritable prince prussien, a Nous pouvons espérer, dit l'un d'eux, que si jamais il est placé dans l'alternative de sacrifier le droit des princes — celui des Habsbourg, bien entendu — ou le bien de l'empire qui lui est confié, il se décidera dans le même sens que son grandpère dans les affaires du Schleswig-Holstein, du Hanovre et de la Hesse électorale (2). »

§ 3. — L'hypothèse d'une intervention allemande en Autriche dans le cas de l' a occasion unique » doit être

(1) Discours de Guillaume II à Hambourg lors du lancement du cuirassé Charlemagne, le 18 octobre 1899.

(2) « Und so d'ùrfen wir wohl hoffen, dass, wenn er dereinst in die Lage konimt, entweder das Fiirstenrecht zu opfern (wohlverstanden das Habsburgische) oder aber das Wohl des ihm anvertrauten Reiches, dass er dann eine Entscheidung treffen wird, wie sein Grossvater in der Schleswig-Holsteinschen, in der Hanndverschen und in der Kurhessischen Frage. » Die Deutsche Politik der Zukunft, p. II. Deutschvblkischer Verlag « Odin, Munich, 1900.

considérée comme d'autant plus sérieuse que, pour des raisons techniques solidement fondées, l'empereur allemand est actuellement à même de réaliser soudainement en Cisleithanie un coup de main militaire qui serait sans doute décisif.

Les diverses mesures prises récemment par le gouvernement de Berlin ont porté au maximum la puissance offensive et défensive des forces dont il dispose. Jamais la flotte n'a été plus nombreuse, les effectifs de paix de l'armée de terre plus élevés (1), l'armement plus complet, l'entraînement des troupes plus parfait, l'outillage de guerre tenu en meilleur état. Jamais des fortifications aussi puissantes que celles exécutées dernièrement et à la hâte à l'est et surtout à l'ouest n'ont mieux garanti l'Allemagne contre la Russie et contre la France. Au sud, la frontière de l'empire est complètement ouverte ; l'Allemagne sait n'avoir rien à craindre de l'Autriche. Elle se trouve par contre merveilleusement placée pour l'envahir.

Avec son cadre de montagnes, la Bohême semble une forteresse naturelle qui domine l'Europe centrale. Si les nombreux passages des monts Métalliques, des montagnes des Géants et des Sudètes étaient commandés par des forts d'arrêt construits d'après les données de la fortification moderne, il pourrait en être ainsi; mais l'état des finances de l'Autriche et surtout sa situation d'alliée de l'Allemagne n'ont point permis à l'art militaire de parfaire en Bohême l'œuvre de la nature. Des routes nombreuses assurent une facile traversée des montagnes ; trois voies ferrées viennent de Bavière et vingt-quatre débouchent de Saxe et de Silé-

(1) Accroissements récents des effectifs de paix de l'armée allemande :

1881 26,000 hommes.

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sie. Toutes, sans doute, n'ont pas la même importance stratégique, mais six suffisent aux opérations militaires les plus complètes et les plus rapides. Les frontières de Bohême sont donc essentiellement pénétrables.

A l'intérieur, des ouvrages fortifiés peuvent-ils au moins arrêter une armée en marche? Assurément non. Théresienstadt, forteresse destinée à barrer la trouée de l'Elbe, ne possède que de vieux ouvrages incapables de résister aux explosifs actuels, et la place d'Olmutz, qui, sur le papier, commande la trouée de l'Oder, bien que dans un état moins défectueux, est sans plus d'efficacité, car des routes diverses permettent de tourner cette position. Les ouvrages de Prague sont également sans valeur, et Linz. qui, au sud, pourrait couvrir la Bohême, est depuis longtemps sans fortifications.

La Bohême se trouve ainsi exposée à une triple attaque par la Silésie, la Saxe et la Bavière. Il faut en outre remarquer que les régions stratégiques du royaume de Bohème, la périphérie montagneuse, — teinte rose de la carte cicontre, — sont habitées par des Allemands prussophiles.

Une armée d'invasion partie de l'empire allemand est donc assurée d'avantages considérables : possibilité de brusquer l'attaque par l'un quelconque des trois côtés (1), absence d'obstacles fortifiés à briser, coopération assurée et enthousiaste de l'élément allemand.

Ces raisons suffisent à établir l'impossibilité pour les troupes de François-Joseph de défendre l'Autriche sur le sol de la Bohême. Sous peine de courir à un désastre certain, les généraux autrichiens devraient l'évacuer pour venir couvrir Vienne. La Bohême est donc virtuellement à la merci de l'armée allemande libre de ses mouvements .

Or, a dit Napoléon : « Qui est maître de la Bohême est

(1) Sur la carte les flèches indiquent une série de petites voies pouvant servir aux opérations accessoires ; l'invasion proprement dite ne peut forcément avoir lieu que par un nombre de points limités.

maître de la Moravie (1), » partie du même système stratégique. Cette possession a son importance; elle implique celle de la route la plus courte pour marcher sur Vienne. Deux cent cinquante-cinq kilomètres à peine, en effet, séparent à vol d'oiseau la capitale de François-Joseph du point où TOderentre en Allemagne. La position enveloppante et essentiellement offensive des forces de l'empereur Guillaume II sur les frontières de l'Autriche met le grand état-major de Berlin à même de profiter de ces avantages avec une rapidité foudroyante. La création du XIXe corps (2) par le dédoublement du XIIe corps saxon porte à six (3) le nombre des corps d'armée pouvant envahir en quelques jours le royaume de Bohême (4). A partir du moment où les troupes allemandes l'occuperaient, l'armée autrichienne, démoralisée par la retraite, serait incontestablement dans des conditions très défavorables pour continuer la résistance.

Encore ai-je supposé jusqu'ici que l'armée autrichienne veuille et puisse tenter une sérieuse défense du territoire cisleithan. Rien cependant n'est moins sûr, si l'on considère l'état moral actuel des troupes de François-Joseph.

Il fut un temps où l'armée austro-hongroise était véritablement dans la main du gouvernement de Vienne. C'était lorsque tous les officiers étaient Allemands et que les Slaves, qui, eux, formaient la majorité des troupes, sans conscience précise de leur nationalité, se laissaient conduire docilement sur n'importe quel champ de bataille, et s'y battaient bravement pour l'honneur des Habsbourg. Les mouvements nationaux, en faisant, à un degré quelconque, l'éducation

(1) Cité par Niox, Géographie militaire, Autriche-Hongrie, p. 113. Baudoin, 1881.

(2) Cette création a eu lieu en exécution de la loi du 25 mars 1899.

(3) Ier et IIe bavarois, XIXe Leipzig, XIIe Dresde, VePosen, VIe Breslau.

(4) C'est-à-dire les trois parties qui le composent : la Bohême proprement dite, la Moravie et la Silésie.

Si les circonstances le permettaient, ces six corps pourraient être suivis à très courte distance de quatre autres.

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politique de chacun des individus qui vivent en Gisleithanie, ont transformé cet état de choses.

Tirant le bénéfice de leur développement intellectuel, les Slaves et surtout les Tchèques sont entrés depuis une vingtaine d'années dans les écoles militaires, si bien qu'ils forment maintenant à peu près le tiers des promotions des jeunes officiers. Chez les simples soldats, les Slaves ont conservé leur majorité écrasante. Il ne saurait en être autrement, puisqu'ils sont de beaucoup les plus nombreux dans le pays. Cependant la proportion entre la nationalité des officiers et des soldats n'est donc pas encore devenue parallèle à celle des éléments nationaux qui composent l'État (1). Il en résulte de très sérieux inconvénients.

De tout temps, les officiers allemands ont montré une vive répugnance à apprendre les langues slaves. Un fait curieux, qui se passa en Bohême aux manœuvres impériales de 1885, établit le fâcheux état de choses qui en est la conséquence.

Un cavalier tchèque arrive au galop de son cheval près du commandant d'une batterie, et lui fait dans sa langue une communication. Le commandant demande des explications en allemand. « Nerozumim. Je ne comprends pas, » répond le Tchèque. A ce moment même, survient un hulan polonais qui vient transmettre un ordre. « Parlez-vous allemand? » demande le commandant. « JSeznàm. Je ne comprends pas, » dit le Polonais. Il allait partir, lorsque des hussards hongrois apportent une nouvelle qui, à leur agitation, paraissait très importante. Interpellés à leur tour en allemand, ils répondent eux aussi : « Nemtudom. Nous ne comprenons pas. »

(1) D'après une statistique récente publiée par la Pensée slave de Trieste (17 novembre 1900), on compte clans l'armée autrichienne : 430,000 Slaves, 227,230 Allemands, 122,234 Magyars, 47,286 Roumains, 13,669 Itaiens.

Pour tous les détails techniques, v. Organisation de l'armée aus'ro-hongroise, par le capitaine Debains, de l'état-major de l'armée. Gbapelot. Paris, mai 1900.

Cet inconvénient linguistique, qui a toujours été grave, n'a fait que s'accroître depuis l'exaspération des luttes nationales. De plus en plus, les Slaves tiennent à ne parler que leur langue, et ceux des officiers allemands qui regrettent amèrement le beau temps du « centralisme » sont moins disposés que jamais à apprendre les langues slaves. Ce serait cependant la solution indiquée. Il est évidemment plus facile à un homme cultivé, officier pour toute sa vie, de connaître le vocabulaire militaire en polonais ou en hongrois qu'il n'est possible à un paysan ruthène, polonais ou hongrois d'apprendre l'allemand pendant la durée de son service.

Quoi qu'il en soit, la campagne prussophile a achevé de diviser moralement l'armée autrichienne, dont la puissance se trouve par suite gravement compromise. On peut actuellement distinguer trois groupes dans le corps des officiers : celui des officiers slaves qui s'abstiennent de toute manifestation et se consacrent exclusivement à l'accomplissement de leurs devoirs, mais sans avoir, au fond, la moindre sympathie pour les Allemands; ceux-ci se divisent en deux fractions : la plus nombreuse demeure fidèle à l'Autriche et personnellement dévouée à la maison des Habsbourg, mais à côté des officiers qui la constituent, le groupe des officiers prussophiles, aussi pangermanistes que M. Schônerer, grandit rapidement. Il y a là un vrai danger. Ce sont ces officiers qui, pour des motifs futiles, soulèvent les incidents les plus fâcheux.

Le 18 août 1899, jour de la fête de François-Joseph, un dîner a lieu à Leopol. Un officier allemand est près d'un officier tchèque. Au moment du toast, le premier crie « Hoch » et le second « Slava » . L'Allemand s'indigne de ce mot slave. Le Tchèque proteste. Un soufflet est échangé. Un duei au pistolet a lieu. L'Allemand est tué. Les faits analogues se sont tellement multipliés, depuis l'agitation prussophile, que le ministre de la guerre de François-Joseph a fini par adresse aux commandants de corps d'armée une circulaire confiden-

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tielle leur ordonnant de refuser aux officiers l'autorisation de se battre. De telles mesures sont restées inefficaces. L'hostilité entre les éléments slaves et allemands de l'armée est si complète que les autorités supérieures en sont réduites à faire surveiller les officiers par les soldats et les soldats par les officiers. Par application de ce système, on met le plus grand soin, après chaque promotion, à répartir les officiers slaves dans les régiments de majorité allemande et les officiers allemands dans ceux dont les soldats sont en majorité slaves : ce procédé reste défectueux en raison du petit nombre d'officiers allemands qui parlent les langues slaves et il accroît encore la portée de l'inconvénient linguistique signalé plus haut.

Naturellement, les hommes de troupe apportent encore moins de réserve que les officiers dans la manifestation de leurs sentiments. Bien que la censure autrichienne s'applique à empêcher les incidents fâcheux de parvenir à la publicité, on connaît assez de faits précis pour apprécier le degré de haine qui existe entre soldats slaves et soldats allemands.

Dans son discours du 18 janvier 1898 à la Diète de Bohême, le Dr Karel Baxa, parlant peu après les troubles de Prague, a dit textuellement : « Je possède des renseignements tout à fait authentiques sur les troubles qui se sont déroulés dans les casernes Ferdinand, Joseph et Gernin. Il y eut là des querelles, non seulement entre les soldats, mais encore entre les officiers. » « Dans les casernes de Ferdinand, la bagarre fut telle qu'on dut sonner l'alarme pour en finir. Aux casernes de Joseph l'ordre fut rétabli, grâce aux soldats qu'on fit venir de la caserne Ferdinand. »

Depuis lors, cet état d'esprit regrettable n'a fait que s'accroître. Pendant les manœuvres de septembre 1899, les chasseurs allemands d'Eger se sont battus avec l'infanterie tchèque; il y eut des blessés des deux côtés. Aux manœuvres de 1900, les incidents ont été encore plus nombreux et plus graves.

En présence de telles constatations, le moins qu'on puisse faire est de se rallier à l'opinion d'un auteur pangermaniste qui sur ce point est incontestablement juste et modéré. « Aucun homme sensé et sérieux, et moins que tout autre un officier autrichien, ne peut assurer que les partis politiques, avec leur influence funeste pour la discipline, n'ont pas pénétré dans l'armée (1). »

De toute évidence, il faut tenir compte de ce nouveau et très fâcheux résultat de la campagne prussophile. « Nous n'avons aucun motif de nous défier de la valeur des troupes autrichiennes et italiennes; mais les deux armées souffrent d'un défaut d'organisation; je veux dire que leur valeur est diminuée par la faiblesse de l'effectif de paix des bataillons,» disait déjà en 1893 au Reichstag le chancelier de Caprivi. Quelle doit être maintenant l'opinion du chef d'état-major prussien? Il semble bien qu'il ne puisse redouter beaucoup l'armée autrichienne telle qu'elle se présente actuellement. Que pourrait-elle seule devant l'armée allemande? Assurément, les Slaves comprendraient que pour eux résister avec la dernière énergie constitue une question de vie ou de mort, mais, encadrés dans des régiments dont les officiers sontallemands et souvent prussophiles, pourraient-ils le faire avec efficacité? Quelle attitude prendraient-ils si leurs chefs passaient de l'autre côté ? C'est une supposition rendue nécessaire par la déclaration d'étudiants autrichiens qui, dans un accès de « prussophilisme » , voulant donner leur démission d'officiers de réserve, se sont ravisés en disant qu'en somme cette situation leur permettrait peut-être un jour de servir la cause de la Grande-Allemagne. Ici la menace de trahison est à peine voilée. Ne serait-elle pas exécutée, le jour où

(1) « Kein vernUnftig denkender Mensch — am wenigsten der osterreichische Offizier — ist in der Lage, zubehaupten, dass das politische Parteigetreibe mitseinem die Disziplin untergrabendenEinflussnicht in der Armée herrscht. » K. Schwarzenberg, Kann sich die ôterreichisch-ungarische Armée den Einjlùssen der Nationalilàtenkàmpfe entziehen ??? p. 23. Lehinann, Munich, 1898.

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tous les comités pangermanistes se mettraient en état d'insurrection ouverte, ce qui ne manquerait pas de se produire dès qu'un seul soldat de l'empereur Guillaume aurait mis le pied sur le sol de la Bohême? C'est bien en effet ainsi que les choses se passeraient. On l'annonce même fort nettement : « La France, la Russie et peut-être l'Angleterre s'opposeront à la création dune Grande-Allemagne. Quant à l'Autriche, elle est trop affaiblie pour être à craindre. Si cela était, nous ferions sauter toutes les mines et nous travaillerions vigoureusement avec l'aide des idées pangermanistes. Dans ces conditions, tout irait sûrement (1). »

Cette conclusion optimiste ne semble point déraisonnable, si l'on considère la situation stratégique défectueuse de la Bohème et l'état moral de l'armée autrichienne. 11 ne paraît pas en effet que cette armée, réduite à ses propres forces, comme le suppose l'hypothèse, soit en mesure de barrer la route de Trieste aux troupes allemandes qui, en définitive, si elles sont laissées libres de leur action, paraissent aussi assurées du succès qu'on peut l'être en matière d'opérations militaires.

Il faut enfin tenir compte, comme d'un élément capital, de la rapidité foudroyante avec laquelle l'action serait conduite. D'une façon générale, l'état-major de Berlin fait de la rapidité d'exécution la condition essentielle de la conduite de la guerre. « La concentration des forces sera poursuivie à l'extrême dès le début de la guerre... Tout gain de temps même minime peut prendre une extrême importance... » « La résolution de faire la guerre, l'ordre de mobilisation, la concentration et le commencement des hostilités ne formeront en quelque sorte quun seul et même acte.

(1) « Sowohl Frankreich aïs Russland, vielleicht auch England, werden «ich der Schaffung eines Alldeutschlands widersetzen, Oesterreich wird wenig mitreden, weil es zu ohnmàchtig ist, und in dem Fall m'ussen wir aile Minen springen lassen und mit dem alldeutschen Gedanken hdchst kràftig arbeiten, dann geht es gewiss. » Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts,p. 212. Militàr-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.

« Jamais jusqu'à présent la préparation stratégique n'a eu pareille importance pour le résultat de la lutte, jamais les conséquences du premier choc n'ont exercé une influence aussi décisive que celle qu'elles exerceront à l'avenir... Le déploiement stratégique terminé, la manœuvre offensive doit en jaillir comme l'éclair du nuage (1). »

Toutes les indications d'ensemble et de détail fournies par le colonel de Bernhardi — et il en est de même dans les écrits de tous les grands théoriciens militaires allemands — dérivent de l'idée que « la victoire appartient à qui prend de l'avance dans le temps et dans l'espace » .

Une intervention armée de l'Allemagne en Autriche permettrait d'autant mieux d'appliquer ces principes que les dispositions enveloppantes des troupes allemandes autour de la Bohême donnent la faculté de choisir le point d'invasion avec les plus grandes chances de déjouer les prévisions des Autrichiens. La difficulté réelle de l'opération consistera à saisir l'instant politique de l'action. « Pour nous, dit un Pangermaniste, il ne s'agit en face de ce problème que d'attendre le moment favorable. Il viendra sûrement (2). » « Si les signes ne sont pas trompeurs, le temps approche où les Allemands d'Autriche seront mûrs pour être réunis à l'empire (3). » C'est à Berlin qu'il faudra se décider à attaquer. « On conduit généralement moins bien une guerre qu'on doit subir que celle qu'on suscite soi-même (4). » « Vienne aujourd'hui une crise européenne, la nation fera son devoir sur l'ordre de son empereur, comme toujours, sans demander comment et pourquoi (5). » On ne doit pas s'en étonner.

(1) Colonel de Bernhardi, Conférence à la Société militaire de Berlin.

(2) « Fur uns giebt es diesem Problem gegeniiber instweileen nur Abwarten des g'unstigen Moments, der sicher kommen wird. » Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 102. Militar-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.

(3) «... wenn nicht aile Zeichen triigen, die Zeit heran, avo die Deutschen Oesterreichs reif sein werden, um im Reiche aufzugeben... » Idem.

(5) « Rame es beute zu einer Europàiscben Krise, so wiirde die Nation,

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\ucun peuple plus que « le peuple allemand n'est dans la main de son gouvernement » (1). La désinvolture avec laquelle le plus grand nombre des journaux de l'empire ont abandonné la cause des Boërs sur un signe de l'empereur est une démonstration suffisante de cette vérité.

Il dépend donc de la seule volonté de Guillaume II d'utiliser ces forces et de profiter de ces avantages au moment opportun. Ce serait d'ailleurs plus simple qu'on n'est tenté de le supposer.

L'article 11 de la constitution de l'empire reconnaît à l'empereur allemand le droit de déclarer la guerre et d'ordonner la mobilisation, sans consulter le conseil fédéral, lorsque les territoires de la Confédération ou ses côtes sont attaqués. Il vient d'être fait de ce droit une application qui constitue un enseignement précieux à retenir.

Dans son numéro du 24 juin 1900, la Strasburger Post, organe officieux du gouvernement d'Alsace-Lorraine, faisait remarquer a que l'ordre de mobiliser les deux bataillons d'infanterie de marine pour la Chine était la première application qui ait été faite, depuis la fondation de l'empire, de l'article de la Constitution relatif à la déclaration de guerre. Or, à cette date du 24 juin, les possessions allemandes en Chine n'avaient pas été attaquées par les Chinois et l'assassinat du baron de Ketteler, représentant de l'empereur à Pékin, qui eut lieu le 18 juin, était encore complètement ignoré à Berlin, l, empereur n'en a pas moins ordonné la mobilisation, faisant de l'article 11 de la Constitution une application si large, qu'on pourrait facilement la considérer comme illégale. Il y a là un précédent qu'il faudrait ne jamais oublier. Ce qui s'est passé à l'égard de la Chine peut se reproduire à l'égard de l'Autriche. L'empereur allemand,

vie immer, ohne nach dem Wie und Warum zu fragen, auf das Geheiss ihres Kaisers ihre Schuldigkeit griïndlieh thun. » Op. cit., p. 49.

(1) «... ist dièses Volk vollstàndiger als irgend eines, in der Hand seiner Regierung... » Op. cit., p. 208.

en effet, pourrait très facilement mettre les apparences en harmonie avec les textes.

Qu'on imagine, par exemple, qu'un conflit se produise entre les régiments tchèques casernes dans le nord de la Bohême et des douaniers allemands, que des troubles d'une nature quelconque éclatent dans cette région, — et nous savons qu'il dépend du gouvernement de Berlin de les susciter par l'intermédiaire de ses comités pangermanistes à l'instant précis qui lui conviendra, — Guillaume II sera évidemment libre alors de considérer les frontières de l'empire comme attaquées et de mettre en mouvement « toute cette grande organisation des forces militaires, si coûteuse, si compliquée, qu'un travail incessant et énervant maintient toujours en état et qui n'a qu'un but : prévoir le moment et les conséquences tactiques et stratégiques du moment où du camp impérial partira le télégramme : Mobilisez.»

Cette faculté d'interprétation attribuée à l'empereur allemand, dont il a déjà fait un emploi si édifiant, confirme donc bien dans ce sentiment que Guillaume II seul décidera de la guerre.

Quant aux Pangermanistes, convaincus de la force du courant qu'ils ont déchaîné, ils ne se bornent pas à envisager les hypothèses exceptionnellement favorables que je viens d'exposer. Ils préfèrent considérer le problème avec son maximum de difficultés, c'est-à-dire comme comportant une grande guerre continentale. Un des auteurs de YOdinverein pose la question sans détours : « Il s'agit de savoir si l'empire allemand est assez fort pour sortir par la force, malgré la France et la Russie, nos frères autrichiens de la meute slave (1). » «Évidemment, un homme du métier seul peut dire si nos armements actuels sont suffisants. Les

(1) « Aber es fragt sich, ob das Deutsche Reich stark genug ist, trotz Russlands und Frankreichsunsere Osterreichischen Briider aus der Slavenmeute herauszuhauen. » Die Deutsche Politik der Zukunft p. 13 Deutschvblkischer Verlag « Odin » , Munich, 1900.

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simples citoyens doivent se borner à donner l'impression qu'ils sont mûrs pour cette tache immense; que, dès qu'il le faudra, tout le peuple allemand, y compris sa fraction autrichienne, se laissera convaincre de la nécessité et de la justice de cette guerre (contre l'Autriche) et sera prêt à la soutenir de toutes ses forces (1). » Toutefois, le même auteur estime qu'il est possible, en agissant subitement et très rapidement, d'éviter cette guerre formidable. « Il faut, avant tout, remarquer que l'entrée des troupes impériales allemandes en Bohême et en Haute-Autriche ne doit pas nécessairement amener les Russes et les Français à nous prendre à la gorge (2). »

Les Allemands, habitués aux succès de leur diplomatie, comptent en effet qu'elle aura su préparer le terrain politique avant l'opération militaire. Ils supposent que le chancelier berlinois arrivera à rompre l'alliance franco-russe ou à leurrer jusqu'au dernier moment le gouvernement français, en lui faisant entrevoir une grosse compensation, telle que, par exemple, la rétrocession d'une partie de l'Alsace- Lorraine, de même que Guillaume Ier a dupé Napoléon III par l'appât du Luxembourg. Dans ce cas, la Russie isolée deviendrait forcément hésitante, et, même si elle ne l'était pas, en raison des difficultés de sa mobilisation, il en résulterait une période pendant laquelle l'empereur Guillaume jouirait d'une entière liberté d'action. C'est à ce moment que se placerait l'intervention militaire.

(1) « Die Zulànglichkeit unserer dermaligen Riistungen kann nat'urlich nur von einem Fachmanne beurteilt vverden. Der einfache Biirger muss sich darauf beschrànken, der Ueberzeugung Ausdruck zu geben, dass wir auch dieser gewaltigen Aufgabe gewachsen sind, sobald es nur gelingt, das Deutsche Volk, auch den ostmàrkischen Teil, von der Notwendigkeit und Gerechtigkeit dièses Krieges zu iiberzeugen und zum vollen Einsetzen ail seiner Machtmittel zu entflammen, der jetzt bereit stehenden sowohl, als der einslweillen noch schlummernden. » Idem.

(2) « Hierzu sei vor allem bemerkt, dass ein Einmarsch reichsdeutscher Truppen nach Bohmen und Oberbsterreich noch keineswegs die Russen und Franzosen uns auf den Hais ziehen muss. » Idem.

En raison des moyens d'information dont on dispose actuellement, cette période serait forcément très courte. Elle suffirait toutefois. De l'avis de tous les techniciens, quelques jours (huit ou dix) suffisent au grand état-major allemand pour réaliser entièrement l'invasion de la Bohême. Ce laps de temps écoulé, après avoir fait un puissant effort vers le sud et occupé fortement le pays, l'Allemagne retrouverait la possibilité d'opérer sur la frontière de l'ouest les grands chocs de masses destinés, d'après la conception militaire qui prévaut à Berlin, à briser dans une seule grande bataille toute la résistance morale des Français. Pour parachever le désastre, il suffirait ensuite de laisser le champ libre à l'action dissolvante des partis internationaux qui viennent d'être organisés à Paris. La guerre civile succéderait à la guerre étrangère. Les troupes allemandes seraient ainsi libres de se retourner contre la Bussie. On peut donc conclure avec assurance : le succès d'une intervention armée de l'empire allemand en Autriche est en raison directe de sa rapidité. Il en résulte, pour les gouvernements décidés à garantir le statu auo actuel, l'impérieuse obligation d'agir avec une égale rapidité.

§ 4. — Toute hésitation, tout retard dès l'instant précis où la mobilisation allemande aura commencé, est destiné à entraîner les plus redoutables conséquences. En effet, une fois la faute de l'inaction contre l'Allemagne commise, sa gravité apparaîtra avec évidence, mais il ny aura plus de statu quo à garantir, et on se trouvera en présence d'un fait accompli. L'expérience a prouvé qu'en politique le fait accompli réalisait une sorte de prescription instantanée. N'est-il pas sans exemple que la Prusse ait abandonné, sur de simples réclamations diplomatiques, ce qu'elle avait pris par la force? Or, les puissances qui auront hésité à s'engager pour garantir l'intégrité de l'Autriche hésiteront encore bien davantage à entreprendre la guerre une fois l'Autriche brisée. C'est ce qu'escomptent fort sensément les Pangermanistes, quand ils

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disent : « On peut imaginer des situations dans lesquelles la Russie comme la France accepteraient un fait accompli et se contenteraient d'avantages faits sur d'autres points, plutôt que de penser à une épouvantable prise d'armes avec l'empire allemand (1).»

Ce calcul semble exact. La pusillanimité est sœur de la crainte. Il serait donc possible qu'après avoir laissé faire le coup de force allemand, l'Europe, habilement divisée et craintive, subirait pendant quelques années le nouvel état de choses, jusqu'au jour où exaspérés par les excès intolérables qu'immanquablement commettrait une puissance « napoléonienne » , installée au centre de l'Europe, les peuples opprimés se coaliseraient dans un gigantesque effort pour abattre à tout prix le colosse germanique.

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