habitants
Soit en chiffres ronds 27,000,000 d'habitants.
Les chiffres donnés plus haut comme représentantl'armce austro-hongroise mobilisée correspondent à une population totale de 43,680,000 habitants.
Le rapport de 27 à 43 est de 3 à 5.
La réduction à opérer sur les chiffres donnés est donc des trois cinquièmes.
(1) V. J. Lauth, l'État militaire des principales puissances étrangères en 1900, p. 84, 90, 95. Berger-Levrault, Paris, 1900.
(2) Op. cit., p. £17, 223, 227.
Ce calcul effectué, on obtient :
753,000 fusils; 37,800 sabres; 1,476 canons de campagne,
qui, ajoutés aux chiffres de l'armée allemande mobilisée, donnent :
2,616,000 fusils:
142,800 sabres;
7,080 canons de campagne.
Ces chiffres représentent les forces minima de l'armée de terre dont disposerait la Confédération. Ces troupes, soumises à une seule volonté, éduquées d'après le système prussien, constitueraient, de toute évidence, un instrument d'attaque et de défense d'une incomparable puissance. Par leur nombre, elles dépasseraient d'un chiffre écrasant les forces de la France ou de la Russie; de plus, en raison des avantages économiques que présenterait pour la richesse et le ravitaillement du pays l'établissement du Zollverein de l'Europe centrale, la Confédération se trouverait mieux placée que les deux puissances réunies pour soutenir une longue lutte. La Russie, en effet, a pour longtemps encore besoin d'immenses capitaux et la France, si elle n'y prend sérieusement garde, finira par entrer dans la voie de l'appauvrissement financier.
§ 2. — Ces suites économiques du grand Zollverein, on les comprend déjà par tout ce qui précède L'Allemagne, en bénéficiant des excédents agricoles de la Cisleithanie, diminuerait d'autant sa dépendance de l'étranger pour les produits de consommation. Les réformes que le gouverne ment de Berlin ne manquerait pas de réaliser dès l'entrée de la Cisleithanie dans l'Union douanière allemande seraient particulièrement fécondes. Maître de la législation commerciale, des postes, des télégraphes, des téléphones, des che-
mins de fer de tout le centre du continent, il procéderait à une unification générale des tarifs dans un sens conforme aux intérêts de la Prusse d'abord, et ensuite de la Confédération. Il compléterait le réseau des chemins de fer et pousserait en toute hâte les travaux des canaux de l'Elbe et de l'Oder au Danube; les usines allemandes une fois mises ainsi en communication fluviale directe avec l'Orient, leurs produits lourds ne seraient plus grevés des frais de transport considérables que nécessite actuellement le contour de l'Europe. Ces canaux permettraient en outre de faire parvenir à très bas prix, dans toutes les régions de l'empire, les grains et les objets nécessaires à la vie.
Le taux des salaires des ouvriers s'en ressentirait forcément. Peut-être ne s'abaisserait-il pas, mais il s'accroîtrait moins vite que dans les autres États. Ce résultat serait précieux pour les fabricants. L'introduction dans la Confédération de la main-d'œuvre à bon marché des Slaves de Cisleithanie y concourrait encore. Les conditions de la production étant meilleures, le prix de revient des objets fabriqués serait moindre ; les Allemands pourraient par suite abaisser encore leurs prix de vente. Ils se trouveraient ainsi dans des conditions économiques exceptionnellement avantageuses pour concurrencer les étrangers dans un nombre considérable de places et pour tenir tête partout à la concurrence américaine.
Ces diverses réformes auraient donc pour résullat d'accroître dans des proportions considérables la puissance économique de l'outillage national de l'Allemagne.
§ 3. — Les conséquences politiques de l'extension seraient d'une bien autre portée.
Introduite dans la Méditerranée par l'Adriatique, la Confédération germanique détruirait l'équilibre actuel. Elle exercerait autour d'elle une puissance de radiation dont on ne peut se rendre compte qu'après avoir étudié les posi-
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE 331
tions occupées actuellement par les Allemands dans les Balkans, en Orient et en Extrême-Orient.
A Bucarest, leur colonie compte « officiellement » 15,000 âmes, et leur mainmise financière sur toute la Roumanie est déjà réalisée. Tous les emprunts roumains ont été émis à Berlin, par la Disconto Gesellschaft, qui maintenant fait sentir durement la dépendance où elle tient ses débiteurs. «... Chose extraordinaire, dit F Indépendance roumaine (1), la baisse de notre crédit, la dépréciation de nos fonds publics est, pour une grande partie, l'œuvre des représentants de l'épargne allemande... »
A Belgrade, « ville slave de physionomie et même d'orgueil intime, si l'on peut dire, où l'Occidental se butte pour la première fois à des enseignes de magasins uniformément établies en caractères cyrilliques, le seul idiome de l'Occident que l'on trouve à parler dans ces magasins, c'est l'allemand (2). »
En Bulgarie, bien que, de tous les pays des Balkans, ce soit celui où le « slavisme » est le mieux protégé, les Allemands, depuis le traité de Berlin, ont trouvé moyen de s'implanter. « Ce serait même, d'après le Slovenski Svet, un des terrains préférés du Deutscher Schulverein (3), qui tient bureaux ouverts à Sofia, à Roustchouck, à Philippopoli, à Varna (4). » A propos de la capitale, un correspondant bien renseigné pouvait écrire à Y Illuslrirte Zeitung (15 juillet 1893) : « Sur les 35,000 habitants de Sofia, plus d'un quart est allemand ou autrichien. Les Bulgares de la classe instruite entretiennent de bonnes relations avec nos compatriotes et commencent même à apprendre notre langue maternelle. Sous peu, chacun de nos immigrants se trouvera tout à fait à l'aise (sic) en arrivant à Sofia ^5). » Dès
(1) 14 décembre 1900.
(2) CV Loiseap, le Balkan slave, p. 235. Perrin, Paris, 1898.
(3) Le même dont j'ai parlé, p. 210.
(4) Ch. Loisead,o/3. cit., p. 236.
(5) Idem.
1882, cette colonie s'est trouvée assez forte pour fonder une école allemande qui, d'ailleurs, depuis 1892, est subventionnée par le gouvernement de Berlin.
En Croatie, la pénétration allemande est plus avancée encore. « Le commerce, non seulement à Agram et à Essek, mais dans les villes de second ordre, à Brod, à Djakovo, à Vinkovce, à Mitrovitza, est entre les mains d'Allemands ou d'Autriche ou de Bohême, juifs pour la plupart (1). »
En Bosnie, l'Allemagne du Nord, la Bavière, le Wurtemberg, déversent chaque année des colons agricoles par milliers (2). « Déjà, aux environs de Serajevo, au nord et à l'est de la province, on voit s'élever de nouveaux villages ; on entend aussi des noms nouveaux : Rudolfsthal, Windthorst, qui ne semblaient pas destinés aux « Orientales » de la politique. A Nevesinje, en Herzégovine, proche de la frontière du Monténégro, toute une colonie allemande s'est installée il y a une année à peine, d'un bloc. Et il en va de même en maint endroit, sans que les feuilles austro-hongroises, sans que les statistiques officielles en fassent mention (3). »
En Turquie, la place prise par les Allemands est consi* dérable. Pour l'intelligence du plan d'ensemble de la politique berlinoise, il est nécessaire de la bien connaître; je vais donc insister sur ce point spécialement.
Afin de bien marquerla continuité des vues et la méthode suivie, je remonterai aux origines de l'action allemande en pays ottoman.
Depuis plus d'un demi-siècle, des hommes clairvoyants ont attiré l'attention du gouvernement de Berlin sur les avantages qu'il pourrait trouver un jour en Turquie et par-
(1) Ch. Loiseau, le Balkan slave, p. 232. Perrin, Paris, 1898.
Il est à noter qu'un grand nombre d'Allemands qui se disent Allemands autrichiens sont en réalité originaires de l'empire.
(2) Op. cif.,p. 231.
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ticulièrement en Asie Mineure. Dès 1841, le futur maréchal von Moltke, alors en mission à Constantinople, écrivait dans la Gazette cCAugsbourg : « Nous constatons que tout le pays ottoman est sous l'influence de la Russie, de la France et de l'Angleterre, sans qu'on puisse trouver aucune trace de l'influence allemande. Il est remarquable qu'en Turquie on entende toujours parler de ces trois puissances, mais jamais de l'Autriche. On devrait cependant, là-bas, avoir de la considération pour cet État plus que pour aucun autre, car c'est le glaive de l'Autriche qui, tôt ou tard, jeté dans la balance, décidera de la situation. Toutes les flottes du monde ne peuvent ni accomplir ni empêcher le partage de la Turquie. L'armée autrichienne remplirait peut-être la première tâche et à coup sûr la seconde (1). » Von Moltke concluait en demandant la fondation en Palestine d'une principauté allemande (2). En 1848, l'économiste Roscher désignait l'Asie Mineure comme devant former dans l'avenir la part de l'Allemagne dans les dépouilles de la Turquie (3). Rodbertus allait plus loin encore. Il espérait «vivre assez longtemps pour voir la Turquie tomber entre les mains de l'Allemagne et les soldats allemands sur les rives du Bosphore (4) » . Ce rêve n'avait rien d'excessif. Il est presque réalisé.
(1) «... unter dem Einfluss Russlands, Frankreichs und Englands, nur nicht unter deutschem Einfluss. Es ist sehr auffallend, in der T'urkei immer nur von jenen drei Màchten, nie von Oesterreich reden zu horen, und doch sollte gerade dièses vor allen anderen dort in Ansehen stehen, denn Oeslerreichs Sehvvert ist es, welches einst in die Wage der Entscheidung geworfen werden wird. Aile Flotten der Welt konnen weder die Teilung der T'urkei vollziehen, nocli sie verhindern ; Oesterreichs Heere konnen das eine vieilleicht, das andere gevviss... » von Moltke. Schriften, t. II, p. 298.
(2) Op. cit., p. 279.
(3) « ... die in Zukunft das Erbe Deutschlands bilden sollen. » Cité dans Deutschlands Ansprùche an das Tùrkische Erbe, p. ll.Lehtnann, Munich,
(4) « ... hoffte die Zeit zu erleben, wo die tùrkische Erbschaft an Deutschland gefallen sein wird, und deutsche Soldaten oder Arbeiterregimenteram Bosporus stehen. >» Op. cit., p. 12. Lehmann, Munich, 1896.
Il y a trente ans, les Allemands n'étaient encore rien à Gonstantinople; ce laps de temps très court leur a cependant suffi pour se créer en Turquie une situation hors de pair.
La première manifestation officielle de l'influence du gouvernement de Berlin auprès du Sultan fut l'envoi, en 1882, d'une mission militaire. En principe, les officiers qui étaient mis ainsi à la disposition du ministre de la guerre turc devaient continuer la tâche de réfection de l'armée ottomane, commencée par la mission française entre la guerre de Crimée et 1870. En fait, la mission militaire allemande, surtout dans ses premières années, a été loin d'avoir l'influence qu'on est tenté de lui attribuer. Elle n'a point eu, comme on l'admet souvent, la haute main sur les troupes du Commandeur des croyants, qui, pour des raisons religieuses inéluctables, ne subissent que dans une très faible mesure l'action d'officiers chrétiens, quels qu'ils soient. D'ailleurs, sur les douze officiers qui composaientla mission allemande, on trouvait onze hommes médiocres, incapables d'exercer une influence sérieuse; le douzième, il est vrai, était de la plus haute valeur. C'est aujourd'hui le général baron Colmar von der Goltz (1). C'est lui qui a vraiment frayé les voies à l'Allemagne en Turquie et qui, en obtenant la réforme des écoles militaires turques et de la Grande Maîtrise de l'artillerie, a fait pénétrer dans l'armée ottomane la dose de principes militaires prussiens qu'elle était susceptible de s'assimiler. Quant aux campagnons de von der Goltz, leur rôle s'est borné à amener la Turquie à acheter exclusivement en Allemagne son matériel de guerre. Ils ont pleinement réussi dans cette entreprise, but véritable de leur mission. Le commerce allemand pour les armes, les munitions, les équipements de toutes sortes, a ainsi trouvé en Turquie un premier et important débouché.
Ce premier succès amena les publicistes allemands à
(1) Le même dont il a déjà été question p. 219.
préciser leurs vues sur ce qu'il convenait de faire en pays ottoman. L'orientaliste Dr Sprenger publia en 1886 une brochure intitulée : la Babylonie, la terre la plus riche du passé et le champ de colonisation le plus rémunérateur du présent (1). a De toutes les terres du globe, disait-il, il n'y en a pas invitant davantage à la colonisation que la Syrie ou l'Assyrie. Là, pas de forêt vierge à défricher, pas de difficultés naturelles à vaincre, mais seulement à gratter la terre, à semer et à récolter (2). » « L'Orient est le seul territoire du monde qui n'ait pas encore été accaparé par une grande puissance. C'est cependant le plus beau champ de colonisation. Si l'Allemagne ne manque pas l'occasion et s'en saisit avant que les Cosaques étendent la main de ce côté, elle aura, dans le partage du monde, acquis la meilleure part (3). » Peu après, le Dr Kaerger développa les mêmes idées dans sa brochure : l'Asie Mineure champ de colonisation allemande (4). Il conseillait la colonisation en Asie Mineure au moyen de grandes sociétés établies dans le voisinage du chemin de fer d'Anatolie, qu'il était alors question de construire. Il demandait surtout la conclusion d'un traité entre la Turquie et l'Allemagne. « La Porte serait garantie contre toute agression étrangère; elle accorderait en échange aux Allemands une longue série de privilèges
(1) Babylonien, das reichste Land in der Vorzeit und dus lohnendste Kolonisationsfeld fur die Gegenwart. V. Deutschlands Ansprùche an das Tùrkische Erbe, p. 12. Lehmann, Munich, 1896.
(2) « Unter allen Làndern der Erde giebt es keines, das wie Syrien und Assyrien so sehr zur Kolonisation einladet, hier giebt es keinen Urwald au.szuroden, keine Naturschwierigkeiten zu iiberwinden, man hat bloss den Boden aufzukratzen, zu sàen und zu ernten. » Op. cit., p. 13.
(3) « Der Orient ist das einzige Territorium der Erde, das noch nicht von einer der emporstrebenden Nationen in Beschlag genommen worden ist; es ist aber das schdnste Kolonisationsfeld, und wenn Deutschland die Gelegenheit nicht verpasst uud danach greift, ehe die Kosaken die Hand danach austrecken, hat es in der Teilung der Erde den besten Teil errungen. » Op. cit., p. 12.
(4) Kleinasien, ein deutsches Kolonisationsfeld. V. Deutschlands Ansprùche an das Tùrkische Erbe, p. 13. Lehmann, Munich, 1896.
qui permettraient de diriger le courant de l'émigration allemande vers les régions fertiles de la Turquie et d'établir plus tard avec cet État une union douanière; l'avenir économique et politique de l'Allemagne serait ainsi placé sur des bases d'une ampleur et d'une solidité extraordinaire (1). »
Un événement considérable vint alors stimuler singulièrement l'activité des Allemands.
Constituée en 1892 sous l'égide de la Deutsche Bank et de la Wiirttembergische Vereinsbank, la société dite des chemins de fer ottomans d'Anatolie obtint le 4 octobre 1888 un firman lui concédant l'établissement et l'exploitation d'un réseau en Asie Mineure. Le directeur général de cette société était M. von Kùhlmann, et l'ingénieur en chef M. 0. Knapp, tous deux Allemands. « Sous une direction allemande, construits avec un capital et un matériel allemands, » les chemins de fer d'Anatolie sont donc bien une œuvre allemande. Politiquement, le fait même de la concession marquait un immense progrès; financièrement, l'entreprise n'offrait qu'un minimum de risques. L'article 29 de la convention passée avec le gouvernement ottoman stipulait de lui, en effet, une garantie kilométrique de 15,000 francs, c'est-à-dire qu'il s'engageait à parfaire cette somme à titre de dividende par kilomètre exploité, quels que fussent en réalité les rendements de l'exploitation. Le réseau concédé dans ces conditions se composait de trois tronçons :
1° De Haidar-Pacha à Eski-Gheir|;
2° D'Eski-Chehir à Angora;
3° D'Eski-Chehir à Konia (2).
Commencées en 1889, ces trois lignes furent terminées en 1896. L'exécution de ce grand travail laissait entrevoir les
(1) «. . . so wiirde damit die ganze wirtschaftliche und damit auch politische Zukunft Deutschlands auf eine ungleich breitere und festere Grundlage gestellt werden... » V. Deutschlands Ansprùche an das Tùrkische Erbe, p. 14. Lehmann, Munich, 1896.
(2) V. la carte insérée p. 352.
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plus brillantes perspectives. Le temps était bien passé où M. de Bismark lançait sa boutade célèbre : « La question d'Orient ne vaut pas les os d'un grenadier poméranien, » et se vantait avec une ostentation qui peut-être déjà n'était pas très sincère de ne point lire le courrier de Constantinople.
Guillaume II venait de montersur le trône. Dans sa préoccupation d'assurer des débouchés au commerce de son empire, il apporta, dès le début de son règne, une attention extrême à tout ce qui concernait la Turquie. Bientôt sa politique orientale se dessina.
Au lieu de continuer à servir « du mauvais café » a a l'homme malade » , ne valait-il pas mieux lui faire prendre des fortifiants ? On serait le sauveur et on aurait droit à la reconnaissance. C'était là la théorie des cercles officiels. Les Pangermanistes, alors au début de leur organisation et dans la fièvre de leurs premiers efforts, n'envoyaient que le triomphe final. «L'intérêt allemand demande que la Turquie d'Asie au moins soit placée sous le protectorat allemand. Le plus avantageux serait pour nous l'acquisition en propre de la Mésopotamie et de la Syrie, et l'obtention du protectorat de l'Asie Mineure habitée par les Turcs. Un sultanat serait formé des terres situées dans la sphère d'influence allemande avec garantie de la plus complète autonomie pour ses habitants (l). » Ces idées de conquête progressive furent développées dans une brochure au titre suggestif : les Prétentions allemandes à l'héritage de la Turquie (2). Editées par YAlldeutscher Verband, ces curieuses pages résument les idées fondamentales du Dr Hasse et de
(1) « ... das deutsche Interesse aber verlangt zum mindeslen, dass dann dièse asiatische Tiirkei unter deutsche Schutzherrschaft gestellt werde, und das vorteilhafteste ware fur uns einerseits die Ervverbung Mesopotamiens und Syriens zu eigenem Besitz, andrerseits die Schutzherrschaft liber das kleinasiatische, im wesentlichen von Tiirken bewohnte Sultanat und die Einbeziehung Arabiens in die deutsche Interessensphàre bei vblliger Autonomie seiner lîewohner. » Alldeutsche Blatter, S décembre 1895, p. 222.
(2) Deutschlands Anspriiche an das Tûrkische Erbe. Lehmann, Munich
ses amis sur la mission orientale de l'Allemagne. Elles ont révélé leurs ambitions insatiables; le fameux voyage de Guillaume II à Jérusalem et à Gonstantinople, en octobre 1898, est encore venu les exaspérer.
Le succès remporté par l'empereur allemand dans ce déplacement politique n'est pas contestable. M. de Bùlow, qui l'accompagnait, eut avec le grand vizir de nombreuses conférences et, bien qu'aucune communication officielle ne permette d'affirmer l'existence d'un instrument diplomatique, il semble qu'un traité analogue à celui réclamé par le Dr Kaerger ait été passé entre l'Allemagne etla Turquie. Des faits très certains le font au moins supposer. Pendant le séjour de Guillaume II à Gonstantinople, le sultan concéda le port d'Haidar-Pacha, sur le Bosphore, à la compagnie allemande des chemins de fer d'Anatolie; après le départ de l'empereur, le directeur de la Deutsche Bank, le Dr Siemens, est devenu plus puissant que jamais ; les officiers allemands ont pris une place plus considérable que par le passé ; on leur a fait inspecter successivement tous les corps d'armée ; on les a chargés d'organiser les grandes manœuvres; à la conférence de la Haye, enfin, Abdul-Hamid a affiché avec éclat sa solidarité avec l'Allemagne et, d'accord avec elle, refusa de suspendre ses armements.
Ces faveurs des Turcs, au lieu de calmer les ambitions allemandes, les déchaînent. A Berlin, on convoite de plus en plus l'Asie Mineure. Les premiers résultats des chemins de fer d'Anatolie ayant été plus que satisfaisants, on a fait étudier le pays avec un soin minutieux, par des missions nombreuses. Le premier-lieutenant d'artillerie Karl Kannenberg, aidé du premier-lieutenant Schàffer, attaché au grand État-major, a résumé le résultat de ses observations dans un ouvrage très complet (1). Depuis que ces explorations sont
(1) Kleinasiens Naturchàtze, von Kannenberg, Prem.-Lieut. im thiiring. Feldartillerie-Regiment N° 19, mit Beitràgen von Prem.-Lieut. Schàffer, kommandiert zum grossen Generalstab. Borntraeger, Berlin, 1897.
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terminées, on invite instamment les Allemands à aller trafiquer dans ces régions ; afin de leur faciliter les choses on a dressé un intéressant atlas économique du pays (1). Mais le but qu'on poursuivait avec le plus d'ardeur était d'obtenir la concession de la voie ferrée qui doit aboutir au golfe Persique.
Depuis plusieurs années déjà, les ambassades de Constantinople soutenaient chacune leur tracé. Les Anglais appuyaient un projet qui, partant d'Alexandrette, atteignait la vallée de l'Euphrate par Alep, et la suivait ensuite jusqu'à Bagdad. Le syndicat russe formé par le comte Wladimir Kapnist, cousin du représentant du Tsar à Vienne, voulait Tripoli de Syrie comme tête de sa ligne, qui, après un embranchement sur Kerbela, aboutissait à Koueit sur le golfe Persique. Les Allemands, eux, rêvaient de prolonger la ligne d'Angora, par Kaïserieh-Sivas-Malatia-Diarbékir, jusqu'à Bagdad, mais pendant longtemps ils ne purent trouver de combinaison financière assez sûre pour proposer la réalisation de ce vaste programme. Leur tâche pendant cette période dut se borner à être négative et à empêcher que les compétiteurs n'obtinssent la concession. Les Allemands d'ailleurs ne renonçaient nullement à leur projet; avec leur ténacité bien connue ils poussaient au contraire les études à fond. Elles démontrèrent les difficultés techniques d'un prolongement par Angora. Une commission d'étude, composée du consul général, conseiller de légation Stemrich, de l'ingénieur en chef prussien Mackensen, fut chargée d'çxaminer si l'entreprise ne serait point plus facilement réalisable en partant de Konia. En même temps, le major Morgen, attaché militaire près de l'ambassade allemande à Gonstantinople, recevait de l'empereur Guillaume l'ordre de se rendre à Erzeroum et à Bagdad pour y étudier la valeur stratégique du chemin de fer à construire. Enfin le
(1) Handeh-und Produktenkarte von Kleinasien, par le Dr Ernst-Friedrich Stiïrnkopf. Halle, 1898.
souverain allemand détachait de son escadre du Pacifique le croiseur Arcona et l'envoyait découvrir au fond du golfe Persique quel serait le meilleur point d'aboutissement de la ligne projetée.
Tout étant ainsi préparé, la diplomatie allemande à Constantinople redoubla d'activité. Afin de réduire les oppositions manifestes, elle imagina de constituer une société internationale, neutre en apparence. Ce procédé avait en outre le très précieux avantage de permettre de rassembler les capitaux nécessaires. Les Allemands agirent ensuite vigoureusement à Yldiz-Kiosk ; ils persuadèrent si bien au Sultan que ce chemin de fer une fois construit lui permettrait de mobiliser rapidement ses troupes d'Asie Mineure alors que présentement il lui faut plusieurs mois avant de pouvoir les utiliser dans une guerre européenne, qu'en décembre 1899, le Dr Siemens, président du conseil d'administration de la société des chemins de fer d'Anatolie, signait avec la Porte une convention décisive. En vertu de cet accord, le chemin de fer de Bagdad était concédé à la Société dite internationale. Celle-ci s'engageait à terminer les travaux dans un délai de huit années. Un article de la convention stipulait que le capital de l'entreprise serait réparti dans les proportions suivantes :
40 pour 100 d'argent allemand;
40 pour 100 d'argent français;
20 pour 100 de capitaux d'autres nationalités.
Quand la nouvelle de la concession parvint à Berlin, où on l'attendait anxieusement depuis plusieurs semaines, ce fut une explosion d'enthousiasme. Guillaume II remercia le Sultan dans un télégramme chaleureux, les Feuilles jjangermaniques firent ressortir fort exactement l'importance du futur chemin de fer dans un article intitulé : « Le chemin de fer allemand de Bagdad. »
« A bon droit nous pouvons désigner sous ce titre la concession de chemin de fer récemment faite par le Sultan,
bien qu'un groupe de financiers français y participe pour 40 pour 100. La banque allemande [Deutsche Bank) de Berlin est à la tête de l'affaire. On sait qu'elle administre financièrement les chemins de fer d'Anatolie et qu'elle leur a assuré un développement économique et politique considérable.
a L'idée de ce chemin de fer a été conçue parl'intelligence allemande; des Allemands ont fait les études préliminaires; des Allemands ont écarté tous les obstacles qui en empêchaient l'exécution. Ils étaient très grands. Nous devons d'autant plus nous réjouir de ce succès, que les Russes et les Anglais se sont ardemment employés à la Corne d'Or pour empêcher l'adoption du projet allemand. Les Anglais ont joué leur dernier atout en se déclarant prêts à construire le chemin de fer de Bagdad sans aucune garantie fournie par le gouvernement turc. S'ils ont échoué, c'est que derrière l'entreprise de chemin de fer, la Porte a vu les desseins politiques du gouvernement anglais.
«Le Sultan possède dans les pays traversés par le chemin de fer de grandes propriétés particulières. Au début, il était peu favorable à l'entreprise, puis il consentit à ce que le chemin de fer fût construit et administré par des Allemands, à la condition qu'il restât une propriété turque. A ce moment, l'influence personnelle de notre empereur a écarté les derniers obstacles et a ouvert à l'esprit d'entreprise des Allemands un champ d'action qui promet infiniment. Le nouveau chemin de fer se joint à Konia à la ligne d'Anatolie et par Bagdad et Bassorah aboutit au golfe Persique, à environ cent kilomètres de l'embouchure du Chat-el- Arab.
« Sur une longueur de plus de 3,400 kilomètres, la ligue traverse des régions qui, jadis, furent le siège d'un commerce florissant et d'une riche agriculture. Elle établit une nouvelle communication entre l'Europe et les Indes ; elle rouvre entre ces pays lointains, la Syrie et le Levant, la
route commerciale que pratiqua autrefois Alexandre le Grand . Ce n'est pas seulement parce que la construction de ce chemin de fer absorbera 400 millions de francs que l'industrie allemande trouvera une source abondante de profits, mais parce qu'il nous mettra à portée de territoires riches et vastes qui offrent au commerce allemand un immense débouché.
« Si Ton considère les avantages politiques et militaires que la Turquie recevra du fait du chemin de fer, on trouve qu'elle s'est tirée à bon compte en accordant une simple garantie d'intérêt.
« Pour l'empire allemand, abstraction faite des avantages économiques, le chemin de fer de Bagdad pourra être plus tard d'une grande valeur politique. Nous avons donc une double raison d'être reconnaissants aux hommes dont l'énergie et l'habileté ont mené cette œuvre à bonne fin (1). » Cette joie un peu exubérante se conçoit. La concession du chemin de fer de Bagdad, dans les conditions où elle est faite, est en effet destinée à produire les conséquences les plus extraordinaires ; elle constitue le dernier acte de la mainmise des Allemands sur tous les principaux chemins de fer ottomans. Qu'on en juge.
La ligne Salonique-Monastir, concédée en 1890 à M. Alfred Kaulla, directeur de la Wùrttembergische Vereinsbanh, est absolument allemande. Son conseil d'administration est présidé par M. G. Siemens. Cette ligne doit être prolongée jusqu'à l'Adriatique. On comprend l'importance exceptionnelle qu'elle prendrait du jour où l'Allemagne serait installée à Trieste.
Les Allemands exercent également une influence prépondérante sur la compagnie d'exploitation des chemins de fer orientaux Mitrovitza-Uskub-Salonique et Bellova-Philippopoli-Andrinople-Constantinople. Cette société, fondée, jadis, par M. Hirsch, a été, après sa transformation, placée sous la
(l) Alldeutsche Blàtter, 17 décembre 1899.
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direction financière de la Deutsche Bank. Ces chemins de fer aboutissent à Stamboul, derrière la pointe du Sérail. De la gare, cinq kilomètres à peine, pendant lesquels le Bosphore se joint à la mer de Marmara, séparent la rive d'Europe de la Turquie d'Asie. En un quart d'heure de bateau, le voyageur arrive à Haidar-Pacha, point Concédé, comme je l'ai dit, en 1898 aux Allemands pour l'établissement d'un port. Or, Haidar-Pacha est la tête de ligne des chemins de fer allemands d'Anatolie, dont les rails atteignent Angora et Konia. Un court branchement, parti d'Afioun, va bientôt souder ce second tronçon à la petite ligne française Smyrne-Kassaba, de telle sorte que le grand port de Smyrne aura pour hinterland toute l'Asie Mineure et se trouvera livré au commerce allemand. Enfin, de Konia, la ligne doit être incessamment prolongée jusqu'au golfe Persique.
Gela ne suffit point encore. Les Allemands veulent posséder entièrement tous les maillons de la chaîne de communication. Après les chemins de fer, ils prétendent acquérir les quais de Gonstantinople, qui appartiennent encore à une compagnie française.
A la fin d'octobre 1899, parut un iradé impérial instituant une commission chargée d'étudier la question du rachat des quais par l'État. « Or, disait la Deutsche Zeitung, le gouvernement n'a pas actuellement l'argent nécessaire au rachat et ne saurait se charger lui-même de l'administration des quais. Il devrait donc se trouver quelqu'un qui fournît les fonds et se chargeât de l'exploitation. Ce serait la Compagnie des chemins de fer orientaux ou celle d'Anatolie. Gomme a La banque allemande » {Deutsche Bank) est derrière l'une et l'autre, ce serait « La banque allemande » elle-même. Par conséquent, si les quais devenaient possession allemande, ne fût-ce qu'à bail, tous les transports et les communications seraient aux mains des Allemands depuis la frontière orientale rouméliote jusqu'au golfe Persique. Les
conséquences économiques et politiques de ce fait seraient incalculables (1). »
On le croit sans peine. Ce serait tout d'abord l'exploitation réservée à des Allemands de ces immenses vallées du Tigre et de l'Euphrate d'une richesse prodigieuse. Les résultats obtenus par la compagnie du chemin de fer d'Anatolie, qui n'opère cependant encore que sur le haut plateau qui les précède, en donnent une haute idée. Les bois de construction, les minéraux, le vin, la laine, les grains surtout, alimentent son trafic, qui en raison du bas prix de la main-d'œuvre qu'on rencontre en Anatolie apparaît comme facilement extensible.
Ces avantages économiques, si précieux déjà, ne sont encore rien à côté de la perspective de disposer de la route la plus courte vers l'Extrême-Orient. Quand les rails atteindront le golfe Persique, les « malles » devront forcément emprunter cette voie, infiniment plus rapide que celle par Suez. Les compagnies allemandes aussi bien de navigation que de chemins de fer se trouveront ainsi maîtresses du transit des voyageurs de l'Europe à destination des Indes, de la Chine et du Japon.
Enfin, l'accaparement des chemins de fer ottomans procure aux Allemands l'occasion d'habituer progressivement les populations à leur contact. Ils s'insinuent dans le pays, établissent des écoles à chaque station importante et font pénétrer partout la souple influence germanique. Cette mainmise a son résultat bien naturel. A mesure qu'ils occupent plus étroitement la terre turque, à titre précaire, les Allemands éprouvent un besoin grandissant de la posséder à titre définitif.
Les faveurs exceptionnelles dont Abdul-Hamid les comble entretiennent toutes ces espérances. Pas un mois ne s'écoule sans qu'un nouvel acte du Sultan les encourage à aller
(1) Deutsche Zeitung. Berlin, 17 décembre 1899.
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plus loin. Je ne citerai que les faits les plus récents. Pendant la guerre sud-africaine, ce sont les consuls allemands au Transvaal qui ont été chargés des intérêts des sujets ottomans sur le territoire des deux républiques; les sujets allemands qui trafiquent en Turquie jouissent de facilités particulières, notamment à la douane; les touristes allemands eux-mêmes sont l'objet de distinctions spéciales. Dans le Stamboul du 10 mars 1900, on pouvait lire : «Les quelques personnages allemands se trouvant parmi les touristes de Y Augusta-Victoria ont eu l'honneur d'être présentés hier à S. M. I. le Sultan par S. E. l'ambassadeur allemand. »
Masquée derrière le Commandeur des croyants, l'influence allemande commence même à s'exercer dans les territoires africains encore soumis au Sultan. En juillet 1900, Mehmed- Afez-Pacha, gouverneur de Tripoli, a quitté Gonstantinople pour se rendre à son poste. Dans sa suite se trouvait le colonel allemand von Ruedgisch, chargé par le gouvernement ottoman de la réorganisation des troupes irrégulières de Tripoli. N'y a-t-il pas là un fait qui mérite d'être soigneusement retenu à un moment où la valeur internationale de l'hinterland de la Tripolitaine se précise? 11 est très certain qu'en cas de conflit général l'existence de troupes turques bien organisées au sud-est de la Tunisie serait dangereuse pour les Français.
Favorisée de mille façons, la colonie allemande de Gonstantinople augmente rapidement. Elle a ses cercles, ses journaux, ses écoles; grâce à elle, la langue allemande se développe dans Péra. On la parle dans un nombre croissant d'endroits; déjà sa nécessité s'impose au point qu'on est obligé de l'enseigner, au moins à titre facultatif, même dans certaines écoles françaises. C'est là une conséquence des milliers d'affaires que brassent maintenant les Allemands en pays ottoman. La Deutsche Bank leur prête un énergique concours. Son rôle devient de plus en plus prépondérant.
M. Gh. Loiseau a donc raison quand il dit : « L'empire allemand tend à devenir de plus en plus le conseiller diplomatique, le courtier financier et l'éducateur militaire de l'empire ottoman (1). » Et sir Ellis Ashmead Bartlett n'exagère pas quand il affirme : « Les Allemands absorbent simplement toute la Turquie. » Ces résultats extraordinaires de la politique de Guillaume II satisfont les Pangermanistes les plus exigeants. Pour le moment, ils cessent de réclamer le partage de la Turquie. « Il importe beaucoup à nous autres Allemands, dit l'organe du Dr Hasse, de renforcer la domination du Sultan et de la Turquie, puisque son existence est désirable pour l'Allemagne (2). »
Dans son discours de Damas, Guillaume II a nettement montré que sa politique turque n'était qu'une introduction à sa politique musulmane. « Puisse Sa Majesté le Sultan, ainsi que les 300 millions de Mahométans qui vénèrent en lui leur Calife, être assurés que l'empereur allemand est leur ami pour toujours (3) ! » L'acte publié dans le moniteur officiel allemand, par ordre de l'empereur, à l'occasion du vingtcinquième anniversaire du règne du Sultan, a encore accentué la note ardente de ces sentiments : « Demain le Sultan aura accompli la vingt-cinquième année de son règne. En ce jour solennel, de toutes les parties de son vaste empire, s'élèveront vers le ciel des prières pour la prospérité du calife. » « En Allemagne, on songera avec plaisir à l'anniversaire d'un monarque dont la diplomatie prudente a toujours maintenu les relations entre la Turquie et l'Allemagne sur un pied d'une amitié que rien n'a troublée, dont beau-
(1) Charles Loiseau, Balkan Slave, p. 227. Perrin, Paris, 1898.
(2) « Uns Deutschen kotnmt es darauf an, die Herrschaftdes Sultans und der Tùrkeizu kràftigen, weil fur Deutschland die Existenz des turkischen Reiches erwiinscht ist. » AUdeutschen Blatter 1879, p. 235.
(3) « Mogen Seine Majestàt der Sultan und mogen die dreihundert Millionen Vlahomraedaner, welche auf «1er Erde zerstreut lebend in ihm ihren Kalifen verehen dessen versichert sein, dass zu allen Zeiten der Deutsche Kaiser ihr Freund wird. » Cité dans Zur Heimkehr des Kaisers, von C. Conradt, p. 7. D. Reimer, Berlin, 1898.
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coup de nos compatriotes en Orient reconnaissent, avec respect et gratitude, la bonne volonté éclairée. A l'occasion de la date de demain, nous souhaitons, comme le feront des millions de sujets, un long règne, béni et pacifique, au souverain hospitalier, auquel Fempereur rendit justice dans son toast mémorable du 8 novembre 1898 à Damas, au protecteur constant et amical de la civilisation allemande en Turquie. »
Ces témoignages de sympathie de Guillaume II pour les Ottomans ne peuvent pas empêcher de considérer qu'au point de vue turc la place exceptionnelle que le Sultan fait aux Allemands dans son empire présente de sérieux inconvénients. De plus en plus, ceux-ci tendent à regarderie pays ottoman comme leur propriété personnelle. Toute la nouvelle littérature allemande sur la Turquie manifeste cette conviction. Un simple compte rendu de voyage est intitulé : « En Asie Mineure, sur les chemins de fer allemands (1). » Dans son Atlas pangermaniste, Paul Langhans donne la carte du chemin de fer allemand d'Anatolie et des chemins de fer allemands de Bagdad (2). C'est donc bien, à tous les degrés, la conquête de la Turquie organisée.
En Extrême-Orient, depuis le coup de force de Kiao- Tcheou, l'Allemagne marche à pas de géant. Il n'y a guère de doute que la crise actuelle se résoudra par sa mainmise sur la province de Ghan-Toung, l'une des plus riches de la Chine.
Si maintenant l'on considère l'ensemble de ces faits multiples et certains, on constate qu'ils résultent bien de ce plan de cheminement à travers la péninsule balkanique, qui fut dressé jadis par Paul de Lagarde et perfectionné ensuite.
(1) V. Auf Deutscher Bahn in Kleinasien, par Dernburg. Sprinjjer, Bei lin, 1898.
(2) « ... deutsch-anatolische und deutsche Bagdad-Bahnen. » V. la couverture de l' Alldeutscher Atlas de Paul Langhans. Justus Perthes, Gotha,
« Il y a longtemps, disait en août 1880 la Gazette nationale de Berlin, que nous répétons aux colons partant pour l'Amérique qu'il y a, à deux pas de chez nous, des pays magnifiques qu'il faut conquérir à la civilisation. Cette conquête allemande, nous entendons qu'elle soit pacifique, qu'elle soit faite par nos paysans, nos architectes, nos fonctionnaires (1). » Le Deutscher Schulverein, dont j'ai montré déjà l'action en Autriche (voir p. 210), est un des instruments de cette pénétration. Il compte environ 40,000 membres, répartis en 18 groupes provinciaux et 40 autres groupes subsidiaires (2). L'objet de cette société « est de facilitera tous les Allemands la mise en pratique individuelle du Drang nach Osten. Son budget dépasse 100,000 marks. Elle a des agents spéciaux, le DrGœrtz entre autres, qui vont relever sur place la topographie agricole et commerciale des régions qu'on lui signale comme propices à des établissements allemands. Il n'est guère de colon qui ne soit connu d'elle, ou de la Sùdmark ou d'autres sociétés similaires. Tout ce mouvement est si bien concerté et se relie si naturellement à des centres propulseurs qu'on en pourrait donner l'exacte mesure, si ces sociétés montraient leurs livres (3). » Cette organisation méthodique explique tout. Voilà pourquoi la burtia slave s'appelle dorénavant Gasthaus (4) ; pourquoi de petits groupements allemands se créent partout. Sans doute, il sont infimes par rapport à la masse de la population environnante, mais ils forment les maillons d'une chaîne. « C'est quand les soudures partielles sont terminées qu'on découvre la solidarité des anneaux et qu'elle se ferme (5). »En des directions diverses, ces chaînes traversent la péninsule des Balkans ; par la Bosnie et l'Herzégovine, elles donnent sur-
(1) Cité par J. de Witte, iÈvolution de la question d'Orient dans les Balkans, p. 54. Schepens, Bruxelles, 1900.
(2) Charles Loiseau, le Balkan slave, p. 234. Perrin, Paris, 1898.
(3) Idem.
(4) Op. cit., p. 232.
(5) Op cit., p. 246.
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tout à l'Allemagne la possibilité de se joindre plus tard à la Turquie.
Il est clair que si la forme actuelle de l'empire a permis d'atteindre des résultats aussi extraordinaires, la Confédération germanique, reconstituée sur les bases supposées au début de ce chapitre, disposant d'une puissance militaire énorme, exercerait autour d'elle une radiation dont on peut concevoir les formes.
Cette radiation serait d'abord balkanique. Une fois en contact direct avec les régions de l'Europe orientale, le gouvernement de Berlin tirerait tout le parti des centres allemands qu'il crée méthodiquement, depuis si longtemps, même dans les régions les plus foncièrement slaves. La Roumanie, rapprochée du moment où elle pourrait mettre la main sur la Transylvanie, serait de plus en plus dans la dépendance étroite de l'Allemagne; la Serbie et la Bulgarie verraient leur développement entravé; la Bosnie et l'Herzégovine formeraient la grande route allemande vers la Tur quie. Trieste marquerait la première étape, Salonique la seconde.
Alors, si le Sultan commettait la faute de laisser les Allemands coloniser en Asie Mineure, la radiation orientale s'exercerait pleinement. Maîtres de cette gigantesque voie ferrée qui s'étendrait sans interruption depuis Hambourg jusqu'au golfe Persique,les Allemands feraient de son point d'aboutissement la tête de ligne de leurs compagnies de navigation à destination de l'Extrême-Orient. Le Chan- Toung, dont Guillaume II est en train de s'emparer conformément aux principes de la Weltpolitik, se trouverait ainsi relié par les voies les plus directes à la Confédération germanique, dont on constaterait alors, dans toute sa vigueur, la radiation extrême-orientale. Enfin, dans sa dernière forme, la radiation serait pangermaniste. « Créer des colonies et des cultures allemandes en Turquie, dit le Dr Kaerger, est un plan qui, en dehors de ses conséquences pour la poli-
tique et le trafic universels, a une importance toute particulière pour le Pangermanisme. En raison de la situation de ce territoire, non seulement l'empire allemand, mais le peuple allemand tout entier devrait contribuer à cette tâche. Les tribus allemandes de la Suisse et surtout celles de l'Autriche devraient être appelées à y coopérer, aussi bien que celles de l'empire allemand (1). » Rien déplus juste. En effet, après la mainmise sur les pays des Balkans et de l'Orient, la dernière phase de l'œuvre de Paul de Lagarde et du Dr Hasse pourrait être facilement accomplie. Pour des considérations économiques décisives, les petits États comme la Hollande, la Belgique, la Suisse, ne pourraient plus vivre auprès de l'immense ZolLverein, maître d'écraser leur industrie. Leur seule manière d'échapper au désastre serait évidemment de se soumettre à l'hégémonie prussienne, en entrant dans l'union douanière. L'absorption politique suivrait d'autant plus vite qu'elle est dès maintenant préparée. Une propagande pangermaniste, moins intense sans doute, mais analogue à celle qui a eu lieu en Autriche, se fait également au nord-ouest de l'empire. En Belgique, les Allemands sèment la division entre Wallons et Flamands et se sont déjà rendus maîtres d'Anvers; en Hollande, le récent mariage de la reine avec un prince dévoué aux intérêts de Berlin, vient encore favoriser leurs desseins. Partout ainsi on retrouve l'action de la politique berlinoise qui, avec une admirable prévoyance, prépare des résultats judicieusement échelonnés dans le temps. Finalement, on aboutirait donc à une extension nouvelle de la Confédération,
(1) « Der Plan einer deutschen Kolonisation und Kultivation in der asiatischen Tiirkei liât ausser der politischen, wirtschaftlichen und weltverkehrlichen auch noch eine nationale, ganz besonders eine alldeut.iche Bedeutung. Nach der Lage dièses Gebietes wiirde sich an dieser Aufgabe nicht bloss das deutsche Keich, sondern das deutsche Volk in seiner Gesamtheit beteiligen kbnnen. Die deutschen Staminé der Schweiz und ganz besonders Oesterreichs wàren ebenso zur Mitarbeit berufen, wie die deutschen Stàmme des Deutschen Reiches. » Alldeutsche Blatter, 1895, p. 224.
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qui, par des élargissements successifs, arriverait à englober tous les États du vieux continent dits germains, et bien entendu ceux qui sans être germains formeraient enclave dans cette immense étendue. Les colonies de ces divers États constitueraient dans toutes les parties du monde un immense territoire extra-européen, exclusivement réservé aux exportateurs du grand empire germanique.
Il y a déjà dix-sept ans, M. de Caix de Saint-Aymour a entrevu, avec une perspicacité remarquable, mais qui sans doute alors ne fut guère appréciée, les premières phases de cette gigantesque opération. Il a merveilleusement compris qu'elle devait commencer par l'absorption de l'Autriche.
« Pour les Allemands, en effet, l'Autriche n'est qu'une avant-garde, un pionnier de l'Allemagne en Orient, et sa mission est de civiliser, c'est-à-dire de germaniser tout le sud-est de l'Europe. Pour les politiciens de Berlin, la forme actuelle de la monarchie des Habsbourg n'est qu'une forme provisoire, préparatoire, qui ne doit durer qu'aussi longtemps qu'elle sera nécessaire pour couvrir de son drapeau l'infiltration lente des Germains dans la vallée du Danube; tous les pays soumis à l'Austro-Hongrie sont considérés dès à présent comme autant de provinces d'une Grande-Allemagne future et les nations qui les habitent comme des vassales de la race allemande (l). »
« Le grand jeu se joue à Vienne et à Pesth, et c'est l'Autriche-Hongrie que l'Allemagne pousse sur la route du Bosphore. Les deux étapes de cette route sont faciles à déterminer.
« Première étape :
« L'Austro-Hongrie, démesurément étendue vers l'Orient, devient réellement l'empire de l'Est... à la condition, cela va sans dire, d'abandonner à la Grande-Allemagne les sept millions de Germains qu'elle détient encore.
(1) De Caix de Saint-Aymour, les Pays sud-slaves de V Austro-Hongrie, p. 288. Pion, Paris, 1883.
« Deuxième étape :
« L'empire des Habsbourg, s'épuisant vainement à maintenir dans un calme factice ses peuples ethnographiquement et linguistiquement séparés et rivaux, sinon hostiles, ne réussit dans cette tâche qu'avec l'appui de l'empire des Hohenzollern et sert, en échange, de véhicule et de champ de germanisation à la culture allemande.
« Puis, quand cette germanisation aura fait assez de progrès, quand l'empereur d'Autriche, devenu à son tour l'homme malade, ne gouvernera plus que des Magyars, des Roumains ou des Slaves teutonisés, la presqu'île des Balkans tombera comme un fruit mûr aux mains du Gargantua de Berlin, qui pourra tranquillement alors quitter les bords de la Sprée, et transplanter sa capitale sur les rives plantureuses de la belle Donau, sinon sur les eaux bleues de la mer Egée (1). »
La vitalité des Slaves d'Autriche est venue compromettre gravement la réalisation de ce beau rêve; mais comme on n'y a point encore renoncé à Berlin, l'Autriche apparaît plus que jamais comme la clef de voûte de l'énorme édifice que les Allemands prétendent élever. Sans elle, tout est incomplet et tout peut s'écrouler. Ils l'avouent bien dans leurs accès d'impatience : L'Autriche barre la route de l'Orient. « Elle est comme un sac devant une porte. Pendant longtemps nous avons cru que c'était un sac de sable, maintenant nous voyons que c'est un dangereux sac de poudre (2). » « L'empire allemand doit s'emparer de l'Autriche-allemande (3). » Alors seulement la bâtisse germanique apparaîtrait avec ses dimensions colossales.
(1) De Caix de Saint-Aymour, les Pays sud-slaves de l'Autriche- Hongrie, p. 290. Pion, Paris, 1883.
(2) « Oestei reich liegt ihnen wie ein Sack vor der Thur : so lange dachten wir, wie ein trâger Sandsack, jetzt aber, wie ein gefàhrlicher Pulversack. >» Zur llcimkehr des Kaisers von Garl Conradt, p. 4. D. Reimer, Berlin, 1898
(3) «... das Deutsche Reich muas Deutschbsterreich erobern : « Die
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La carte « Ce que serait l'Allemagne agrandie de l'Autriche » en donne quelque idée.
Ayant coupé en deux l'Europe, maîtresse de l'Adriatique comme de la mer du Nord, sûre de ses flottes et de ses armées, la Grande-Allemagne pèserait lourdement, sur le monde. Trieste, le Hambourg du sud, l'alimenterait dans la paix, la ravitaillerait dans la guerre. Douée d'un outillage d'une puissance incomparable, son industrie inonderait de ses produits les pays qu'elle s'ingénie avec tant d'art à accaparer : la Hollande et la Belgique déjà pénétrées; la Hongrie, cliente; la Roumanie, satellite; la Bulgarie, barrière brisée; la Bosnie et l'Herzégovine, portes de l'Orient. Au delà du Bosphore, elle atteindrait l'Asie Mineure, réservoir immense de richesses. Projetée depuis Hambourg jusqu'au golfe Persique sans solution de continuité, l'immense voie ferrée allemande souderait Berlin à l'Extrême-Orient.
Alors le rêve gigantesque de l'empereur Guillaume II serait accompli. Parla force et par la richesse commerciale, l'Allemagne dominerait l'univers. Pour caractériser l'état de choses qui existerait alors, il suffirait de modifier légèrement ce que Metternich écrivait de la France napoléonienne, et de dire : « Le système allemand, qui triomphe aujourd'hui, est dirigé contre tous les grands corps d'Etat, contre toutepuissance capable de maintenir son indépendance (1). »
Edouard Hervé avait donc une prescience de l'avenir prodigieuse lorsqu'il affirmait comme essentiel à la vie de l'Europe : « Une Autriche unie et forte est nécessaire pour arrêter l'ambition prussienne. »
Deutsche Politik der Zukunft. » P. 12. Deutschviilkischer Verlag « Oâin » r Munich, 1900.
(1) V. Taine, le Régime moderne, t. I, p. 102. Hachette, Paris, 1895.