L'INTÉGRITÉ DE L'AUTRICHE ET LES PUISSANCES
I. États ne pouvant qu'accéder a une coalition contre l'Autriche oc en sa faveur. — § 1. La Turquie : L'empire ottoman et le Pangermanisme. La Sublime-Porte pourra-t-elle revenir à sa politique traditionnelle? — § 2. La Bulgarie : Les intérêts généraux. L'Allemand politiquement et sentimentalement enneuii des Bulgares. L'influence russe à Sofia. — §3. La Serbie : Le peuple et les Obrenovitch. Les Serbes et les Slaves d'Autriche. L'action du roi Alexandre. — § 4. La Pioumanie : Intérêts essentiels qui l'attirent vers Berlin. Pourquoi elle ne peut que souhaiter le démembrement de l'Autriche-Hongrie. — §5. L'Italie : La Maison de Savoie et les Italiens. Trieste allemand. Y a- I -il des compensations possibles ? Quelques mesures récemment prises par legouvernement du Quirinal. — § 6. Les Etats-Unis d'Amérique : Caractère des relations de l'Union avec l'Allemagne. En quoi la création du grand Zollverein de l'Europe centrale intéresse directement et à un haut degré les Etats-Unis.
II. États susceptibles d'assurer le respect de l'intégrité de l'Autriche. — § 1. L'Angleterre : Les rapports anglo-allemands. L'Angleterre peutaile laisser l'Allemagne s'étendre jusqu'à Trieste? Pourquoi on ne saurait conclure. — §2. La Russie : La Russie a-t-elle intérêt à participer au partage de l'Autriche? Raisons de nature à déterminer le gouvernement de Pétersbourg à vouloir résolument l'indépendance de l'Autriche. — § 3. La France : la. question cV Autriche renfer me-t-elle les éléments d'une transaction sur la question d' Alsace-Lorraine? Triple caractère politique, économique et social de la question d'Autriche au point de vue français. Quelques opinions autorisées.
Les intérêts déterminent les coalitions. Donc, si l'on connaît les États qui ont des raisons capitales d'assurer le respect de l'intégrité de la Cisleithanie et ceux qui au contraire ont avantage à son démembrement, Ton discernera, avec de grandes chances d'exactitude, quel pourrait être le
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groupement des puissances si la question d'Autriche venait à se poser.
A ce point de vue, les puissances se répartissent nécessairement en deux groupes : celles qui, par la nature même des choses, ne peuvent qu'accéder à une coalition déjà existante contre l'Autriche ou en sa faveur et celles qui, à cause de la place qu'elles occupent dans le monde, peuvent s'opposer avec décision à toute intervention de l'empire allemand.
ÉTATS NE POUVANT QU ACCEDER A UNE COALITION CONTRE L'AUTRICHE OU EN SA FAVEUR
La Turquie, la Bulgarie, la Serbie, la Roumanie, l'Italie et les États-Unis d'Amérique composent le premier groupe.
§ 1. — Si la Turquie subit déjà profondément l'action de la cour de Berlin, il est clair que l'extension de l'Allemagne vers le sud, en rapprochant considérablement cet État de Constantinople, accroîtrait encore les facultés d'ingérence des Allemands dans les affaires de l'empire ottoman. lien résulte que rationnellement la Sublime-Porte devrait se ranger du côté de ceux qui défendent l'intégrité de l'Autriche. Mais la conduite de la politique n'est pas toujours conforme à la logique.
Malgré les empiétements incessants des sujets de Guillaume II, on ne voit pas encore les Turcs revenir à cette politique traditionnelle, qui, depuis tant de siècles, leur permet de se maintenir en Europe et qui consiste essentiellement à neutraliser les unes par les autres les influences rivales des États étrangers. On peut donc se demander si les Allemands, qui connaissent si bien les dessous de Constantinople, qui ont une part si grande dans toutes les
affaires et se sont si complètement immiscés partout, ne parviendront pas à maintenir la diplomatie ottomane dans le sillage de celle de Berlin. En présence d'une situation aussi peu claire, il est impossible de conclure et de présager quelle orientation pourrait prendre le Sultan au moment décisif.
§ 2. — Pays jeune, en pleine formation, encore sans industrie, la Bulgarie fait venir du dehors et surtout d'Autriche les objets fabriqués quelle consomme. Elle lui vend par contre la majeure partie de ses récoltes et de son bétail. Les deux pays, clients réciproques, bénéficient ainsi de l'état de choses actuel. Les Bulgares ont encore d'autres raisons très puissantes de chercher à le conserver. En opposition constante avec les Roumains que soutient la chancellerie de Berlin, ils voient leur gouvernement de Sofia exposé sans relâche aux attaques et aux calomnies de la presse triplicienne. Il en résulte que les Bulgares n'ont aucune sympathie pour les Allemands de l'empire et comme ils forment sur la route de Gonstantinople le même obstacle que les Tchèques sur la route de Trieste, toute extension de l'Allemagne vers le sud menacerait leur indépendance.
On a donc, semble-t-il, des raisons d'admettre que le concours des Bulgares est virtuellement acquis à tout groupement de puissances, établi dans le but de faire obstacle à cette extension, à une condition toutefois : c'est que la Russie fasse partie de la combinaison. Cette réserve doit être faite. La politique du prince Ferdinand semble définitivement fixée. Dans les plus humbles cafés de Sofia, les portraits de la famille impériale de Russie témoignent des sentiments des Bulgares pour leurs libérateurs. Si le Tsar fait un signe, les sujets du prince Ferdinand marcheront; s'il se tait, il leur faudra bien, impuissants par eux-mêmes, voir les Allemands accaparer les forces qui leur permettront d'écraser un jour le peuple bulgare.
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§ 3. — En Serbie, les dernières années ont montré que des princes sans scrupules pouvaient séparer les intérêts de la dynastie de ceux de la nation, car l'on a vu le roi Milan faire une politique allemande et antirusse dans un pavs slave et russophile. Pendant une longue période, le peuple serbe a dû vivre ainsi et se résigner à voir son gouvernement agir en opposition absolue avec ses intérêts comme avec ses sentiments. Le coup d'État du roi Alexandre venant de solidariser à nouveau la fortune des Obrenovitch avec celle du peuple qu'ils gouvernent, il y a lieu de croire qu'en cas de conflagration en Europe centrale, le souverain de Belgrade se déciderait uniquement d'après les intérêts serbes. La Serbie, journal paraissant à Genève pendant la dictature du roi Milan, les a dégagés très heureusement : « La lutte que le peuple tchèque soutient au Parlement autrichien intéresse au plus haut degré tous les cercles politiques en Serbie. Le gouvernement et ses amis voient dans cette lutte un grand danger pour la politique de Milan et de son fils. La victoire que les Tchèques peuvent remporter sur les tendances pangermanistes des Allemands autrichiens serait sans aucun doute un coup terrible pour les derniers Obrenovitch.
a 11 n'y a pas à s'y tromper ; sous l'apparence d'une victoire purement intérieure, cette victoire signifierait, en réalité, un changement ou tout au moins un déplacement des tendances extérieures de la monarchie des Habsbourg, tendances qui, telles qu'elles existent aujourd'hui, fournissent à Milan les moyens d'existence et le soutiennent dans la guerre acharnée qu'il mène contre le peuple serbe. Les jeunes Tchèques, avec leur idéal d'une vaste solidarité morale de tous les peuples slaves, effraient nécessairement les Obrenovitch, qui sont les fidèles serviteurs de la politique opposée.
« Par contre, le peuple serbe est enthousiasmé de cette lutte et il saluerait la victoire tchèque comme l'aurore d'un
avenir meilleur, d'une délivrance prochaine de la Serbie de l'influence allemande et magyare. La politique germanophile du gouvernement austro-hongrois est la cause de tous les malheurs qui écrasent aujourd'hui notre patrie. Le Drang nach Osten (poussée vers l'est), qui est la devise suprême des Allemands et dont la diplomatie viennoise est l'instrument aveugle, étouffe notre développement politique et économique Notre avenir national est compromis par cet envahissement germanique. Les provinces serbes deviennent la proie des insatiables Allemands qui nous écrasent d'abord de leurs capitaux et s'établissent ensuite en maîtres politiques dans nos foyers. La Bosnie et l'Herzégovine ne sont qu'une étape dans cette pénétration vers l'Orient. En Macédoine, on sent déjà partout la main des grands jésuites politiques de Vienne, qui s'efforcent d'ouvrir aux alliés de Berlin le chemin du port de Salonique. La Serbie même, à peine affranchie de la domination turque, est envahie parles agents germaniques qui minent son avenir en la séparant complètement des autres Slaves du sud et du nord.
« Lï invasion germanique, toujours plus puissante, plus irrésistible dans les pays slaves de la péninsule balkanique, n'aurait point de limites, les Tchèques une fois vaincus et écrasés. L'Autriche-Hongrie, déjà aujourd'hui le satellite fidèle des tendances allemandes, engagerait alors toutes ses forces et toute son existence à faire valoir les intérêts envahissants de l'Allemagne dans le sud-est de l'Europe. « Les « autres peuples de l'Autriche n'auraient qu'à payer l'impôt « en argent et en sang pour assurer la collectivité et la su- « prématie allemande chez nous. » C'est sous ce jour que le Trgovinski Glasnik, organe des commerçants serbes, voit la politique extérieure de l'Autriche après la défaite tchèque. Dans son jugement, l'honorable journal se fait l'écho de l'opinion de la grande majorité du peuple serbe.
« Toute la Serbie est convaincue aujourd'hui que la victoire de Wolf et de ses amis de la gauche allemande présa-
gérait une nouvelle et énergique pénétration de l'élément et de l'esprit allemands dans les petits pays de la presqu'île balkanique et que cette victoire serait le commencement de l'occupation définitive du sud de l'Europe par une Grande-Allemagne.
« Le peuple serbe voit une certaine ressemblance entre la lutte que les Tchèques soutiennent pour leur autonomie et la lutte qu'il a soutenue lui-même pour son indépendance. En défendant son pays, le Serbe a servi de rempart à la civilisation européenne ; de même, le courageux Tchèque, en luttant pour son autonomie, sert aujourd'hui de rempart à tous les Slaves, à toute l'Europe peut-être, contre l'invasion germanique, non moins dangereuse, non moins détestée. La masse du peuple serbe est dans l'impossibilité d'exprimer ses sympathies aux courageux défenseurs de la solidarité slave ; les Obrenovitch sont aujourd'hui les maîtres absolus du pays et ils sont ennemis de toute manifestation populaire. Mais les frères tchèques peuvent être convaincus que le peuple serbe leur souhaite de tout cœur une victoire prochaine, pour le bien de tous les pays slaves, en leur disant : « En avant, toujours en avant! Les sympathies de tout le monde civilisé vous sont acquises, car vous défendez une juste cause (1). »
Le coup d'État du roi Alexandre, postérieur de quelques jours à ces appréciations, en a confirmé la justesse. En brisant le joug de la politique allemande, le souverain serbe s'est placé résolument sous la protection du tsar Nicolas, qui lui a témoigné aussitôt les sentiments les plus affectueux. Si cet état de choses heureux pour la Serbie se maintient, on peut admettre que, relativement aux affaires de l'Europe centrale, on suivra à Belgrade les «directions » qui viendront de Pétersbourg; mais, comme les revirements du roi Alexandre ont été déjà trop nombreux, il se-
(1) Cité par la Pensée slave, de Trieste, du 2 juin 1900.
rait prématuré de compter sur la fixité de sa nouvelle politique.
§ 4; — Les points de vue auxquels peuvent se placer les Roumains sont très différents de ceux des Serbes et des Bulgares. Producteurs de grains, les Roumains doivent pouvoir les écouler au dehors. La Russie, pays agricole, ne saurait être leur débouché. L'Allemagne, au contraire, a an avantage évident à tirer une partie des céréales qui lui font défaut de la Roumanie qui, de son côté, sans autre industrie que celle, encore naissante, des pétroles, se trouve amenée à acheter en Allemagne la plupart des produits fabriqués qui lui manquent. Les deux Etats ont ainsi des intérêts économiques concordants, solidarité que renforce encore celle des intérêts politiques. On ne saurait l'oublier, le roi Carol Ier est un Hohenzollern. Lorsqu'en 1866, il fut élu prince de Roumanie, il servait comme sous-lieutenant au 3e régiment de dragons prussiens. Son inclination naturelle le portait donc vers l'empire allemand. Les événements de son règne l'ont amené à y prendre définitivement son point d'appui.
Après la guerre turco-russe, la Roumanie a dû céder à la Russie sa part de la Bessarabie et accepter en compensation les marécages de la Dobroudja. Le traité de Berlin a ainsi laissé aux Roumains un souvenir pénible et un ressentiment si profond contre Pétersbourg, qu'on s'est habitué à Bucarest à considérer la Russie comme l'adversaire éventuel. On a fait venir de Belgique le général Brialmont pour fortifier toute la région qui s'étend au sud de la Moldavie, entre les Garpathes et les régions impraticables de la Dobroudja. Cette barrière, formée de coupoles cuirassées, dont les principaux groupes sont à Focsani et à Namolosa, est jugée capable, en cas d'attaque, de donner aux soldats de la Triplice le temps de venir à l'aide des Roumains. La précaution n'a point encore paru suffisante ; la capitale a été entou-
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rée de forts qui en font un véritable camp retranché dont l'investissement exigerait, assure-t-on, près de quatre cent mille hommes.
La position prise contre la Russie est donc très nette.
Une prévision d'avenir rend encore le gouvernement de Bucarest étroitement solidaire de la politique de Guil-