‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 49 sur 66 · NOIRE · texte numérisé non relu

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îaume II. Les cartes, que les jeunes sujets du roi Garol ont à consulter dans les écoles, montrent que l'idéal territorial des Roumains est loin d'être satisfait. On y trouve nettement marquées les limites de la Roumanie irredenta, constituée de trois fractions distinctes. La première est naturellement la Bessarabie; mais, comme elle se trouve sous la domination russe, on n'espère la récupérer que dans un avenir lointain. Par contre, tout bon Roumain estime que, dans un temps peut-être rapproché, il sera possible de réunir à la Roumanie le sud de la Bukovine et surtout la Tran-

sylvanie, actuellement soumise aux Magyars, acquisitions qui feraient rentrer dans le royaume plus de trois millions de frères roumains. Or, pour devenir une réalité, ce rêve suppose nécessairement le démembrement de l'empire des Habsbourg. C'est pourquoi l'action dissolvante exercée en Autriche par les Pangermanistes trouve à Bucarest tout le contraire de la réprobation. On y sait fort bien que ce mouvement, s'il réussit, est susceptible de faire naître les circonstances qui permettraient au gouvernement de Berlin d'intervenir, ce qui, par voie de conséquences, déterminerait le démembrement d'abord de l'Autriche et ensuite celui de la Hongrie, démembrement indispensable pour s'emparer de la Transylvanie.

Ces constatations suffisent amplement à établir qu'aucune puissance de second ordre n'est aussi complètement que la Roumanie sous la dépendance de Berlin. On en doit conclure que, selon toute probabilité, si la « question d'Autriche" venait à se poser, le gouvernement du roi Carol obéirait docilement aux suggestions de la Wilhelmstrasse.

§ 5. — Un fait : la divergence de plus en plus grande des intérêts du peuple et de ceux de la dynastie domine actuellement toute la politique de l'Italie. Les dernières élections ont établi le progrès des idées républicaines dans toute la péninsule et même dans le Piémont, berceau de la maison de Savoie. Il apparaît ainsi clairement que le fils du roi Humbert se soutiendra au pouvoir surtout grâce à l'appui énergique qu'il reçoit des Hohenzollern. Ce système lui permettra peut-être de prolonger la durée d'un trône compromis, mais non de regagner les sympathies de son peuple qui commence à s'émouvoir des empiétements incessants des alliés de Berlin.

Dans la haute Italie, les Allemands colonisent avec la même méthode qu'ils emploient en Autriche et dans les Balkans. Il n'y a guère de semaine où une compagnie de

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navigation allemande ne transporte de Gênes en Amérique des centaines d'Italiens qui, convaincus par les fallacieuses promesses d'agents recruteurs, abandonnent en masse leurs villages.

À peine sont-ils partis, que des paysans venus de Bade ou de Bavière arrivent pour les remplacer. Dans bien des endroits déjà, le Germain cultive la vigne que le Latin a plantée. A Turin, à Gênes, les Allemands sont les maîtres, et dans le reste du pays, ils expulsent les Italiens des meilleures situations commerciales.

On conçoit donc que la seule pensée de voir Trieste, fraction de Yltalia irredenta, reine de cette mer Adriatique dont Venise est la perle, tomber aux mains de Guillaume II, suffirait à exaspérer les sujets de Victor-Emmanuel. Malheureusement, ils connaissent encore fort mal le danger pangermaniste et se rassurent un peu naïvement par les manifestations platoniques que fait parfois le conseil municipal de Trieste. Ainsi, le 13 mars 1899, il a voté, à l'unanimité, la pose dans la salle de réunions dune pierre commemorative portant l'inscription suivante :

« Le 15 janvier 1899, les députés et les maires de l'Istrie et du Frioul oriental, réunis dans cette salle, ont affirmé, à l'encontre des récentes prétentions d'autres races, le caractère italien, indélébile depuis mille ans, de la région comprise entre les Alpes Juliennes et la mer. »

Ces déclarations sont sincères, mais elles ont le grave inconvénient de dissimuler à la plupart des Italiens le véritable péril ; aussi sont-ils encore convaincus que si l'Istrie ne reste pas à l'Autriche, elle appartiendra à l'Italie.

Les Pangermanistes qui bénéficient de cette quiétude sont cependant bien résolus à s'emparerde Trieste. Commeils font peu de cas des Italiens, ils ne considèrent pas que leur opposition puisse être un obstacle redoutable. « L'Italie est trop pauvre, manque trop de population, est trop inhabile à la guerre pour pouvoir être considérée comme une rivale;

ressayerait-elle, qu'elle n'éviterait pas un échec analogue à ceux qu'elle a trouvés en Afrique et en Chine (1). » «L'Italie et l'Autriche ne sont plus de véritables alliées pour nous; elles n'existent que sur le papier (2). »

Cette opinion donne aux Pangermanistes une liberté d'esprit qui les met fort à l'aise pour aborder la question de Trieste au point de vue italien. Ils admettent bien que l'Italie doit voir, avec des yeux envieux, les progrès de toute grande puissance vers l'Adriatique... (3). Mais ils n'hésitent pas à dire qu'un emploi judicieux de la force aura raison des difficultés susceptibles de naître au dernier moment. « En cas de démembrement de l'Autriche, l'Italie fera tous ses efforts pour s'emparer de Trieste. Mais, si l'Italie est convaincue que la possession de Trieste et de Vola constitue pour la puissante Allemagne une question de vie ou de mort, elle comprendra qu'il vaut mieux s'entendre avec elle aimablement et elle se contentera de la cession du Trentin (4). »

En réalité, tout le problème consiste à faire que la maison de Savoie consente à renoncer à Trieste, ce que le peuple italien, s'il était consulté, n'accepterait certainement pas.

(1) « Italien ist zu arm, zu gering an Bevblkerungszahl, zu wenig kriegerisch t'uchtig, um als Mitbewerher auftreten zu kbnnen ; versucht es das, so bleibt der Misserfolg nichtaus, wie in Afrika und China. » Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 53. Militàr-Verlag. R. Félix, 1900.

(2) « Italien und Oesterreich sind keine wirklicken Bundesgenossen fur uns mehr, sie stehen nur au dem Papier! » Âlldeutsche Blatter, 1898, p. 285.

(3) « Denn Italien hat ohne Zweifel ein Interesse daran, jedes Vordrin- ?en einer anderen Grossmacht am Adriatischen Meere mit scheelen Augen auzusehen... » Dr R. Mehrmann, Deutsche Welt-und Wirtschafts-Pvlitik, p. 63. Deutschvblkischer Verlag « Odin », Munich, 1900.

(4) « Fur Italien wird allerdings in dem Zusammembruch Oesterreichs eine Versuchung Ii<*gen, an der x\dria selbst zuzugreifen. Wenn aber Italien sich iïberzeugen wird, dass das màchtige Deutschland den Besitz von Triest und Pola als eine Lebensfrage behandelt, dann wird es sich zweckmàssiger mit ihm im Voraus in G'iite verstàndigen und sich mit der Abtretung des Gebietes von Trient zufrieden geben. » Oesterreichs Zusammenbruch und Wiederaufbau, p. 13. Lehmann, Munich, 1899.

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Oh! cette renonciation serait indirecte; on s'ingénierait même à la masquer avec art. On a déjà parlé d'un vague projet de condominium qui permettrait « en principe » aux Italiens d'occuper Trieste de concert avec les Allemands. Mais c'est surtout par des compensations qu'on espère régler finalement les choses. En quoi pourraient-elles consister? Ce serait d'abord le Trentin, peut-être plus tard la partie italienne de la Suisse, enfin et surtout les dépouilles françaises, la Corse, la Tunisie, et même, s'il le fallait, on y ajouterait la Tripolitaine. Il y aurait là, espère-t-on, de quoi donner à Victor-Emmanuel les moyens de faire illusion à ses sujets. Un tel calcul est-il exact? Le gouvernement de Rome se préterait-il à donner cette solution à la crise en formation en Europe centrale? C'est encore le mystère de sa chancellerie. On peut toutefois relever certains préparatifs militaires italiens qui paraissent en parfaite concordance avec ceux des Allemands en Alsace-Lorraine et sur la frontière russe.

En 1897, — c'est la date du début delà campagne pangermaniste en Cisleithanie, — une commission italienne a été nommée dans le but de faire les études nécessaires pour la mise en état de défense complète de la frontière autrichienne. L'état-major de François-Joseph semble avoir pris ombrage de cette mesure; en 1898, il a fait remettre à neuf le vieux fort qui commande la route de Pontebba et depuis, il fait exécuter d'importants travaux à Trieste, à Pola et aux bouches du Cattaro. Si l'on tient compte de ces indices, et surtout des raisons qui subordonnent de plus en plus le sort de la dynastie de Savoie aux volontés de la cour de Berlin, on peut admettre que, dans une guerre contre l'Autriche, l'Italie marcherait d'accord avec l'Allemagne.

§ 6. — Les États-Unis d'Amérique viennent d'entrer résolument en concurrence avec les grandes puissances européennes. Dès lors, ils constituent un facteur de force

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