‹ L'Europe et la question d'Autriche au seuil du 20e siècleChapitre 51 sur 66 · EXPORTATIONS DES ETATS-UNIS · texte numérisé non relu

EXPORTATIONS DES ETATS-UNIS

EN ALLEMAGNE Commerce spécial en millions de marks.

La concurrence américaine est devenue si dangereuse que même les puissants industriels de la Westphalie rhénane en sont réduits à former une ligue dans le but de lutter plus efficacement (1). En somme, les citoyens de l'Union sont les adversaires des Allemands à un double point de vue : ils leur ferment un débouché immense et sont des concurrents redoutables dans le monde entier.

Le Dr Hasse et ses amis tirent de cette situation très certaine des arguments nouveaux, qu'ils ajoutent aux autres avec beaucoup d'efficacité, pour préconiser l'extension du Zollverein à l'Autriche.

Le résultat de cette extension, disent-ils, serait de réserver toute l'Europe centrale aux produits allemands, d'interdire par conséquent aux produits américains l'accès de ce vaste territoire et d'améliorer les conditions de la fabrication allemande de telle sorte que ses objets manufacturés pourraient lutter plus efficacement contre ceux des Américains dans toutes les autres régions du globe. Ce raisonnement paraît incontestablement fondé. Il en ressort clairement que l'extension du Zollverein allemand à l'Autriche léserait gravement les intérêts américains, et que le gouvernement de Washington doit tout faire pour l'empêcher, s'il veut sauvegarder les intérêts de ses exportateurs.

Au cours d'un banquet qui a eu lieu à New- York il y a quelques mois, le sénateur Free a dit fort justement : a Les États-Unis ont plus à craindre de l'Allemagne que de toute autre nation; l'Allemagne sera notre rivale la plus dangereuse comme elle est sur le terrain commercial l'ennemie la plus formidable, la plus persistante, la plus agressive et la plus indomptable. » Ces paroles comportent toute une politique. De toute nécessité, les États-Unis doivent avoir pour objectif d'arrêter l'expansion allemande. Sans doute, ils ne

(1) V. Exporters and importers journal, 4 août 1900, 17 State Street, New-York.

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peuvent pas empêcher par la force l'Allemagne de s'agrandir aux dépens de l'Autriche, mais ils disposent de moyens d'action qui, pour être moins apparents que les armes, sont peut-être aussi efficaces. C'est à l'homme d'État qui gouverne à la Maison-Blanche de savoir s'en servir avant qu'il soit trop tard.

états susceptibles d assurer le respect de l'intégrité de l'autriche

Trois puissances, en dehors de l'Allemagne, dont on connaît déjà les tendances et les intérêts, peuvent exercer une influence décisive sur la solution des affaires de l'Europe centrale : l'Angleterre, la Russie et la France.

§ 1. — Il n'est pas douteux qu'une hostilité profonde existe entre Anglais et Allemands. Elle se manifeste parfois avec une rare intensité.

Un exemple entre mille : au commencement de 1899, l'explorateurallemand, M. Waldkirch, se trouva, en Afrique, éloigné de la côte à la suite d'une grande chasse, et sur le pointde mourir de faim. Il atteignit, au prix des plus pénibles efforts, le territoire anglais situé au delà de Witu et se mit aussitôt en mesure d'acheter aux indigènes les vivres nécessaires à sa caravane. Le résident anglais, M. Rogers, apprit ces négociations; il donna sur-le-champ aux chefs de tous les villages l'ordre de ne pas vendre de vivres aux Allemands, même contre payement comptant et à quelque prix que ce fût. Cette volonté fut si formellement imposée que M. Waldkirch dut se replier à marches forcées vers la côte, d'où il adressa une protestation véhémente au consul allemand de Zanzibar. La guerre du Transvaal a fourni aux

Allemands l'occasion de témoigner aux Anglais des sentiments correspondants.

La lutte pour la suprématie commerciale, en multipliant sans cesse les contacts gênants entre les deux peuples, est encore la raison d'être de cette hostilité réciproque. Plus travailleur et plus souple, le trafiquant sujet de l'empereur Guillaume a eu partout raison du trafiquant sujet de la reine Victoria. J'ai indiqué déjà (V. page 74) comment M. Williams d'abord, les autorités officielles après lui, ont constaté avec terreur les conséquences de cette infériorité; comment la fédération des territoires britanniques en une seule union douanière a paru le remède souverain à ce mal grandissant; comment, en attendant le fonctionnement utile de cette grande machine de guerre, les Anglais, avec leur réalisme habituel, cherchent à entraver indirectement le développement du trafic allemand dans les possessions britanniques. C'est ainsi, par exemple, qu'au Natal, où le commerce est toujours libre théoriquement, les représentants de maisons étrangères sont frappés de taxes très élevées qui absorbent le plus clair de leurs bénéfices. Or, comme tous ces étrangers se trouvent être des Allemands, agents de maisons allemandes, c'est en réalité le commerce allemand qui est atteint. L'aversion, pour la Grande-Bretagne, des fabricants allemands qui voient généraliser l'application de ce système hypocrite, a donc un constant aliment; mais, d'autre part, comme ils n'en restent pas moins les plus dangereux adversaires des Anglais, on conçoit que ceux-ci ne soient guère disposés à concéder à l'Allemagne un nouvel accroissement de puissance.

Il est indubitable, en effet, que l'établissement du grand Zollverein de l'Europe centrale serait aussi dangereux pour le commerce anglais, et pour les mêmes raisons, que pour le commerce des États-Unis. Sans même parler des effets de sa radiation lointaine qui ne sauraient être évalués, il est très certain que les exportations anglaises en

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Autriche-Hongrie, en Roumanie, en Bulgarie, en Turquie qui, en 1899, s'élevaient à un total de 230 millions de francs environ, se trouveraient gravement compromises (1). L'anxiété avec laquelle les Anglais suivent la pénétration de l'Orient par les Allemands s'explique donc. Il a suffi que la diplomatie de Berlin fit lancer en avril 1899, à titre de ballon d'essai, la nouvelle que l'Allemagne préparait, pour un avenir peu éloigné, la déclaration de son protectorat sur une partie de l'Asie Mineure, pour qu'une vive émotion se produisît à Londres. Au Parlement, sir Ashmead Bartlett a interrogé M. Brodrick, dont la réponse diplomatique n'a naturellement rien éclairci; mais la presse a protesté avec énergie : « Si la vallée de l'Euphrate, disait un journal londonien, se trouvait entre les mains d'une puissance peu amicale, le chemin des Indes serait sérieusement menacé. Une convention, conclue entre le sultan et l'empereur, en vertu de laquelle l'Allemagne prendrait pied sur les bords de l'Euphrate, entraînerait des conséquences tellement graves qu'il est difficile de croire qu'elles soient seulement possibles. Pourtant cette éventualité cause déjà de l'inquiétude dans les chancelleries européennes (2). » Si les Anglais veulent éviter cette éventualité redoutable, il semble bien que le plus sûr moyen qui s'offre à eux serait de s'opposer à toute mainmise de l'Allemagne sur l'Autriche. Il est évident, en effet, que le jour où une puissante marine germanique serait constituée dans la Méditerranée, les Allemands pourraient tirer complètement parti du chemin de fer de Bagdad, sans compter que ce serait s'exposer à la perte de cette suprématie navale qui donne à la Grande- Bretagne la sécurité de son existence. Les Anglais ne peuvent pas s'y tromper. Du jour où les Allemands se sen-

(1) V. Annales du commerce extérieur publiées par le ministère du commerce fiançais. 1900, xe fascicule.

(2) Cité par G. Blondel, l'Essor industriel et commercial du peuple allemand, p. 356. Larose, Paris, 1899.

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