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L'EUROPE ET LA QUESTION DMUTRICHE

tiraient les maîtres incontestés du continent, il est certain qu'aucune considération ne les empêcherait de tourner les forces concentrées en leurs mains contre la puissance britannique. Les auteurs pangermanistes ne se font pas faute de le dire : « après l'anéantissement de la suprématie maritime de l'Angleterre (1). » Tel est le rêve qu'ils se flattent de réaliser aussitôtque la France aura été réduite au rang de puissance de second ordre.

A Londres, on ne paraît d'ailleurs se faire aucune illusion sur les intentions de l'empereur Guillaume. « La triplice a duré assez longtemps, — disait au début de 1900 le Globe, dont les attaches officieuses avec le cabinet de Saint- James sont connues. — Elle est sans force parce que la situation des puissances alliées s'est changée et se modifie continuellement. Seule, l'Italie se trouve dans le même état où elle était à l'époque de la conclusion de l'alliance. En Autriche et en Allemagne, il en est tout autrement. L'Autriche a maintenant des désordres intérieurs qui en font une pauvre alliée. L'Allemagne passe par une période de transformation. Elle a des plans ambitieux et ne se conten tera plus longtemps d'être la principale puissance de l'Europe centrale. Elle rêve d'une flotte et d'une grande armée, projets grandioses à la réalisation desquels l'Autriche ne peut l'aider et qui créent des obligations qu'elle doit remplir elle-même...

« D'après la constitution actuelle, la Triplice ne sera pas dissoute par l'un des alliés, mais l'empereur Guillaume attend que les Allemands d Autriche, lorsque la crise éclatera devant l'Europe, demandent l'incorporation de l'Autriche dans ïempire allemand. Avec son habituelle prévoyance, l'Allemagne se prépare d<jà pour ce moment. »

Rationnellement tout indique donc que l'Angleterre,

(1) «... nach Niederringung tler maritimen Uebermacht Englands... * Dr K. Mehrmann, Deutsche Welt-und Wirtschafts-Politik, p. 60. Deutsch vblkischex Verlag « Odin », Munich, 1900.

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consciente du danger, ne peut souscrire à l'extension de l'Allemagne vers le sud. Seule, en effet une politique d'opposition aux projets pangermanistes serait conforme aux précédents historiques. A Vienne, en 1815, Gastlereagh, prévoyant déjà la marche vers l'Adriatique, ne voulait pas que la Prusse s'agrandît sur les frontières de Bohême; aujourd'hui, l'Angleterre a au moins autant de raisons d'empêcher l'Allemagne de prendre Trieste qu'elle en a eu jadis de s'opposer à l'installation de la France à Anvers. Mais le gouvernement d'Edouard VII, aussi hien que celui de l'empereur allemand, paraît s'engager dans des voies nouvelles. La présenee simultanée au pouvoir des deux plus grands audacieux de cette époque : M. Chamberlain et Guillaume II, pourrait bien modifier l'orientation normale de la politique britannique. J'ai indiqué plus haut (page 297) les vraisemblances de cette hypothèse.

M. Chamberlain n'est-il pas l'homme du chemin de fer du Cap au Caire et de la guerre du Transvaal? Il a commis dans l'Afrique du sud une première faute grave; il est maître d'en faire une seconde. Ne peut-on d'ailleurs concevoir qu'aux yeux du député de Birmingham, tout disparaisse devant la séduisante idée de concentrer progressivement sur l'immense Afrique toutes les forces britanniques? Son point de vue, dans ce cas, est facile à imaginer. D'un même coup l'Angleterre satisferait ses rancunes antifrançaises et soustrairait à l'amiable son territoire économique, pour de longues années, aux entreprises du jeune et avide rival, l'empire allemand. L'entente pourrait ensuite être durable entre Londres et Berlin. Le commun « Germanisme » des deux peuples en serait la base. Une telle conception n'estelle pas de nature à flatter les idées saxonnes du petit-fils de la reine Victoria? Elle lui fournit tout au moins une chance de plus de réaliser l'extension continentale de l'empire qui le hante. Il est vrai que, si la disparition de la fièvre « khaki » venait à rendre aux Anglais leur sang-froid ordi-

naire, ils refuseraient de laisser plus longtemps l'homme de la guerre sud-africaine conduire leurs affaires ; ils reviendraient aux traditions politiques, dont ils on l éprouvé l'excellence, et cela seul suffirait à les rendre partisans déterminés de l'intégrité de l'Autriche. Mais une semblable évolution de l'opinion publique anglaise ne s'indique point encore. Les dernières élections ont montré que M. Chamberlain était bien le chef incontesté de l'impérialisme britannique. C'est un fait. Les événements récents, qui tendent si nettement à indiquer la conclusion d'un accord durable entre l'Angleterre et l'Allemagne, ne font qu'en confirmer la portée.

S'il est rationnellement certain que l'Angleterre ne devrait pas permettre à l'Allemagne de s'étendre jusqu'à l'Adriatique, il n'en existe pas moins des indices tendant à établir que le cabinet de Saint-James accepte cette solution. Le doute sur l'orientation prise par l'Angleterre est, en tout cas, suffisant pour qu'il soit impossible de conclure.

§2. — La Russie a-t-elle intérêt à procéder au partage de l'Autriche de concert avec l'Allemagne, en vertu d'un accord analogue à celui qui a réglé jadis le sort de la Pologne?

Les Pangermanistes le prétendent. Afin d'amener l'opinion russe à conclure dans ce sens, ils ont consacré plusieurs brochures tendancieuses à développer les avantages de la combinaison. Dans ses Considérations sur l'Autriche en l'an 2000 (1), l'Allemand, M. Hofmann, professeur d'histoire moderne à l'Université de Varsovie, s'est proposé ce but avec beaucoup d'évidence. L'auteur de ces pages, qui ont d'abord paru en russe avant d'être publiées en allemand, développe avec une extrême insistance sous prétexte de parler de l'Autriche future, ce qu'il convient de faire

(1) ProbuS-Hofmann, ifàcA-6/t'cA: auf Oesterreich im Ja h re 2000. Wigand, Leipzig, 1898.

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actuellement. La thèse est des plus simples : les Autrichiens travaillent pour le roi de Prusse. La dissolution de l'empire des Habsbourg est inévitable. Les gouvernements de Berlin et de Pétersbourg ne peuvent que s'entendre pour un partage avantageux. Il est facile d'en trouver les bases. Les Polonais d'Autriche n'ont rien à craindre des Allemands, qui doivent éviter, dans la mesure du possible, les annexions de territoires slaves; au contraire, la Russie, État autocratique, peut assimiler facilement les éléments étrangers (1). Qu'un traité secret entre l'Allemagne et la Russie règle donc le sort de l'Autriche! La Russie recevrait la Galicie et peut-être, sous certaines conditions, Gonstantinople et la partie turque de la Roumélie; l'Allemagne prendrait possession du reste (2).

Cette volonté des Pangermanistes d'amener l'Allemagne et la Russie à une entente amicale sur la situation future de l'Europe centrale apparaît ici très nettement. Les Russes la connaissent d'ailleurs bien. « Les Allemands sont pratiques! Que de fois n'ont-ils pas fait comprendre qu'ils désiraient s'arranger avec la Russie relativement à l'Autriche (3) ! »

Cette tactique se conçoit. Si l'entente pouvait se faire entre Berlin et Pétersbourg, le problème de l'extension allemande vers le sud serait à peu près résolu. Il s'agit donc de connaître les chances de succès d'un tel accord. J'ai exposé, dans la première partie du chapitre iv, pour quelles raisons le « Panslavisme " politique était depuis longtemps une théorie morte en ce qui concerne les Slaves d'Autriche. La Gazette de Moscou, à une époque (novembre 1867) où cependant le « Panslavisme » était infiniment plus justifiable qu'aujourd'hui, a expliqué avec une sagesse évidente que la Russie devait renoncer à l'absorption des Slaves du centre

(3) V. de Gorlof, la Question d'Orient au vingtième siècle. Ventre, Nice, 1899.

du continent, a Dans ce monde slave qui tend vers la Russie par un mouvement d'attraction irrésistible, la Russie sera d'autant plus puissante que sa politique sera étrangère à tout dessein de domination. Plus la Russie donnera à ces nations, plus elle pourra en obtenir. Ce n'est pas l'acquisition, l' oppression et l'annexion de ces nationalités qui peuvent assurer la situation de la Russie en Europe et son développement intérieur; mais, au contraire, c'est l'existence aussi indépendante que possible de ces nations. » Ces quelques lignes résument toute la politique de la Russie à l'égard de l'Autriche; on va voir qu'elles expriment, en effet, une vérité durable.

Sur quinze millions de Slaves cisleithans, quatorze et demi ne sont pas orthodoxes; leur acquisition totale ou partielle par la Russie ne saurait donc avoir lieu sans soulever de graves difficultés religieuses. Gomment, d'ailleurs, cette acquisition peut-elle se concevoir géographiquement? îl existe des obstacles matériels à peu près invincibles. Je les ai déjà indiqués (V. page 156); la simple vue de la carte de l'Autriche vraie suffit à les remémorer. Seule la Galicie pourrait être facilement annexée par la Russie; comme c'est précisément la part que les Pangermanistes lui assignent dans leur pensée, l'examen de la valeur de cette offre présente un sérieux intérêt.

La Galicie est habitée presque exclusivement par des Slaves. Sa frontière du nord est artificielle. Elle est formée par la rive droite de la Vistule, prolongée par une ligne conventionnelle qui court dans la plaine en se recourbant pour former la frontière de l'est. Au sud, au contraire, les Carpathes constituent une magnifique frontière naturelle. Il est ainsi indubitable que, physiquement, la Galicie semble dépendre de l'empire des Tsars. Si les Russes se basaient sur ces seules données extérieures, l'on doit donc admettre qu'ils pourraient être tentés de réaliser une semblable acquisition.

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Des considérations très fortes sont de nature toutefois à leur conseiller la plus grande réserve.

Gomme la Russie, la Galicie est un pays agricole. Sa seule industrie est celle des pétroles, dont la Russie est abondamment pourvue. Il en résulte qu'au point de vue économique, l'acquisition de la Galicie ne présente aucun intérêt. Au point de vue territorial, l'avantage de sa possession serait bien médiocre. Par rapport à l'immense empire des Tsars, la Galicie n'est qu'une parcelle de terrain; mais, dans sa forme actuelle, cette parcelle remplit un rôle bienfaisant qu'elle perdrait par le seul fait de son incorporation aux Etats de Nicolas II. Maîtres de la Galicie, les Russes deviendraient voisins immédiats de la Hongrie. Certes, ce contact serait pour eux sans aucun danger, mais il susciterait inévitablement de multiples incidents de frontières, qu'il serait préférable d'éviter, en laissant la Galicie former un État-tampon entre les deux pays. Cette sagesse aurait sa récompense. Elle éviterait aux Russes une faute politique qu'on comprendrait difficilement qu'ils puissent faire.

Si les populations de la Galicie sont slaves, il ne s'ensuit point qu'elles soient russophiles, comme le sont les Tchèques et les Slovènes. On sait déjà (1) les raisons très fondées qui déterminent les Polonais, sujets de François-Joseph, à désirer le maintien du statu quo. Les Russes ont des motifs différents, mais aussi déterminants, de les respecter. Il est hors de doute, en effet, que l'acclimatation de quatre millions de Polonais de Galicie, habitués à une entière liberté, à l'observance, souvent stricte, des nombreux règlements qui régissent la partie russe de la Pologne, ne s'obtiendrait pas sans une longue période de compression. Il serait d'autant plus fâcheux de la rendre inévitable, qu'elle compromettrait, selon toute vraisemblance, le relâchement sensible

(1) V. p 149 et suiv.

qui s'observe dans la tension des rapports entre Polonais et Russes à Varsovie.

Avec les Ruthènes, les difficultés seraient encore plus considérables. Catholiques, mais de rite grec uni, c'est-à-dire observant en fait à peu près les mêmes formes religieuses que les orthodoxes (y compris le mariage des prêtres), tout en reconnaissant le pouvoir de Rome, les Ruthènes se trouveraient avoir dans l'empire une situation religieuse que les Russes ne consentent pas toujours à reconnaître et qui détermine, dans le plus grand nombre de cas, d'inextricables complications.

Enfin, si les Ruthènes sont ethnographiquement identiques aux Petits-Russiens de la région de Kiev, ils ne désirent nullement être absorbés par les Russes. Quoi qu'en dise M. Markoff, dans son Galitchanine, les Ruthènes ne sont plus « moscanophiles » , comme l'ont été jadis les générations en train de disparaître. Tous les groupes politiques ruthènes, qui croissent et ont de l'avenir, sont, en général, anti-russes, fortement imbus de socialisme et désireux surtout d'accroître leur indépendance nationale. Si l'on suppose les 3,250,000 Ruthènes de Galicie brusquement introduits dans la masse des Petits-Russiens de la région de Kiev, on comprend que le gouvernement du Tsar ne ferait que semer, dans un terrain favorable, un germe de particularisme déjà en plein développement.

Ces diverses raisons permettent de conclure qu'au point de vue de leurs intérêts stricts, les Russes commettraient une lourde faute en annexant la Galicie, ce qui explique d'ailleurs encore plus complètement l'insistance que mettent les Allemands à leur offrir la partie autrichienne de la Pologne.

Mais, si l'on suppose que le gouvernement de Pétersbourg passe outre sur les considérations qui précèdent et accepte de discuter sur la base de la cession de la Galicie, cette cession constituerait-elle une compensation suffisante à

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l'énorme extension qui, en échange, serait permise à l'empire allemand?

L'insuffisance de ce morceau de terre est si notoire, que des Pangermanistes comme M. Hofmann parlent d'y adjoindre Gonstantinople. L'activité mise par l'Allemagne à s'installer en Turquie par tous les moyens établit le peu de sérieux de telles propositions. Il n'y a donc pas lieu de les discuter. En réalité, pour décider la Russie au partage de l'Autriche, l'Allemagne ne saurait lui offrir que la Galicie. Tout ce que le Tsar peut souhaiter de terres ou d'influence en Asie et en Afrique, il est le maître de l'acquérir par luimême ou avec le concours de la France.

Or, l'annexion de la Galicie offrant des avantages très médiocres en regard d'inconvénients considérables et certains, on peut finalement en déduire que la Russie n'a aucun intérêt évident à prendre part au partage de l'Autriche.

Le gouvernement de Pétersbourg a, au contraire, les plus sérieuses raisons de vouloir l'intégrité et l'indépendance de l'Autriche.

L'extension allemande, jusqu'à Trieste, comporte le sacrifice de 6,000,000 de Tchèques et de 1,350,000 Slovènes. Si ces Slaves ne sont pas orthodoxes et ne veulent point s'absorber dans l'empire des Tsars, leur « slavisme » et leurs sympathies pour la Russie n'en subsistent pas moins. La Russie ne peut pas les laisser écraser par les Allemands. La Gazette de Moscou l'a résolument déclaré, par la plume de Katkof, probablement : « Nous laissons de côté toutes les sympathies nationales et toutes les théories panslavistes, mais nous posons simplement la question de savoir si la Russie peut rester indifférente vis-à-vis de ce mouvement chaotique, au-dessus duquel plane l'esprit de haine et de destruction. Est-ce qu'elle peut et doit refuser son appui à ceux qui veulent sortir du chaos et cherchent la lumière et la vie? Est-ce quelle peut et doit oublier sa mission historique en Orient, en refusant son appui aux Slaves d'Autriche

qui sont encore plus opprimes que ceux de la Turquie (1). » La réponse est nette. La Russie peut d'autant moins manquer à ses devoirs moraux, qu'en le faisant elle commettrait une faute d'une incalculable portée. Permettre aux Allemands la marche vers Trieste serait leur donner le droit de couper la Russie de l'Occident ; ce serait donner aux escadres allemandes, appuyées sur Pola et sur Gattaro, les moyens d'interdire aux navires russes le séjour de la Méditerranée; ce serait se condamner à ne plus agir qu'en Asie. La Russie peut-elle s'y laisser enfermer? Avec Port- Arthur et la Mandchourie, elle vient d'acquérir pour toujours l'accès à une mer libre. La période de la mise en valeur de ses territoires d'Extrême-Orient commence, mais, en réalité, le succès de cette immense entreprise est subordonné à la bonne situation des 120 millions de Russes de la Russie d'Europe. Cette situation est étroitement liée à l'état du centre et de l'ouest du continent. C'est en partant de ce point de vue qu'un écrivain russe, M. de Gorlof, demande que la Russie se préoccupe un peu plus des choses d'Europe. Il estime d'ailleurs que ce revirement est fatal. « On peut hardiment prédire que cet engouement pour l'Extrême- Orient passera bientôt comme toutes les choses artificielles. La Russie reviendra à ses traditions dix fois séculaires (2). m Un auteur pangermaniste est exactement du même avis : « On se trompe fort, si l'on croit les articles de journaux qui prétendent que les principaux intérêts russes sont en Asie orientale. Ceux-ci sont, par rapport à ses intérêts européens, comme 1 est à 20 (3). » Cette vérité apparaît plus clairement encore si l'on considère qu'une fois à Trieste les Allemands pourraient tirer tous les avantages du chemin de

(1) Novembre 1867.

(2) V. de Gorlof, la Question d'Orient au vingtième siècle^ip. 6. Ventre, Nice, 1899.

(3) Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderts, p. 93, Militar-Verla R. Félix, Berlin, 1900.

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fer de Bagdad qui est bien la plus dangereuse entreprise qui ait été dirigée depuis longtemps contre l'empire des Tsars. On ne s'y trompe pas à Pétersbourg. A peine le firman de concession du Sultan était-il connu que les Novosti écrivaient :

« 11 s'agit d'une guerre déjà engagée et constante, d'une conquête pacifique de la Turquie, non pas par la force des armes, mais par la construction de chemins de fer et l'extension de colonies. Si, avec le temps, l'Allemagne atteint son but final et prend possession de Trieste, alors la question d'Orient prendra une direction qui sera toute différente de celle qu'elle a eue jusqu'ici. »

Le Novoié Vrémia a montré mieux encore l'étendue du danger :

a Notre opinion publique semble tout à fait endormie : c'est notre devoir de la réveiller avant qu'il soit trop tard. Nous voyons qu'on ne se rend pas chez nous suffisamment compte de la portée d'une pareille ligne ferrée entre les mains des Allemands. Essayons donc d'éclairer nos concitoyens. Le chemin de fer de la Mésopotamie, une fois relié aux chemins de fer de l'Anatolie, deviendra un concurrent excessivement dangereux du chemin de fer transsibérien qui, lorsqu'il sera achevé, aura coûté des centaines de millions à la Russie. Certes, le trajet entre l'Europe occidentale et l'Extrême-Orient se fera plus vite par la Sibérie que par l'Asie Mineure et la Mésopotamie, mais il sera de beaucoup plus coûteux puisqu'il s'effectuera exclusivement en wagon, tandis que les marchandises qui seront dirigées vers l'Extrême-Orient par la Mésopotamie pourront être prélevées sur les navires qui passent le canal de Suez ; la nouvelle route pourra même faire concurrence à ce dernier. Mais il y a autre chose à remarquer : la Mésopotamie est un des pays les plus riches du globe ; les richesses naturelles inépuisables de ces vastes contrées n'ont été jusqu'ici que fort peu exploitées, les communications faisant presque complètement défaut. Tout changera comme par un coup de ba-

guette du moment où la ligne ferrée reliera le golfe Persique aux côtes de la Méditerranée. L'Asie Mineure et la Mésopotamie pourront ainsi inonder de céréales les marchés de l'Europe, ce qui revient à dire que la Russie en sera exclue, ou à peu près. Les superbes cotons de ces deux provinces trouveront leur chemin vers les fabriques allemandes et autres d'oùils retourneront manufacturés jusqu'en Perse et en Afghanistan, pays où les manufactures russes viennent seulement de trouver un débouché. La Russie sera cruellement atteinte dans ses intérêts économiques, et sa prépondérance politique dans l'Asie centrale recevra un coup dont elle ne se relèvera que difficilement. Voilà ce que nous réserve un avenir peu éloigné, si nous ne signifions pas aux Allemands Hands off pendant qu'il en est temps encore. // faut que nos chers voisins sachent que la Russie ne tolérera jamais qu'on touche au statu quo de l'Asie Mineure et de la Mésopotamie. »

La diplomatie du Tsar a bien cherché à restreindre les effets possibles du chemin de fer de Bagdad en faisant octroyer à la Russie, par la Perse, d'importantes concessions de chemins de fer; mais si bien étudié que soit leur tracé, il sera toujours infiniment moins favorable, au point de vue du trafic international, que celui de la ligne Constantinople- Berlin-Hambourg ; il sera loin surtout d'avoir la valeur militaire des chemins de fer allemands d'Asie Mineure. On sait que ceux-ci ont été étudiés de façon à pouvoir concentrer au sud du Caucase de grandes quantités de troupes turques avec lesquelles la Russie aurait évidemment à compter très sérieusement, si, dans le cas d'une conflagration générale, l'empereur allemand parvenait à faire mobiliser le Sultan contre le Tsar. C'est une éventualité qu'il faut prévoir. « Il est probable que tôt ou tard une lutte entre l'Allemagne et la Russie se produira (1). » La force

(1) «... es vermutlich fxiiher oderspàter noch einmal zu einem Kampfe

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des choses le veut ainsi. La Russie ne peut donc pas laisser le gouvernement de Berlin grouper sous sa direction des forces considérables que lui seul pourra mettre en mouvement contre elle à la fois en Europe et en Asie. La Russie serait-elle certaine de résister à une attaque où elle aurait affaire aux Allemands, aux Roumains, aux Turcs et peutêtre aux Suédois ? Ferait-elle face à une coalition qui l'attaquerait au nord-ouest, à l'ouest, au sud-ouest, au sud et au sud-est? Rien n'est moins sûr. S'il est vrai que la Russie est un réservoir immense de soldats admirables, il n'en est pas moins certain que, pour des raisons financières qui subsisteront longtemps encore, elle ne peut mettre en ligne qu'une partie relativement faible de ses ressources en hommes. Il y a là une considération économique d'une portée capitale qui en détermine une autre non moins essentielle.

La Russie manque notoirement de capitaux. De toute nécessité, elle doit faire des emprunts considérables à l'étranger. Cette obligation est encore accrue par les dernières acquisitions en Extrême-Orient qui obligent le gouvernement de Pétersbourg à consacrer la majeure partie de ses fonds à des travaux dont l'immensité s'accroît sans cesse. De toute évidence, la Russie est contrainte de se ménager les marchés étrangers sur lesquels elle peut trouver des capitaux. Or, l'expérience a prouvé que la France est le seul pays du monde où la Russie ait obtenu et puisse obtenir — d'ailleurs à l'avantage des Français quand ils savent traiter sérieusement — les sommes énormes encore indispensables à son développement. Il en résulte que les intérêts matériels des deux pays sont liés pour une période indéfinie. Tout ce qui affaiblit la Russie diminue la valeur de la créance des porteurs français et toute évolution de la politique générale qui appauvrit la France menace r avenir de la Russie. Or, je le montrerai plus loin, la simple extension du Zollve-

zwischen Russland und Deutschland kommen wird... » Die deutsche Politik tler Zukunft, p. 5. Deutschvolkischer Verlag « Odin » , 1900.

rein à l'Autriche porterait un coup terrible au commerce et à l'industrie français, dont la prospérité règle les possibilités d'épargne des Français. La Russie a, par suite, une raison de plus de voaloir le maintien du statu quo.

En définitive, l'ensemble de ces considérations détermine cette forte conviction : sans commettre la plus inexcusable des fautes, la Russie ne peut pas permettre à l'empire allemand de porter atteinte, de quelque façon que ce soit, à l'intégrité de l'Autriche.

§ 3. — Les événements de Cisleithanie présentent pour la République française un intérêt extrême; son existence, en tant que grande puissance, est en effet étroitement subordonnée à l'indépendance de l'Autriche.

Un grand nombre de Français sont loin d'attacher une pareille gravité aux conséquences possibles du démembrement de l'Autriche. Certains même l'envisagent avec satisfaction; ils estiment que l'empire de François-Joseph contient tous les éléments d'une transaction avec l'Allemagne sur la question dWlsace-Lorraine. M. Paul Fauchille, par exemple, le donne à entendre : «... Un temps peut venir où, à la suite d'événements plus ou moins proches, la configuration de l'Europe se trouvera bouleversée, et dans ce bouleversement rien ne dit que certaines compensations territoriales, à ses yeux plus importantes, ne déterminent pas l'Allemagne à nous rendre nos provinces perdues (1)! »

Cette façon d'envisager la situation de l'Europe centrale semble être fort répandue en France. Le DrHérold, l'un des leaders au peuple tchèque, en a été si frappé, au cours d'un de ses récents voyages à Paris, qu'à son retour à Prague, il a cru devoir mettre ses compatriotes en garde contre toute espérance ayant pour base la clairvoyance politique des Français.

(1) Europe nouvelle, n° 63, avril 1899.

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Il n'est point douteux, en tout cas, que cette conception de l'Autriche, objet d'échange éventuel, a pu s'acclimater facilement en France, la plupart des Français étant convaincus que l'entente une fois faite relativement à l'Alsace- Lorraine, il n'existerait plus de cause de dissentiment entre l'Allemagne et leur pays. Il y a là, comme on va voir, une erreur fondamentale.

Tout d'abord, l'idée d'une transaction possible aux dépens de la Gisleithanie repose-t-elle sur des données sérieuses? Les Allemands considèrent-ils la qualité de leurs relations avec la France comme nécessaire au point qu'ils soient disposés à faire des sacrifices réels pour les améliorer? Les lignes suivantes paraissent résumer excellemment l'opinion moyenne des sujets de Guillaume II à l'égard de la France : « Dans les derniers temps, on préconise une alliance entre l'Allemagne et la France. Certes, il est très satisfaisant qu'en France les sentiments soient devenus plus bienveillants à l'égard de l'Allemagne, dans les dernières années. Tous les Allemands ont le devoir d'entretenir ces sentiments et d'y répondre. Mais cela ne doit pas détourner le politique réfléchi de ce fait : l'Allemagne ne saurait marcher avec la France la main dans la main; l'Allemagne a un avenir et la France n'a qu'un passé. Dans aucune circonstance, le peuple qui regarde l'avenir ne doit lier son sort à celui d'une nation qui meurt lentement mais sûrement (1). » Telle est l'opinion des Allemands sages et modérés. Quant aux chauvins,

(1) In den allerneuesten Zeiten tauchen Befûrworter eines Bundnisses zwischen Deutschland und Frankreich auf. Es istgewiss sehr erfreulich, dass in Frankreich die Gefiihle gegen Deutschland in den letzten Jahren immer liebenswdrdiger geworden sind ; und es ist Pflicht aller Deutschen, dièse Gefiihle zu pilegen und zu erwiedern. Aber den n'uehternen Politiker darf das nicht iiber die Thatsache hinwegtàuchen, dass Deutschland nicht mit Frankreich Hand in Hand gehen kann, weil Deutschland noch eine Zukunft Frankreich nur eine Vergangenheit hat. Wer seine Ziele in der Zukunft sucht, darf sein Schiksal unter keincn Umstanden mit einer lanj^sam aber sicher absterbenden Nation verkn'upfen. Die Gegenwart, n° 10, 20 mai 1899, p. 306-307.

enfiévrés par la folie pangermaniste, ils ne demandent que l'épuisement de la France et la prise de ses colonies.

Relativement à l'Alsace-Lorraine, l'opinion allemande ne présente même plus cette divergence ; on la trouve dune unanimité absolue. Le 1er février 1899, la Strasburger Post constatait l'existence d'intérêts communs à la France et à l'Allemagne. Elle en déduisait la nécessité d'une entente, mais elle ajoutait : » Est-ce que ces intérêts, si la France se résignait à reconnaître solennellement la réunion irrévocable de V Alsace- Lorraine à la mère-patrie allemande, etc. » Les enquêtes faites par certaines revues françaises, qui avaient estimé la diversité des opinions suffisante pour donner lieu à discussion, ont abouti à démontrer que tous les Allemands ayant quelques titres à être pris en considération exigent bien cette reconnaissance solennelle de la réunion irrévocable de l'Alsace-Lorraine. Le baron Garl von Stengel, professeur à l'université de Munich, deuxième délégué de l'empire allemand à la conférence de la Haye, par conséquent très qualifié pour donner une opinion autorisée, a répondu : « La France doit bien se pénétrer de l'idée que l'Allemagne, quoique partisan déclaré de l'apaisement, ne renoncera jamais aux résultats de la guerre de 1870-1871. » M. Schôlank, député au Reichstag, précisa encore davantage : « Sans l'acceptation absolue de la part de la France des conséquences du traité de Francfort, c'est-à-dire sans le renoncement à la revanche et à la reddition de l'Alsace- Lorraine, il est impossible, à mon avis, d'effectuer un rapprochement fécond. » A fortiori, cette opinion est celle des Pangermanistes. « Une rétrocession de l'Alsace-Lorraine à la France est aussi peu discutable que le droit des Français de souffrir de cette perte. Aucun empereur allemand ne peut prêter ni ne prêtera l'oreille à une telle idée; jamais le peuple allemand ne souffrira un semblable affront (1). »

(1) Alldeutsche Blàtter, p. 38, 1899.

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« La possession de l'Alsace-Lorraine est une question vitale pour l'Allemagne (1). » Sur ce terrain, l'unanimité est si parfaite parmi les Allemands que les socialistes-marxistes eux-mêmes ont déclaré en 1893, à Mulhouse et à Berlin, par l'entremise de leurs chefs, MM. Bebel et Liebknecht, qu'ils étaient prêts à prendre les armes pour maintenir l'Alsace-Lorraine sous la domination allemande. 11 est donc permis d'affirmer que jamais l'opinion allemande n'a été moins disposée qu'aujourd'hui à rendre un pouce du territoire acquis en 1871.

Le gouvernement de Berlin partage absolument ce sentiment. Il vient d'en donner une preuve convaincante. S'il envisageait dans un but politique quelconque la nécessité de rétrocéder à la France au moins une partie du Reichsland, cette partie serait évidemment constituée par la région de Metz. Or, c'est précisément là que, depuis trois années, l'empereur allemand accumule les fortifications. Le 1" mars 1900, en inaugurant les travaux du fort du mont Saint-Biaise, Guillaume II a dit : « Je te baptise fort Haeseler. Tu seras appelé à défendre les conquêtes de l Allemagne contre les ennemis de t ouest. » Il y a là, on en conviendra, un ensemble de faits et de paroles importantes qui interdit à tout homme réfléchi de se bercer du rêve, sans doute séduisant, d'une transaction sur la question d'Alsace- Lorraine.

Persisterait-on d'ailleurs à la croire possible, qu'un Français ne saurait trouver en Autriche les éléments d'un échange . Il existe un obstacle d'ordre moral qui interdit à tout gouvernement républicain, même de discuter cette hypothèse.

On a vu plus haut que l'Allemagne ne saurait s'étendre jusqu'à Trieste sans contraindre, par un régime de fer, 6,0)0,000 de Tchèques et 1,350,000 Slovènes.

Or, la France a toujours défendu les droits des peuples;

(1) Mdeutsche Blàtter, p. 39, 1899.

c'est au nom de ce principe qu'elle a protesté légitimement contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine; c'est en l'invoquant qu'elle a reçu le président Krûger, luttant pour l'existence du Transvaal et de l'Orange. La France pourrait-elle recouvrer même la totalité de ses provinces perdues au prix d'un acte infâme qui serait la négation de toute son histoire ? Les Français peuvent-ils oublier que le 8 décembre 1870, alors que l'Europe se taisait devant le vainqueur, seul le peuple tchèque, oublieux du danger, a protesté auprès du comte de Beust contre le bombardement de Paris et l'annexion de l'Alsace-Lorraine dans une déclaration où l'on pouvait lire : « A cette heure solennelle et grave, la Bohême se voit empêchée, par des raisons majeures, d'élever la voix en tant que nation politique, en faveur des principes supérieurs qu'elle considère comme sacrés et qu'elle est décidée à défendre constamment et de toutes ses forces; elle tient cependant à faire connaître ses sentiments.

« Indubitablement, la nation allemande a le droit de repousser par les armes les attaques contre ses États ou contre sa liberté. Mais si elle préméditait d'imposer à la nation française une certaine forme de gouvernement ou de lui arracher une partie de son territoire dont les populations se sentent françaises, elle violerait à l'égard de ces populations leur droit de disposer librement d'elles-mêmes et elle subordonnerait le droit à la force.

a La Bohême ne peut pas refuser ses plus franches sympathies à cette noble et glorieuse nation française, qui ne combat plus aujourd'hui que pour sa liberté nationale et pour la défense de sa patrie, à cette nation qui s'est acquis de si grands titres à la reconnaissance de la civilisation pour le progrès des principes humains et libres. »

Les Français peuvent-ils méconnaître qu'après la guerre, les Tchèques n'ont pas cessé de croire en leur force, en leur justice et en leur sens politique? Les paroles du député tchèque Horitza, répondant au Reichsrath, le 26 décem-

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bre 1899, aux attaques du pangermanisteTûrk, le prouvent. « Nous lutterons jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour l'existence de la monarchie, quoique, selon toute apparence, le gouvernement autrichien ne voie pas clairement les dangers qui le menacent. A la vérité, nous souhaitons que la Russie, grâce à son alliance avec la France, rende à l'Autriche contre la Prusse le même service qu'en 1849 elle a rendu à la monarchie contre les Hongrois. Cette espérance est malheureusement enfermée dans l'avenir. En France, cependant, on connaît la situation de l'Autriche. Si on lit le discours que l'honorable et généreux président de la Chambre des députés français a prononcé lors de sa réception à l'Académie, le l"r février, on constate qu'il voudrait voir donner à la question de l'existence de l'Autriche la même solution que nous-mêmes. Nous lui en sommes très reconnaissants. Notre existence est liée à celle de l'Autriche... Si en Autriche les autorités compétentes ne nous comprennent pas, nous sommes au moins compris des Français, ce peuple à la vaste intelligence et au sens diplomatique... (1). »

(1) « Diesen Kampf um die Existenz der Monarchie werden wir kampfen bis zum letzten Rlutstropfcn, obwohl sich Oesterreich fortwahrend den An- 6chein gibt, als ob es dièse Dinge nicht sebc. Wir haben zwar gehofft, dass Russland durch den Rund mit Frankreich Ocsterreich einmal dcnselben Liebesdienst g<"gen Preussen erweisen werde, wie es ibn Oesterreicb itn Jabre 1849 gogen die Ungarn erwiesen bat. Dièse Iloffnung ist aber lcider in wcite Ferne geriiekt. In Frankreich ist man sich diescr diplomatischen Situation bewusst. Wenn man die Rede des schr verchrten, hochherzigen Pràsidenten der franzbsischen Deputirtcnkainmcr liest, welche er ain 1. Februar bei seinem Eintritte in die Akademie gehalten bat, so sieht man, dass er dièse Frage, die Frage von dem Restande Ocsterreichs, genau in unscrem Sinnc gelbst wissen will.

Wir s:nd ihm dafiir zu Dank verbunden. Wir sind mit unserer Existenz an Oesterreicb ebunden. .. Wenn wir in Oesterreich bei den massgebenden Personen kein Vcrstàndnis finden, so Hnden wir es wenigstens bei den Franzosen, diesem Volke von grossartiger Intelligenz und seinem diplomatischem Gefuhl. »

Stenographisches Protokoll.

Haut der Abcjeordneten. XVI. Session, 36. Sitzung am 26. Februar 1900, p. 2338.

Les délégués de la ville de Prague dans une adresse remise au Conseil municipal de Paris, en juillet 1900, à l'occasion de l'Exposition universelle, ont établi que ces sentiments étaient bien ceux du peuple tchèque tout entier : « Les représentants de la capitale royale du royaume de Bohême désirent témoigner ainsi, en leur nom et au nom de leurs compatriotes, leur vive admiration et leur enthousiasme pour la métropole de la France, et ils saisissent cette occasion solennelle de rappeler la solidarité des intérêts publics, civilisateurs et économiques, unissant la nation tchèque à la France éclairée et laborieuse, qui répandit toujours dans le monde, avec désintéressement, les idées généreuses du progrès et de la civilisation en luttant pour la liberté et les droits de l'humanité entière. »

C'est encore aux Français que les Tchèques, impuissants à agir par eux-mêmes, se sont adressés pour faire transmettre au président Krùger l'hommage de leur respect et le tribut de leur admiration. « Convaincus que tous les peuples qui se défendent sont sûrs de trouver un écho dans les cœurs lorsqu'ils s'adressent à la France, les citoyens tchèques s'associent avec une patriotique émotion aux manifestations de sympathie du conseil municipal de Paris, pour le vaillant peuple boër et pour le vénérable représen tant du Droit méconnu. »

Non, les Français n'ont pas le droit d'oublier le passé ni de trahir la morale supérieure dont ils se prétendent les gardiens. Sans un éternel déshonneur, ils ne peuvent laisser écraser les huit millions de Slaves cisleithans menacés par le « Germanisme » .

Ce côté moral de la question d'Autriche suffirait à dicter ses devoirs au gouvernement de la République française. Mais ce point de vue n'existât-il point, la France ne pourrait permettre l'extension de l'Allemagne vers le sud sans s'exposer à un épouvantable désastre. Envisagée en fonction des intérêts français, la question d'Autriche présente trois aspects :

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Elle est politique.

a Quelle perspective pour les Français que de voir une Allemagne de soixante millions d'habitants réunis sous la même main, et pouvant mettre en mouvement, sur un signe parti de Berlin, une armée de 1,500,000 hommes! » Edouard Hervé parlait ainsi il y a plus de trente ans. Aujourd'hui, c'est soixante-dix millions d'habitants et cinq millions de soldats qu'il faudrait dire. Une telle disproportion dans les rapports des forces rendrait évidemment la vie de la France essentiellement précaire. Gomment le gouvernement de Paris résisterait-il aux sollicitations pressantes qu'il plairait à la cour de Berlin de faire? Gomment maintiendrait-il l'influence et le commerce que la France conserve encore en Orient? Gomment, si l'entente angloallemande est vraiment une réalité durable, assurerait-il les relations de la France avec ses possessions d'Afrique? Le simple bon sens suffit pour répondre.

Laisser se constituer une Grande-Allemagne, ne serait-ce pas encore donner à l'empereur allemand les moyens d'uti liser contre la France les forces de l'Autriche? Actuellement, l'Autriche entretient les meilleures relations avec la France; ses intérêts ne sont nulle part en contradiction avec les siens. N'y a-t-il pas là un état de choses que la France doit conserver? Très certainement oui, et, pour y parvenir, la politique que préconisait le Dr Rieger dans son mémoire à Napoléon III semble encore être la vraie : n Si la France veut maintenir l'empire d'Autriche à l'état de grande puissance européenne, elle ne saurait s'unir aux dualistes germano magyars qui amèneront fatalement sa destruction; si la France ne désire pas l'agrandissement de la Prusse, elle ne peut pas non plus souhaiter la domination exclusive du parti allemand en Bohême.

« Une fois germanisée, la Bohême deviendrait certainement la proie de l'Allemagne prussienne, tandis qu'une Bohême slave ne sera jamais la proie de la Russie, car elle

est trop jalouse de son individualité historique et de son indépendance nationale.

« Le Pangermanisme est redoutable; le Panslavisme politique ne Test pas, et, le serait-il, la France ne saurait en souffrir. La France peut donc accorder ses sympathies aux Slaves d'Autriche qui n'ont pas encore renoncé à la pensée de garantir leur individualité historique et nationale par la création d'une Autriche fédérale. Seule une fédération est capable d'assurer à ses peuples, aux Slaves comme aux Allemands, leur autonomie administrative et une véritable liberté politique, impossibles à réaliser tant qu'une seule nation dominera en Autriche. »

La question d'Autriche est économique.

Jusqu'à présent, l'agriculture française a trouvé en Allemagne un important débouché, mais c'est uniquement parce que l'Allemagne est dépendante de l'étranger pour les produits de consommation. Du jour où les riches régions agricoles de l'Autriche seraient comprises dans les frontières de l'empire allemand, celui-ci, ayant un intérêt certain à s'affranchir de toute dépendance extérieure, pourrait, en favorisant l'élevage et la culture dans sa nouvelle acquisition, se passer dans une large mesure des produits français. Ces conséquences pour l'agriculture française de la réunion de l'Autriche à l'Allemagne, qui d'ailleurs ne se produiraient point brusquement, seraient relativement peu de chose en comparaison de celles qu'auraient à subir l'industrie et le commerce français dont les conditions fondamentales seraient certainement bouleversées par la simple extension du Zollverein à la Cisleithanie.

L'empire allemand est de plus en plus l'adversaire commercial de la France. Déjà les industriels français ont une grande peine à lutter contre les produits d'outre-Rhin. Or, la création du Zollverein de l'Europe centrale devant améliorer, dans des proportions considérables, les conditions de la fabrication allemande, de ce seul fait les conditions

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<ie la fabrication française deviendraient plus mauvaises par comparaison, et comme la puissance de l'outillage et le champ d'action commercial de l'empire allemand s'accroîtraient formidablement, il n'est pas douteux que sa supériorité actuelle deviendrait une suprématie dont le commerce français serait le premier à ressentir les funestes effets.

Une fois l'union douanière de l'Europe centrale établie, la France ne pourrait que choisir entre deux alternatives : ou bien elle resterait en dehors du nouveau Zollverein, ou bien elle demanderait à y entrer.

Dans le premier cas, la France serait bien moins en mesure qu'actuellement de s'opposer à l'envahissement des marchandises allemandes et à les concurrencera l'étranger, puisque, par hypothèse, ces produits bénéficieraient de conditions de fabrication beaucoup plus favorables.

Dans le second cas, le danger serait plus grand encore. Mais, avant de le préciser, il est bon de noter que les Allemands désireraient vivement amener la France à cette solution, c'est-à-dire à entrer dans le Zollverein de l'Europe centrale. L'officieuse Strasburger Post, du 1er février 1899, a publié sur ce point un article édifiant. On y invitait la France à reconnaître que sa politique protectionniste, loin d'avoir développé ses richesses, a tourné tout à fait au désavantage du commerce et de l'industrie français. On concluait qne la « France et l'Allemagne se complètent économiquement de la façon la plus utile » , et que « lorsque la politique des douanes frontières aura disparu, les échanges économiques atteindront une extension tout à fait nouvelle et plus considérable qu'auparavant (1) » .

(1) Cette thèse reçoit l'approbation de quelques Fiançais. Dans une lettre ouverte adressée par l'Europe nouvelle, novembre 1900, à Y Allgemeine Zeitung de Munich, on peut lire : « L'Allemagne est avant tout un pays d'industrie, la France un pays agricole. Leurs productions réciproques loin de se contrarier se complètent. La France vendrait à l'Allemagne ses vins

On conçoit volontiers que la Strasburger Post préconise une entente sur de pareilles bases. Il est clair, en effet, que le jour où la France serait entrée dans le Zollverein, le prix des articles allemands, qui ne seraient plus arrêtés par la ligne douanière, deviendrait si bas, que les Français seraient contraints de les consommer de préférence à ceux de leur industrie propre. Par ce seul fait, celle-ci serait mortellement et généralement atteinte.

Dans les deux cas, l'industrie et le commerce français subiraient donc un désastre dont l'intensité seule varierait.

La question d'Autriche est enfin sociale.

Les effets économiques de l'extension du Zollverein à l'Autriche atteindraient en effet individuellement la masse la plus intéressante des Français.

Les trois millions de patrons chefs d'industries et les huit cent mille commerçants ne seraient pas les seuls atteints dans leur fortune. Les six millions et demi de Français qui vivent des salaires payés par les premiers et les trois millions de Français dont les traitements servis par les seconds sont l'aliment quotidien, auraient à supporter par la force même des choses le poids du désastre économique. Tous ces ouvriers et tous ces employés verraient soit leurs salaires menacés de réduction, soit le chômage se généraliser. Or, la prospérité des individus qui vivent du commerce et de l'industrie déterminant celle de ceux qui vivent de

et ses objets d'art et de luxe; l'Allemagne vendrait à la France ses machines et ses objets manufacturés.

« Ces échanges auraient pour conséquence nécessaire un abaissement notable des tarifs douaniers. Beaucoup d'économistes affirment même que l'accord commercial devrait aller beaucoup plus loin, et qu'il faudrait établir entre la France et l'Allemagne réconciliées un véritable /.ollvei ein. »

Puisque ÏEurope nouvelle s'enthousiasme pour un pareil projet, deux remarques ne sont pas inutiles : 1° Les vins, les objets d'art et de luxe sont des produits dont la vente s'impose généralement à peu près en dehors de toute considération douanière; 2° Que deviendraient les millions d'ouvriers français qui vivent présentement de la fabrication des machines et des objets manufacturés que l'Allemagne fournirait?

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l'agriculture, les dix-sept millions de Français occupés aux travaux de la terre auraient eux aussi à subir le contre-couD de la détresse du commerce et de l'industrie. On est par suite en droit de dire que les agriculteurs, les ouvriers, les commerçants et les industriels, soit donc l'immense majorité des Français, ont un intérêt personnel et certain à ce que le Zollverein allemand ne s'étende pas à l'Autriche.

Il faut en outre remarquer que toute l'étendue du territoire de la République, tant colonial que métropolitain, ressentirait les terribles effets de la création d'un seul territoire économique entre la Baltique et l'Adriatique. Le directeur du comptoir colonial français à Madagascar ou au Tonkin ne serait pas mieux placé pour s'y soustraire que le commerçant de Bayonne, l'industriel du Nord, l'ouvrier de l'arsenal de Brest et le débardeur du port de Marseille.

Envisagée sous sa triple forme, politique, économique et sociale, la « question d'Autriche » apparaît pour la France comme une question majeure. M. Alfred Rambaud, ancien ministre de l'instruction publique, n'exagérait donc rien lorsqu'il écrivait : « L'éventualité du partage de l'Autriche ne tient qu'à un fil, c'est-à-dire à la vie d'un monarque âgé de 70 ans. Si elle se réalise, il ne s'agira pas de dire que la France est en face du plus grand danger quelle ait jamais couru depuis mille ans : non, il s'agira pour elle, à une date très rapprochée, d'être ou de ne plus être (l). »

En définitive, la France a un intérêt vital à s'opposer à une extension quelconque de l'Allemagne aux dépens de l'Autriche.

C'est en somme la conclusion à laquelle sont arrivés ceux qui ont étudié l'hypothèse de la « question d'Autriche » . b Si donc l'Autriche n'existait pas, dit M. Gh. Benoist, l'Europe devrait l'inventer, et puisque l'Autriche existe, l'Europe doit tout faire pour la conserver (2). » Déjà avant 1870,

(1) Matin, octobre 1899.

(2) Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1899, p. 260.

Victor Cherbuliez exprimait identiquement la même idée.

« Livrer le centre de l'Europe à une ambition obscure, tortueuse et sophistique, qui refuse de se lier, qui s'applique à ne rassurer personne, et dont le rêve est peut-être de s'étendre de la Baltique à l'Adriatique, voilà ce que le bon sens français ne saurait admettre (1). » « L'existence de l'Autriche est un intérêt européen. La France le sait bien, elle sait aussi que tout ce qui menace l'Autriche la menace elle-même, elle sait aussi que son gouvernement s'est abusé dans ses calculs (en 1866), elle l'approuve d'en avoir pris philosophiquement son parti, d'avoir fait bonne mine à mauvais jeu, parce qu'après tout, erreur n'est pas compte, mais elle désire qu'il ne se trompe pas deux fois (2). » C'est ce que demandait récemment M. Camille Pelletan :

« Oui, il y a une grosse question chinoise; mais elle pourrait bien se compliquer à bref délai d'une question autrichienne plus grosse encore... Une crise et une liquidation qui pourraient ajouter à l'empire de Berlin toutes les pro vinces allemandes de l'empire austro-hongrois créeraient évidemment dans l'Europe centrale une puissance disproportionnée qui constituerait un péril considérable pour ses voisins. Il y aurait là un vaste remaniement de la carte du monde... Ce sont là de terribles problèmes : ils risquent de se poser à bref délai. Et l'heure où ils se poseront ne sera pas gaie. Souhaitons qu'on la prévoie, et qu'on agisse en conséquence, soit pour la retarder indéfiniment, soit pour n'être pas pris au dépourvu. Il y a au delà du Rhin un souverain fort aventureux... Il serait naïf de compter sur lui pour préserver la paix de l'Europe (3). »

Les dernières pages de ce travail montreront, j'espère, que le vœu de M. Pelletan peut être accompli.

(1) Victor Cherbuliez, V Allemagne politique depuis la paix de Prague, p. 386. Hachette, Paris, 1870

(2) Op. cit., p. 385.

(3) Éclair, 16 septembre 1900.

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La phrase de von Moltke : « Nous sommes assez forts pour assurer la paix de l'Europe, » ne reste vraie qu'autant que la politique du gouvernement de Berlin ne menace pas l'existence des grandes nations. Ce serait le cas s'il prétendait intervenir en Autriche. La revue qui vient d'être faite des divers points de vue de chaque État, relativement à l'avenir de l'Europe centrale, a permis de discerner les intérêts, et, par suite, le groupement éventuel des puissances.

Si on laisse en dehors de tout classement les États comme l'Angleterre, la Turquie et la Serbie, dont l'orientation est douteuse pour des raisons diverses, on constate que l'Italie et la Roumanie doivent être considérées comme solidaires de l'empire allemand, et qu'au contraire la France, la Russie, les États-Unis et la Bulgarie ont des raisons exceptionnellement graves de vouloir la conservation de l'Autriche.

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