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LES « FAITS » HISTORIQUES ET LEUR ACTION

Les traités de 1815, en mettant fin à la tourmente révolutionnaire et à la période napoléonienne, restaurèrent en Autriche (1) Y « absolutisme » dans sa toute-puissance.

François II, qui régnait alors, revint avec joie aux anciennes traditions. Il ne convoqua plus les Diètes de ses pays et appliqua partout un système oppressif, dont il se complai-

(1) A cette époque, l'expression « Autriche » désignait l'ensemble des pays suivants :

1° Les provinces héréditaires de la région des Alpes, au nombre de dix;

2° Les terres de la couronne de saint Venceslas ou royaume de Bohème, formé de la Bohême proprement dite, de la Moravie et de la Silésie autrichienne;

3° La Galicie et la Bukovine ;

4° Les pays de la couronne de saint Etienne, soit quatre Etats : le royaume de Hongrie, la principauté de Transylvanie, le royaume de Croatie et d'Esclavonie, la province de Serbie, c'est-à-dire toute l'Autriche-Hongrie actuelle plus les provinces italiennes perdues en 1859 et en 1866.

Le terme « Autriche » a donc, en 1815, son acception la plus étendue; il la conserve jusqu'en 1867 ; depuis lors, il ne désigne plus que la Gisleithanie.

Pour la connaissance détaillée des vicissitudes subies par l'empire des Habsbourg, consulter l'excellente Histoire de V Autriche-Hongrie, par Louis Léger. Hachette, Paris, 1895.

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sait volontiers à exposer les avantages : « Mes peuples sont étrangers les uns aux autres, disait-il à l'ambassadeur de France : tant mieux. Ils ne prennent pas les mêmes maladies en même temps. En France, quand la fièvre vient, elle vous prend tous le même jour. Je mets des Hongrois en Italie et des Italiens en Hongrie. Chacun garde son voisin. Ils ne se comprennent pas, ils se détestent. De leurs antipathies naît l'ordre, et de leur haine réciproque, la paix générale. »

Cependant l'Autriche réunissait dans ses limites plusieurs nations étrangères. Ce fait importait peu. L'ancien régime impliquait la subordination des peuples aux princes ; les Habsbourg continuèrent donc à imposer une administration, allemande comme eux, à leurs sujets, sans tenir aucun compte de la diversité des nationalités (1). « L'Europe, dit un contemporain, louait, jalousait, maudissait la puissance de l'Autriche, mais on ne songeait pas au peuple autrichien. Il ne s'agissait que du prince et de son ministre. »

Un tel procédé de gouvernement, d'une évidente injustice, n'était possible qu'avec des peuples (Magyars, Italiens, Tchèques, Polonais, Ruthènes, Slovènes, Roumains, Slovaques, Croates, Serbes) sans conscience nationale, ignorants de leurs droits ; cette inertie politique ne pouvait indéfiniment se prolonger.

§ 1. — Les quinze années qui séparent les traités de Vienne de l'année 1830 voient se dessiner, en Autriche, l'action des idées de la Révolution française.

Déjà avant 1815, les Hongrois s'étaient passionnés pour elles. Un des leurs, Bacsany, avait expié à Kufsteiu de neuf années de forteresse le crime d'avoir traduit la Marseillaise. L'empereur des Français, avec son intelligence péné-

(1) Exception faite, à certains points de vue, pour les pays de la couronne de saint Etienne. Des vestiges de l'ancien dualisme, reconnu par Mark;- Thérèse, subsistaient encore.

trante des hommes et des choses, avait compris le parti qu'il pourrait peut-être tirer de ces tendances. En 1809, il adressa aux Hongrois une proclamation chaleureuse qui correspondait à leurs aspirations avec une justesse étonnante : « Hongrois... Le moment est venu de recouvrer votre indépendance. Je vous offre la paix, l'intégrité de votre territoire, de votre liberté et de vos constitutions, soit telles qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes, si vous jugez que l'intérêt des temps et les intérêts de vos concitoyens l'exigent. Je ne veux rien de vous ; je ne désire que vous voir nation libre et indépendante. Votre union avec l'Autriche a fait votre malheur. Votre sang a coulé pour elle dans des régions éloignées et vos intérêts les plus chers ont été constamment sacrifiés à ceux des États héréditaires. Vous formiez la plus belle partie de son empire et vous n'étiez qu'une province toujours asservie à des passions qui vous étaient étrangères.

« Vous avez des mœurs nationales, une langue nationale ; vous vous vantez d'une illustre et ancienne origine : reprenez donc votre existence comme nation. Ayez un roi de votre choix, qui ne règne que pour vous, qui réside au milieu de vous, qui ne soit environné que de vos citovens et de vos soldats. Hongrois, voilà ce que vous demande l'Europe entière qui vous regarde, voilà ce que je vous demande avec elle. »

Ces offres intéressées n'eurent point raison des méfiances des Magyars contre Napoléon Ier, mais, en précisant leur ide'al, elles les rendirent moins disposés à supporter le joug absolutiste.

Aussi, après 1815, le gouvernement de François II leur scmblc-t-il intolérable. Ils ne cessent de protester. A force d'instances, ils obtiennent en 1825 que le souverain convoque enfin leur Diète à Pozony (Presbourg). Nagy et Deak s'y révèlent grands orateurs. Pour la première fois, la langue magyare apparaît à la tribune parlementaire, où jusqu'alors on ne parlait que latin. Les sentiments nationaux

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se manifestent avec une telle puissance que François II n'ose les heurter de front et subit toutes les remontrances de ses sujets magyars.

A peu près en même temps, les Italiens s'agitent à l'autre extrémité de l'empire. Silvio Pellico, coupable du plus pur patriotisme, subit dans les cachots du Spielberg une longue détention. Mais les congrès de Troppau (1820) etdeLaybach (1821) sont impuissants à arrêter chez les Italiens l'essor de l'esprit libéral. Ils crient avec une colère croissante : « Fuori i tedeschi! Dehors les Allemands ! » et par Allemands ils entendent ces fonctionnaires autrichiens de tout grade que le gouvernement de Vienne leur envoie pour les opprimer.

Les Slaves, moins avancés, ne font qu'entrer dans la période du réveil politique. Au sud, les Croates ont à Zagreb (Agram) leur centre national. Les Slovènes l'établissent à Ljublania (Laybach). En Galicie, la petite république de Gracovie est l'Eldorado de la Pologne vaincue et démembrée.

Au nord, les Tchèques donnent un prodigieux spectacle.

Depuis la bataille de la Montagne-Blanche (1620), le flot germanique a roulé sur la Bohême ses vagues puissantes. Tout ce qui était slave a été submergé ; même la langue a disparu.

Au début du dix-neuvième siècle, Palacky (1), s'entretenant avec Jungmann (2) et Safarik (3), pouvait justement

(1) Frantisek Palacky (prononcez Palatzky), né à Hodslavice le 14 juillet 1798, mort à Prague le 26 juin 1876. Historien, créateur du programme politique national. Œuvres : Histoire de Bohême depuis les origines légendaires jusqu'à la bataille de Mohacz, 1526 (10 vol. in-8°), les Archives bohèmes, etc. — Le Dr Rieger est le gendre de Palacky.

(2) Josef Jungmann, né h Hudlice en Bohême le 16 juillet 1773, mort le 16 novembre 1847. Son but a été de perfectionner la langue tchèque, de l'enrichir pour la conformer aux exigences modernes de la littérature scientifique et artistique. En 1839, il devient recteur de l'Université de Prague. OEuvres principales : Dictionnaire tchèque-allemand, traduction d'Âtala, de Chateaubriand, et du Paradis perdu, de Milton ; Histoire de la littéiature tchèque, bibliographie complète depuis l'origine jusqu'aux temps modernes.

(3) Pavvel Josef Safarik (prononcez Chapharjik), né le 13 mai 1795 à

dire : « Si le plafond de cette pièce s'écroulait, la nation tchèque aurait cessé de vivre. » Pleins d'une ardeur qu'explique seule une foi profonde, ces trois hommes entreprennent cependant une tâche qui semble insensée : refaire la nation tchèque. A peine ont-ils élevé la voix dans le pays bohème que le peuple, endormi depuis des siècles, répond à leur appel, rapprend la langue oubliée et, au prix d'une lutte incessante contre les Allemands, reconstitue son unité morale. La création d'un musée tchèque en 1818, une agitation d'étudiants en 1820, sont les premiers indices de cette renaissance surprenante. L'action de poètes, ardents patriotes, Kollar, Celakovsky, etc., l'accentuent.

C'est alors qu'éclate à l'occident de l'Europe la Révolution de 1830. Elle n'exerce pas en Autriche d'action directe, mais son influence cependant décuple la puissance des aspirations nationales. Un an s'est à peine écoulé que les Italiens de Parme et de Modène se soulèvent contre leurs souverains autrichiens. Les récriminations des Magyars deviennent plus pressantes. A la Diète de 1833, ils cessent de parler latin et la langue magyare devient pour toujours l'instrument des actes parlementaires. Dans la Gazette de la Diète, Louis Kossuth entretient l'esprit public et développe les énergies. Après 1840, les forces magyares sont suffisamment concentrées pour que François Deak puisse dresser utilement le programme du parti national : «La Hongrie est un pays libre, indépendant dans tout son système de législation et d'administration; elle n'est subordonnée à aucun autre pays. Nous ne voulons pas mettre les intérêts de notre patrie en contradiction avec ceux de l'unité de la monarchie et de la sûreté de son existence; mais nous regar-

Kobelarov, pays slave de la Hongrie, mort le 26 juillet 1861. Philologue et archéologue, bibliothécaire de l'Université de Prague. Il faut citer parmi ses œuvres principales : les Origines de la grammaire vieux-tchèque, les Antiquités slaves, l Ethnographie slave, la traduction de Marie-Stuart, de Schiller; les Chansons des peuples slaves de Hongrie, la Muse des monts Carpathes et la lyre slave.

dons comme contraire aux lois et à la justice que les intérêts de la Hongrie soient subordonnés à ceux de n'importe quel pays... Nous ne consentirons jamais à ce qu'ils soient sacrifiés à l'unité du système gouvernemental... Pour nous, la vie constitutionnelle est un trésor qu'il ne nous est pas permis de sacrifier ni à un intérêt étranger, ni aux plus grands avantages matériels. Notre premier devoir est de la conserver, de la fortifier; nous sommes convaincus que si les Étals héréditaires jouissaient encore de leur ancienne liberté, ou si, selon les besoins de notre siècle et de la justice, ils prenaient rang parmi les nations constitutionnelles, nos intérêts et les leurs, qui maintenant sont souvent divisés, quelquefois même opposés, se concilieraient plus facilement... La monarchie, croissant en force intellectuelle et matérielle, résisterait avec plus de sûreté aux orages que le temps et les circonstances pourraient soulever un jour. »

Au nord de Vienne, les Tchèques se développent rapidement. Leur Diète est encore, il est vrai, une assemblée impuissante, mais le peuple réalise de plus en plus « victorieusement son émancipation intellectuelle et morale » . En 1846, Havlicek rédige la Gazette officielle de Prague qui fait pendant à l'organe de Kossuth à Pesth. L'année suivante, les chefs du mouvement bohème comprennent le danger de leur isolement. Ils essayent de fédérer dans une union d'ensemble tous les peuples de l'État autrichien pour faire aboutir à la fois leurs revendications communes; l'égoïsme des Magyars fait obstacle à cette tentative aussi politique que généreuse.

En Galicie, les Polonais veulent davantage. Leurs nobles croient le moment venu de reconquérir une entière liberté. Ils font une insurrection qui est écrasée et dont le résultat est de donner à Ferdinand Ier l'occasion attendue de s'emparer (1846) de la petite république de Cracovie, foyer du libéralisme et du nationalisme polonais.

Ainsi, après 1830, les efforts des peuples autrichiens se

précisent, s'accentuent constamment, mais restent encore isolés. L'action puissante de la Révolution de 1848 va leur donner un commencement de coordination. Son effet en Autriche est formidable. Sur tous les points de l'empire, à Venise, à Pesth, à Prague, à Agram, à Leopol, à Vienne, les soulèvements populaires se font au nom de la liberté et du patriotisme. Metternich, qui depuis si longtemps exerce un pouvoir discrétionnaire, doit s'enfuir. La dynastie est ébranlée et se sent contrainte d'entrer dans la voie des concessions. A Prague, on tient pour la première fois des discours en langue tchèque (11 mars 1848). On réclame son égalité avec la langue allemande. Le ministère viennois, présidé par Pillersdorff, cède, et par la patente du 8 avril 1848 reconnaît les droits égaux des deux langues. Les Slovènes demandent que le nord de la Styrie et de la Carinthie soit abandonné aux Allemands, qui y prédominent, mais que le reste du pays forme une province distincte sous le nom de Slovénie. A Pesth, de jeunes patriotes s'emparent d'une imprimerie et publient en douze articles les revendications magyares. Pressé de toutes parts, le monarque autrichien autorise la constitution d'un ministère hongrois. Les Allemands, eux aussi, ébranlés par la commotion générale, croient le moment venu de reconstituer le grand empire germanique du moyen âge. Ils convoquent à Francfort les députés de tous les pays qu'ils considèrent comme allemands et affectent d'y comprendre la Bohême. Ils invitent Palacky à se joindre à eux. Dans une lettre qui n'est pas seulement d'un grand citoyen, mais d'un politique aux vues lointaines, le patriote tchèque proteste contre cette tendance à assimiler la Bohême à une région allemande.

« Je ne suis pas Allemand, dit-il, ou du moins, je n'ai pas conscience de l'être, et certainement, vous ne m'avez pas appelé auprès de vous pour jouer le rôle d'un comparse sans opinion et sans volonté... Je suis Tchèque, d'origine slave, et le peu que je vaux est tout entier ar service de ma

nation. Celte nation est sans doute petite, mais elle constitue depuis ses origines une individualité historique; ses princes sont entrés dans le concert des princes allemands, mais le peuple lui-même ne s'est jamais considéré comme allemand... D'ailleurs, vous voulez affaiblir à jamais, rendre même impossible l'existence de l'Autriche comme État indépendant; or, le maintien de l'intégrité, le développement de i Autriche, sont d'une haute importance, non seulement pour mon peuple, mais pour l'Europe entière, pour l'humanité et la civilisation elle-même. »

Le congrès de Francfort passe outre et poursuit ses séances.

Les Slaves d'Autriche saisissent le péril de l'inaction en présence d'une telle activité. Les Tchèques prennent l'initiative d'appeler à Prague les délégués de toutes les régions slaves de la monarchie. L'Assemblée qui se réunit le 2 juin 1848 a pour but « d'affermir l'esprit de solidarité de tous les Slaves d'Autriche, de protester contre l'incorporation dans le nouvel empire allemand des pays dont les habitants n'étaient pas allemands, de s'allier pour agir en commun dans l'intérêt national et politique, de rechercher à quelles conditions on pourra organiser l'Autriche en un état jédératif, d'envoyer aux souverains une adresse dans laquelle seraient exposés les besoins et les désirs des Slaves » .

Quelques jours plus tard, des troubles suscités, assuret-on, par les autorités allemandes éclatent; le congrès est dissous. Malgré tout, la situation reste difficile, et l'empereur incline de plus en plus à s'entendre avec ses peuples. Il appelle à Vienne (juillet 1848) leurs députe's, sauf ceux des pays de la couronne de Hongrie qui dépendent du gouvernement installé à Pesth.

La Diète ainsi réunie doit « achever le grand ouvrage de la renaissance de la patrie et de l'affermissement de la liberté » . Elle commence ses travaux et vote certaines mesures

qui, comme le rachat à bon marché de toutes les prestations et corvées, au moyen d'une forme d'indemnité particulière pour chaque province, constituent un premier pas vers le « fédéralisme » .

Cependant l'agitation continue et s'aggrave, surtout dans les pays de la couronne de Hongrie. Les Roumains de Transylvanie, soumis aux Magyars, réclament d'eux l'égalité de traitement. Les Serbo-Croates les imitent. Leur chef improvisé, Stratimirovitch, les conduit. « Nous combattons, dit-il, contre ceux qui violent la constitution, qui ne veulent la liberté que pour eux-mêmes, qui prétendent n'employer qu'au profit de la minorité magyare un trésor gonflé par les sueurs des Slaves, des Allemands et des Roumains. »

Les peuples commencent à entrer en rivalité les uns avec les autres. A Vienne, on se reprend à espérer. Peut-être, la fameuse devise des Habsbourg, Divide ut imperes, va-t-elle une fois encore sauver la dynastie! Des agents habiles se mettent en relations avec Jelachich, le chef des Croates, le plus redoutable adversaire des Magyars. Schwarzenberg remplace Metternich au ministère. Cependant l'empereur faiblit devant les difficultés; les ressorts de son énergie sont brisés ; Schwarzenberg lui persuade de céder la couronne à son neveu. François-Joseph, qui a dix-huit ans, prend le pouvoir (2 décembre 1848).

Se départir de la rigueur de 1' « absolutisme » tout en conservant une administration centralisée à Vienne, tel est le désir qu'il marque dans sa proclamation d'avènement.

« Fermement résolu à conserver sans tache l'éclat de la couronne, mais prêt à partager nos droits avec les représentants de nos peuples, nous espérons, avec l'aide de Dieu, arriver à réunir, en un grand corps d'État, tous les pays et toutes les races de la monarchie, m

C'était là un commencement de « constitutionnalisme » ; le « dualisme » , lui-même, existait déjà en puissance, puisque la Hongrie n'avait pas été convoquée aux délibé-

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rations de l'assemblée réunie à Vienne. C'était donc dant eette ville que se débattait le sort du reste; de la monarchie. Palacky, l'historien tchèque, y soutenait les desiderata des fédéralistes. Il demandait en leur nom quatn ministères pour la défense des intérêts communs à toul l'empire : la Guerre, la Marine, les Finances et les Affaires étrangères; chaque province jouirait d'une complète autonomie ; les Diètes nationales choisiraient des députés qui, réunis, constitueraient la Diète centrale; chaque nationalité aurait à Vienne sa chancellerie particulière.

Réaliser l'entente sur tous ces points était difficile; cependant, au bout de quelques mois, on parvint à la faire.

« Le 2 mars 1849, l'œuvre constitutionnelle des fédéralistes paraissait achevée. » La cause des peuples était sur le point de triompher. Un coup de théâtre fit subitement obstacle à son succès. Les articles que le Parlement de Francfort venait de voter s'appliquaient, non seulement à l'Allemagne, mais aussi à l'Autriche. Les Allemands, indignés de l'œuvre fédéraliste qui s'élaborait à Vienne et qui par la force des choses était dirigée contre eux, résolurent de l'enrayer à tout prix. Stadion, alors ministre de l'intérieur, servit leurs desseins. Le 6 mars 1849, il appela quelques-uns des députés slaves et leur déclara qu'en l'absence des Hongrois, l'Assemblée ne saurait légalement voter une constitution applicable à tout l'empire. Les députés répondirent à Stadion que la question ne pouvait pas se poser ainsi, les Hongrois jouissant déjà d'un gouvernement particulier. Malgré toutes les protestations, la Diète fut dissoute. Une constitution, octroyée par l'empereur, remplaça l'œuvre qu'elle devait accomplir, mais elle restait muette sur les droits historiques des diverses provinces et sur l'égalité des nationalités.

En Hongrie, la crise continuait en s'aggravant. Le gouvernement de Vienne, suivant son plan perfide, poussa secrètement contre les Magyars le ban de Croatie, Jelaeliich.

Kossuth, indigné, fit voter par la Diète de Debreczen (14 avril 1849) la déchéance de la maison d'Autriche et l'indépendance de la Hongrie. A ce moment même, on apprit que le tsar Nicolas, cédant à la prière de l'empereur François-Joseph, mettait à sa disposition les armées russes pour dompter les Magyars révoltés.

La politique astucieuse de la cour de Vienne, qui consistait à armer les peuples les uns contre les autres, triomphait. On l'appliqua partout, et partout ce procédé immoral réussit.

En peu de temps, le succès fut complet. Déjà le prince Windischgraetz avait bombardé Prague. Radetzky reconquit la Lombardie, et les Magyars capitulèrent devant les Russes à Vilagos. Une fois de plus, les peuples étaient vaincus.

François-Joseph oublia. Toutes les concessions faites furent retirées et le régime absolutiste remis en pratique dans toute son âpreté. L'empire entier fut soumis à un régime de compression à outrance. On s'ingénia à créer à Vienne un gouvernement centralisé dont la force militaire était l'unique fondement. La constitution historique de la Hongrie devint lettre morte. Le royaume de saint Etienne fut divisé en cinq cercles (1852), et là, aussi bien que dans le reste de l'État, les fonctions publiques furent exclusivement confiées à des Allemands. « Le centre étant à Vienne, en pays allemand, la centralisation aboutit à faire de l'allemand la langue universelle de l'empire (1)... » Partout, ce fut une réaction violente contre les aspirations les plus ardentes des peuples autrichiens.

Pendant quelques années, cette méthode permit de comprimer les sentiments nationaux, mais bientôt ils allaient acquérir une nouvelle force d'expansion.

Monté sur le trône de France, Napoléon III proclama sainte la cause des nationalités et mit son honneur à la sou-

(1) Gh. Seicnobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine, p. 399. Colin, Paris, 1897

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tenir clans toutes ses manifestations. Son intervention en faveur de l'unité italienne n'eut pas seulement pour conséquence de soustraire la Lombardie au joug du gouvernement viennois (1859), elle détermina le monarque autrichien à se rapprocher de ses peuples.

La guerre d'Italie avait épuisé les finances de l'Autriche. Son crédit était ruiné. François-Joseph comprit qu'il lui était impossible de le restaurer sans le concours de ses sujets, ce qui l'amena à reconnaître l'impérieuse nécessité d'abandonner enfin 1' a absolutisme » . Tout d'abord, il lui fallait reprendre avec ses peuples le contact perdu depuis 1848. A cet effet, il convoqua à Vienne un « Conseil d'État renforcé » . Une commission en fut tirée dans le but de procéder à un examen approfondi du budget. Son action fut capitale. Sans doute, les éléments aristocratiques y dominaient, mais elle reflétait, cependant, les idées de 1848 avec tant de force, elle dénotait d'une façon si manifeste la prédominance des volontés fédéralistes, que l'empereur fut ébranlé. Le 20 octobre 1860, il signa un diplôme qui devait être « une loi fondamentale d'État, permanente et irrévocable » (1), et où François-Joseph se déclarait prêt à régner en souverain constitutionnel. Cet acte, d'une portée considérable, « reconnaissait aux Landtag des divers pavs le pouvoir de voter les lois, en opérant suivant les formes historiques (2). » Il déclarait que « les institutions devaient répondre à la conscience du droit historique » (3) des a royaumes et pays » .

La théorie de l'Autriche fédérale reçut ainsi, sous la signature impériale, une première confirmation officielle.

Pourquoi donc le diplôme resta-t-il lettre morte? C'est qu'il menaçait dans leurs privilèges, nés du «centralisme» , les fonctionnaires allemands de Vienne. Formant l'entou-

(1) Gh. Seignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine, p. 490.

(2) Id., ibid.

(3) Id., ibid.

rage immédiat de l'empereur, ceux-ci s'ingénièrent à réagir contre une réforme qui les dépossédait. Ils réussirent si bien à dissuader François-Joseph d'accomplir toute réforme que, le 26 février 1861, ce dernier, ne considérant plus que les intérêts du « germanisme » , promulgua une constitution qui était la négation du diplôme.

Gomme par le passé, les Allemands gardent tous les fils de l'administration, mais les peuples non allemands, surexcités par la perspective d'une prochaine libération sont plus ardents que jamais, les Hongrois surtout. Leui-s récriminations dominent celles des Slaves et amènent une période pleine de troubles qui se prolonge jusqu'en 1866. Le désastre de Sadowa survient au milieu de ces complications. Les Magyars, avec une grande intelligence politique, sentent qu'il faut profiter de la situation inextricable où se débat le gouvernement de Vienne.

Cette fois, la nécessité dune transformation s'impose inéluctable à François-Joseph. Deux procédés s'offrent à son choix. Le premier consiste à fédéraliser l'Autriche entière sur la base du diplôme de 1860, c'est-à-dire à donner l'autonomie administrative aux divers pays de la monarchie, en respectant leurs droits historiques; le second n'est en réalité qu'un expédient : il s'agit de faire la part du feu, de traiter avec la nationalité la plus forte, celle des Magyars, pour partager avec eux à la fois le pouvoir et la domination des autres peuples. Conseillé par l'Allemand de Beust, ancien ministre du roi de Saxe (1), l'empereur d'Autriche s'arrêta à ce dernier système.

Par la constitution promulguée le 22 décembre 1867, il établit le « dualisme » austro-hongrois, qui subsiste encore aujourd'hui.

L'Autriche de 1815 est alors arbitrairement partagée en deux régions : la Hongrie ou Transleithanie et l'Autriche

(1) De Beust était entré au service de François-Joseph en octobre 1865.

proprement dite ou Gisleithanie (1). Chacune a son code, sa banque nationale, sa monnaie, etc.

Désormais, les Allemands ne dominent plus seuls dans la monarchie ; sous la pression des circonstances, au mépris de tous les droits et sans consulter les autres peuples de l'empire, ils ont cédé aux Magyars une part de l'hégémonie. Depuis 1867, ceux-ci ont donc à s'administrer euxmêmes et à contenir tous les peuples ou fractions de peuples non magyares vivant sur le territoire de la Transleithanie : Slovaques, Ruthènes, Serbes, Croates et Roumains (2).

Jusqu'à présent, en dépit des protestations incessantes de ces derniers, les Magyars ont réussi à maintenir intactes les prérogatives du gouvernement de Pesth sur leurs ressortissants latins et slaves.

Il y a là un état de choses dont il est impossible de ne pas tenir compte dans un ouvrage consacré comme celui-ci à l'examen d'éventualités précises que seuls des faits certains autorisent à envisager comme rapprochées. Or, c'est seulement en Cisleithanie, en Autriche, que l'intensité des progrès nationaux des Slaves rend inévitables de prochaines modifications ; c'est donc sur l'Autriche qu'il faut concentrer l'attention. Pour cette cause, malgré l'intérêt, assurément très réel, que présente la situation des Slaves et des Roumains de Transleithanie, je m'abstiendrai de parler plus longuement de leurs efforts en vue d'acquérir l'indépendance nationale.

Dans cette étude, l'expression « Question d'Autriche » s'applique donc spécialement à la Cisleithanie: j'exposerai d'ailleurs dans quelle mesure la transformation de l'Autriche intéresse la Hongrie (3).

(1) Voir à la fin du volume la carte sur papier transparent intitulée : « l'Autriche officielle depuis 1867. » Depuis cette époque, l'expression « Autriche » s'applique seulement à la Cisleithanie.

(2) Voir la remarque III de la carte « l'Autriche vraie » .

(3) Voir la seconde partie du chapitre IV, intitulée : Quelle peut être

Tout en consacrant l'esprit dominateur du « dualisme b , la constitution de 1867 tenait compte, au moins dans son texte, des Ruthènes, des Tchèques, des Polonais, des Slovènes, des Croates et des Serbes qui devaient continuer à vivre en Gisleithanie.

L'article 19 de la constitution est formel :

« Tous les peuples de l'Etat sont sur le pied d'égalité, et chaque peuple, en particulier, a droit à ce que l'inviolabilité de sa nationalité et de son idiome soit garantie. L'égalité de tous les idiomes usités dans l'empire, pour les écoles, l'administration et la vie publique, est reconnue par l'État. Dans les pays où existent différentes nationalités, les établissements publics d'éducation doivent être organisés de manière que, sans être contraint d'apprendre une seconde langue, chaque citoyen puisse acquérir tous les moyens nécessaires d'instruction (1). »

Ce texte constituait malheureusement une simple façade. Il ne fut jamais appliqué. Pouvait-il en être autrement, puisque la cour de Vienne avait opté pour le « dualisme a et non pour le « fédéralisme » , précisément dans le but de maintenir intacte la suprématie du « germanisme » , au moins dans une moitié de l'empire?

Les fonctionnaires allemands voyaient leur champ d'action restreint à l'Autriche; en manière de compensation on voulut augmenter leur puissance.

Avec l'unité d'administration s'imposait l'unité de langue.

l'attitude de la Hongrie en présence du mouvement fédéraliste et de la poussée pangermaniste en Cisleithanie?

(t) « Aile Volksstàmme des Staates sind gleicliberechtigt, und jeder Volksstamm hat ein unverletzliches Recht auf Walirung und Pflege seiner Nationalitàt und Sprache. Die Gleichberechtigung aller landes'iiblichen Sprachen in Schule, Amt und offentlichem Leben wird vom Staate anerkannt. In den Làndern, in welchen mehrere Volksstàmme wohnen, sollen die bffentlichen Unterrichtsanstalten derart eingerichtet sein, dass ohne Anvvendung eines zwanges zur Erlemung einer zweiten Landessprache jeder dieser Volksstàmme die erforderlichen Mittel zur Ausbildung in •einer Sprache erhàlt. »

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C'est pourquoi le gouvernement de Vienne imposa a toute l'Autriche le caractère d'un État allemand. Les Intérêts du germanisme ne l'admettaient pas autrement. « Pour tous ces Allemands, en effet, les conservateurs des pays alpins exceptés, il n'y a qu'un droit historique en Autriche : le « centralisme » et la a suprématie allemande » (1).

N'admettant la liberté que pour eux-mêmes, considérant les Slaves comme une race inférieure, les Allemands d'Autriche continuent donc après 1867, tout en se qualifiant de « libéraux », à refuser d'appliquer l'article 19 de la constitution. Les seules lois qui leur conviennent, ce sont celles comme la loi électorale de Schmerling, combinaison hypocrite, basée en apparence sur la représentation des intérêts, mais dont le seul objet est d'assurer la majorité aux Allemands de Cisleithanie, même dans les Diètes des pays slaves.

§ 2. — Après 1867, la situation des peuples cisleithans non allemands continue donc à être aussi défavorable qu'avant l'établissement du « dualisme » . Cependant le grave échec qu'ils viennent de subir ne lasse pas leur courage. Ils perfectionnent leur organisation nationale, réclament sans cesse et finissent, à force de ténacité, par remporter quelques avantages sur le « centralisme » viennois. Les circonstances ne les ont pas tous également favorisés; aussi leur fortune a-t-elle été diverse; on ne saurait s'en faire une idée exacte que par l'examen séparé du développement de chacune de ces nationalités (2).

(1) Dr K. Kramarsgh, l'Avenir de l'Autriche (Revue de Paris, Vr février 1899, p. 581). Cet article fort remarquable est à lire en entier. Il i soulevé en son temps en Autriche une vive polémique, tant à cause de son fonds que de la personnalité de son auteur : le Dr Kramarsch, un des leaders du parti jeune-tchèque, était vice-président du Reichsrath pendant les fameuses séances de l'obstruction allemande contre les ordonnances du comte fiadeni.

(2) Pour l'entière intelligence de ce passage relatif aux peuples eMei-

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