L'EUROP*E ET LA QUESTION D'AUTRICHE
A peine le « dualisme » fut-il établi que les Polonais protestèrent. La déclaration de septembre 1868 est l'exposé de leurs desiderata. « La Diète du pays nomme seule les députés au Reichsrath. — Le gouvernement ne pourrra jamais ordonner d'élections directes. — Les députés galiciens ne prendront part aux délibérations du Reichsrath que pour les affaires communes à la Galicie et aux autres pays cisleithans. — Les affaires commerciales du pays, les institutions de crédit, les droits de cité et la police des étrangers, l'enseignement, la justice et l'administration rentrent exclusivement dans la compétence de la Diète. — La Galicie aura une cour de cassation. — Elle réclame un gouvernement séparé, responsable devant la Diète, et un ministre responsable. »
Ces revendications parvinrent à Vienne à un moment très favorable. En raison de sa situation excentrique dans l'empire, peu d'Allemands résident en Galicie (1). Le maintien d'une administration allemande dans cette région offrait en soi un faible intérêt; céder, constituait au contraire un acte de très habile politique. Alors uniquement représentés par des aristocrates, hostiles à la Russie, les Polonais étaient par suite peu disposés à sympathiser avec les autres Slaves cisleithans tous russophiles. D'intelligentes concessions du pouvoir central pouvaient donc creuser l'abîme entre ces derniers et les Polonais. A Vienne, on n'hésita pas, et si l'on n'accorda point à la Galicie absolument tout ce qu'elle demandait, on lui octroya une très large autonomie. Les Polonais acquirent ainsi une place exceptionnellement avantageuse en Autriche. De ce jour, toute leur politique eut pour objectif de la conserver. C'est ce qui explique pourquoi ils sont devenus les alliés des Allemands et sont
thans, il est nécessaire d'avoir sous les yeux la carte de « l'Autriche vraie » placée à la fin du volume.
(I) On ne compte actuellement en Galicie que 230,000 Allemands, soit 3.5 pour 100 de la population totale. Auerbach, les Races et les Nationalités en Autriche-Hongrie, p. 179, Alcan, Paris, 1808.)
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restes pendant de longues années les fermes soutiens du « centralisme » viennois.
L'évolution naturelle des choses a modifié ce point de vue tout récemment. L'adoucissement du régime russe, apporté à Varsovie par le prince Iméretinsky (1), a coïncidé avec le redoublement de rigueur du traitement que lt gouvernement de Guillaume II impose aux Polonais du grandduché de Posen; l'hostilité des Polonais de Galicie s'est trouvée ainsi orientée, moins contre Pétersbourg que contre Berlin, et le « germanisme » leur est apparu désormais comme l'adversaire vraiment irréductible de leur nationalité; dans le même temps, la représentation polonaise au parlement de Vienne devenait plus accessible aux idées démocratiques ; enfin, l'autonomie de la Galicie était si fortement établie que sa restriction n'était plus à craindre. Ces causes concordantes ont amené les députés polonais à faire alliance avec les autres Slaves cisleithans et les Allemands vraiment libéraux pour former au Reichsrath cette majorité fédéraliste qui a maintenu au pouvoir le comte Badeni et le comte Thun.
L'adhésion des Polonais au programme autonomiste des autres Slaves est d'une grande importance. Sans doute, au point de vue purement parlementaire, cette adhésion ne présente pas un caractère de stabilité absolue. Le club polonais comprend encore des membres fort imbus des, vieilles idées aristocratiques, restés très influents, qui ne se montrent pas toujours disposés à suivre les Tchèques lorsque la tactique de ceux-ci comporte l'obstruction bruyante. Cette considération est d'ailleurs secondaire. Ce qui importe pour l'avenir, ce ne sont pas les combinaisons éphémères du Parlement, mais l'entente du « peuple » polonais de Galicie avec les autres « peuples » slaves de la Cisleithanie. Or, toutes les manifestations des dernières années tendent
(1) Mort en décembre 1900.
à prouver que cette entente doit être durable. De nombreuses sociétés polonaises et tchèques de gymnastique, de chant, d'étudiants, ont saisi toutes les occasions de fraterniser; des milliers de femmes de Bohême et de Galicie ont échangé des télégrammes pour affirmer leur solidarité dans le «slavisme» ; en juin 1898, l'alliance tchèque polonaise s'est affirmée avec éclat lors des fêtes des centenaires de Palacky, l'historien tchèque, et d'Adam Mickiewicz, le grand poète polonais; à l'occasion de l'inauguration du nouveau théâtre polonais de Leopol (1) (4 octobre 1900), la ville de Prague, représentée par son maire, le Dr Srb, a offert à la ville de Leopol une couronne de laurier en argent et une adresse contenant ces lignes : « La couronne de laurier doit rappeler aux Polonais qu'ils proviennent de la même souche que les Tchèques, et que ceux-ci sont animés du même esprit que les Polonais. Les deux peuples doivent avoir pour devise : « Pour nous et pour notre liberté, v Le vif désir de tous les Slaves est que les Polonais agissent conformément à cette devise dans toutes leurs actions politiques. » On verra plus loin (2) que la communauté des intérêts économiques ne peut que confirmer l'union des Polonais avec les autres Slaves cisleithans.
Les Ruthènes, eux, sont dans une situation très particulière. La concession de l'autonomie aux Polonais, les ayant soustraits à l'administration allemande, c'est à l'administration polonaise que s'adressent maintenant toutes leurs réclamations. Elles se présentent d'ailleurs dans des conditions particulièrement délicates, car si les Ruthènes occupent la presque totalité des districts ruraux de la Galicie orientale, les Polonais ont la majorité dans les villes. Cette curieuse répartition ethnographique amène les Ruthènes à demander aux Polonais l'octroi d'une autonomie d'un type
(1) Leopol se dit : Lemberg en allemand, Lwovr en polonais, Lwiw en ruthène.
(2) Voir p. 148 et suivantes.
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tout spécial et encore mal défini. Il y a bien là une confirmation de la force des idées fédéralistes dans cette partie de la Gisleithanie, mais il en résulte en même temps que la «question » ruthène n'est pas directement influencée par la prépondérance plus ou moins grande du « germanisme » a Vienne.
Les Roumains qui occupent le sud de la Bukovine sont dans le même cas. Malgré leur faible nombre, ils sont parvenus cependant à envoyer au Reichsrath cinq députés. On ne saurait toutefois les considérer comme a fédéralistes » , car leur secret désir est de se séparer de l'Autriche pour se réunira la Roumanie. Le gouvernement de Vienne combat de son mieux ces tendances ; dans ce but, il a établi à Czernowitz « une université allemande qui constitue sur la frontière russe le dernier jalon de la civilisation germanique » .
On retrouve ces idées séparatistes chez les Italiens du Trentin, de l'Istrie et du Littoral. Des faits topiques révèlent leur intensité.
En avril 1899, le roi Humbert, donnant audience à des fonctionnaires, adresse à chacun d'eux quelques mots aimables. M. Lovisati, professeur de minéralogie, défile devant le roi.
— De quel pays êtes-vous? lui dit Humbert.
— Je suis, répond le professeur, d'un pays qui désire ajouter un nouveau joyau à la couronne de Votre Majesté.
— Que voulez-vous dire?
— Je suis de Trieste, ville qui ne perdra jamais une occasion de s'affirmer italienne.
En effet, lors des récentes funérailles du roi d'Italie, la représentation municipale de Trieste a fait déposer sur le cercueil une couronne portant cette inscription : Trlest — Al suo re, et le club vélocipédique de Zara a adressé au ministère italien un télégramme où il parlait de la Dalmatie — lembo di terra italiana.
Ces sentiments séparatistes paraissent justifiés surtout par des considérations sentimentales. Les Italiens d'Autriche ont plutôt à se louer du gouvernement de Vienne, qui montre d'assez grands égards pour leurs droits nationaux, non pas sans doute par raison d'équité, mais comme conséquence d'un calcul politique qui rappelle l'astucieuse tactique de l'ancienne république de Venise. La bureaucratie centraliste admet en effet qu'il faut faciliter 1' « italianisation » de l'Istrie et de la côte dalmate, parce qu'elle espère qu'en opposant les Italiens aux Slaves du sud, possesseurs naturels du sol, Latins et Slaves se neutraliseront réciproquement et qu'un jour les Allemands pourront plus facilement s'implanter dans le pays.
Les Slovènes se trouvent ainsi avoir à lutter au nord contre les Allemands et au sud contre les Italiens. Plus favorisés, les Serbo-Croates n'ont que ces derniers comme adversaires. Tous ces Slaves, en grande majorité paysans ou montagnards peu fortunés, ont eu à vaincre des difficultés sans nombre avant de parvenir à s'organiser. Après 1867, ils l'étaient cependant suffisamment pour protester contre la centralisation allemande. Depuis, leurs progrès ont été continus. Ils ont conquis de haute lutte la majorité à la Diète et au conseil municipal de Ljublania (Laybach) et possèdent maintenant vingt-quatre représentants au parlement de Vienne. Ces succès électoraux n'ont arraché au pouvoir central que des concessions minimes et peu nombreuses : en 1880, le baron Prajak, d'ailleurs de nationalité tchèque, a introduit la langue slovène comme langue «extérieure » des tribunaux, c'est-à-dire que, dans leurs rapports avec les parties, les tribunaux du sud cisleithan peuvent employer le slovène au même titre que l'allemand ; en 1893. des classes slovènes ont été établies parallèlement aux classes allemandes du lycée de Gilj (Gilli) ; en outre des écoles primaires ont été fondées en Carinthie et dans le sud de la Styrie. C'est là à peu près tout ce que les Slovènes
ont obtenu d'officiel. L'administration des villes où ils forment la majorité, Gilli, Marbourg, Klagenfurth, continue à rester allemande. A Trieste, dont le centre est incontestablement italien, mais où les Slovènes peuplent les faubourgs et la campagne environnante, ils sont encore privés d'écoles primaires bien que la loi cependant soit formelle, puisqu'elle donne le droit aux pères de quarante enfants inscrits pendant cinq années consécutives d'obtenir la création d'une école de leur nationalité. Il y aura bientôt quinze ans que mille chefs de famille slovènes ont fait semblable demande. Pour tourner le texte de la loi, les autorités ont imaginé de ne faire aucune réponse à leur requête ; les mille pères de famille slovènes de Trieste l'attendent encore. A Ljublania (Laybach), la capitale, sur quarante mille habitants, on ne compte que quatre mille Allemands. Ceux-ci ont trois collèges, les Slovènes n'en ont aucun; ils doivent même se contenter d'écoles primaires, notoirement insuffisantes pour le chiffre de la population. Un fait récent montre mieux encore le degré de l'arbitraire dont souffrent les malheureux Slovènes. A la fin de 1899, le président du tribunal de Gilj (Gilli) était à remplacer. Le ressort comprend 11,659 Allemands et 209,367 Slovènes, soit 5 p. 100 d'Allemands et 95 p. 100 de Slovènes ; c'est cependant un Allemand qui a été nommé comme par le passé.
Ces injustices systématiques ne lassent pas les Slovènes. Forts de la justice de leur cause, ils protestent contre un régime qu'ils savent ne pouvoir se maintenir (1).
En attendant la reconnaissance officielle de leurs droits, les Slovènes ne perdent aucune occasion de s'affranchir du joug du « germanisme » ; en 1894, à la suite d'un tremblement de terre, au lieu de s'adresser, pour leurs travaux de éfection, à des techniciens de Vienne, cependant plus pro-
(1) Encore le 3 avril 1900, le Dr Majaron a réclamé à la Diète de Ljublania 'Laybach) l'égalité absolue des langues slovène et allemande.
ches, ils ont fait appel à des ingénieurs sortis de l'école polytechnique de Prague.
Les qualités naturelles des Slovènes justifient leur développement moral continu, malgré le peu de ressources dont ils disposent; elles expliquent le succès qu'obtiennent les bibliothèques populaires que des sociétés nationales privées font circuler dans les campagnes pour suppléer à l'insuffisance des écoles. Un signe certain décèle les progrès de la culture politique. Avant 1891, les Slovènes élisaient leurs députés sans leur tracer une ligne d'action précise; maintenant, le député slovène à Vienne reçoit chaque jour de nombreuses lettres de ses électeurs, qui s'intéressent fort intelligemment à la marche des affaires publiques. Il y a là une garantie de succès pour l'avenir ; une autre, toute matérielle, résulte du coefficient très élevé de la prolificité des Slovènes. Les familles de neuf ou dix enfants sont très fréquentes; il est vrai qu'un grand nombre d'entre elles sont fort pauvres, surtout en raison du délaissement économique dont souffre la région qu'ils habitent. Le réseau des chemins de fer qui la traverse est très incomplet; l'industrie ne peut se développer; leurs tarifs sont si défavorables qu'actuellement le bois de Galicie revient moins cher à Ljublania (Laybach) que celui des environs. Cette organisation défectueuse a une répercussion profonde sur la population; il s'ensuit qu'un grand nombre de Slovènes, ne trouvant pas à vivre dans leur pays, dont les richesses sont mal exploitées, sont contraints d'émigrer en Amérique.
Économiquement donc aussi bien que politiquement, les Slovènes sont sacrifiés. Ils souffrent profondément des injustices accumulées dont ils sont les victimes, et à mesure qu'ils voient plus clair, le joug de l'administration allemande leur paraît plus intolérable.
Les Tchèques, plus anciennement organisés, ont obtenu sur le « centralisme » viennois des avantages mieux marqués. Aussitôt après Sadowa, leur chef, le Or Rieger, comprit
que l'unification de l'Allemagne allait se faire sous la direction de la Prusse, et, d'une façon prophétique, il annonça les dangers qui en résulteraient d'abord pour son paya et ensuite pour toute l'Autriche : a Nous aurons devant nous les forces militaires de quarante millions d'Allemands. Ces forces seront poussées par la nature des choses et par cet instinct de conquête, qui est inné à la nation allemande, vers de nouvelles acquisitions (1). »
Convaincus de ce péril futur, les Tchèques virent avec une déception profonde l'établissement du « dualisme » , qui en rapprochait l'éventualité.
Ils protestèrent aussitôt (22 août 1868) dans un document qui résumait leurs réclamations et qui devança de quelques jours la déclaration des Polonais. (Voir page 18.)
La situation de la Bohême en Autriche était exposée, en huit articles, d'après les anciens textes :
1° Il y a entre la Bohême et le souverain un rapport de droits et de devoirs mutuels qui oblige également les deux parties.
2° L'Autriche n'est pas un État unitaire : le royaume de Bohême n'est attaché au reste de la monarchie que par le lien de l'union personnelle.
3° Aucune modification ne peut être apportée à cet état de choses que par un contrat nouveau entre le rovaume et la dynastie.
4° Aucune assemblée étrangère à la Bohême, Reichsrath ou Délégation, ne peut imposer au royaume les dettes de l'Empire ou d'autres charges publiques.
5° (Cet article est sans intérêt.)
6° La nation hongroise a le droit de traiter avec le souverain de ses intérêts, mais non pas de ceux de la Bohême.
7° La Gisleithanie est sans fondement historique et la
(i) Discours à la Diète de Prague, 13 avril 18G7.
Bohême n'a pas à se faire représenter dans une assemblée cisleithane.
8° Les questions constitutionnelles pendantes doivent être réglées d'un commun accord entre le souverain et la nation politique bohème « représentée sur la base d'une loi électorale juste et d'une élection correcte » (1).
Les termes mêmes de cette déclaration établissent nettement qu'en plus de l'autonomie administrative, les Tchèques réclament le respect des droits historiques du royaume de saint Venceslas, formé de trois parties : la Bohême proprement dite, la Moravie et la Silésie. Les Allemands nient ces droits avec une passion destinée sans doute à marquer l'absence complète d'arguments fondés; en effet, ces droits ne paraissent pas contestables.
Louis Kossuth, dans des lettres qu'il adressa à Helfv en 1871, a déclaré que ces droits étaient identiques à ceux de la Hongrie ; le roi de Prusse lui-même, en entrant en Bohême à la tête de ses troupes, en 1866, a reconnu ces titres historiques dans une proclamation qu'il adressa « aux habitants du glorieux royaume de Bohême » (2).
(1) Cité par L. Léger, Histoire de V Autriche-Hongrie , p. 563. Hachette, Paris, 1895.
(2) Le texte de cette proclamation, affichée le 10 juillet 1866 dans les rues de Prague et publiée dans les journaux le même jour, mérite d'être connu en entier.
Habitants du glorieux royaume Einwohner des glorreichen
de Bohême! Lonigreiches Bohmen !
Par suite de la guerre faite contre In folge des gegen unsere Wiins-
notre volonté par l'empereur d'Au- che vom Kaiser von Oesterreich her-
triche, nous arrivons sur le sol de beigefiihrten Krieges, betreten wir
votre patrie, non pas en ennemis nicht als Feinde und Eroberer, son-
et en conquérants, mais avec l'en- dern mit voiler Achtung fur Euere
tier respect de vos di'oits histori- historischen und nationalen Rechte
cjues et nationaux. Eueren heimatlichen Boden.
Ce n'est pas la guerre avec ses dé- Nicht Krieg und Verheerung, son-
sastres, mais les ménagements et dern Schonung und Freundschaft
notre amitié, que nous offrons à tous bieten wir allen Einvvohnern ohne
AU SEUIL DU XXe SIÈCLE -j:
Émanant d'un Hohenzollern, ce document suffirait à lever tous les doutes, mais il en est un plus décisif encore ; l'empereur François-Joseph, le principal intéressé à s'opposer aux réclamations des Tchèques, en a lui aussi admis le bien fondé, dans des circonstances qui ne laissent aucune place à l'équivoque. Le concen de réclamations qui, après 1867, s'éleva en Gisleithanie contre le « dualisme » finit par émouvoir le souverain. L'injustice du nouveau régime lui apparut enfin avec assez d'évidence pour qu'il se décidât à entrer dans la voie du « fédéralisme » en donnant, pour commencer, satisfaction à la Bohême.
En J871, il chargea le comte Hohenwart de remplir
les habitants sans distinction de classe, de croyance et de nationalité.
Ne croyez pas, comme le disent nos ennemis et nos calomniateurs, que nous faisons cette guerre par esprit de conquête. L'Autriche, en voulant nous faire envahir par les autres Etals allemands, nous a contraints à la guerre ; mais nous sommes loin de nous opposer a vos justes désirs d'indépendance et à votre libre développement national.
Considérant les sacrifices multiples et immenses que le gouvernement impérial vous a imposés pour les préparatifs de cette guerre, nous ne voulons pas vous en imposer d'autres et nous n'exigerons de personne qu'il agisse contre ses convictions.
INous respecterons notamment votre sainte foi. Toutefois, nous ne pourrions tolérer d'hostilités manifestes et nous serions forcés de punir sévèrement toute trahison.
Si vous nous traitez en amis, vous trouverez en nous des amis et non des ennemis. Mais, en quittant vos demeures et en les abandonnant au pillage, vous agiriez sans diseer-
Unterschied des Standes, der Confession und Nationalitàt.
Lasset Euch von unseren Gegnern und Verleumdern nicht einflùstern, dass wir aus Eroberungssucht diesen.
jetzigen Krieg hervorgerufen haben.
Oesterreich hat uns zum Kampfc gezwungen, indem es mit den deutschen Regierungen uns uberfallen wollte; aber nichts liegt uns ferner als die Absicht, Eueren gerechten Wûnschen nach Selbststandigkeit und freier nationaler Entivicklung entgegen zu treten.
Eingedenk der vielen. fast unerschwinglichen Opfer, welehe Euch zur Vorbereitung fur den jetzigen Krieg die kaiserliche Regierung bereits abverlangte, sind wir weit entfernt, Euch weitere Lasten aufzuerregen und verlangen wir von Niemanden, dass er gegen seine Uberzeugung handlo , namentlich werden wir Euere bceilige Religion ehren und achten, doch kbnncn wir offenen Widerstand nicht dulden und namentlich miissen wir hinterlistigen Verrath strenge strafen.
Wenn Ihr uns freundlich entge gen komint, werdet Ihr uns nur
cette grande tâche. Les négociations avec Prague commencèrent. Le 12 septembre de la même année, par un rescrit dont les Tchèques gardent précieusement le souvenir, François-Joseph déclarait :
« Ayant en bonne mémoire la situation juridique d'État de la couronne de Bohême et la conscience de l'éclat et du pouvoir que cette couronne a prêtés à nous et à nos prédécesseurs, de même qu'en témoignage de la fidélité inébranlable avec laquelle la population de Bohême a toujours appuyé notre trône, nous reconnaissons volontiers les droits de ce royaume et nous sommes prêts à renouveler celte confirmation par le serment du sacre du couronnement (1). »
als Freunde und nicht aïs Feinde kennen lernen. Namentlich handelt lhr thbricht, wenn Ihr aus Eueren Wohnungen fliehet und Ihr Dieselben der Zerstbrung preisgebt. Ihr that besser, wenn Ihr die Soldaten freundlich erwartet und Ihr mit ihnen friedlich wegen der Lebensmittel unterhandelt, welche durchaus nothwendig sind.
Die militàr-Befehlshaber werden dann von Euch nichts mehr verlangen, als was durchaus nôthig ist und Euer Eigenlhum schiïtzen, vvelches Ihr durch die Flucht dern Raube und der Plunderung preisgebt.
Das Ubrige iiberlassen wir mit voiler Zuversicht dern Gott der Heerschaaren! Sollte unsere g erechte Sache obsiegen, dann dur/te sich vielle icht auch den Bôhmen und Malirem der Augenblick darbieten, in dem sie ihre nationalen Wunsche gleich den Ungam verwirklichen feonnen. Môge dann ein gùnstiger Stern ihr Gluck auf iuimerdar begrùnden.
Das Preussische OuEn-Commando.
(1) Eingedenk der staatsrechtlichen Stellung der Krone Bohmens und des
nement. Vous serez plus sages en recevant amicalement nos troupes et en vous entendant à l'amiable avec elles au sujet des vivres dont elles ont un besoin absolu.
L'autorité militaire ne vous demandera que le strict nécessaire, et elle défendra votre propriété, que votre fuite abandonnerait à la rapine et au pillage. Pour le reste, nous nous remettons en toute confiance au Dieu des armées. Si notre justt cause mérite la victoire, le moment viendra peut-être aussi où les aspirations nationales des Bohèmes et des Moraves pourront être satisfaites, comme Vont été celles des Hongrois. Puisse alors leur bonheur être assuré d'une manière durable, sous l'heureuse étoile de cette guerre!
Le Commandement supérieur prussien.
AU SEUIL DU XXe SIECLE 29
Quand ce document fut connu, la joie devint immense dans toute la Bohème. Les Tchèques pensaient avoir atteint le hut de leurs efforts. Les 9 et 10 octobre 1871, la Diète de Prague vota les articles fondamentaux qui devaient régler la nouvelle position de la Bohême dans la Cisleithanie.
On avait compté sans l'impérieuse politique prussienne.
A ce moment même, M. de Bismarck venait de réaliser le chef-d'œuvre de sa diplomatie; la France était vaincue et l'unité allemande fondée. Déjà le ministre de Guillaume Ier entrevoyait l'immense champ d'action du nouvel empire. L'Autriche était un instrument indispensable à la réalisation de ses plans ultérieurs, mais, pour qu'elle pût remplir ce rôle, le « germanisme » devait y conserver la prépondérance. S'il était appliqué, le « fédéralisme » allait la détruire en donnant la majorité aux Slaves. Bismarck n'hésita pas. Il dépécha près de François-Joseph le roi de Saxe, avec une mission qu'on assure avoir été impérative. Les Hongrois, dont les intérêts concordaient avec ceux de la Prusse, agirent à Vienne dans le même sens. Encore ébranlé par le rude coup de Sadowa, voyant la France vaincue, François-Joseph, réduit à l'impuissance, céda. Il renvoya le comte Hohenwart et confia le pouvoir au comte Auersperg, qui, revenant sur tous les engagements pris, restaura le « germanisme » dans toute sa puissance.
Cette période fut pour les Tchèques une des plus douloureuses de leur histoire; leurs efforts toutefois n'étaient point complètement perdus, puisqu'ils avaient eu pour résultat d'établir d'une façon péremptoire la légitimité des droits du royaume de Bohême (1).
Glanzes und der Macht bewusst, welche dieselbe Uns und Unseren Vorfahren verliehen hat, einpedenk ferner der unerschiitterlichen Treue, mit welcher die Bevôlkerung Bohmens jederzeit Unseien Thron stutzte, erkennen wir gerne die Rechte dièses Kônigreiches an und slnd bereit dièse Anerkennung mit Unserem Krônungseide zu erneuern...
(1) Sur le droit d'État de la Bo aême, consulter Das bôhmische Staatsrecht, du Dr K. Kramarsch Imprimerie de la « Zeit », Vienne, 1896.
Leur courage domina le malheur. Avec une admirable ténacité, ils se remirent à l'œuvre, perfectionnant leur organisation pour la lutte nationale et s'attachant surtout à développer l'esprit de discipline politique. Ils ont ainsi réussi à rendre plus absolue l'union morale de la nation bohème et à contraindre le gouvernement de Vienne à leur faire quelques concessions.
La liste en est courte.
En 1882, à la suite d'incessantes réclamations, l'empereur les a autorisés à établir à Prague une université tchèque. Autre avantage plus mince mais qui demanda cependant trois années de luttes, de 1893 à 1896, les Tchèques ont obtenu que les plaques des rues de Prague fussent rédigées en langue bohème (1). Enfin, en avril 1897, le comte Badeni publia les fameuses ordonnances sur l'emploi des langues en Bohême et en Moravie.
Cette réforme, autour de laquelle on a fait tant de bruit, n'était en réalité qu'un commencement d'application de l'article 19 de la Constitution de 1867 proclamant l'égalité des langues. (V. page 16.) Les ordonnances ne faisaient donc que rendre aux Tchèques un fragment de leur droit national. Leur objet était de remédier à des abus très évidents. En substance, elles disaient :
« A toute réclamation adressée aux ministères de l'intérieur, des finances, du commerce, de l'agriculture, aux autorités judiciaires, il sera répondu dans la langue de cette réclamation.
« Les actes officiels seront rédigés dans la langue des destinataires.
u Les autorités devront communiquer avec les communes et les arrondissements dans la langue de ces divisions administratives.
(1) Voir la remarque II de la carte « l'Autriche vraie ».
« Les communications générales seront rédigées en deux langues.
« Contre tout accusé, il sera requis en sa langue.
« Tout jugement sera rendu dans la langue de l'accusé.
a Toute déposition sera rédigée dans la langue des témoins. '»
Une série de mesures assurait enfin, à partir du 1er juillet 1901, la connaissance pratique du tchèque et de l'allemand par les fonctionnaires de la Bohême.
En somme, le tchèque n'était pas mis sur un pied d'égalité avec l'allemand, qui restait, comme jadis, lalangue intérieure des administrations, des postes, des télégraphes, de l'armée et de la gendarmerie. Pourquoi donc des dispositions si justes, si modérées, où il n'y avait à reprendre que dans les détails, ont-elles pu soulever des colères si violentes? Simplement parce qu'elles impliquaient le retour de François-Joseph à une politique fédéraliste. C'est pour oette raison unique que les ordonnances ont porté au paroxysme de l'irritation ceux des Allemands d'Autriche qui s'acharnent à maintenir le « centralisme » viennois, instrument de leur suprématie.
Il faut ici remarquer soigneusement que ces « rétrogrades » , minorité en Autriche, comme je l'exposerai plus loin, ont été impuissants à obtenir par eux-mêmes le retrait des ordonnances. Il est essentiel de mettre en lumière sa véritable cause.
Après une opposition passionnée au Reichsrath, les adversaires du comte Badeni n'étaient arrivés qu'à le faire tomber du pouvoir. Ses ordonnances demeuraient et le comte Thun, soutenu par la même majorité, les maintenait dans leur esprit. Leur abrogation ne devait être obtenue que sous la pression d'influences extérieures à l'Autriche.
L'empereur Guillaume II, convaincu comme Bismarck
de la nécessité prussienne de conserver au « germanisme » sa prédominance en Cisleithanie, redoute par-dessus tout l'application d'un régime fédéraliste à l'Autriche.
En présence de la majorité, qui s'est prononcée pour cette réforme au Reichsrath, devant l'impuissance de l'opposition violente d'un groupe d'Allemands, il comprit que la thèse fédérale allait triompher, si on ne lui faisait promptement échec. Visiblement, la chancellerie berlinoise était inquiète. Un article fort curieux de la Gegemuart refléta son état d'esprit :
« Le gouvernement de l'empire allemand a dû éviter toute apparence d'immixtion dans les affaires intérieures de son allié; il a dû, à cause de l'alliance existante, garder cette réserve, même quand les intérêts de la race allemande ont été sacrifiés à la politique intérieure de l'Autriche. Il est vrai que ces égards ont leurs limites. Ces limites viennent d'être franchies par la partie adverse. L'alliance austroallemande est basée sur les fondements allemands de ces deux États qui, autrefois, étaient unis par la Confédération germanique. Aujourd'hui, cette condition importante du traité d'amitié n'existe plus. On a conclu l'alliance austroallemande contre les agressions franco-russes, donc contre toute action antiallemande du continent européen. Le caractère de l'alliance a changé et notre diplomatie ne peut plus se dissimuler que la valeur de cette union est devenue presque nulle. On ne peut pas demander à l'Allemagne de confier à une Autriche slave la mission de sauvegarder l'empire contre la Russie, dans le cas d'un coup de main français. Le moment est venu où l Allemagne doit sortir de la réserve. Aussi, tout fait croire que de Berlin on a envoyé des conseils amicaux à Vienne.
« Gomme voisins, nous ne saurions tolérer que la Bohême, la Moravie et la Silésie deviennent des pays slaves, et nous devrons prendre fait et cause pour nos compatriotes, ce dont nous sommes pour le moment empêchés par le traité qui
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nous lie à l'Autriche, pays soi-disant allemand. Le jour où cet empêchement disparaîtrait, une politique active du côté de l'Allemagne s'impose, ne fût-ce que pour se garer de l'alliance franco-russe. Nous sommes vivement intéressés aux troubles intérieurs de la puissance danubienne, et il ne nous est guère permis de rester des spectateurs impassibles, à moins que le gouvernement autrichien n'abandonne en dernière heure sa funeste politique, qui a mis l'empire des Habsbourg dans une situation grave, qui ne tardera pas à faire naître des complications nationales au delà des frontières de l'empire (1). »
Cet article fut-il inspiré par la chancellerie de la Wilhelmstrasse? Fut-il simplement l'œuvre d'un observateur bien informé? Ce qui est certain, c'est qu'il parut en juillet 1899. Or, le mois suivant, M. de Bùlow se rencontrait à Semmering avec le comte Goluchowski ; M. de Hohenlohe voyait ensuite François-Joseph à Ischl, et, quelques semaines plus tard, on apprenait que le comte Thun avait dû remettre sa démission à l'empereur, bien qu'il disposât toujours de la majorité au Reichsrath. Il était aussitôt remplacé par un ministère de fonctionnaires qui, le 17 octobre, abrogeait les fameuses ordonnances.
L'enchaînement de ces faits présente, on l'avouera, un intérêt singulier. Le moins qu'on puisse faire est de constater que, conformément à ce qu'annonçait la Gegenwart, Berlin a envoyé à Vienne des « conseils amicaux » et que François-Joseph a abandonné « en dernière heure sa funeste politique » ; c'est-à-dire que, revenant une fois de plus sur son désir de réaliser le « fédéralisme » , il s'est attaché à maintenir ce qui restait du « centralisme » .
Le résultat de cette brusque évolution fut de faire perdre aux Tchèques le terrain qu'ils avaient gagné au prix d'efforts
fi) Cité par les Questions diplomatiques et coloniales, 1er août 1899, p. 433.
si persévérants. Cependant, dans ce cas des ordonnances, leur droit était indéniable. Le 2 janvier 1899, la Cour de cassation du royaume de Bohème Ta constaté juridiquement. D'après son arrêt rendu à cette date, les ordonnances sur les langues ont été promulguées conformément au droit de TÉtat, et les plaideurs sont fondés à considérer la langue tchèque, aussi bien que la langue allemande, comme idiome du royaume de Bohême.
Le peuple tchèque, malgré sa prodigieuse renaissance, souffre donc encore d'une injustice notoire. Les revendications qu'il formule, par l'entremise de ses représentants autorisés, sont cependant d'une modération singulière.
Que répondre quand le député Horitza vient dire au parlement de Vienne : «Les quarante-quatre mille Allemands de Prague (1) possèdent cinquante-six écoles primaires et secondaires. Les soixante-trois mille Tchèques qui, officiellement, vivent à Vienne (2) n'ont ni droit, ni loi, et pas une seule fois la loi sur les écoles populaires n'a été appliquée (3). »
Que dire de cette loi électorale dont le fonctionnement est réglé de telle sorte qu'à Brno (Brunn), où plus de la moitié de la population est tchèque, la municipalité est exclusivement allemande?
Ce ne sont là que des exemples d'injustices. Aussi conçoiton que l'abrogation des ordonnances sur les langues ait déterminé chez les Tchèques une amertume profonde. La douleur s'est manifestée dans tout le royaume. Parmi les innom-
(i) Dont vingt et un mille israélites.
(2) Voir la note de la carte « l'Autriche vraie » . Remarque II.
(3) Abg. Horitza : ... Die 44,000 Deutsche in Prag haben 56 Volks-und B'urgerschulklassen, wogegen fiir 63,000 Bôhmen in Wien kein Recht, kein Gesetz, nicht einmal das Volksschulgesetz existirt. (Séance de la Chambre des députés du 22 novembre 1899.) La loi scolaire autrichienne oblige les communes à construire une école pour chaque nationalité, si pendant cinq années quarante enfants de cette nationalité ont été portés sur le» listes de contrôle.
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brables protestations qui se sont élevées, aucune n'a été plus digne, plus juste, plus éloquente que celle du prélat de Hradetz Krâl (Kœniggraetz), parlant devant une association ouvrière : « Depuis plus de cent ans, le peuple laborieux de la Bohême est victime de l'injustice et de l'ingratitude. Car, il est superflu de le rappeler, les Habsbourg n'ont reçu la couronne de Bohême que de la libre élection des Etats de ce pays, et vouloir faire de ce pays une simple province, c'est de l'injustice et de l'ingratitude. Devant Dieu et devant la justice divine, notre pays, uni à la Moravie et à la Silésie, forme un royaume uni et indivisible. Si les hommes d'Etat dirigeants méprisent le droit, qui donc est responsable du désordre et des manifestations qui se produisent ? Personne, que ceux qui ont oublié le vieux proverbe : « Pères, ne mettez pas la haine dans le cœur des a fils de la Bohême. » Que l'Autriche revienne aux maximes de la justice, et des manifestations joyeuses succéderont à celles de la colère; notre roi sera salué au Hradschin par les acclamations du peuple enfin satisfait, et l'Autriche sortira de son tombeau comme Lazare. »
§ 3. — Les « faits » de l'histoire marquent avec une force extrême la progression du développement des nationalités non allemandes de la Gisleithanie. Cette seule constatation ne saurait suffire toutefois à dégager les caractères essentiels de l'évolution politique de l'Autriche ; il faut encore auparavant s'être rendu compte de l'action exercée par l'avènement des Slaves à la vie publique sur la dynastie des Habsbourg, en la personne de François-Joseph, et sur ses sujets allemands.
Cette influence sur le monarque autrichien a été beaucoup plus profonde qu'on ne l'admet généralement. Les variations mêmes de François-Joseph en sont la preuve.
Élevé dans les principes du plus pur « absolutisme», » • nant le pouvoir au milieu de difficultés presque inex-
tricables causées par les revendications populaires (1848), il n'était porté ni par son éducation ni par les circonstances à comprendre ses peuples. Cependant, malgré ces conditions défavorables, François-Joseph a évolué.
Après la guerre d'Italie, il s'engage dans la voie constitutionnelle, et s'il ne la suit pas avec une constance absolue, c'est qu'il reste victime de deux influences contradictoires, qui se combattent encore en lui-même et qui, selon toute vraisemblance, le troubleront jusqu'à la mort.
Chef de l'antique maison des Habsbourg, le souvenir des temps où elle dominait le monde germanique l'oppresse. Au fond de son âme, il considère son expulsion de la confédération des princes allemands comme l'événement le plus douloureux de son règne et, dans l'excès de ses regrets, il oublie parfois de servir uniquement l'intérêt moyen des peuples si divers dont il a la charge.
Les deux conceptions de son rôle, entre lesquelles il peut choisir, s'imposent à lui tyranniques et cependant restent contradictoires; prince allemand, François-Joseph doit soutenir dans son empire la cause du « germanisme » ; il est alors partisan du « centralisme » et, par leurs conséquences, Sadowa et Sedan font de lui un satellite de Berlin ; monarque autrichien, il ne voit que la multiplicité des peuples qu'il gouverne et ses sentiments d'équité naturelle l'inclinent au « fédéralisme » , réveillant en lui le désir suprême de se soustraire à la tutelle humiliante des Hohenzollern.
Ces deux compréhensions si opposées de ses devoirs triomphent tour à tour chez François-Joseph ; elles déterminent ces revirements subits, inexplicables pour quiconque n'a pas compris la lutte qui s'est engagée dans l'esprit de l'empereur.
Avant 1867, il penche déjà vers le « fédéralisme » . L'influence germanique de de Beust l'arrête et le détermine à établir le régime « dualiste » , qui n'est qu'un dédouble-
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ment du « centralisme » . Les plaintes de ses peuples s'élèvent persistantes et lui montrent qu'il s'est trompé. En 1871, il tente de nouveau de leur donner satisfaction; l'initiative hardie de Bismarck l'empêche de laisser lihre cours aux sentiments équitables qui le poussent. Il s'abandonne même et, en 1879, lui, le vaincu de Sadowa, signe avec son vainqueur un intime traité d'alliance. Jusqu'à la chute du Chancelier de fer, il conserve cette attitude humiliée. Puis, la surveillance berlinoise se relâche peut-être ; partout les progrès des Slaves se manifestent ; François- Joseph est frappé de voir des hommes comme le prince Lobkowicz, le comte Pallfy, ses amis d'enfance, se rallier ouvertement à la cause tchèque ; de nouveau, il incline vers le « fédéralisme » . Il appelle le comte Badeni aux affaires et le maintient au pouvoir, malgré les objurgations les plus violentes. Il faiblit enfin. Guillaume II saisitle moment; sous une forme un peu différente, il réédite à nouveau la tentative heureuse de Bismarck. Elle réussit. La force de résistance de François-Joseph est aussitôt brisée. En octobre 1899, il fait abroger les ordonnances et, comme pour se rassurer $ur la justice de cet acte, il va se retremper aux sources du pur « germanisme » .
En mai 1900, cédant à on ne sait quelles mystérieuses négociations conduites par le prince Égon de Fùrstenberg, le souverain autrichien se rend à Berlin. Lui, le chef des Habsbourg, il fait le port de foi et hommage au descendant des électeurs de Brandebourg, il salue à sa majorité l'héritier du trône de Prusse et nomme le petit-fils du vainqueur de Sadowa feldmarschall de l'armée autrichienne.
Ces « poussées » de « germanisme » ont été désastreuses : ce sont elles qui ont empêché François-Joseph de se maintenir dans son rôle strictement autrichien. Tout en constatant ce fait trop certain, ce serait cependant manquer d'équité que déjuger sévèrement l'empereur. Ceux-là seuls le feront qui ne comprendront pas la puissance d'un
atavisme séculaire, d'une éducation absolutiste, l'amertume profonde que mettent au cœur des chefs d'État les désastres du champ de bataille et la déprimante influence des malheurs privés. Ceux qui saisiront l'action réelle de ces causes concordantes ne manqueront ni de pitié, ni de justice; ils reconnaîtront qu'en réalité François-Joseph s'est assez rapproché de ses sujets slaves pour qu'on puisse dire avec exactitude : « Les Habsbourg ne sont plus une dynastie allemande (1). » Sans doute, François-Joseph n'est point allé jusqu'au bout de l'évolution; il ne constitue pas encore le type complet du souverain qui convient à une Autriche rajeunie. Il est, pourrait-on dire, le monarque de transition entre le Habsbourg allemand, féodal, absolutiste, et le Habsbourg purement national, qui seul pourra gouverner, à la grande lumière du vingtième siècle.
François-Joseph n'a pas terminé la statue, mais il l'a ébauchée. Puisse son successeur donner les derniers coups de ciseau et achever l'œuvre; il serait alors le monarque vraiment autrichien, d'une indépendance absolue, maître unique de ses peuples et libre enfin de leur dispenser les bienfaits de la justice moderne !
Si les tendances de François-Joseph ont évolué sous l'influence des événements et devant les progrès des Slaves, ses sujets allemands ne sont point non plus demeurés identiques à ce qu'ils étaient autrefois. Chez les uns, le temps, le sentiment de l'équité, ont fait leur travail salutaire; d'autres sont simplement devenus moins inébranlablement hostiles que jadis à leurs concitoyens slaves ; d'autres enfin témoignent d'une intransigeance exaspérée. On peut ainsi, afin de se rendre clairement compte de l'état d'esprit des Allemands d'Autriche, les répartir en trois groupes.
(1) ...Habsburg ist keine deutsche Dynastie mehr...
Deutschland bei Beginn des 20. Jahrhunderls, p. 103. Militàr-Verlag R. Félix, Berlin, 1900.
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Le premier est composé des Allemands qui, comprenant l'impossibilité de maintenir l'ancien état de choses, admettent en principe les réclamations des Slaves et reconnaissent 1 obligation d'appliquer loyalement l'article 1!) de la Constitution. (V. p. 16.)
Ces partisans de la conciliation se sont formés, surtout pendant les vingt dernières années, dans les régions alpestres de la Gisleilhanie; mais leur volonté ne s'est manifestée nettement que lorsque la plupart de leurs députés ont constitué avec les Slaves la majorité fédéraliste qui a soutenu les ministères Badeni et Thun.
Dans maints documents (1), ces Allemands ont très loyalement déploré les événements du Parlement qui paralysent son activité et ébranlent l'empire dans ses fondements. Ils se sont déclarés prêts à provoquer et à protéger toute action ayant pour but de régler et d'assurer par voie législative le droit d'État sur la base de l'égal traitement des peuples. Cette adhésion au « fédéralisme » s'est faite sans enthousiasme ; il est clair que des Allemands ne sauraient mettre la même ardeur que les Slaves à demander la réforme fédérale. Les Allemands fédéralistes la reconnaissent indispensable au bien de l'Autriche et se déclarent prêts à l'admettre; c'est là tout ce qu'on peut attendre d'eux, et c'est d'ailleurs suffisant.
Une telle attitude, toute de raison et d'intelligence politique, leur a valu les attaques véhémentes des Allemands Intransigeants, qui les accusent de trahir la cause du » germanisme » . « Ils ne se sentent chez eux que dans le camp gouvernemental des Panslavistes. Les Thun, les Liehtens-
(1) Texte d'un manifeste du groupe des Allemands fédéralistes : « Die Partei bedauert die Vorgànge im Abgeordnetenhaus, die dessen Thàtigkeit lahmlegen und die Reichsgrundlagen erschiïttern, und erklart sicli bereit, jede Aktion, welche dahin ziehlt, das nationale Recht der Staatslmrger im Wege der Gesetzgebung auf Grund der Gleichbereclitifjung der JNationen zu regeln und zu sichern mit allen Nachdrucke zu unterstutzen und zu fôrdern. »
tein, les Dipauli, les Ebenhoch, les Lueger, etc., sont de ces teutoslaves (1). »
Des violences aussi désordonnées ne sauraient ébranler dans leurs convictions des hommes qui, déjà, dans des circonstances très difficiles, sont restés fidèles à leur programme. Toutefois, répétées avec une persévérance tenace, ces objurgations sont susceptibles d'influer sur la situation parlementaire et même de briser momentanément l'accord existant entre les Allemands fédéralistes et les Slaves. Une crise de cette nature suit son cours actuellement. 11 ne faut pas y voir autre chose qu'un incident de la vie politique peu susceptible d'exercer une grande influence sur l'avenir.
Les députés allemands fédéralistes sont envoyés au Reichsrath surtout par les duchés de Salzbourg, le Tyrol et la Haute-Autriche (2).
Si, dans ces régions, les populations honnêtes., paisibles, justes, profondément loyalistes, sans contact direct avec les Slaves, ne sont pas dévoyées par une action étrangère, il est à peu près certain qu'elles resteront convaincues de la nécessité de traiter équitablement tous les peuples cisleithans. Leur influence serait alors très heureuse pour l'avenir de l'Autriche. Elle peut même devenir considérable, car ces populations représentent plus de trois millions de têtes, soit un tiers des Allemands d'Autriche (3).
Chose singulière et qui surprendrait quiconque ignore la valeur toute relative de la terminologie politique usitée en Autriche, ces députés fédéralistes, qui consentent par tolé-
(1) Sie sind und fiihlen sich nur im panslavistischen Regierungslager zu Hause. Die Thun, Lichtenstein, Dipauli, Ebenboch, Lueger zx. sind solehe Teutoslaven.
Deulsches Parteileben in Oesterreich, von H..., p. 10; — Dei:tschvôlkischer Verlag « Odin » . Munich, 1900.
Le Dr Lueger n'est cependant pas susceptible d'être considéré à aucun degré comme fédéraliste. (V. plus loin.)
(2) Voir la carte en couleurs insérée, p. 54.
(3) V. p. 54 comment ce chiffre a été obtenu.
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rance à se dépouiller d'anciens privilèges cl cherchent à établir la conciliation sur la base de la justice sociale, sont qualifiés de « conservateurs » , tandis qu'au contraire ceux qui se disent « libéraux » sont partisans du « centralisme » , c'est-à-dire de la compression des Slaves à outrance.
Ces étiquettes politiques n'ont aucune signification. Il importe d'insister sur ce point : c'est grâce à elles que les agences télégraphiques, à la solde de certains États, sont parvenues à induire les étrangers en erreur. Dans les pays comme la France, portés instinctivement à l'anticléricalisme, les Autrichiens, dénommés « conservateurs » , ont été en outre qualifiés de « cléricaux ». Leur catholicisme, affaibli par les siècles, est cependant dénué de tout esprit de prosélytisme, et il est curieux de noter que l'épithète de « cléricaux » leur est décernée par des hommes dont l'action s'exerce en faveur d'un cléricalisme protestant, remarquablement sectaire (1).
On ne saurait rester plus longtemps dupe de cette ruse de guerre, en somme grossière. Si les hommes doivent être jugés d'après leurs actes, il est certain que, par leur attitude à l'égard des Slaves, les Allemands « conservateurs» se montrent progressistes alors que les Allemands « libéraux » sont, comme on va le voir, violemment réactionnaires.
Les Allemands qui, quoique très fermement « autrichiens » , ne sont cependant pas encore résolus à renoncer aux avantages que leur assure le « centralisme » forment le second groupe. Établis autour de la capitale, mieux placés que tous les autres pour jouir des avantages d'une administration groupée à Vienne, ils sont par suite moins à même d'apprécier exactement la gravité des injustices qui en résultent pour les Slaves, et ils restent toujours sous l'impression du glorieux passé, circonstances qu'on ne saurait oublier si l'on veut être équitable à leur égard.
(1) Voir p. 115 et suivantes, l'exposé du mouvement Los von Rom
Autrefois l'Allemand de Vienne tenait dans le Bund la première place; puis, perdant la domination de l'Allemagne, il s'est vu successivement chasser de l'Italie, de la Galicie et de la Hongrie ; il est menacé aujourd'hui d'être dépossédé en Bohême et dans le pays slovène; la force même des choses ne l'amène-t-elle pas à ressentir une répulsion instinctive pour tout ce qui est slave?
Mais, il importe de le remarquer, cette intransigeance est loin d'être absolue. En dépit des démonstrations tapageuses que les Allemands du centre de l'Autriche font parfois contre les Slaves, si Ton observe la tendance générale de leur évolution, l'opposition qu'ils font au « fédéralisme » apparaît en voie de diminution progressive. Aussi des « leaders » fort autorisés des partis slaves espèrent-ils parvenir à une entente avec ces Allemands dont l'opposition n'est pas invincible. M. Lueger, personnalité la plus marquante de ce groupe, et dont les dernières élections au conseil municipal de Vienne ont confirmé la popularité croissante, pourrait contribuer puissamment à assurer le succès de cette œuvre pacificatrice. Malheureusement les déclarations fâcheuses qu'il a cru devoir faire récemment contre le droit d'État de la Bohême montrent que le moment de l'accord n'est pas arrivé. Il n'y a pas lieu toutefois de désespérer de l'avenir. Quiconque a suivi M. Lueger dans sa vie politique connaît sa valeur et ses progrès. Si l'on tient compte du chemin déjà parcouru, il est permis de penser qu'il finira par se rendre lui aussi à l'évidence et comprendra l'impérieuse nécessité d'une entente avec les Slaves. On peut ainsi considérer les Allemands du second groupe comme étant susceptibles de se fondre un jour avec le premier. La puissance numérique de celui-ci se trouverait doublée, le nombre d'Allemands de la nuance Lueger pouvant être évalué à trois millions environ (1).
(1) V. p. 54 comment ce chiffre a été obtenu.
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Le troisième groupe est celui des irréductibles. Parlant du principe que la renaissance des Slaves et surtout des Tchèques devait être impossible, les Allemands qui le forment considèrent qu'elle ne saurait être juste. Dans cette lente dépossession de leurs privilèges, ils voient une violation de leurs droits. Pour eux, la perte de la suprématie équivaut à l'oppression, k 11 n'y a pas aujourd'hui dans toute l'Europe un second peuple se trouvant dans un semblable état de plus grande faiblesse politique, de plus amère détresse nationale que les Allemands d'Autriche... Ils luttent actuellement d'une manière décisive, et de l'issue de ce combat dépend la question de savoir si l'élément germanique en Autriche sera pris encore en considération (1). »
L'exagération évidente de ces plaintes s'explique par l'exaspération où les dernières élections et surtout les ordonnances du comte Badeni ont mis les fanatiques du « germanisme » . Dès lors, poussés au dernier degré de la colère, ils n'hésitent pas à employer les procédés les moins admissibles. Sous peine de malédiction nationale, leurs journaux invitent tout Allemand, en mesure de le faire, à enlever aux Slaves leurs moyens d'existence. « Plus d'ouvriers, plus de serviteurs tchèques. Donnez-leur congé, même s'ils vous suppliaient à genoux de les garder (2). » Ces conseils, dignes des Teutons du premier âge, ont été suivis à la lettre. Dans l'été de 1897, plusieurs centaines de familles tchèques ont dû abandonner Aussig, Komotau, Eger. Dans cette dernière ville, la mesure a été radicale ; même les petits commerçants qui s'y étaient installés il y a vingt-cinq ou trente ans, et qui jamais n'avaient fait de politique, ont été contraints de s'exiler. Depuis, ce système d'expulsion
(1) Volkszeitung. Reichenberff, mars 1899.
(2) Cité par le député K. Baxa, dans son discours à la Diète de Bohême, le 18 janvier 1898. Ce discours est à lire en entier II contient un nombre considérable de faits contrôlés établissant l'incroyable violence des Allemands envers les Tchèques. Il a été publié en français. E. Heaufort, Prague, 1898.