‹ L'Europe et la révolution française Volume 3Chapitre 1 sur 74 · L'Europe et la révolution française Volume 3 · texte numérisé non relu

L'Europe et la révolution française Volume 3

Le 29 août 1792, le comte de Prorence, le comte d'Artois et leur petite armée d'émigrés franchirent la frontière française. « J'éprouvai, dit le plus illustre soldat de cette troupe féodale, un saisissement de cœur lorsque arrivés, par un jour sombre, en vue des bois qui bordaient l'horizon, on nous dit que ces bois étaient la France. Passer en armes la frontière de mon pays me fit un effet que je ne puis rendre ; j'eus comme un pressentiment de l'avenir '. » Les princes ne menaient guère à leur suite plus de 4,500 hommes. C'était comme une image pale et flétrie de l'ancien régime. On y voyait des gens de toute pro- Tenance et de toute origine, mais surtout des * coalitions » , des

* GBATBAtmniAND, Mémoires d'outre^tombe, t. III. — Voir, pour le détail det opérations militaires du 10 août au 30 octobre 1792, pour la composition et l'espril des armées française, prussienne et émigrée, Chuqcet, la Première Invasion prussienne, Valmy, la Retraite de Brunswick, 8 voî. Paris, 1886-1887. III. 1

1 LA GUERRE D'INDEPENP ANGE NATIONALE. — 17St.

gentilshommes groupés par province, confondant l'âge et la fortune dans les mêmes rangs, dans le même service et dans le même dénuement. Chateaubriand fit la campagne avec un mousquet dont le chien ne s'abattait pas. A côté de cette infanterie, des marins destinés à servir les douze méchantes pièces qui composaient toute l'arlillerie de l'armée; à la suite quelques plébéiens, combattants obscurs et désintéressés, des militaires que leurs chefs avaient entraînés dans l'émigration, des serviteurs qui avaient suivi leurs maîtres.

Les soldats qui avaient de la naissance s'écartaient soigneugement de ceux qui n'en avaient point. Les officiers titrés en usaient de même avec les officiers simples gentilshommes. L'état-major, où figuraient deux ducs et maréchaux de France, Broglie et Gastries, contrastait par son éclat avec cette troupe indigente et incohérente. Peu soumis dans la marche, frondant avec impatience un commandement frivole, imprévoyant et hautain, capables de se bien battre, mais chacun pour son compte, incapables d'obéir, toujours prêts à payer de leurs personnes, jamais de leur amour-propre, raffinant, par le point d'honneur, sur l'indisciphne habituelle aux troupes de volontaires, ces nobles opposaient à l'égalité démocratique une hiérarchie à laquelle ils ne croyaient plus et qu'ils ne respectaient pas. Cette armée « pleine de valeur, mais peu instruite dans l'art militaire », ainsi que le constataient ses chefs', représentait bien un parti qui prétendait régenter une nation fiére, alors que sa propre vanité le rendait indocile à tout gouvernement. Puérils dans leurs vues, braves dans leurs combats, odieux dans leur politique, les émigrés se lançaient à la conquête de la France en révolution, dans la même cohue que la chevalerie de Philippe de Valois lorsqu'elle s'en allait châtier les mutins des Flandres.

A la façon dont ils se comportent dans les territoires qu'ils occupent en France, on peut juger ce qu'aurait été le gouvernement de vengeance, de répression brutale et de réaction

* Lei priacea à Catherine II, 31 octobre 1792, Feuillet db Comcbes, t. VI. p. 898.

Page 1