‹ L'Europe et la révolution française Volume 3Chapitre 2 sur 74 · L'INVASION · texte numérisé non relu

L'INVASION

stupide qu'ils auraient établi s'ils en avaient eu la force : tous les excès de la Révolution, sans aucun de ses bienfaits '. Ils y préludent dans leur passage en Allemagne, pays allié qui les héberge. « Ils ont fait des horreurs, pillé et ravagé tout dans le pays de Trêves » , écrit Fersen. « Jeunes et vieux semblent être Fécume de la nation, rapporte un secrétaire du roi de Prusse. Ils sont d'une sottise épouvantable... Leurs propos sont atroces : si on voulait abandonner leurs concitoyens à leur vengeance, la France ne serait bientôt plus qu'un monstrueux cimetière*.» « L'exagération était poussée au delà de toutes les bornes, raconte un témoin, et la plupart des émigrés voulaient condamner à mort, en rentrant en France, tout ce qui y était resté '. » Ils ne voient qu'un moyen de remettre la France au pas, c'est de la frapper d'épouvante, en retournant la Révolution contre les révolutionnaires. « J'ai une idée à laquelle tout me paraît devoir se subordonner, dit une des fortes tètes de l'émigration* : c'est que les Jacobins ont parfaitement constitué la nation ; ils y ont mis un art merveilleux et sur lequel l'histoire aura à reposer son attention. Eh bien! il faudra organiser l'ordre de la même manière qu'ils ont organisé l'anarchie ; il faudra prendre la vipère et la serrer sur la plaie. » tt II faut les exterminer » , répètent Fersen et Mercy *. Point de « pernicieuse miséricorde » , écrit Mallet du Pan, la clémence serait un crime contre la société®. Ils prennent à leur compte le manifeste de Brunsw^ick' et le notifient aux

* « Ils «e parlaient que des justes rigueurs qu'ils exerceraient quand ils seraient les maîtres, et, en attendant, ils se dévoraient entre eux; en un mot, ils n'omettaient rien pour entretenir les antipathies dont ils étaient l'objet, et pour faire imaginer aux Français un ancien régiiiie plus odieux que celui qu'on avait détruit. » TocQUEviLLE, Fragments, Correspondance, t. I, p. 289.

* FEnsEN,Jburna/, 27 septembre, t. II, p. 38. — Lettre de Lombard, 23 juillet 1792, publiée par H. Hijffer, Deutsche Revue, 1883. — L'archiduc Charles à l'Empereur, îi septembre 1792; Zeissbero, Archivfûr œsterreichische Gesehichte, t. LXXilî, p. 50.

' Souvenirs du comte de Contades. Paris, 1885, p. 45,

* Montlosier à Mallet du Pan. Mallet, t. 1, p. 327. » Fersen, t. II, p. 361, 365, 376.

* Lettre à Gastries, 17 septembre 1792, Moniteur, t. XIV, p. 383L » Cf. t. II, p. 509, 526-529 et suiv.

populations . « Sachez, déclarent les princes aux habitants de Thionville, que ne pas se hâter de désavouer les crimes des usurpateurs, c'est y tremper ; que rester armés avec des factieux, c'est mérita' r ies peines qui leur sont dues, et qu'il faut ou redevenir Français fidèles ou périr révoltés. »

Galonné demeure l'homme d'État de cette monarchie nomade. Il ramène, avec sa chancellerie volante, tous les procédés qui ont précipité la chute de Louis XVI. Suivi de deux fourgons qui contiennent les appareils d'une fabrique de faux assignats ', il fait rétablir partout les anciens impôts. On expulse les prêtres intrus, on réinstalle les prêtres réfractaires; on exige des agents de l'État le serment d'obéir à Louis XVI et « de ne rien entreprendre contre S. M. Prussienne » ; on exempte des contributions les personnes bien pensantes et on sauvegarde leurs biens, avec menace de piller le village où elles demeurent, s'il leur est causé quelque dommage. Ce qui rend l'entreprise plus dangereuse pour les émigrés et plus révoltante pour le reste des Français, c'est que la force, le seul instrument de leur politique, les émigrés ne la possèdent point : ils l'empruntent à l'ennemi. Ils ne se montrent pas comme un parti national armé pour une guerre civile, ils ne sont pas les éclaireurs d'une armée royale ; ils sont l'arrière-garde d'une invasion étrangère : les Prussiens étaient entrés en France dix jours avant eux, le 19 août.

L'armée que le duc de Brunswick commandait et qui mar* chait sur Paris comptait, y compris le contingent des princes, plus de 80,000 hommes, dont 42,000 Prussiens, avec 200 canons et 5,500 Hessois, qui formaient le centre, soutenus par les Autrichiens, 15,000 à droite, sous Glerfayt, et 14,000 à gauche, sous Hohenlohe-Kirchberg. Le duc de Saxe-Teschen couvrait la Belgique et menaçait Lille avec 25 ,000 hommes et 4,000 émigrés du duc de Bourbon. 17,000 Autrichiens et le petit corps de Condé, environ 5,000 hommes, protégeaient le haut Rhin et le Brisgau. Le 2 septembre, Verdun capitula.

* GOETBK, Campagne de France, 13 octobre 1792.

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