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d'importance ; il n'y a pas un exemple plus infâme dans les annales de la guerre. »
Le soir, toute la cour se rendit à l'Opéra où l'on donna Armide « avec ses ballets » . La salle acclama le tsar et le roi. Les envoyés de France et de Bavière assistaient, dans leurs loges, à ces démonstrations, sur le sens desquelles ils ne pouvaient se méprendre *. Duroc, cependant, se flattait que la modération l'emporterait encore; que la médiation prussienne n'exigerait de Napoléon que les concessions décidées par Napoléon lui-même, dupé, comme le furent tant d'autres, jusqu'à la fin, par les propos équivoques et vagues, par l'artifice qui consistait à présenter comme Vultimatum de la paix immédiate et définitive ce qui n'était que le minimum des conditions exigées, le moyen de suspendre la marche de guerre, d'amorcer les iiégociaiions de la paix, où se découvriraient, au fur et à mesure, les exigences réelles. Le 30 octobre. on vit apparaître l'archiduc Antoine porteur d'une lettre de François II, appel désespéré au roi. Le lendemain, Duroc reçut les dernières instructions de Napoléon et prit congé du roi dans les termes qui lui étaient prescrits.
Alexandre aurait désiré une accession pure et simple de la Prusse au traité du 11 avril*. Les Prussiens s'y refusèrent avec obstination. L'aventure d'Ulm leur donnait à réfléchir. Ils tenaient à leur médiation qui leur procurerait le temps d'armer et leur laisserait la faculté de n'intervenir qu'au bon moment, presque à coup sur, après un échec des Français : ils décideraient alors de la défaite complète de Napoléon, se feraient les pacificateurs de l'Europe, les sauveurs de l'Allemagne. Si Napoléon continuait de l'emporter ou s'il bâclait sa paix avec l'Autriche, pour se rejeter sur les Russes ou traiter avec eux, ils sauraient, par cette même médiation, adroitement déguisée et atténuée, se ménager une retraite habile,
» Lettres de Duroc, 27 et 30 octobre 1805.
* Me*ternich à GoHoretlo, 31 octobre. 4 novembre Î805. Melternicb, t. IL — Onckes, t. II, p. 191. — FouRMER, t. \I. p. 77. — HiJFFEn, p. 174-178. — Ranke, i. f , p. 532, et t. Il, p. 324 et su^v. — Marïess, t. II, p. 479; t. Vï. p. 367 et suiv.
peut-être même fructueuse. Il fallut bien en passer par où ils voulaient : la médiation avec l'accession éventuelle à 1 alliance, si la médiation était repoussée par Napoléon.
Dans ces termes mêmes, le traité ne laissait point d'être un ouvrag-e laborieux. Les diplomates conférèrent trois jours entiers et jusque dans les nuits. On convint, en principe, que la Prusse proposerait à Napoléon les conditions d'une paix générale — les conditions essentielles du traité du 11 avril. — Ils attendraient la réponse jusqu'au 15 décembre. La Prusse aurait alors 180,000 hommes sur pied et, en cas de refus, très vraisemblable, de la part de Napoléon, elle se joindrait aux alliés. Metternich essaya vainement de persuader les Prussiens d'exiger une réponse dans les quarante-huit heures. Autrement, disait-il, Bonaparte nous mettra « hors de jeu l'un après l'autre M ; il n'aura « qu'à traîner à sa suite l'envoyé prussien, à avoir l'air de ne pas refuser d'entendre nos propositions, dans l'espoir que le parti pris par la Prusse mollirait à mesure que le danger devrait être plus directement combattu par elle » . Sur quoi, les Prussiens de se récrier : « Nous ne pouvons pas battre l'ennemi avant de l'avoir atteint! » Puis vint Péternelle affaire du Hanovre : la Prusse, qui redoutait un voisinage avec la France, offrait d'échanger contre cet électorat ses provinces westphaliennes, au delà du Weser : l'Angleterre y gagnerait les ports d'Emden, les côtes de la mer du Nord, les moyens d'agir plus directement sur la Hollande.
Les actes furent signés, à Potsdam, dans l'appartement d'Alexandre, le 3 novembre : ils consistaient en des déclarations du tsar et du roi de Prusse, auxquelles, le jour même, adhéra Metternich : elles comprenaient les articles ostensibledu pacte; il s'y joignait une convention du tsar et du roi si:j la marche à suivre en commun à l'égard de la France; puis une déclaration additionnelle de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, contenant les articles séparés et secrets.
Les articles ostensibles posent la médiation prussienne, fondée sur les traités. La France pourra garder les limites de la paix de Lunéville et ce que l'Autriche a pu céder depuis ;
48* LA GUEllRE. — 1805
le roi de Sardaigne recevra une indemnité, aux dépens soit de la République italienne, soit de l'État de Gênes, avec Parme, Plaisance, une partie de Modène, Lucques; Tindépendance et l'évacuation immédiate, après la paix, des États de Naples, de la Hollande, de ia Suisse, de l'Empire germanique. L'Autriche sera étendue au Mincio, avec Mantoue; le royaume de Lombardie ne pourra être réuni à la France. Napoléon promettra de ne point inquiéter l'Empire ottoman, par suite de l'union de cet empire avec la Russie; un armistice général mettra fin aux hostilités; un congrès réglera la paix et organisera, pour la maintenir, un concert entre les' puissances alliées *.
Un délai de quatre semaines sera accordé à Napoléon pour accepter ou refuser. S'il accepte, mais on le croit trop clairvoyant pour accepter*, ce ne sera pas la paix aux conditions qu'on lui pose, ce sera simplement l'ouverture des négociations avec ces conditions comme entrée en matière, et l'on verra paraître le fin des choses : l'Angleterre est liée à la Russie et l'Autriche par le traité du H avril et toute sa série d'articles séparés et secrets; elle n'adhère point aux déclarations de Berlin, l'intervention de la Prusse ne l'engage à rien; cependant, ni la Russie ni l'Autriche ne peuvent négocier la paix sans elle, elles l'appelleront donc aux conférences delà paix. L'Angleterre y dévoilera ses conditions, c'est-à-dire les articles secrets du traité du 11 avril, auxquels, d'avance, l'Autriche et la Russie ont accédé ; elles seront forcées de les soutenir. Les bases présentées par la Prusse disparaîtront, ou plutôt elles s'étendront étrangement. Napoléon sera pris dans l'engrenage, il aura perdu ses avantages militaires et, s'il rompt la négociation entamée à des conditions « modérées » , le public, en France, ne le lui pardonnera pas. Ce calcul, qui fut celui de 1813, à Prague et à Francfort, ne pouvait réussir qu'à la suite d'une défaite de Napoléon. Les alliés comptent
* Voir ci-de88U3, p. 416-419, l'analyse du traité du 11 avril et l'équivoque des articles ostensibles.
* Voir ci-dessus, p. 442, la lettre du chancelier Woronzof.
qu'il refusera, que son refus rendra la g^uerre impopulaire, et ils prennent leurs mesures pour le contraindre, avec l'appui de l'opinion enFrance. La Prusse marchera avec! 80,000 hommes. L'Angleterre lui payera des subsides. A la paix, « on procurera à la Prusse une frontière plus sûre que celle qu'elle a actuellement, soit par des acquisitions, soit par des échanges » . Le plan de campagne sera combiné, et les opérations seront dirigées, d'un point central, à convenir, « jusqu'au moment où Tennemi, replié sur la rive gauche du Rhin, permettra de convenir et de concerter des mesures propres à l'état des choses d'alors » .
Ces lignes, qui renferment le secret des alliés, trouvaient leurs commentaires dans le traité du 11 avril et dans les conversations entre Allemands et Russes qui précédèrent les actes du 3 novembre : c'était le refoulement de la France « dans ses anciennes limites, ou toutes autres » , qui ne serait possible qu alors et dont on était bien décidé à ne parler qu alors ^. Une part éventuelle y était réservée à la Prusse. C'était le troc du Hanovre contre les possessions prussiennes de l'Ost-Frise, qui faciliterait la reprise de la Hollande, « sans compter, ajoutait Hardenberg, sur le cas possible qu'une guerre heureuse permît à la maison électorale (de Brunswick) des acquisitions vers la Meuse, sur les anciennes provinces prussiennes au delà du Rhin, le duché de Juliers, etc. ». Ainsi se définissait ce feint respect de la limite du Rhin et des frontières de la paix de Luné ville ^.
Le plan de campagne consistait en ceci : occupation du Hanovre, blocus de Hameln, négociations militaires avec la Hesse et la Saxe; marche des Prussiens du Hanovre dans le pays de Fulda, de Meiningen et de Cobourg; mouvements concertés des Russes et des Prussiens en Hanovre, des Hessois
' C'est ce qui advint ea 1813. Les actes <\e Kalisch, Reichenbach, Tœplitz ne sont que le développenienl de ceux de 1805, et la politique des alliés, de Prague à Frnncfort, n'est que l'application des desseins conçus à Péterabourg cl à Potgdam.
' HxBDEiJiDRRo, Mémoire relatif à l'acquisition du pays de Hanovre à la suite du traité de Potsdam. — Ranke, t. V, p. 178, pièce».
et des Prussiens sur le Rhin, autour de Mayence, des Prussiens et des Saxons en Franconie.
La déclaration additionnelle spécifiait les avantages de la Prusse : la Russie lui promettait ses bons offices pour lui procurer le Hanovre, soit par un troc, soit de toute autre manière. Si l'Angleterre s'y prête et paye des subsides pour toute l'armée prussienne, pendant toute la durée de la guerre, la Prusse s'engage à ne faire ni paix ni trêve que d'un commun accord avec l'Angleterre. Si l'Angleterre refuse, la Prusse n'en combattra pas moins, mais elle n'aura pas d'autre devoir que de prévenir la Russie six mois d'avance, si sa sûreté et le manque d'argent l'obligent à traiter avec la France. Melternich contresigna également cette déclaration additionnelle.
Alexandre quitta Potsdam à la suite d'une de ces scènes théâtrales qu'il se plut, dès lors, à donner en dénouement symbolique à chacune des grandes « journées " du drame qu'il se composait à lui-même et présentait en spectacle au monde. Au moment de partir, le 3 novembre, vers minuit, il exprima le désir de visiter le tombeau de Frédéric. Ce tombeau — un sarcophage de métal nu — se trouve dans un caveau étroit et sombre, pratiqué sous la chaire de l'église de la garnison, à Potsdam ; un autre tombeau de marbre noir, celui du père, Frédéric-Guillaume I"; l'épée du grand roi. Rien de plus dépouillé, de plus austère que ce dortoir éternel du roi philosophe, sorte de purgatoire du néant. Les souverains s'y rendirent, dans la nuit froide, à travers les cours désertes. Alexandre entra, accompagné de Frédéric-Guillaume et de la reine Louise, s'inclina silencieusement, déposa un baiser sur le cercueil, resta un instant à contempler, sous les reflets des lumières fumeuses et tremblantes, ces tombes obscures qui cachaient des chairs desséchées et vides d'âme; cette épée qu'aucune main ne tenait plus, enveloppe inerte, vains simulacres du génie évanoui; puis, « très simplement» , prit congé de ses hôtes et s'éloigna dans la nuit.
Brunswick, le Mack de la Prusse, un de ces Allemands
amis « des lumières w , idoles des philosophes, qui jugeaient usurpée la réputation militaire de Napoléon et se croyaient de taille à le ramener à sa mesure, ne voulait point que Ton entamât l'affaire avant le 15 décembre. On ne se pressa donc point de mettre en route Haugwitz qui devait porter Y ultimatum et négocier la médiation. On lui dressa, ou plutôt il se dressa lui-même des instructions minutieusement combinées *. « En partant le 13 et en employant douze jours pour le voyage, j'arriverai près de Napoléon le 25. Avec lui, il est peu permis de compter sur les délais, il n'en admettra guère pour les négociations; je mets quatre jours. S'il refuse d'accepter les propositions, il ne reste d'autre moyen, pour empêcher la rupture qui s'ensuivra sur-le-champ, que d'écouter les idées que l'Empereur présentera à son tour et de me charger de les porter moi-même à la connaissance du roi. En ce cas, et en employant de nouveau dix jours pour le voyage, je pourrais être de retour le 9 décembre, et s'il réussit de suivre cette marche, il en résultera le double avantage que Napoléon n'apprendra la détermination du roi pour la guerre qu'après le 15 décembre, et que Sa Majesté saura, le 10 décembre, qu'elle est inévitable... Il reste à prévoir encore que, réduite aux abois, la cour de Vienne fasse sa paix particulière avec la France... Dans un tel cas il conviendrait, je pense, de redoubler de soins afin de calmer l'humeur que l'Empereur des Français aura conçue de l'armement de la Prusse et qu'il ferait doublement éclater alors. Il faudrait surtout s'appliquer à gagner du temps. »»
Avant de partir, il ne manqua pas de visiter Laforest. Gomme ce ministre s'inquiétait des bruits qui couraient d'une alliance avec la Russie, Haugwitz répondit « que les Russes se vantaient beaucoup ; qu'il était faux quil existât un traité ou des conventions de ce genre entre les deux souverains » . ■ — « Il n'a pas dit tout à fait qu'il n'y avait pas eu de promesse arrachée, mais il s'est jeté dans des demi-phrases dont le sens portait
' Mémoire du comte de Haugwitz, pour lui servir dinslructlo'j lor» de son voyage à Vienne. Ranke, t. V, p. 185. — Cf. it/., t. I, p. 540. — Mémoires d* Hardenberg, t. II, p. 343.
qu'on avait essayé d'entraîner le roi... mais qu'il ne ferait jamais rien contre ses intérêts... » Il n'existait, en effet, ni traité ni convention d'alliance, puisque l'on avait eu le soin de donner aux actes d'alliance le titre de déclarations^ et que la convention sig^née était purement militaire. Hardenberg, pour compléter l'illusion, mande à Lucchesini, à Paris : « Jusqu'ici aucun motif, chère Excellence, de faire des préparatifs de départ... » Les Français ainsi induits en sécurité, l'attaque les déconcertera davantag^e, et il écrit, le 16 novembre, à Brunswick : « 11 faut entrer en Franconie, le plus tôt possible, pour vaincre ou mourir '. »
Cette ruse, très classique, permettait de gagner quelques jours et de manœuvrer dans le brouillard; mais Napoléon n'en serait pas la dupe et elle ne suffisait pas à calmer les scrupules du roi. Réveillé du rêve où son prestigieux ami l'avait emporté durant une semaine, il retomba dans ses angoisses, a J'ai signé, disait-il, mais mon cœur est profondément troublé devant les conséquences ^. » Ces pressentiments ne furent que trop tôt justifiés. Le 14 novembre, le jour où Haugwitz montait en voiture, Alexandre écrivait à Frédéric-Guillaume : « Les affaires se trouvent dans un état bien plus alarmant que nous ne l'avions supposé au moment de mon départ de Berlin, et chaque moment est précieux. Le sort de l'Europe est dans vos mains, sire... Moi-même, je suis inquiet pour les miens... o
Napoléon marchait aux Russes, et, tout en combinant les mouvements de son armée, il méditait sur le lendemain de sa victoire, la paix, plus difficile, plus incertaine que la guerre; la paix, qui devait être désormais le mirage décevant dans"
' Bailleu, t. II, p. 404, ■ Rauke, t. I, p. 536.
toutes ses entreprises, pour laquelle il allait envahir, conquérir, bouleverser l'Europe, et qui lui échapperait toujours. Bâcler la paix avec l'Autriche, entrer en compromis avec Alexandre, et reprendre les pourparlers rompus par la mort de Paul ; payer l'immobilité de la Prusse d'un pourboire royal, c'est-à-dire recommencer Campo-Formio et Lunéville, les traités de Bâle et de Berlin, les spéculations orientales de 1801, en tâchant de donner à tous ces échafaudag^es plus d'assiette et de cohérence, voilà tout l'effet qu'il attendait de la guerre ; c'était la combinaison désirable : un grand succès la rendrait possible. Mais comment organiser l'Europe, la traverser de digues contre le reflux des monarchies démembrées et assujetties, des peuples conquis et partagés; la hérisser de barrières, bastions et contreforts capables de soutenir de la puissance française aussi formidablement étendue?
Talleyrand en méditait dans le même temps que son maître. Demeuré aux écoutes à Strasbourg, où Joséphine tenait sa cour ; jugeant les routes trop peu sures pour s'y hasarder sans nécessité, il dressa un plan de politique qu'il envoya à l'Empereur, le 17 octobre. Il ne se pique point de constructions systématiques, encore moins définitives. Il ne considère que le possible, dans les conjonctures présentes; il ne cherche que des tempéraments. « Je voudrais, écritil à d'Hauterive, le 1 1 octobre', que l'Empereur, le lendemain d'une grande victoire, dit au prince Charles : — « Vous « voilà aux abois! Je ne veux pas abuser de mes victoires... « Je ferai avec vous un traité offensif et défensif, et toute « idée d'alliance avec la Prusse ira au diable... » — « Une alliance avec la Prusse est aujourd'hui impossible, dit-il dans son mémoire... Qu'elle reste donc dans sa petitesse puisqu'elle n'a pas vouhi profiter de l'occasion qui lui était offerte de s'élever à la grandeur... Qu'elle porte la peine de sa pusillanimité ! M La solution qu'il propose au « problème de la paix » , comme « la plus durable que la raison puisse permettre d es-
* Bertrand.
pérer » , repose sur cette triple combinaison : séparer l'Autriche de l'Angleterre, opposer l'Autriche à la Russie, réconcilier l'Autriche avec la France, en lui attribuant la Valachie, la Moldavie, la Bessarabie, une partie de la Bulgarie, le Danube, une partie des côtes de la mer Noire, en échange de la Vénétie, de la Souabe et du Tyrol, transformés en Étatstampons. De la sorte, l'objet est atteint : l'Autriche n'a plus de contact ni de rivalité avec la France, en Italie ni en Allemagne; elle rivalise d'influence avec la Russie et lui barre le chemin de Gonstantinople. « Les Turcs ne sont plus à craindre ; les Russes les ont remplacés ; l'Autriche est encore le principal boulevard que l'Europe ait à leur opposer. » Les Russes, comprimés dans leurs déserts, porteront leurs inquiétudes et leurs efforts vers le midi de l'Asie, où le cours des événements les mettra en présence et en opposition avec les Anglais, aujourd'hui leurs alliés. »
Ces propositions ne s'accordaient guère avec celles de l'Empereur, qui ne considérait et ne consultait que les nécessités de la guerre. Les Russes, en ce temps-là, tournaient le dos à l'Asie. Ils avançaient vers l'Europe par la grande route des invasions asiatiques, le Danube, se poussant vers les Alpes et le Rhin, dont Souvorof avait reconnu les avenues. Napoléon comptait les surprendre dans leur marche et les anéantir par morceaux. Mais Koutousof qui commandait l'avant-garde russe n'était pas homme à se prêter, comme Mack, aux enveloppements classiques. Inaugurant la tactique qui devait l'illustrer plus tard et perdre l'armée française, il refusa la bataille et se retira, entraînant Napoléon hors de ses voies, hors de ses plans, vers les marches slaves du Saint-Empire, les conllns de la Pologne, la Moravie, où le gros de l'armée russe se retrouverait uni aux Autrichiens. Murât ne comprit pas le mouvement et laissa échapper Koutousof. Mortier se Fil! iltro. François II proposa un armistice. Napoléon répondit par des conditions de paix^ : cession de la Vénétie et du Tyrol;
> 3 novembre 1805.
évacuation de l'Autriche par les Russes. Qu^nt aux Prussiens, « s'ils veulent s'entremettre, dit-il, qu'ils me déclarent la guerre * » .
Vienne fut abandonnée. Napoléon y fit son entrée le 13 novembre, la première dans une g^rande capitale ennemie. L'armée, en grande tenue, défila exaltée de sa propre magnificence, n Les habitants des deux sexes garnissaient les croisées : une très belle garde nationale, en bataille sur les places, nous rendait les honneurs ; leurs drapeaux saluaient nos aigles et nos aigles leurs drapeaux. Aucun désordre n'a troublé ce spectacle extraordinaire... Nos soldats semblaient avoir oublié leurs habitudes de rapine pour se livrer exclusivement à un noble sentiment d'orgueil... Jamais je n*ai été si fier d'être Français^. Napoléon rassura les obséquieux Viennois et taxa l'Autriche d'une contribution de 100 millions. Il coucha dans le palais de Schœnbrunn où, plus tard, devait mourir de consomption, en un uniforme blanc d'archiduc, un fils né de son sang! Le combat d'Hollabrunn, le 16 novembre, sanglant, acharné, montra les Russes de 1805 aussi redoutables à la grande armée que l'avaient été à l'armée républicaine ceux de 1799. Ce fut une victoire, non un succès, car Napoléon échoua dans son dessein et Koutousof réussit dans le sien : il put attendre, sous le canon d'Olmûtz, Bennigsen qui venait de Silésie, l'archiduc Ferdinand qui venait de Bohème, l'archiduc Charles rappelé en hâte d'Italie. Devant Napoléon l'impasse se formait; derrière lui se creusait le fossé : la Prusse menaçait de couper ses communications. Une grande bataille s'imposait, seule capable de prévenir la concentration de l'ennemi.
Avant de se remettre en marche. Napoléon lança, le 15 novembre, le XXIV'' et le XX V' Bulletin de la grande armée, écrits prestigieux où il excellait, racontant, au jour le jour, l'histoire de sa geste, conseillant les rois, assignant
* 12 novembre 1805. Bker, p. 184-185.
* Mémoires de Thiébault, t. III, p. 437; — de ComeaUf p. 223; de Fanstin des Odoardsy p. 61,
l'Europe à ses assises, annonçant les destinées; puis, tout à coup, s'ouvrant à ses soldats, au peuple français, des desseins de sa diplomatie ; résumant en quelques traits sig^nificatifs pour tous ses négociations ; peignant les hommes, semant çà et là l'anecdote chère aux Parisiens; mêlant, avec ce naturel, cette familiarité populaire qui n'est le propre que des écrivains de génie, le ton de l'épopée et celui de la chronique, la polémique la plus acerbe à l'envolée de l'histoire. L'Empereur, dit le Bulletin, travaille dans le cabinet de Marie- Thérèse. En voyant la statue de marbre de cette souveraine, il a dit « que si cette grande reine vivait encore, elle ne se laisserait pas conduire par les intrigues d'une femme telle que Mme de Golleredo ^.. Elle aurait connu la volonté de son peuple. Elle n'aurait pas fait ravager ses provinces par les Cosaques et les Moscovites » . Il montre Cobenzl, a courtisan» aveuglé par une étrangère, l'impératrice, Napolitaine; Collenbach, un traître ; Lambert, un émigré ; Mack, général désigné par rAngîeterre, menant aux abimes cette cour. « Les malheurs du continent sont le funeste ouvrage de l'Angleterre. " Il expose l'affaire d'Hollabrûnn, comme il veut que la France la voie. Il raconte la reprise, par Ney, dans l'arsenal d'Innsbriick, de deux drapeaux perdus dans la guerre des Grisons : « Les larmes coulaient des yeux de tous les vieux soldats. Les jeunes conscrits étaient fiers d'avoir servi à reprendre ces enseignes... Les drapeaux sont l'objet du culte du soldat français, comme un présent reçu des mains d'une maîtresse, w II prête ce langage aux Autrichiens pillés, désaffectionnés de leurs princes : « Nous et les Français, nous sommes les fils des Romains ; les Russes sont les enfants des Tartares. Nous aimons mieux, mille fois, voir les Français armés contre nous que des alliés tels que les Russes. » Et il conclut : « C'est pour la dernière fois que les gouvernements européens appelleront de si funestes secours... D'ici à cent ans, il ne sera, en Autriche, au pou-
* Née do Grenneville, et fort mêUo aux affaire* d« NapUs.
voir d'aucun prince d'introduire les Russes dans ses États '. » Le 17 novembre, il était à Znaym. C'est là qu'il apprit la bataille de Trafalg^ar, le désastre de V Armada; Nelson mort dans sa victoire, mais plus de marine française, plus de marine espagnole; l'alliance inutile à la France, odieuse à l'Espagne ; le projet de descente, l'espoir de tout finir d'un coup indéfiniment ajourné ; l'Angleterre maîtresse des Océans, en sécurité dans son île ; toutes les destinées rejetées sur le continent, tous les nœuds se nouant à cette extrémité de la vieille Europe où il s'enfonce avec ses 100,000 Français. Il s'impose le silence sur cette journée funeste de Trafalgar; il le commande, a Le génie et la fortune étaient en Allemagne » , lui écrit Talleyrand, courtisan jusque dans les catastrophes^.
Autour de Napoléon, on murmure la sinistre nouvelle ; on en conclut que, trahi sur mer par la victoire, c'est le cas, pour l'Empereur, de se montrer modéré sur le continent. Napoléon, au contraire, juge indispensable de frapper un grand coup d'éclat. Il affecte la sécurité, il prédit la victoire. « Je vous écris de Moravie, mande-t-il à Gambacérès, le 18 novembre. Vos finances vont mal; vos banquiers sont bien mauvais. A mon retour à Paris, qui ne tardera que de quelques semaines, je m'occuperai d'y remédier... » Cette attention universelle du chef d'État doit manifester aux yeux de ses minisires, aux yeux des Parisiens, la tranquillité de son âme. Le XXVIP Bulletin, du 19 novembre, annonce l'arrivée de la grande armée à Briinn ; il montre les Moraves étonnés de voir les peuples de l'Ukraine et ceux du Kamtschaka se battre, sur leurs terres, avec ces Normands, ces Gascons, ces Bourguignons inconnus ! « Le sang humain est devenu une marchandise aux mains des Anglais... L'Empereur d'Allemagne s'est retiré à Olmutz. Nos postes sont à une marche de cette place. «
' XXV*' Bulletin. Scliœnbrunn, 16 novembre Comparez, pour Ie« anecdotcf, les XXVl" ei XXVII^ Bulletins, 18, 19 novembre 1805. Voir Tbiébault, t. Iil, p. 438; RxMB-iUD, Histoire de Russie, p. 533-539.
" A Napoléon, 12 novembre 1805.
Napoléon s'arrête entre Brtinn et Olmtïtz, pour donner aux troupes un repos nécessaire. Il s'établit dans une position centrale, entre les trois armées ennemies : la principale, russes et autrichiens, qui ont opéré leur jonction, sur la Morawa; Tarchiduc Ferdinand, en Bohême; Tarchiduc Charles vers la Hongrie. Il se contente d'observer ces deux dernières armées, objectifs secondaires. Il réunit toutes ses forces contre la première, « afin de la mettre hors de cause et de terminer ainsi la guerre d'un coup ' »> . Le 20 novembre, il adresse à Soult ce billet fatidique : « Il est ordonné au maréchal Soult de se rendre à Austerlitz. »
Les négociations ont un rôle essentiel, dans cette campagne, aussi remarquables par leurs digressions et leurs retardements, que le sont, par leur précision et leur rapidité, les marches de concentration des armées. Il s'agit de se renseigner sur les intentions de l'ennemi, la nature et le degré de l'entente, entre ceux qui sont devant, le Russe et l'Autrichien, et ceux qui approchent sournoisement sur les flancs et en arrière, les Prussiens; de les inquiéter, de semer le soupçon, de surprendre les volontés, de ralentir les décisions, de diviser peut-être. C'est une série de diversions politiques sans lesquelles la grande action de guerre serait impossible à frapper, et nécessaires aussi, pour qu'elle porte toutes ses conséquences. Elles trahissent un art aussi supérieur en sa subtilité, que la stratégie en sa formidable puissance. Tous les ressorts y sont en jeu, toute la connaissance des hommes et des États : les intérêts, les ambitions cachées, l'héroïsme des troupes, leur sentiment national, et les travers, les mesquines passions des individus. Il faut autant de divination poursuivre et envelopper dans ces trames la petite âme d'Haugwitz que pour pénétrer les dissentiments des Autrichiens et des Russes, l'impatience d'Alexandre, les hésitations de François, et soutenir le moral de ces milliers de Français, « enfournés » à tant de centaines de lieues de leur patrie; tournant le dos à
' RoussET, VArt de Napoléon,
cette Ang^Ieterre qu'ils doivent détruire, et défendant, au milieu des Slaves, cette Révolution française. si peu menacée, semble-t-il, qu'elle a porté les frontières de la France au Rhin, et ses avant-postes au delà de l'Elbe.
Le 17 novembre, de Znaym, Napoléon avait, encore une fois, écrit à François II. Sachant ce souverain à Briinn, il a différé d'y faire entrer son avatit-garde. « Mon seul but est de poursuivre l'armée russe et de la porter à évacuer les États de Votre Majesté. » Il conjure François de se séparer de ces Russes qui font le désespoir de ses peuples. « Que les Russes cessent d'avancer de nouvelles troupes, qu'ils évacuent l'Autriche : je m'arrêterai à Brunn » , sinon : a II ne resterait plus qu'à tenter entièrement le sort des événements et les suites des destinées qui ont donné un cours irrésistible à chaque chose. M
Les alliés, et pour les mêmes motifs, jouaient le même jeu, mais lourdement, à coups hésitants. Les états-majors discutent les plans et se querellent; les Russes affectent de mépriser les combinaisons compliquées et la lenteur du Hofkriegsraih^ et les Autrichiens de dédai^fuer l'audace aveug^le des Russes, ne comprenant rien au fatalisme doublé de rouerie de Koutousof. D'Oîmutz, le 19 novembre, Alexandre écrit à Frédéric-Guillaume : « Notre position est plus que critique; nous sommes absolument seuls contre les Français, et ils nous talonnent continuellement... L'armée autrichienne n'existe pas... Le comte Haugwitz n'est pas encore arrivé, et il semble que Bonaparte veut nous mettre à l'extrémité avant son entrevue avec lui... Je m'en remets à vous, sire et ami. Si vos armées avancent, la position changera entièrement et les miennes pourront reprendre l'offensive... » Le 20 : « Nous ne sommes pas indignes, sire, d'avoir pour allié un souverain qui a une armée aussi célèbre que la vôtre... »
François II et Gobenzl, au fond, n'étaient point éloignés de reprendre la partie de Campo-Formio et d'arracher, s'ils le pouvaient, avant la bataille, quelque morceau d^Italie. Un diplomate, le comte Stadion, et le général Giulay, furent
envoyés à Brûnn, avec des pouvoirs ; toutefois, ils eurent l'ordre de se concerter avec Haugwitz, et la négociation se devait eng^ager sous la médiation de la Prusse. Napoléon aurait préféré une nég^ociation directe, qui eût mis les Russes en méfiance et ralenti les concentrations; mais il prit les Autrichiens au mot, et puisqu'ils prétendaient s'aboucher avec Haugwitz, il s'arrangea pour retarder l'arrivée du ministre prussien. Il parla d'un armistice préalable et envoya les deux Autrichiens en conférer à Vienne avec Talleyrand qu'il y avait mandé.
Talleyrand y était arrivé le 17 novembre, après un voyage assez accidenté, en dehors de ses habitudes et dépourvu des commodités de la diplomatie. « Il est indispensable que Votre Majesté donne quelques ordres relatifs à la sécurité des routes... A une lieue de Strasbourg, on a tiré sur moi *... » Le 20, il reçut les deux Autrichiens. Stadion, lent, difficultueux, peu flexible, « la morgue autrichienne dans toute sa pompe ^ », parla d'armistice, puisque Napoléon en paraissait désirer un, et de la paix complète que la Prusse se proposait de ménager entre les belligérants, le tout, très académiquement. « La Prusse, dit-il, n'est point en guerre et, par conséquent, elle est la seule qui puisse concilier les intérêts de tous. M — « Sans doute, répliqua Talleyrand, la paix doit concilier les intérêts des contractants ; mais, pour concilier, il ne faut pas compliquer ce qui gagne toujours à être simple. » Stadion insinua, dans les propos, et répéta, non sans affectation, que les affaires de l'Autriche s'étaient améliorées. — «C'est, fit observer Talleyrand, un signe d'amélioration d'une espèce particulière que de voir le ministre d'Autriche implorer l'appui d'un ministre de Prusse ! » L'on renvoya au lendemain pour commencer en règle. Talleyrand reçut un courrier de Laforest, annonçant l'arrivée à Berlin de lord Harrowby ; mais Laforest ne croyait pas le roi de Prusse engagé avec les alliés. Enfin Haugw^itz était en route, et Talleyrand demandait
' Talleyrand à Napoléon, 17 et 20 novembre 1803. Bertrakd. ' Joseph DK MiisTRE, Mémoires et correspondance, p. 83.
à l'empereur ce qu'il fallait en faire : le garder à Vienne ou l'envoyer à Brunn?
Napoléon répondit, le 22 : « Entamer la question avec lui et chercher à savoir ce qu'il veut; » tâcher surtout de pénétrer s'il a été signé quelque chose le 3 novembre, comme le bruit en court, a une convention pareille, en tout, à celle du partage de la Pologne; mais la France n'est pas la Pologne! » Cependant, u si les trois puissances qui ont partagé la Pologne arment contre moi, qu'y puis-je faire? Quelle garantie auraije qu'une première condescendance ne m'obligera pas à une seconde? » Le traité, qu'il soupçonnait, avait précisément pour objet de lui arracher cette « première condescendance » et de l'obliger ensuite à toutes les autres, jusques et y compris le retour aux anciennes limites et l'abdication. Le lendemain, à propos de lettres, insignifiantes, qu'il échangeait avec François II : a Gobenzl, qui les fait, croyait me duper, mais il n'y réussit pas. Il paraît qu'ils continuent à se jeter dans les bras des Russes. Les Parques filent la vie des hommes ; les destins ont assigné à chaque État leur durée. Une aveugle fatalité pousse la maison d'Autriche. » Et il prescrite Talleyrand, en vue du traité et des contributions de guerre, d'étudier le système de la banque et des finances de celte monarchie.
Au lieu d'ouvrir le protocole à Vienne, ainsi que les y conviait Talleyrand, Stadion et Giulay retournèrent à Olmûtz prendre les ordres de leur maître ^ Ils les reçurent le 23 novembre. Le 24, ils se présentèrent à Brûnn, et, le 25, au matin, Napoléon manda près de lui Giulay. Il le reçut, une seconde fois, avec Stadion, et il leur déclara ses conditions : cession de la Vénétie à la France, de Salzbourg à la Bavière, indépendance du Tyrol. Dans sa conversation avec Giulay, il fit entendre qu'une compensation, pour l'Autriche, serait possible en Allemagne, mais rien en Italie : « G*est ma maîtresse, avec laquelle je veux coucher seul ! » Il parlait sur ce ton, de belle humeur soldatesque ; un des interlocuteurs
* Béer, p. 191-194.
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nomma la Prusse, Napoléon se rembrunit • « Si elle veut la guerre, j'ai assez de troupes pour lui tenir tête aussi... » Puis il les renvoya à Talleyrand * : « Mon intention est absolument d'avoir l'État de Venise et de le réunir au royaume d'Italie. » Sur ces entrefaites, il apprit que Haugwitz se présentait aux avant-postes ; il ordonna de le retenir à Iglau, et de l'acheminer, le lendemain, à Brunn. Haugwitz y serait le 27; de cette façon, il ne se rencontrerait point avec les Autrichiens qui partaient le 26. Napoléon se réservait de le sonder lui-même et de le retourner. Durant ce temps, Talleyrand tirerait en longueur les protocoles avec Stadion et Giulay.
Enfin il envoya, ce même jour, le 25, Savary auprès d'Alexandre, avec une lettre : « Je le charge d'exprimer à Votre Majesté toute mon estime pour elle et mon désir de trouver des occasions qui lui prouvent combien j'ambitionne son amitié. — Qu'elle me tienne comme un des hommes les plus désireux de lui être agréables^. » C'était cette ouverture sur laquelle, un moment, Gzartoryski avait spéculé. La manière dont Napoléon marquerait son désir d'être agréable serait l'insinuation du partage de la Turquie. Si Alexandre s'y laissait allécher et s'engageait dans la négociation, Napoléon la pousserait en toute hâte ; il tiendrait, cependant, l'Autriche en suspens, la forcerait à capituler et, n'ayant plus à compter qu'avec la Prusse, il serait maître de l'acheter ou de la détruire, de la supprimer du nombre des États ou de l'assujettir. S'il avait réussi, il eût évité deux ans de guerre, carie plan qu'il concevait alors est celui qu'il a réalisé à Tilsit, en juillet 1807.
Haugwitz voyageait avec la lenteur qu'il s'était prescrite à lui-même, et, tandis qu'il s'attardait aux relais, s'épargnait les fatigues, évitait les mauvaises rencontres, son roi, pîtis
* Napoléon à Talleyrand, 25 et 26 novembre 1805. — « Dites à M. de Stadion que je n ai pas été dupe de leur ruse; que c'est pour cela que je le« ai renvoyés de Brlinn. » Ils étaient trop curieux. A ïallc>raud, 3 décembre 1805.
• A Alexandre, 25 novembre 1805. Cf. ci- dessus, i 444. 477.
LA MEDIATION PRUSSIENNE. -- 1805. 499
perplexe que jamais, s'embrouillait dans les mesures contradictoires, piétinait dans le sable. Du prestige et le Hanovre, le Hanovre surtout, c'est toujours à cet article qu'il en faut revenir pour se retrouver dans cette politique fuyante. La médiation, pour le roi de Prusse, n'était encore que la neu* tralité poussée à la limite extrême, et il ne désespérait pas d'y arriver. Mais « l'arrondissement » convoité s'évanouissait; un mot à Napoléon eût suffi, en août; maintenant les alliés le disputaient. Lord Harrowby était arrivé à Berlin ' Il ne voulait rien entendre d'un échangée de l'Ost-Frise et du Brunswick, contre le Hanovre. Il cbicanait sur les subsides, lentement, en préteur diffîcultueux, avide de garanties. Hardenberg tournait la question et renversait les rôles, demandant des gages. L'Angleterre, répondit Hanov/by, est toute disposée à se prêter à l'agrandissement de la Prusse ; elle la verrait même, avec plaisir, s'établir en Hollande, surtout si la guerre permettait d'y ajouter quelques places fortes de la Belgique. Liée à la Westphalie, la Hollande formerait un bel État, la Prusse n'aurait plus de motifs de désirer le Hanovre. Hardenberg, qui garda toujours un fonds de « particularisme » hanovrien, ne laissa pas de goûter ce projet; il en montra les avantages au roi, mais ce prince refusa de les reconnaître : c'était, répondit-il, une maxime du grand Frédéric que la Prusse ne doit point devenir une puissance maritime. Hardenberg fit observer qu'il ne s'agirait point de le devenir^ mais de Y être ^ prenant un État qui a des marins, des ports, une marine et des colonies ; mais, ajouta-t-il, très sensément, la meilleure raison de n'en point disputer est que l'on disputerait sur la peau de l'ours de la fable. Ces propos n'étaient pas de nature à presser les mouvements des troupes. Aux adjurations pressantes d'Alexandre, Frédéric-Guillaume répondit : « En partageant avec Votre Majesté impériale ses sollicitudes sur la position des affaires, je jouis avec elle de la gloire dont ses troupes continuent de se couvrir. C'est avec
' Ver» le 15 novembre. Mémoires de Hardenberg^ Ranke, t. II, p. 343, 352 :.uiv. ; t. V, p. 198 et »uiv. — Rapport de Metternich, 21 novembre 1805.
la dernière impatience que j'attends les premières nouvelles... » \\ attendait surtoutw l'issue de la négociation » d'Haugwitz et, pour grand réconfort, il ajoutait cette phrase : « Cette négociation cependant ne paralyse en rien [les mouvements des troupes] et ne m'empêchera pas de recevoir, en cas d'un malheur imprévu, vos troupes combinées dans la Silésie, où j'envoie des renforts '. »
Cette attente prussienne convenait à Napoléon. Haugwitz lui arrivait agité d'inquiétudes multiples et fort impressionné parles choses observées et apprise le long du chemin*. En sortant de Prague, il avait rencontré Novossiltsof qui lui avait parlé du voyage de Stadion à BrUnn et d'une entente possible entre les Autrichiens et Napoléon. A Iglau, le général bavarois Wrede le garda quarante-huit heures, sous le prétexte que Napoléon allait arriver. Enfin, le 28, il mit pied à terre à Brunn, et reçut l'invitation de se rendre immédiatement chez l'Empereur. Il était environ trois heures de l'après-midi.
Haugwitz abordait Napoléon, à la fois obséquieux, gêné, se guindant pour demeurer digne, et troublé de l'orgueil même où il était de représenter de si grands intérêts — toute l'Europe — devant un aussi grand homme, vainqueur du continent! Napoléon lui fait un accueil glacial, et le laisse parler. Haugwitz, assez embarrassé, tourne son embarras en diplomatie; se persuade qu'une parole imprudente, trahissant l'intention d'imposer, sous couleur de médiation, des articles convenus avec les ennemis, déciderait Napoléon à bâcler incontinent la paix avec l'Autriche et à rejeter toutes ses forces sur la Prusse. 11 croit donc sage de « se plier aux circonstances, d'amortir les premiers élans d'humeur » , et d'insinuer, très édulcorée, l'idée d'une médiation qui aurait pour suite une garantie générale, sur laquelle, d'ailleurs, il a de bonnes raisons de ne se point expliquer.
Napoléon parut consentir à la médiation ; mais il y mit une
* Frédéric-Guillaume à Alexandre, 27 novembre 1805
* Rapport de Haugwitz sur sa mission, 2 décembre 1805. Ranke^ t. V, p. 190. •— Cf. Ranke, t. I, p. 544- et suiv.
condition péremptoire : « C'est que, dans" l'intervalle de la négociation, il ne soit permis à aucunes troupes, soit russes, soit hanovriennes ou suédoises, de dépasser les frontières de la Hollande et d'y porter la guerre . » La chose parut à Hajigwitz
u de la plus stricte justice » . Napoléon n'eût pas fait mieux s'il eût connu les conversations d'Harrowby et de Hardenberg. Il coupait court à la combinaison des Anglais. Pour épargner à Haugvt^itz les incommodités d'un quartier général, à la veille d'une bataille, il l'envoya conférer à Vienne avec Talleyrand, et il écrivit à ce ministre : « M. llaugwitz a mis dans sa conversation beaucoup de finesse, je dirai même beaucoup de talent... J'ai conservé cependant l'idée., qu'on était incertain à Berlin sur le parti à prendre... » Il avait deviné aussi l'intention hostile, et le mouTement tournant, au cas où il serait battu.
Haugwitz parti, Napoléon reçut une réponse d'Alexandre. Savary s'était présenté chez le tsar, le 27. L'accueil fut poli, mais froid. Il convenait au tsar, restaurateur du droit monarchique, de se rappeler que Savary avait joué dans l'affaire de Vincennes le personnage du Destin, et d'oublier, du même coup, que Bennigsen commandait un corps de l'armée alliée pour venger le sang des rois. Il remit à l'aide de camp de Napoléon un billet de sa main, quelques lignes insignifiantes; mais l'adresse ne l'était pas : « Au chef du gouvernement français. » Point de sire, ni de majesté, et encore moins de frère, et pour finir ces mots : « ma plus haute considération » , alors que Napoléon, empressé d'agiter le hochet, avait tracé tout au long la formule solennelle : « Sur ce, je prie Dieu... » Au départ, Novossiltsof se présenta pour accompagner Savary, se disant chargé d'une mission diplomatique : cette mission exigeait qu'il communiquât avec Haugwitz Savary, qui connaissait le métier, refusa de lui faciliter cette
« reconnaissance » . Autour d'Alexandre, si inquiet naguère,' la jeunesse poussait à l'offensive. Bonaparte s'était enfoncé dans l'impasse. Le tsar brûlait de recevoir le baptême du feu et de donner au Corse, pour son coup d'essai, une leçon à la
Souvorof. Il écrivit au roi de Prusse* : « C'est à Votre Majesté qu'on devra le salut de la bonne cause; mais je ne saurais assez oser répéter à Votre Majesté combien les moments sont précieux, et peut-être parviendrons-nous, dans une seule campa^jne, à faire finir la guerre par la position aventurée dans laquelle se trouve Bonaparte. »
L'impression rapportée à Napoléon par Savary fut qu'une « trentaine de freluquets » menaient Alexandre et ses armées; « que la présomption, Timprudence et l'inconsidération régnaient dans les décisions du cabinet militaire, comme elles avaient régné dans celles du cabinet politique » . Ils se croyaient irrésistibles, se flattaient de la supériorité numérique. Une bataille immédiate était dans les intérêts de Napoléon et il s'y préparait. Jugeant que les Russes chercheraient à le couper de Vienne, il affecta de reculer, les attirant ainsi dans la direction qu'ils voulaient prendre, « les forçant à s'amincir, afin de les rompre quand ils seraient trop engagés dans leur manœuvre ^ » . Un déserteur lui apprend qu'ils tombent dans le piège. Il dresse en conséquence son ordre de bataille; il mande à Davout et à Bernadotte de rallier en hâte. « Le maréchal Bernadotte préviendra son armée qu'il y aura bataille au delà de Brunn, demain ou après son artillerie marchera en guerre, et il prendra du pain, ce qu'il pourra *. »
Il s'agissait de confirmer les Russes dans leurs illusions, et aussi de les observer de près. Napoléon renvoya Savary près du tsar et proposa une entrevue pour le 30 novembre. Savary, entre temps, se rendrait compte des mouvements des troupes, ferait parler les diplomates, et saurait ce que Novossiltsof cachait dans son portefeuille à négociations. Alexandre n'accepta point l'entrevue; mais, ripostant à l'envoi de Savary, il dépêcha un de ses aides de camp, le prince Dolgorouki, près de Napoléon*. Dolgorouki était précisément l'un de ces
* 28 novembre 1805.
* RoussET, VArt de Napoléon.
* A Davout, à Bernadotte, 28 novembre 1805. — Cf. SÉgur, Mémoires^ t. II, p. 448.
J TatlUchef, d'après le rapport de Dolgorouki. — Thiébault, t. III, p. 445. —
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« jeunes freluquets » dont les fanfaronnades étourdissaient Alexandre. Le 30 novembre, Napoléon, averti de sa venue, se porte aux avant-postes, évitant ainsi une conversation officielle, tenant les Russes à distance de son armée, et laissant à toute l'affaire le caractère d'une rencontre fortuite. Dolgorouki, en l'apercevant, descendit de cheval; l'Empereur mit pied à terre. L'entretien eut lieu sur la route et dura environ un quart d'heure. L'arrogance, la jactance de Dolg^orouki frappèrent les témoins de celte scène. A l'imitation de son maître, il affecta de ne donner aucun titre à Napoléon. — « Que veut-on de moi? demanda l'Empereur. Pourquoi l'Empereur Alexandre me fait-il la g^uerre? Que lui faut-il? Il n'a qu'à étendre les frontières de la Russie aux dépens de ses voisins, des Turcs surtout. Sa querelle avec la France tomberait d'elle-même. » Le Russe protesta du désintéressement de son maître : il ne combattait que pour l'indépendance de l'Europe, pour la Hollande, pour le roi de Sardaig^ne. — « La Russie, répliqua Napoléon, doit suivre une tout autre politique, et ne se préoccupor que de ses propres intérêts. » Puis il le pressa, désirant connaître les conditions que Novossiltsof devait lui proposer et que les alliés prétendaient lui dicter par la guerre. Infatué comme il l'était et des forces russes et de la politique de son maître, Dolgorouki ne dissimula rien : la réunion de la Belgique à la Hollande, sous un prince prussien ou anglais; Gênes et la couronne de fer au roi de Sardaigne ; l'abandon de l'Italie et de la rive gauche du Rhin. « — Quoi ! s'écria Napoléon, Bruxelles aussi! mais nous sommes en Moravie, et vous seriez sur les hauteurs de Montmartre, que vous n'obtiendriez pas Bruxelles! » Enfin Dolgorouki lui offre de le laisser se retirer, sain et sauf, derrière le Danube, s'il promet d'évacuer Vienne et les États héréditaires. — a Eh bien ! nous nous battrons ! » répond Napoléon, et il lui donne congé.
Skour, t. II, p. 447. — Napoléon à Talleyrand, 30 novembre 1805. — XXX* Bulletin, 3 décembre; à Talleyrand, 4 décembre; à l'Electeur de Wurtemberg, 5 décembre 1805.
Il avait tout disposé pour que Dolgorouki emportât de ce qu'il avait entrevu Timpression « de la réserve et de la timidité » d'une a armée à la veille de sa perte » . — « Ce jeune trompette de l'Angleterre, ce polisson a dû prendre, dit-il, mon extrême modération pour une marque de grande terreur, ce que je désirais. . . » II écrivit à Talleyrand de s'adoucir avec les Autrichiens : « Je désire faire la paix promptement. Je ne serais pas éloigné de laisserVenise à l'Électeur de Salzbourget Salzbourg à la maison d'Autriche. Je prendrais tout Vérone, tout Legnago, avec 5,000 toises autour et le fort de la Ghiusa pour le royaume d'Italie... Parme, Plaisa.nce et Gênes nous resteraient... L'électorat de Bavière serait érigé en royaume; on lui donnerait Augsbourg et Eichstaedt, l'Ortenau et le Brisgau, la noblesse immédiate ; le reste aux aiiti^es électeurs * . m C'était, en deux lignes, la fin de la révolution territoriale en Allemagne; le complément, prévu et décidé, des sécularisations. Il ajoutait : « J'ai eu une correspondance avec l'Empereur de Russie; tout ce qui en est resté, c'est que c'est un brave et digne homme, mené par ses entours qui sont vendus aux Anglais... Vous allez tomber à la renverse quand vous apprendrez que M. de Novossiltsof se propose de réunir la Belgique à la Hollande... » Puis il compléta ses dispositions. Il accentua le mouvement de retraite; il suivit les troupes, à pied, avec une précipitation apparente. Les soldats s'y trompaient, o Ceci commence mal, disait à Ségur un grenadier. Vous allez apprendre ce que c'est qu'une reculade. » Mais la« reculade » ne se prolongea guère. Le temps seulement que les Russes s'engageassent, à fond, dans le piège, moins dupes, en réalité, de Napoléon que de leur propre présomption.
Ils croyaient TEmpereur intimidé par le souvenir de Novi et de l'impétuosité de Souvorof. Un petit personnage d'ailleurs, et de peu de conséquence; non plus, si l'on veut, le « bamboche» corse, aux cheveux ébouriffés, de 1796; mais un parvenu, gonflé de sa gloire usurpée, profondément déconfit
* A Talleyrand, 80 novembre 1805.
LA MÉDIATION P.^USSIENNE. — 1805. 505
par le refus d'Alexandre de le qualifier de sire, et la néglifjence de Dolg^orouki à lui donner de la majesté impériale^ Iroublé enfin par la menace des étrivièrés *.
Vainement Gzartoryski, bien instruit, par ses correspondants, de l'état des choses en France, recommandait de « louvoyer devant l'ennemi », de le laisser s'user, s'affamer de « ranimer les ressorts de la monarchie autrichienne » ; d'attendre les Prussiens; vainement il représenta « le crédit public tombant en France, le mécontentement aug^mentant, la lassitude de l'armée française » . L'archiduc Charles approchait. Les Prussiens arriveraient. « Encore huit jours et c'était peut-être fait de lui^.» Rien ne prévalut sur l'arrogance des Russes, la suffisance des Autrichiens; leur grand stratégiste de ce jour-là, l'Allemand Weirœther, répondait de retourner contre Napoléon la manœuvre qui avait perdu Mack : il prendrait la revanche d'Ulm! Les Russes répondaient de tout culbuter. Koutousof seul prêchait la patience; mais ce mystique était doublé d'un courtisan très souple : son avis donné, il s'en remit à Dieu et au tsar, et le tsar ne sut pas se refuser à la gloire d'une grande bataille commandée par lui. Il ordonna l'attaque. L'armée russe se déploya pour tourner Napoléon. En la voyant commencer son mouvement de flanc, « conduite avec une ignorance et une présomption qu'on a peine à con cevoir » : — « Avant demain soir, dit l'Empereur, cette armée est à moi. » Et il signa ses derniers ordres aux maréchaux. A Vienne, ce même jour, 1" décembre, Talleyrand reçut Stadion et Giulay. Il leur présenta un projet de traité, rédigé d'après les instructions de Napoléon, du 30 novembre*. Mais
' Dans Tolstoï, 3* partie, chap. xi. « Oui, je l'ai vu, dit Dolgoroulcof, et je «ui» resté convaincu qu'il redoute terriblement cette bataille. S'il ne la redoutait pas, pourquoi aurait-il demandé cette entrevue? Pourquoi se serait-il replié, lorsque cftle retraite est tout l'opposé de sa tactique habituelle? Croyez-moi : il a peur; pon heure est venue. — Mais comment e»t-il? — C'est un homme en redingote grise, très désireux de m'entendre l'appeler Votre Majesté; mais je ne l'ai honoré li'auoun titre, à son grand chagrin. Voilà quel homme il est, rien déplus! »
* Me'moires, t. Il, p. 147. Lettre à Alexandre, avril 1806, rétrospective.
^ Talleyrand à Napoléon, 1" et 2 décembre 1805. Bertrand. — Talleyrand à ù'naulcrive, 1" décembre. Bailleu, t. II, p. 610,
les Autrichiens attendaient Haug^itz. Il arriva le jour même et conféra trois heures avec Talleyrand, très poli, « poussant la politesse jusqu'à porter tout le jour, dans Vienne, le grand cordon de la Légion d'honneur par-dessus son habit » ; protestant de « son attachement personnel au système français et de son respect pour Sa Majesté l'Empereur Napoléon» , sauf toutefois en ce qui concernait les trois Électeurs, alliés de la France: «cela disait-il, dérange tout le système de l'Allemagne; «plus que réservé, enfin, sur l'article des engagements entre son maître et les alliés. « Ce que l'on a faussement appelé la convention du 3 novembre, dit-il à Talleyrand, est une simple déclaration portant offre de bons offices et de médiation, mais sans mélange d'aucun engagement hostile ou même comminatoire, contre qui que ce soit. » Talleyrand le crut *. « Je suis content de M. Haugwitz, il n'y a point eu de traité le 3 novembre » ,manda-t-il à son confident, Hauterive. Haugwitz, d'ailleurs, ne se montrait nullement pressé. « Il paraît être venu plutôt pour attendre les événements que dans une autre vue. .. » — « Si vous avez besoin de moi, dit-il à Talleyrand en le quittant, pour vous entendre avec la cour de Vienne, je serai toujours à vos ordres. »
Napoléon n'avait pas séparé l'Autriche de la Russie ; il n'avait arrêté la Prusse que pour quelques journées. « Chaque jour, dit un témoin, accroissait le danger de notre situation, isolée et lointaine. » Napoléon dispose de 82,000 hommes; ^'ennemi en oppose 90,000. L'archiduc Ferdinand et 20,000 Autrichiens s'avancent en Bohême, sur ses derrières; l'archiduc Charles réunira, vers le milieu de décembre, 80,000 hommes sous Vienne. A la même époque, les Prussiens seront prêts : ils mettront, avec les Saxons et les Hessois, 240,000 hommes sur pied, dont 120,000, le gros de leur armée, en Franconie, vers Ingostadt, barrant la vallée du Danube, et prenant l'armée française à revers. Une bataille différée équivaut, pour Napoléon, à une bataille perdue. Une bataille
' Laforest, depuis le 23 novembre, ne le croyait plu»; maïs 868 information! n'étaient pa» encore parvenues.
perdue, c'est la « retraite précipitée » , tournant vite à la déroute, à la destruction, un Trafalg^ar continental. « Jamais, écrit Metternich, situation n'avait été plus critique que celle de Napoléon. » — « Au lieu de dicter des lois, ditTalleyrand, Napoléon aurait été forcé d'en subir*. »
La guerre est impopulaire en France ; à Paris, l'inquiétude et le mécontentement percent. Une crise financière, telle qu'on n'en avait pas vu depuis Brumaire et qu'on s'en croyait à jamais délivré, a suivi le départ de l'Empereur. 11 se produisit une panique sur le billet de banque : on entrevit le spectre de l'assignat. Aussitôt, l'or et l'argent disparurent. La Banque de France réduisit ses échanges à vue *. A Marseille, le préfet, Thibaudeau, inaugure, dans la salle de spectacle, un buste de l'Empereur. Le public crie : A bas le buste! A bas V Empereur ! Les fonctionnaires s'agitent, se troublent, insuffisants. Le ministre de la police, Fouché, tire à lui le désordre ; il se crée comme une dictature postiche de salut public et augmente l'anxiété par ses évocations des temps sinistres. On reparle de séditions militaires, de rivalités et de complots, même parmi les maréchaux; on nomme Bernadotte, qui prend la succession de Moreau; puis Masséna qui, dit-on, exècre l'Empereur.
Les royalistes, terrifiés depuis l'exécution de Vincennes, reprennent de l'audace ^, Les conspirateurs de l'Ouest se pré-
• Metternich, t. I, p. 47; t. II, p. 93. — Talleyrand, t. I, p. 297. — Cf. Oncken, t. II, p. 99.
• MiOT, t. II, chap. IX. — Rapports deLucchesini, septembre-novembre 1805. — Madelin, Fouché, chap. xvi. — Thiers, t. VI, p. 24 et $uiv. — Cf. dan» Tratghewsky, t. III, les rapports de l'agent russe Vernègues, p. 161 et suiv.
• Il y eut, à Nantes, un procès retentissant : dix-neuf accusés, cinq condamnalions à mort. — GuiLHERMY, p. 162. — Ernest Daudet, la Police et les chouans,
parent en vue d'une défaite, au bonheur d'une balle perdue ou d'une balle bien dirigée. On prévoit que, si des levées deviennent nécessaires, les paysans s'insurgeront en Vendée, en Belgique. Dumouriez s'embarque pour le continent, flairant la révolution. Pour contenir les populations, aucunes troupes; ce qui reste suffit à peine à protéger les côtes contre les Anglais. Des agents royalistes cherchent à s'aboucher avec les officiers qui commandent les détachements; ils se réclament près d'eux de Moreau, dont le nom leur est toujours cher. Ils colportent de belles paroles du roi, creuses et flatteuses : « Là où sera le roi de France, là sera la frontière... ma présence doit fixer le succès... » Le comte d'Artois déclare que son frère gardera certainement toutes les conquêtes de la France, lorsqu'il aura repris possession de la couronne.
Au milieu de cette agitation, paraît le manifeste des alliés, rédigé selon l'esprit du traité du 1 1 avril, décevant et perfide, merveilleusement combiné selon les illusions des Français. « Le point capital, avait écrit Joseph de Maistre, est de persuader les Français qu'on n'en veut qu'à Bonaparte... Surtout on doit dire : — On ne touchera point aux confins de Lunéville * ». La déclaration de Potsdam a pour conditions ostensibles : « Tout ce que l'Autriche a consenti à laisser en propriété à la France par le traité de Lunéville ou par d'autres conventions, pourra rester au pouvoir des Français.» Et le manifeste porte : « Les alliés ne prennent les armes que pour s'opposer aux envahissements de Bonaparte en Italie, rétablir l'ordre des choses fixé par les traités que Bonaparte a violés. La PVance rentrerait dans ses limites naturelles et aurait pour bornes la rive gauche du Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan. Elle ne pourrait entretenir un seul soldat au delà du Rhin, ni en Italie, ni en Suisse, ni en Hollande. » Paris, dans son impatience d'en finir, ferait alors bon marché
p. 159 et 8uiv. — Sur l'état de l'opinion : le chancelier Pasquier, Mémoire», t. I, p 225 rt suiv.
* Au roi de Sardaigne, 10 juin 1805.
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de la Suisse, de la Hollande, du Piémont, de l'Italie même. Il lit les limites naturelles, la rive gauche du Rhin, et il ne se demande ni de quelle nature il s'agit, celle de la Diète germanique ou celle de la Convention; si l'Escaut, la Meuse, la Moselle rentrent dans cette nature-là, ni de quel Rhin Ton parle, celui qui borne l'Alsace ou celui qui embrasse Trêves, Mayence, Coblence, Cologne, Aix-la-Chapelle, la Belgique, le Luxembourg, une partie de la Hollande, le Rhin de 1648 ou celui de l'an \W , Il le prend à la française, tout bonnement, imaginant que les alliés, employant sa langue, l'entendent comme lui, et il l'entend de Baie à l'embouchure. Ce sera jusqu'en 1813, à Francfort, jusqu'à Langres en 1814, la continuelle équivoque des alliés et la même auguste parade à leurrer les Français. La ruse, d'une simplicité antique, porte ses effets. Ces déclarations, dit un ami de Joseph Bonaparte, très répandu parmi les modérés et les pacifiques, Miot, « devaient concilier à la coalition les esprits les plus éclairés, qui ne sentaient nullement la nécessité de faire la guerre pour des projets gigantesques d'agrandissement, dont le succès même compromettait dans l'avenir l'existence de la nation » . On se flatte de concilier ses intérêts particuliers, « les affaires » , avec la gloire et l'honneur de la France. On commence à trouver l'Empereur compromettant dans l'Empire. Son génie a accompli l'ouvrage, son ambition le gâtera. Sa mort ne serait plus comme au temps de Marengo, une catastrophe de l'État; ce serait un deuil, tout au plus. L'ordre renaîtrait de soi-même, avec toutes ses garanties. Ces politiques envisagent une défaite avec sérénité : l'Empereur seul serait battu, la France rentrerait en elle-même, et cette défaite de l'Empereur équivaudrait à une des victoires de la République; en reculant. Napoléon ass\irerait à la France ces limites que Moreau lui avait gagnées à Hohenlinden. « Les Français sont persuadés, écrit Lucchesini, que les puissances
* Voir ci-de88U8, p. 390, 416. Bases de pacification jointes ad traité du 11 avril 1805 : « Les limites de la France bornées à la Moselle et au Uhin... « ; u la ceeaiou d'Anvers et du territoire conipri» derrière une ligne tirée de Maëstricht. •
ne font pas la g^uerre à leur indépendance et à FEmpire français, mais uniquement à la personne de Bonaparte et aux vues ambitieuses de sa famille. » — « Les amis de Tordre et des idées sag^es et modérées ne seraient plus effrayés de l'idée de le perdre et croiraient même trouver le complément des bienfaits de la Providence, si la mort de Napoléon pouvait mettre le prince Joseph à sa place *. »
Ajoutez le contre-coup de Trafal^jar. L'arrivée de plénipotentiaires autrichiens au quartier g^énéral est annoncée à Paris dans les salles de spectacle ; elle excite « de véritables transports de joie » .
La police de Fouché souffle ces opinions, puis les recueille en bulletins et leur donne corps. Fouché ne comprit jamais rien à l'Europe; ce policier astucieux, chaque fois qu'il s'assit au jeu des diplomates, y perdit la partie; donc il croit la paix facile, la prône, l'annonce. Joseph m.ène, à Paris, sa campag^ne parallèlement à celle de Napoléon : il prépare son rôle d'en-cas providentiel. En-cas de la France, dont il flatte « avec empressement » le penchant à la paix et les illusions sur les limites ; en-cas de l'Europe à laquelle il se présente comme l'homme le plus propre à jouer le personnag^e que l'Europe réserve au Bourbon qui consentira la paix européenne; iî se figure d'ailleurs, ainsi que le comte d'Artois, qu'il « gardera « les conquêtes. Savait-il que le traité secret du 1 1 avril lui réservait un trône dans l'Europe reconstituée et que ce n'était pa? celui de France ?Lucchesini reçoit ses confidences*. Joseph h? dévoile les desseins qu'il prête à Napoléon : le Tyrol, Venise Trieste, les deux côtes de l'Adriatique, et enfin « l'Egypte < les anciennes vues contre l'Inde ». — « Ami de la paix, écr; Luçchesini, connaissant à fond le besoin qu'en a la Franc; mais courbé tout le premier sous le sceptre de fer ave lequel Napoléon contient et comprime plus qu'il ne règne c gouverne l'Empire, mais craignant la fougue et le despotisme
» 20-25 septembre 1805. Bailleu, t. II, p. 384, note.
• Voir Frédéric MissoN, t. III, p. 139 et suiv. — Rapport de Luçchesini 23 nov<^mbre 1805.
de ce frère, Tivresse de ses succès, les conseils ambitieux de son beau-frère Murât, qui veut sortir de cette guerre souverain d'un nouvel État; mais redoutant les insinuations incendiaires des g^énéraux qui l'entourent et pour qui la guerre est une source de richesse et d'honneurs, le prince Joseph m'a paru fort inquiet sur l'issue de la négociation du comte Haugwitz. »
« Croyez-vous que Louis XIV fut aimé? disait naguère Napoléon. Croyez-vous que votre Henri IV eut l'amour du peuple et qu'il fut pleuré quand on l'assassina? Non... Attendez que l'armée ait un succès... toute cette mauvaise humeur se dissipera. Savez-vous que cette armée est formidable ' ? »
Formidable, sans doute, la plus belle, la plus perfectionnée, la plus entraînée, la mieux munie, la plus solide, la plus fortement encadrée, la plus souple, la mieux en main que la France ait possédée; c'est la grande armée^. Tout y est concerté pour le commandement d'un seul, mais ce seul commandant est tout, et autour de lui, si l'on est dressé à obéir, on se déshabitue d'oser et d'entreprendre : tout se plie sous son infaillibilité, mais tout s'y absorbe. C'est sa guerre, c'est sa bataille, c'est son affaire, non plus celle de tous et de chacun. Il faut cependant que Napoléon s'en remette à eux, à commencer par l'estafette, l'officier d'ordonnance qui porte les ordres décisifs, qui doit se débrouillera travers les chemins inconnus et les embuscades, qui doit arriver, qui arrive parce que l'entrain règne encore, qu'il y a encore la jeunesse, le zèle de la patrie, le zèle de la gloire, le zèle du service '.
A mesure qu'elle s'éloigne du pays, cette armée se débande se débauche. Malgré les répressions terribles, l'indiscipline sévit, le pillage, la maraude, les traînards. C'est que les vivres manquentetle fourrage. «Chemins défoncés, chariots embourbés, conducteurs désespérés, chevaux abattus, expirant ae
' ROEDERER, Conversations, t. 111, p. 495.
' Marbot, t. 1, p. 214. — SÉGUR, t. II, p. 352. — Marmokt, t. II, p. 302.— RoussET, l'Art de Napoléon.
' Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis^ t. XIII, article Jomini, p 83, 84, ^4. —
froid et de fatig^ue ; à droite et à {gauche, les soldats, à la débandade, à travers champs, les uns cherchant des vivres, les autres chassant avec leurs cartouches dans les plaines g^iboyeuses... Ces grandes armées, dit Ségur, telles que les colosses ne sont bonnes à voir que de loin. . .» — « Il faut, écrit un jeune soldat de ceux qui portaient en leur g^iberne le bâton de maréchal, il faut avoir un cœur de rocher, dénué de toute humanité pour aimer la guerre... Horreur de la guerre, villag^es saccagés, injustices et barbaries... Le métier du héros est si fort celui d'un brigand * ! » Les étrangers en demeurent stupéfaits : tant de misère, tant de désordre, une telle endurance, des manœuvres si compliquées et si parfaites ! « Cette grande armée française, rapporte un officier de l'ancienne France, émigré au service bavarois, arrivait comme un débordement... A cinq heures du soir, devant Ulm, elle causait mon étonnement et mon dédain; elle eut toute mon admiration à sept heures du matin. » Cette armée victorieuse marche en déroute, «déroute en avant au lieu de déroute en retraite » , un immense pêle-mêle, un énorme arrive qui peut sur les routes encombrées, à travers champs. « Il n'est question ni de corps, ni de régiments, ni de halte, ni de repos. Quelques feux s'allument, des soldats s'y chauffent, d'autres les repoussent et sont repoussés,.. Tout cela se nourrit, on se demande de quoi... Un Empereur monté sur des chevaux empruntés au duc de Wurtemberg; des officiers généraux sur ceux qu'ils ont pris dans les bureaux de poste. » Puis tout à coup des aides de camp galopent et crient : Formez des carrés! et le chaos se débrouille. « Comme par enchantement, de ces masses informes sortent des divisions, des colonnes d'attaque, des masses imposantes que le maréchal Ney manie en militaire expérimenté. Pas le moindre frottement, pas le moindre retard*, m Armée admirable pour courir à la vic-
* Lettres de Bugeaud, publiés par d'Idevillk ; le Maréchal Bugeaud. — SÉGUR, t. II, p. 382, 419, 420, 427. — • Fezensao, p. 58, 69-71. — Tuiébault, t. III, chap. XIV. — Correspondance de Davout, t. I.
■ CoiiEAU, Souvenirs des guerres d'Àllenia^ue, chap. xvm et xix.
toîre, mais mûre déjà pour les désastres, si c'est la défaite. Le soldat est merveilleux pour une grande action qui clora la campagne, une campagne qui sera la dernière! mais il est Français dans les moelles, et, comme toute la France, l'armée nourrit sa chimère du repos, son illusion de la paix. Napoléon est ridole de ces soldats; mais il ne les entraîne qu'en raisonnant avec eux; il les traite en hommes, en citoyens ; il les associe plus intimement encore que les généraux républicains, au temps du Comité de salut public, à ses desseins politiques, à ses combinaisons militaires. Il caresse la fibre populaire. — « Vous n'êtes que l'avant-garde du grand peuple... »
— tt Tout mon soin sera d'obtenir la victoire avec le moins possible d'effusion de sang ; mes soldats sont me?; enfants. » Et ce choc sera le dernier : « Cette victoire finira notre campagne... Alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi '. »
Un jour que la garde défilait devant lui, un général alle^ mand, désireux de faire sa cour, lui dit : o Voilà des troupes auxquelles il ne manque rien au monde. — Oui, dit l'Empereur, si on pouvait leur faire oublier qu'elles ont une patrie, des familles. » Le 1 décembre au soir, causant avec ses officiers, il évoquait les rêves interrompus à Saint- Jean-d' Acre. u Au lieu d'une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d'Issus, je me faisais Empereur d'Orient et je revenais à Paris par Gonstantinople. — Mais, hasarda Ségur, à demi-voix, s'il s'agit de Gonstantinople, nous sommes encore sur le chemin. » Junot releva le propos et le répéta, à haute voix :
— « Non, dit l'Empereur ; je connais les Français ; ils ne se croient bien qu'où ils ne sont pas. Avec eux les longues expéditions ne sont point faciles. Et tenez : rassemblez aujourd'hui les voix de l'armée; vous les entendrez toutes invoquer la France... La France est trop belle; ils n'aiment point à s'en
* Proclamation du 30 septembre; V^ Bulletin, 12 octobre ; proclamation do 21 octobre; IX' Bulletin, 21 octobre-, XV* Bulletin, 31 octobre; XXVI% XXVII* XXVÎII^ Bulletins, 18, 19, 21 novembre; ordre du jour, 24 novembre; à l'armée, !•' décembre; XXX; XXXV Bulletins, 3 et 5 décembre 1805.
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éloigner autant, et à rester si long^temps séparés d'elle. » — Juiiot objecta Tenthousiasme qui se manifestait dans les rangs. Mouton, qui gardait le franc-parler des temps républicains, l'interrompit rudement : « Ces acclamations prouvent le contraire ; il ne faut pas s'y tromper : l'armée est fatiguée ; elle en a assez;... elle ne montre tant d'ardeur à la bataille que dans l'espoir d'en finir demain et de s'en retourner chez elle *. » Bugeaud écrit à sa sœur, le 1" décembre : « Il nous promit de nous donner la paix après cette bataille... nous répondîmes par des cris de joie.. Il semblait que chacun célébrait son retour dans sa famille. »
Ce sont des signes des temps ; il les faut signaler dans le moment où ils percent à fleur de sol ; ils disparaîtront sous le râteau, après la victoire; mais si l'on ne les considère en ces passages, l'histoire perd sa suite et devient une série de surprises sans explication.
Ainsi, Napoléon tient la France par les succès de l'armée et l'armée par ses propres victoires. De même ses alliés, et, en premier lieu, ses alliés d'Allemagne, ces petites Prusses du midi, gonflées de biens d'église, élevées au droit public de Frédéric II, empressé avant la conquête de la Silésie, défectionnaire le lendemain de la conquête : Bade, Wurtemberg, Bavière. Ils ont trahi la cause de l'Allemagne, afin de recevoir de Napoléon les dépouilles de l'Allemagne ; ils trahiront la cause de Napoléon pour que l'Allemagne leur laisse les présents de l'Empereur. La France vaincue, tous ces Allemands auxiliaires et mercenaires se démasquent et se retournent. De même en Italie. A mesure que Gouvion s'éloigne de Naples, la peur s'évanouit. Dès le 14 octobre, 13,000 Russes, 7,000 Anglais ont débarqué dans le royaume. Le gouvernement napolitain rompt avec la France le 20 novembre. C'est que Masséna est battu, et qu'ils flairent les désastres de 1799*. Le Portugal est ennemi. L'Espagne est hostile, humiliée, désespérée de la perte de son Armada^ tout ce qui lui
» TaiÉBAULT, t. m, p. 394. — Séguh, t. II, p. 459-460. * Hblfert, p. 187-202. — Cresceri, p. 170.
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restait de prestig^e. La cour appartient aux Napolitains, par les femmes; Godoy, à qui le payera ; le peuple, à qui le délivrera de l'alliance française. Ce sera beaucoup si cet allié ne devient pas ennemi *.
Mais ce ne sont là que les mouvements de superficie en Europe. Il se prépare, en dessous, et par l'œuvre même de la France, une révolution profonde, inattendue et infiniment plus redoutable. De même que le Comité de salut public et le Directoire, Napoléon n'imag^ine point qu'il existe pour un peuple une autre indépendance et un bonheur plus enviable que la suprématie des Français, révolutionnaires en l'an III; brouillons et pillards sous le Directoire, à l'image de ce gouvernement; ordonnateurs, fiscaux, législateurs, administratifs sous l'Empire, comme l'Empire dans les départements français. Il nie la puissance des traditions, au delà des frontières françaises. Point de nations en dehors de la France, de la grande nation qui possède la vérité et propage la justice, disaient les révolutionnaires ; qui règle le droit et exerce la puissance, dit Napoléon. Cependant la moisson semée par la Révolution germe dans les âmes, italiennes en Italie, allemandes en Allemagne, flamandes en Belgique, hollandaises en Bâta vie. Et tandis que Napoléon accroche et scelle les murailles de son Empire aux édifices royaux des anciens régimes, aux républiques de plâtre du Directoire, façades pompeuses et branlantes, le sol s'ébranle et se dérobe. Qu'il succombe, les foyers volcaniques s'enflamment, l'Europe nationale est en feu et le « torrent de révolutions » menace d'engloutir les débris de la grande armée, comme en 1799 les débris de l'armée d'Italie. De même que les desseins de 1813 se déclarent dans le camp des alliés, que les intrigues et les conspirations de 1814 fermentent en France, la grande éruption des peuples couve sous les pas des armées.
L'Italie n'a pas changé : les haines populaires contre l'étranger y sont aussi féroces qu'au temps de Ghampionnet
* Baumgarten, t. I, p. 125^126,
et de Macdonald *. A Gènes rinsouraission, en Piémont il y a des complots. « Les Toscans sont autrichiens. » — « S'il arrivait une retraite de l'armée d'Italie, un simple régiment autrichien, et peut-être le peuple, chasserait la reine*. »
En Allemagne, dans les pays primitifs, dans les pays de montagnes, dans le Tyrol, le paysan se lève à l'appel de son prince, de ses prêtres, de ses nobles, tout simplement comme aux temps anciens, contre l'envahisseur et l'étranger. Dans le plat pays, les peuples, débonnaires d'apparence, en tutelle de police d'ailleurs, se soumettent au vainqueur, le laissent passer, l'acclament même, comme en Bavière, quand il chasse l'Autrichien détesté ; mais peu à peu l'invasion, rapace et brutale, produit ses effets : l'horreur de la guerre, puis celle de guerrier. Les Français tolérés, souvent même aimés, chacun pour sa personne, sont exécrés en corps. Puis ils sèment, sur leur chemin, l'idée de l'indépendance; ils se proposent orgueilleusement en exemple, et le mépris qu'ils montrent au pauvre peuple de son obséquiosité à ses maîtres, à euxmêmes, éveille, chez ce peuple, la dignité humaine, le sentiment qu'il a une patrie, qu'il appartient à une nation et que ni cette patrie ni cette nation ne sont faites pour servir de champ de bataille, de cantonnements ou de casernes aux autres *. Sans devenir atroce, comme en Italie, la retraite, au milieu de ces populations pressurées, serait difficile : leur soumission tournerait vite à l'hostilité. Moreau en a fait l'expérience en 1796 et Jourdan en 1799.
De tous les pays conquis par la France, la rive gauche du Rhin paraît le plus paisible; ces peuples ont la bonhomie, l'obéissance allemandes, sans le sentiment de la patrie ; la conquête leur est profitable et bienfaisante. Ceux-là ne se révolteront pas, mais ils se laisseront reprendre par leurs
* Je ne fais que noter, ici, les signes, au passage. C'est une évolution qui M poursuit. Je résumerai le développement de ces faits lorsqu'ils auront porté toutes leur* oonséquencea, verà x8iO.
' Talleyrand à Napoléon, 7 octobre. Bbrtbaro. — Napoléon à Lacépède»^ 17 septciubre 1805.
• Voir FoLRKiEii, Ctuiz. und Cobeml.
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compatriotes, comme ils se sont laissé prendre par les Français. En Hollande c'est l'hostilité pure : on désire les Anglais, on les appelle. Si les Bataves ne déploient plus Théroïsme qui les armait contre Louis XIV, s'ils supportent la conquête avec une résignation apparente, ils accepteraient avec joie la délivrance : Anglais ou Russes, Prussiens ou Hanovriens, ceux qui viendront par terre ou par mer, ils les acclameront. Et le mouvement gagnera les Belges où une Vendée flamande couve toujours ^ «Les bruits de guerre, écrit un préfet, ont réveillé des regrets et des espérances. On voit renaître des illusions dont le génie de l'Empereur et la valeur de nos guerriers ont si souvent démontré le néant. . . » — Les ennemis de la France annoncent la guerre avec l'Autriche comme un événement heureux qui doit affranchir le pays de ses Icis miHtaires... »
Telle est l'Europe où s'engloutira Napoléon, s'il est vaincu en Moravie. Mais s'il triomphe, tel est le paradoxe de sa destinée, qu'on le verra plus embarrassé de sa victoire qu'il ne l'aura été de la coalition. A coups de batailles, il continuera l'œuvre commencée ; chaque campagne heureuse ne lui servira qu'à éloigner ses avant-postes insuffisants, à dilater démesurément l'enceinte artificielle de la France, comme ces peuples qui conquièrent leur pays sur l'Océan, poussent toujours plus loin leurs digues, les amincissent en les étendant, les exposent aux tempêtes de la haute mer et en réalité n'offrent qu*un champ plus large à l'inondation, lorsque, par un coup d'ouragan, les digues se rompent. A mesure qu'il avance dans la domination de l'Europe, Napoléon soulève et emporte un poids d'Europe plus pesant qui, si la main lui manque, si les reins défaillent au colosse, retombera de plus haut et plus lourdement sur la France.
Il en a la conscience ; il en traduit l'impression avec mélancolie, presque avec angoisse, à la veille de la bataille qui, il
* Voir Lanzag de Laborie, la Domination française en Belgique ^ t. II, liv. I, 1804-1809. — Poulet, V Esprit public en Belgique. — Rapports des préfets, octobre-décembre 1895.
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le pressent trop, ne sera qu'une étape vers Tinfinî, une brèche ouverte sur l'inaccessible. « Il y aura probablement demain une grande bataille, écrit-il à Talleyrand, le 30 novembre; j'ai beaucoup fait pour l'éviter, car c'est du sang répandu inutilement... Je suis dans une forte position; je regrette ce qu'il en coûtera, et presque sans but. » Alors, raconte un de ses aides de camp, « fouettant la terre de sa cravache, geste qui dans ses vives préoccupations lui était habituel, il s'écria : « Qu'eussent-ils fait de la France, si j'eusse été battu? Mais, « puisqu'ils le veulent, je m'en lave les mains, et, s'il plaît à « Dieu, je leur donnerai une leçon sévère *. » Et il ne pensa plus qu'à la bataille.
C'était le plus puissant ressort de son génie, de s'absorber tout entier dans l'affaire présente, et c'était pour lui l'irrésistible séduction de la guerre : il tentait pour quelques heures, la destinée dans ses mains. La veillée des armes, au bivouac, le vit maître de lui, calme, expansif même. Il parla du théâtre, s'arrêta sur Corneille : « Quelle force de conception ! C'eût été un homme d'État... » Puis, sans réfléchir qu'il fournirait jusqu'à la consommation du génie humain le plus extraordinaire des sujets qu'il souhaitait à ce théâtre du monde, il ajouta : « C'est la politique qui doit être le grand ressort de la tragédie moderne. C'est elle qui doit remplacer, sur notre théâtre, la fatalité antique ; cette fatalité qui rend Œdipe criminel, sans qu'il soit coupable... C'est une erreur de croire les sujets tragiques épuisés ; il en existe une foule dans les nécessités de la politique..., autre fatalité aussi impérieuse, aussi dominatrice que la fatalité des anciens..., l'horreur tempérée par la nécessité!... Il faut vouloir vivre et savoir mourir... »
Dans la nuit, un aide de camp le réveilla, annonçant un combat d'avant-postes. Napoléon sortit pour observer encore une fois, par les feux, les positions l'ennemi. Des soldats le reconnurent, tordirent en torches de la paille des bivouacs,
» SÉouR, t. II, p. 449.
éclairèrent sa marche. De proche en proche, les feux s'allumèrent aux cris de : Vive lEmpereur ! Le lendemain était l'anniversaire du couronnement.- La coïncidence parut de bon aug^ure. Ces illuminations, cet enthousiasme, enchantèrent Napoléon. « Cette soirée, dit-il, est la plus belle de ma vie. « Le lendemain fut sa plus belle bataille et sa plus signalée victoire : Austerlitz.
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