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le tourbillon, oblig^ée de combattre sur le terrain que le hasard lui aura assig^né, parce qu'elle ne sera plus à temps de choisir, elle reg^rettera vainement de n'avoir point prévenu des maux qu'il ne sera plus en son pouvoir d'empêcher. «
Le Portug^al tombera de soi-même si l'Angleterre succombe; il le faut faire tomber, si l'Angleterre subsiste. Napoléon voudrait que l'Espagne se chargeât de la besogne. Le grand chancelier de la Légion d'honneur, Lacépède, continuateur de Buffon dans l'histoire naturelle, émule de Guvier dans les hauts emplois et la politique, mène cette affaire, à Paris, avec Izquierdo : « Il me semble que 60,000 Français sont trop considérables; 16,000 Français et 60,000 Espagnols devraient être suffisants pour venir à bout du Portugal*. »
Nouvelles des flottes, réponses de Berlin et de Madrid, il décide de les attendre à Boulogne, au milieu de son armée. Les temps sont proches, et l'événement décidera de ses résolutions. Il part de Paris, le 2 août. Le 3, de Boulogne il expédie à Talleyrand le canevas d'un discours à tenir à Louis Cobenzl, à Vienne : — L'Autriche arme, elle menace les frontières du royaume d'Italie; « il est impossible que j'obtienne la paix avec l'Angleterre, si l'Autriche n'est pas véritablement pacifiée »; si elle ne l'est pas, si elle ne rassure ni ne désarme, « dans l'impossibilité de soutenir sa guerre maritime, l'Empereur marchera en Allemagne pour pacifier intérieurement l'Autriche » . Que la cour de Vienne y réfléchisse. « On ne peut plus se battre raisonnablement que pour les affaires qui sont à Constantinople ; c'est une pomme de discorde, pour laquelle il est très probable que la France et l'Autriche marcheront réunies'.» Pour Berlin, il adresse des insinuations plus claires : Rien ne peut empêcher l'Autriche de gagner encore beaucoup à la chute de l'Empire ottoman; Serbie, Bosnie, Herzégovine, Croatie turque sont sous ses prises,
» A Lacépède, 26 juillet 1805.
* Texte rectifié d'après l'original qui est à Vienne. FouimiBB, Zur Textkriiîk der Korrespondem Napoléons L Vienne, 1903.
s'ouvrent à elle '. Enfin, au prince Eug^ène : « Vous dites que tous les bruits sont à la g^uerre. 11 ne faut pas combattre ces bruits-là. Ce que fait l'Autriche, elle le fait vraisemblablement par peur^. » Donc, l'épouvanter.
C'est qu'il espère passer. « L'heure de l'Angleterre a sonné, dit-il, le 4 août. Nous avons à venger les défaites de Poitiers, de Grécy et d'Azincourt. Il y a cinq cents ans que les Anglais commandaient dans Paris... Les Anglais sont maîtres de l'univers. On peut, en une nuit, se mettre à leur place. Ils ont conquis la France sous un roi fou; nous conquerrons l'Angleterre sous un roi en démence *. » — « Si nous sommes maîtres douze heures de la traversée, l'Angleterre a vécu*. » Le 7, enfin, il apprend que Villeneuve a battu les Anglais devant le Ferrol, le 22 juillet ** ; la jonction entre la flotte française et la flotte espagnole est opérée ! Trente-cinq vaisseaux sont réunis au Ferrol. Les capitaines, les matelots sont parfaits, écrit Lauriston; mais Villeneuve est mou, indécis, perplexe, sans audace. « Cette bête de Gravina, au contraire, n'est que génie et décision au combat. ® » Vont-ils venir? Ganteaume sortira-t-il de Brest? Ces journées des 9, 10, H, 12 août marquent le point culminant de la crise, le tournant décisif des choses.
Jusqu'au 12 août, Napoléon se débat avec ses illusions; il interroge la mer, scrute l'horizon, harcèle les vigies. A partir du 12, les illusions s'évanouissent; il se reporte à la carte d'Allemagne, s'y absorbe de plus en plus. Villeneuve n*a pas paru. Le destin se déclare; les probabilités tournent à la guerre continentale et, dès lors, le grand revirement conçu par lui, en ses heures de perplexité, va se disposer avec
* Talleyrand à Laforest, 30 juillet; note de Laforest à Hardenberg, 8 août
* A Eufiène, 27 juillet 1805.
» SÉGUR, t. II, p. 331-332.
* A Decrès, 4 août 1805.
* Thibaddead, Histoire de la France : Empire, t. I, p. 366 et BUÎv. — Jubiev DE LA Graviers, t. II, chap. xi : Villeneuve au Ferrol, 2 août, jusqu'à m sortie, le 21 août 1805, p. 127-136.
* A Schimmelpenninck, à Decrès, 11 août 1801.
méthode, s'opérer par progrès et se dérouler par flots et vag^uesqui se poussent, ainsi que monte la marée, poussée par le vent, sous l'impulsion lointaine de l'Océan qui oscille dans ses masses.
Le 12 août, il écrit à Gambacérès : « L'Autriche arme; je veux qu'elle désarme; si elle ne le fait pas, j'irai avec 200,000 hommes lui faire une bonne visite dont elle se souviendra longtemps. » Il envoie, le même jour, à Talleyrand, la matière d'une note à passer à Philippe Gobenzl, à Paris : « On ne peut pas aller plus loin; j'attends une réponse catégorique, sans cela je ferai entrer des troupes en Suisse, et je lèverai mes camps des côtes de l'Océan '. » A Eugène, le 13 : « Je marcherai sur Vienne avec 200,000 hommes; rien n'est beau comme mon armée ici. » Puis une nouvelle instruction à Talleyrand, celle-là embrassant l'ensemble de la politique : « Mon parti est pris ; je veux attaquer l'Autriche et être à Vienne avant le mois de novembre prochain pour faire face aux Russes... n Toutefois, il préférerait que l'Autriche désarmât. Talleyrand doit graduer les réclamations, o Vous savez qu'il est assez dans mes principes de suivre la marche que tiennent les poètes pour arriver au développement d'une action dramatique, car ce qui est brusque ne porte pas à vrai... M Que l'Autriche désarme, retire ses troupes en Bohême et en Hongrie, nous laisse « faire tranquillement la guerre avec l'Angleterre » ; sinon, a elle aura la guerre dans un mois. L'Empereur n'est pas assez insensé pour donner le temps aux Russes d'arriver... Si votre maître veut la guerre, dira Talleyrand à Gobenzl, il ne fera pas les fêtes de Noël dans Vienne » . 11 exige une réponse dans quinze jours ; sinon il lève les camps. Talleyrand , du même coup , mettra la Bavière en demeure : « Je ne souffrirai pas qu'elle reste neutre. » De même le Wurtemberg, de même Bade. Il déclare, d'ailleurs, qu'il ne gardera rien au delà du Rhin. Que toute l'Allemagne soit avertie, « afin que l'inquiétude générale du
• Cf. note de Talleyrand à Gobenzl, 13 août 1805. Tiutchewski, t. III, p. 107-11*.
dan^jer saisisse ce squelette de François, que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône * >» .
Traiter avec la Bavière sera facile. L'Électeur convoite la couronne royale ; il a tout à gagner avec Napoléon, tout à perdre en se prononçant contre lui. Le Wurtemberg suivra, et par les mêmes passages. Veut-on « obliger l'Empereur à détrôner le roi de Naples »?11 ysonge, mais il n'y viendra que par contre-coup ; il ordonne qu'Alquier se retire si les armements continuent. Le procès est ouvert'.
Cependant, il se reprend à espérer. « Villeneuve est un pauvre homme qui voit double, et qui a plus de perception que de caractère. «Nelson n'a que douze vaisseaux. Si Villeneuve possédait un peu de l'entreprise de Nelson! Il essaie de le galvaniser, a Pour le grand objet... nous pourrions tous mourir sans regretter la vie *. » Le 22 août, arrive une dépêche de l'amiral, datée du 10 : il a renoncé à forcer l'entrée du Ferrol. Napoléon le croit à Brest, il l'appelle. Il appelle Ganteaume : avec leurs cinquante vaisseaux de ligne, il aura la supériorité. « Partez, ne perdez pas un moment... entrez dans la Manche. L'Angleterre est à nous ! Nous sommes tous prêts, tout est embarqué. Paraissez vingt-quatre heures, et tout est terminé*. » Mais une dépêche, envoyée par le télégraphe, annonce que Villeneuve s'est réfugié, le 20, à Cadix. Napoléon écrit en hâte à Decrès ; « Je vous prie de m'envoyer, dans la journée de demain, un mémoire sur cette question. Dans la situation des choses, si Villeneuve reste à Cadix, que faut-il faire i Tenez-vous à la hauteur des circonstances... Pour moi, je n'ai qu'un besoin, c'est celui de réussir*. »
Le même jour, 22 août, un courrier de Talleyrand lui apporte des nouvelles de Berlin. On a tout offert à la Prusse : « Le Hanovre, tel autre avantage, arrondissement, prérogative ou influence en Empire que le roi pourrait trouver à sa
» A Talleyrand, 16 août 1805.
* A Talleyrand, 26 juifiet, 4 août; à Eugène, 9 août 1805.
* A Decrès, à Villeneuve, 13 août 1805.
* A Villeneuve, à Ganteaume; 22 août 1805.
* Tbibàudeau; l'Empereur à Decrès, 22 août 1805.
convenance. » Le roi écoute, prend conseil et revient à sa manie : la neutralité qui lui procurerait des bénéfices de toutes mains sans se compromettre avec personne'. Pressé entre ces deux géants, la France et la Russie, il cherche -un défilé paf où échapper à Tétreinte. S'il passe à la Russie, c'est la possession des Pays-Bas, d'une partie de la rive gauche du Rhin; mais Napoléon peut l'anéantir*. S'il passe à la France, c'est le Hanovre, mais c'est la guerre avec la Russie qui s'apprête à l'envahir et à lui prendre Varsovie. « Il est prêt, répond-il, à négocier pour le Hanovre; mais il demande des explications au sujet de Tltalie, de la Hollande, de la Suisse, et il se flatte de transformer ainsi l'alliance, qu'il redoute, en une médiation pacifique et lucrative qu'il souhaite^.
Napoléon était un homme qu'il fallait prendre au mot; porté à donner, et largement même quand il attendait beaucoup en retour, mais se repentant aussitôt, désirant reprendre ses promesses ou, pour les accomphr, exigeant davantage « En donnant le Hanovre à la Prusse, écrit-il le 22 août à Talleyrand, je lui donne un bien qui, ?ans exagération, augmente ses forces de 40,000 hommes et améliore la situation de ses États, de la même manière que Gênes améliore le Piémont... Je lui garantirai l'intégrité de ses États; mais j'entends aussi que la Prusse me garantira l'intégrité de mes États actuels, sans que je veuille m'engager avec elle pour la Suisse, la Hollande ou les États de Naples... Le roi de Prusse me garantira, à moi et à mes descendants, mon royaume d'Italie... Je ne veux pas entendre parler du roi de Sardaigne, je tranche le mot, pas plus que des Bourbons... "* Quant à la Hollande, je ne veux donner aucune garantie... C'est une
* Rapport de Lucchesini, 12 août 1805.
' FouRNiER, t. I, p. 67 et suiv. — Huffe?., p. 161 et «uiv, — Bailleu, t. II, p. LVi-Lxi, et pièces. — Ranke, t, I, p. 506 et suiv. ; t. II, p. 178 et suiv. ; t. V, p. 145.
' Hi3FFER,p. 112. Mémoires de Hardenherg. — Ranke, t. II, p. 143. Instruction» à Lucchesini, 17 août; rapport de Laforest, 14 août; Ranke, t. V et Bailleu, t. II.
[ Comparez Sieyès en 1795, t. IV, p. 357.
offre que je ne referai plus dans quinze jours... Une fois que j'aurai levé mon camp de l'Océan, je ne puis plus m'arrêter; mon projet de guerre maritime est tout à fait manqué; alors, je ne gagnerai plus rien à donner le Hanovre à la Prusse. Il faut donc qu'elle se décide sur-le-champ. » Je suis obligé de marcher du 7 au 12 septembre : que la Prusse menace l'Autriche et entre en Bohême si l'Autriche passe l'Inn; sinon, rien !
Le 23 août, la réponse de Decrès arrive. Elle laisse peu d'espoir que Villeneuve sorte de Cadix ^ Toutefois, il reste encore une chance. Napoléon la suppute; mais déjà tout son esprit, toute sa volonté se portent vers la terre : « Si mon escadre suit ses instructions, se joint à l'escadre de Brest, il est encore temps : je suis le maître de l'Angleterre*. » Mais les vents sont contraires; s'ils le demeurent et si les amiraux hésitent ; « Je cours au plus plus pressé ; je lève mes camps et, au 1" vendémiaire-23 septembre, je me trouve avec 200,000 hommes en Allemagne et 25,000 hommes dans le royaume de Naples. Je marche sur Vienne, et ne pose les armes que je n'aie Naples et Venise, et augmenté tellement les États de l'Électeur de Bavière que je n'aie plus rien à craindre de l'Autriche. »
Son plan est double : politique et militaire. En politique, il lui faut gagner quinze jours ; c'est à Talleyrand de filer la rupture en conséquence. Il envoie Duroc à Berlin : « Vous concluerez le plus promptement possible le projet d'alliance... Ma conduite sera celle du grand Frédéric au commencement de sa première guerre *. n A Naples, où l'on annonce le débarquement de 6,000 Anglais, il exige qu'Acton et Damas soient chassés de la Sicile, que les troupes napolitaines soient placées sous le commandement d'un officier français, que les milices soient licenciées : «Alors je conclurai un traité de neu-
' TuiB.vrnEAc. — Thiers, t. V, p. 463. * A Talleyrand, à Rerlhier, 23 août 1805.
' A Talleyrand, 23 août; au roi de Prusie, 23 août; înftruclîons k Duroc, 2V août; à Talleyrand, 24 août 1805.
tralité avec la reine de Naples, qui assurera la tranquillité. » Mais il n'y croit pas, et il se précautionne. Ses exig^ences ont pour objet ou de mettre les Napolitains à genoux, désarmés, déshonorés, ou de les pousser à des imprudences qui donneront prétexte à la g^uerre : et il y compte tellement qu'il la commence. Gouvion-Saint-Gyr est prévenu qu'avant le 25 septembre il peut recevoir l'ordre de marcher sur Naples et, en huit jours, de s'en rendre maître, de désarmer les milices et de lever des troupes ré^julières qu'il fera entrer dans son armée *. Puis, la mise en marche sur le Rhin se dispose. Marmont et l'armée de Hollande doivent s'apprêter à débarquer, dans les vin^jt-quatre heures, au premier ordre qu'ils en recevront, et à [j^njner Mayence. Cependant, Bernadotte s'acheminera sur Gœtting^ue, « le tout, dans un secret impénétrable » . — « Si le cas arrive ^ je veux me trouver dans le cœur de l'AlIenaagne avec 300,000 hommes, sans qu'on s'en doute. »
Ces ordres sont arrêtés le 23 août. Les lettres pour Marmont et Bernadotte sont expédiées le jour même. Napoléon écrit à Dejerri, rdjoint au ministère de la g-uerre à Paris, que les vivres soient prêts à Strasbourg^ et à Mayence pour le 23 septembre. Le 24 août, il donne à Berthier des instructions détaillées pour la formation des divisions et leur marche sur Strnsbour^j. Il écrit à Talleyrand ' « Je fais descendre mon armée de Hanovre en Bavière. » Il croit tenir les Prussiens; il est résolu à courir les g^rands risques à les laisser dévorer déjà leur proie; à leur abandonner le Hanovre, qu'il leur offrait à un si haut prix, sauf, l'Autriche « pacifiée » , sans eux Oîi malgrré eux, à le leur reprendre età les « pacifier» àleurtoùr.
Si le cas ajTive, écrivait-il le 24 août; le 25, il estime que Je cas e^t arrivé i< Tous les renseig^nements que je reçois par mes co'irriers me font prendre le parti de ne pas perdre un jonr. Le moment décisif est arrivé » , mande-t>-il à Berthier. Derrière le décor qui demeure immobile et la fi/j^uration qui se continue, tout le fond, tous les dessous du théâtre s'ébran-
' A Talleyrand, à Berthier, 23 août; ordres définitifs à Gouvion-Sainl-Cyr, l «eptpmbre 1805.
lent et se retournent. Il écrit, le 25, à Talleyrand : « Mon parti est pris. Mon mouvement est commencé. Dès ce moment, je chang^e de batteries; il ne faut plus d*audace, il faut de la pusillanimité, afin que j'aie le temps de me préparer. Il s'ag^it de me gag^ner vingt jours et d'empêcher les Autrichiens de passer Tlnn pendant que je passerai le Rhin. » Il connaît, en partie, imparfaitement, les mouvements de TAutriche ; il s'en étonne, ijjnorant l'arrivée des Russes : « Je n'aurais jamais cru les Autrichiens si décidés... Mais ils ne s'attendent pas... avec quelle rapidité je ferai pirouetter mes 200,000 hommes... » Il envoie en poste — sous le nom du colonel Beaumont — Murât, qui commande l'avant-garde, reconnaître les pays limitrophes de la Bohème, se rendre compte des passages, tout étudier, la carte et le précis des campagnes de Belle-Isle à la main *.
Il dépêcha Thiard à Bade, avec pouvoirs et instructions pour traiter. Il traitera aussi avec le Wurtemberg, non avec FÉlecteur, qui est tout Autrichien, mais avec son fils, qu'il pense à substituer au père : ce fils aura le grade de général français, et le grand aigle. .« Arrivé à Stuttgart, je mets tout entre ses mains : je lui donne ce que l'Autriche a eh Souabe. » Le général Bertrand part pour Munich avec une lettre à l'Électeur; il fera une reconnaissance en règle, notamment sur la route d'Ulm, à Donauwerth; il étudiera la place d'Ulm en grand détail. « Peut-on aller à Prague par cette route? » A l'Électeur, il confie le secret « qui n'est connu d'aucun de mes ministres, qui est encore dans ma plus arrièrepensée » . — « La Bavière y gagnera l'accroissement et la splendeur que lui réservent l'ancienne amitié de la France et la politique actuelle de mon Empire. » L'esprit agité de la Boliéme, il s'imagine si peu que les Autrichiens le devanceront à Ulm et qu'il les y investira, qu'il demande à l'Électeur d'y fîiire confectionner cinq cent mille rations de biscuit et autant à Wûrzbourg*.
* Mission analogue à Savary, le 28 août, pour la vallée du Danube.
' A Talleyrand, à BertLiier, à Bertrand, à l'Électeur de Bavière, 25 août i$05«
Le 26, il fait préparer les ordres de marche pour Marmont, Eernadotte, Davout, le prince Engrène; pour le g^rand déménag^ement des provisions et munitions embarquées. Il envoie Masséna en Italie, où Jourdan lui semble insuffisant. Ces ordres sont signés et expédiés le 27 *. 11 divise l'armée, qu'il appelle la grande armée, en sept corps * ; la lettre, où il donne à Berthier les instructions nécessaires, est datée du 29; mais la mesure était connue de Berthier le 28, car, ce jour-là. Napoléon écrit à Dejean * : « Le ministre de la guerre vous aura envoyé l'organisation de la grande armée en sept corps. » Et il mande à Duroc « : L'armée est en plein mouvement... L'armée de Hanovre n'a encore reçu que l'ordre de se rendre à Gœttingue. Si je m'arrange avec la Prusse, je n'ai pas besoin de penser au Hanovre; si je ne m'arrange pas avec elle, je laisserai, dans la place forte, des vivres pour un an, un bon commandant et de l'artillerie ; et si quelqu'un vient l'assiéger, je reviendrai, avant que la tranchée soit terminée, tomber sur l'armée assiégeante... Frédéric allait bien, rapidement, de Prague à Rosbach... Il est possible que d'iei cinq à six jours j'envoie Tordre au corps du maréchal Bernadotte de se rendre à Wûrzbourg. Il devra alors traverser un pays neutre. Commencez à faire les premières démarches pour obtenir une facihté pour le passage, par l'intermédiaire de la Prusse. L'Autriche m'insulte trop et d'une manière trop évidente; dans le fait, elle a déjà déclaré la guerre... »
Toutefois, il ajourne à expédier cette lettre. Qu'attend-il? Des nouvelles décisives, les nouvelles dernières et irrémédiables de la flotte. Le 31, il les a et il envoie le courrier à Duroc avec ce post-scriptum : « Mon escadre est entrée à Cadix, gardez le secret. » — a Tout est parti ; je serai en mesure le 5 vendémiaire-27 septembre*. » Le 2 septembre, il est encore à Boulogne ; le 4, il rentre à Malmaison. C'est là qu'il
• A Beiihi(-r, 26 aont; à En^Ane, à Lebrun, 27 août 1805.
• Sur cette formation, voir l'étude du lieutenant-colonel RousSET, p. 541-544,
• MÉNRVAt., t I, p. 40<» et suiv.
• A Duroc, 31 août 1805.
reçoit les courriers d'Espagne, les rapports de Decrès, et que sa colère éclate. « L'amiral Villeneuve vient de combler la mesure... Cela est certainement une trahison... Villeneuve est un misérable qu'il faut chasser ignominieusement. Sans combinaison, sans courage... Au lieu de venir sur Brest, il s'est dirigé sur Cadix, violant ainsi ses instructions positives * » . Villeneuve était un marin sans génie et sans audace; mais il ne craignait point la mort. Il n'avait pas pu soutenir la responsabilité du commandement; il ne supporta pas le soupçon de lâcheté, et Thorreur qu'il en eut le jeta bientôt dans un coup de désespoir^. Telle fut la fin de « l'immense projet » qui devait, en vingt-quatre heures, anéantir l'Angleterre. Napoléon ne pouvait plus désormais que la bloquer dans son île, l'affamer, la ruiner, lui faire la guerre de banqueroutes, à l'intérieur, et la prendre, à revers, par l'Europe d'abord jusqu'en Autriche, en Pologne, en Russie, puis jusqu'aux Indes : u l'immense hyberbolc" commençait; à la diversion fantastique par FAmérique, succède le mouvement tournant par l'Asie, à l'infini.
La première négociation à conclure, à brusquer au besoin, était celle de la Bavière : un pays par lequel, de part et d'autre, on voulait passer. Maximilien, l'Électeur, beau-frère d'Alexandre, endoctriné par sa femme, tiraillé par les ministres de Suède et de Russie, pressé par Otto, se débattait entre ses désirs — la couronne royale — et ses affections de famille, ballotté entre la crainte et l'avidité. Napoléon l'emporta : il semblait plus redoutable, il ne menaçait de rien prendre et il promettait de donner beaucoup. Le traité d'al-
* A Decrès, 4 septembre 1805. Cf. 6 septembre, 8 septembre 1805 : «L'infâme Villeneuve ! «
* JuBiEK DE LA Gbavièrk, t. II> p. 137, et chap. XII : Villeneuve à Cadix.
liance fut signé à Munich, le 24 août. Le 6 septembre, Schwarzenberg somme TÉlecteur de joindre ses troupes à celles de François II, sinon il le traitera en ennemi. Maximilien s'effare, se désespère. Otto accourt, le console, l'exhorte, le secoue; il lui montre la couronne royale perdue, l'Électorat avili, la sujétion autrichienne, la veng^eance de Napoléon. Maximilien le crut et s'en trouva bien. Cette confiance fit de lui un roi. Toutefois, il doit commencer par où les autres finissent. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, il déménag^ea en hâte avec ses ministres, sa cour, son trésor et ses troupes ^ Le 9, les Autrichiens franchissent Tlnn ; mais ils ne trouvent que des arsenaux vides, une capitale évacuée, ni prince à lier, ni armée à enrôler. La Bavière se laissait enlever, tout bonnement, sur simple promesse de mariag^e.
La Prusse exigeait au préalable une constitution de douaire, des articles de reprise, des réserves de divorce et tout un sous-contrat de secondes noces. Il y avait, à Berlin, à l'armée, à la cour, un parti de la guerre, un parti de l'alliance russe, de la « grande alliance » qui régénérerait l'Europe, purifierait l'atmosphère politique et reléguerait, à leur place, les parvenus et les usurpateurs : la reine y inclinait, et aussi le jeune héros de la famille royale, le prince Louis-Ferdinand, tête chaude, cœur ardent, esprit rapide, mais très mobile aussi; le tempérament d'un artiste, sensible à tout ce qui lui semblait beau, noble, grand; littéraire, mélomane, romantique, amoureux, dissipé de cœur, frivole et enthousiaste ; le panache, les séductions et les échappements d'un Polonais de 1830; ce qu'il faut pour s'emporter aux grands coups de tête, faire une belle mort et disparaître dans un brouillard lumineux d'espérances.
Frédéric-Guillaume fit ce que font les généraux nés pour les capitulations; il tint conseil et consulta les plus perplexes des hommes, après lui-même : Brunswick, Schulenburg, Hardenberg, sans parler des sous-consultations secrètes de Haug-
* Lefebvrr, t. Il, chap. xiv. — Comïïvu, Souvenirs des guerres dC Àllemague* Tableau pittoresque du déménagement.
witz. Ces conseillers conférèrent le 22 août; après quoi Hardenberg^ fit à Metternich cette déclaration remarquable : —
« Nos principes sont inébranlables. Le roi ne se départira pas de la plus stricte neutralité ^ » Mais s'entêter à la neutralité dans un pays sans frontières, entre deux Empires qui se poussent l'un vers l'autre, c'est se jeter inévitablement dans les conflits, et ce roi, le plus indécis des princes, s'y précipitait par l'effet même de son indécision.
Le 27 août, Alopeus reçut, ainsi qu'il avait été décidé à Pétersbourg^ et qu'il en avait été averti, une lettre d'Alexandre, pressant Frédéric-Guillaume à se joindre à lui. Alopeus devait, en même temps, annoncer des mesures tant militaires que diplomatiques, tendant à persuader ou à contraindre la Prusse de faire cause commune avec la Russie et avec l'Autriche *. L'armée russe était en marche et approchait des frontières. Trois jours après, le 1" septembre, Duroc arriva avec la lettre de Napoléon, réclamant aussi alliance et passage. Duroc vit Hardenberg^, le 2 septembre, et fut reçu, le 3, par le roi '. Ce
>rince parut fort ému de la communication, mais il déclina ^les offres : « Ce projet a dû être jug^é entièrement inadmissible, puisqu'il ne tend à rien moins qu'à m'enchaîner pieds et poing^s liés à la cause et aux intérêts de la France, et à m'entraîner dans une guerre offensive, incalculable dans ses
îffets et ses bornes... »
D'ailleurs, si Napoléon propose un traité, Alexandre en
possède un : la déclaration du 24 mai 1804 ; elle porte : « Le :asus fœderis aura lieu à la première entreprise des Français îontre un État de l'Empire situé sur la rive droite du Weser.»
lié de la sorte, Frédéric-Guillaume pourrait-il, sans félonie, Rengager contre les Russes avec Napoléon, ou simplement
' Protocole de la conférence, Rattke, t. V, pièces. — Rapport de Metternich, Jaoôt 1805.
* Voir ci-des8U8, p. 4W. — Martens, t. VI, p. 364 et «uiv. — Okcken, t. II, >, ICO. — Lettre d'Aîexaadrc, 19 août 1805.
• Duroc à Tallcyrand, 3 septembre; dépêche à Lucchesini, 9 septembre; LRKE, t. I, p. 5x6 et suiv. ; t. II. Mémoires de Ilardenberg, p. 205 et luiv.
— Lefebvrs, t. II, p. 107 et «uiv. — Oncken, t. II, p. 160.
46Î LA €UERRB. — 1805.
faciliter à Napoléon les moyens d'une invasion que Talliance du 24 mai avait précisément pour objet d'empêcher? Dans cette extrémité, il ne trouvait plus de recours qu'à Vienne ; il y envoya un courrier, et Hardenberg^ s'occupa, jusqu'à la réponse, de tenir Duroc et Alopeus en suspens. Si le roi se berçait encore de neutralité, Hardenberg^ ne s'en flattait plus g^uère ; ses propres fils lui semblaient trop ténus pour résister à de telles bourrasques, a Les espérances de paix ont encore plus diminué et la g^aerre paraît décidée » , écrit-il, le 8 septembre à Brunswick. « En attendant, nous ne sommes rien moins que sûrs du côté de la Russie. Il paraît qu'on veut nous forcer à nous unir à la coalition... »
Ils s'imaginèrent qu'en sonnant du fifre, battant le tambour et traînant les sabres sur le pavé, le tapage détournerait, de part et d'autre, les violateurs de neutralité; ils mirent des troupes sur pied, le 7 septembre : « Une armée de 80,000 hommes qui, au premier signal, pourra être portée à un nombre beaucoup plus considérable *. » Devant ce déploiement de forces, et pour s'en débarrasser, Napoléon les laisserait dériver vers le Hanovre ; ils occuperaient ce pays, de son consentement tacite, sans traité, ce qui éviterait le conflit d'engagements avec la Russie. Mais en auraient-ils le loisir?
La marche des Russes prenait un aspect d'invasion. Hardenberg s'en explique avec Alopeus. « Le roi, dit-il, ne se décidera jamais pour la France, si la Russie ne l'oblige pas à sortir de ses principes... Qui tentera de lui faire violence le verra certainement passer du côté de l'adversaire. » Et le 12, il remet une note à Laforest* : « Le roi est très fermement décidé à s'en tenir au système de neutralité, le seul conforme aux intérêts de sa monarchie et à ceux de ses voisins... Il maintiendra la tranquillité et le repos du nord de l'Allemagne... C'est... le système le plus favorable à la France;
' Le roi à Luccliesini, 9 septembre 1805.
• Ranke, Mémoires, t. II, p. 215; datée, par erreur, du 16. — IIôffer, p. 165, note. — Bailled, t. II, p. lx. • É
maïs on ne peut se dissimuler qu'il devient très difficile et presque impossible de le soutenir, si TÉIectorat de Hanovre reste occupé par les troupes françaises... Que la France remette donc, sans la moindre perte de temps... , le pays de Hanovre à la Prusse ; qu'elle en retire ses troupes qu'elle emploiera beaucoup plus utilement ailleurs... »
Cette neutralité qu'ils cotaient encore à un si haut prix, ils n'en disposaient plus. Le 15 septembre, Alopeus reçut une seconde lettre d'Alexandre pour le roi, la seconde sommation annoncée ; le tsar l'avait sig^née à Pétersbourg, le 4 septembre, avant de quitter sa capitale. Malgré les instances de Gzartoryski, il répugnait à violenter un ami si doux, si touchant, si angoissé. Il insistait sur la nécessité de menacer et d'entamer Napoléon de tous les côtés à la fois ; il réclamait l'alliance et; en attendant, le libre passage, pour ses troupes à travers les États prussiens ; il annonçait son arrivée et il demandait une entrevue « pour nous concerter avec détail sur l'ensemble de nos vues... Je vous garantis maintenant des dispositions de l'Autriche... Le sort de l'Europe est entre vos mains...* » Le 16, cette missive^ ultimatum fraternel et caressant, était entre les mains de Hardenberg. Alopeus supplia ce ministre de la remettre au roi le plus tôt possible. Hardenberg fit un beau geste : — « Vous connaissez depuis longtemps tous mes principes. J'ai déclaré au roi qu'il ne lui •estait plus que le parti de lever le bouclier. — Et contre qui? interrompit Alopeus — Eh! pouvez-vous le demander? contre la France. » Alopeus déclara qu'il attendrait la réponse jus- [u'au 23; c'était le terme fixé par la procédure russe, et tout, lans ce plan, s'exécutait avec méthode. Merveldt, envoyé de 'ienne pour concerter une entente, arriva sur ces entrefaites, Jt Metternich en profita pour pousser à fond Hardenberg et son maître.
• Baillbu. — Gz&RTORYSKi, t. II, p. 72 et suîr.; t. I, p. 398. — Marteks,!. II, 479. — Ranke, t. II, p. 214. — Oncken, t. II, p. 162, 165 et suiv. — Rap-
lort de Metternich, 16 septembre 1805. Okcren, O. und P,, i, II, p. 579. —
icFFKB, p. 166.
Mais, le lendemain 17 septembre, Duroc et Laforest reçurent des instructions de Napoléon : Bernadotte passera, de g^ré ou de force, par les États de l'Électeur de Gasseî. « Tâchez de conclure ; pourvu que votre traité ne me lie pas les mains pour marcher de suite, je passerai par-dessus tout le reste. » Que Laforest « n'éparg^ne point les espions; qu'il envoie des officiers, prussiens ou autres, pour observer ; qu'il prodig^ue l'argent, si cela est nécessaire * » .
Le 19, il se tint une grande conférence entre Brunswdck, Hardenberg, Haugvi^itz, Moellendorf, Kalkreuth, Kleist*. Ce conseil délibéra d'armer très ostensiblement et de différer tout le reste : neutralité maintenue contre tous, alliance avec personne, médiation in petto et le Hanovre de toutes mains. Ni Duroc, ni Metternich, tirant chacun de son côté, n'obtinrent davantage'. Le 21 septembre, Frédéric-Guillaume écrivit à Alexandre en termes pathétiques : « Et vous, à qui je tiens par des traités solennels que j'ai remplis, par une amitié qui fait mon bonheur..., c'est par vous que mes premiers droits de souverain pourraient être compromis ! » Il refuse le passage, il décline l'alliance ; il accepte l'entrevue, « une de ses idées les plus chères, » depuis Memel; au fond, il la subit; il ne s'y rend qu'avec anxiété, redoutant le prestige, les séductions d'Alexandre. Il tremble pour sa neutralité, ainsi qu'une prude pour sa vertu, traînée, comme malgré elle, au rendez-vous.
Le courrier s'enr allait à la rencontre du tsar quand, le 23, Alopeus, exécutant ses instructions, annonça que n*ayant point obtenu le passage, à la date indiquée par lui, les Russes entreraient de gré ou de force : 50,000 hommes par Varsovie, marchant sur Breslau ; 47,000 par Grodno, marchant sur la Prusse ; 25,000 en Poméranie, par mer. Ils sont annoncés pour le 28. Hardenberg se trouble. Les adju-
' A Talleyrand, 5 septembre; à Duror, 11 septembre; Talleyrand à Dnroc, k septembre; rapport de Lucchesini, 13 septembre 1805. — Ranke, t. II, p. 217 ■ Protocole dans Raitke, t. V, pièces.
• Rapporu de Duroc, 18 septembre; de Metternicb, 20 septembre 1805.
rations du roi, l'armement de la Prusse n'ont donc point arrêté Alexandre ! Il prie Alopeus de le venir voir ; il le supplie d'éviter « la plus terrible des catastrophes » . Alopeus répond que les choses militaires échappent à sa compétence, et rompt l'entretien au bout de quelques minutes *.
En rentrant chez lui il trouve un de ses attachés, qui arrive de Pétersbourg^ avec des ordres datés du 18 ; et tout est renversé. Alexandre charge Alopeus de déclarer que, « dans l'espoir de voir accepter par le roi le rendez-vous qu'il lui a proposé, il a suspendu l'entrée de ses troupes jusqu'à cette époque, convaincu que le roi n'hésitera pas à faire cause commune avec lui » . Alopeus court chez Hardenberg, où l'on fait quelques difficultés à l'introduire. C'est que Duroc et Laforest sont attendus d'un instant à l'autre. Hardenbergf reçoit Alopeus dans un petit salon. Il traversait une de ces crises où tout moment de répit semble le salut; il fit le Russe, il fit l'empressé, annonça qu'il se trouvait désormais à l'aise avec les Français ; qu'il aurait de quoi leur répondre ; qu'il attendait tout le bien possible de l'entrevue. Sur quoi, le voyant si disposé aux expansions, Alopeus lui demanda si Ton parlait toujours du Hanovre : « Ah ! répondit Hardenberg, il est question de bien plus ; on nous propose une alliance et beaucoup en sus ! » Mais il était impatient de voir débarquer les Anglais : « Personne ne peut les empêcher de reprendre leur propre pays. » Et, revenant à l'entrevue : « J'espère que nous pourrons en tirer parti. Qui sait si on n'entraînera pas le roi?... »
Alexandre avançait à travers la Pologne. « L'enthousiasme était général, , rapporte Gzartoryski ; toute la Pologne était prête à se lever en masse " , à acclamer le tsar pour roi^ Lord Gower, qui rejoignit le quartier général russe, dit que l'Angleterre ne s'y opposerait point, dans le cas où il s'agirait d'une reconstitution totale de la Pologne. Alexandre songeait aux compensations qu'il offrirait à l'Autriche pour la Gallicie,
* Ces détails, d'après le rapport de Metternich, du 27 septembre 1805. ▼|. 30
qu'il lui prendrait. « Si je puis vous faire avoir la Silésie, vous pouvez compter sur moi » , disait-il à l'envoyé autrichien. Mais comment compenser à la Prusse Varsovie et Posen, et cette Silésie dont on l'expulserait pour la donner à l'Autriche ' ? La guerre en fournirait les moyens, aux Pays- Bas, en Hollande, sur la rive gauche du Rhin. Mais ces pays, bons à partager, étaient encore à conquérir ; pour en chasser Napoléon, le concours de la Prusse semblait nécessaire ; en commençant par la démembrer, n'allait-on pas la jeter dans l'alliance française qui, au lieu de l'exproprier, lui procurerait le Hanovre ^?
Dans les châteaux où il logeait, Alexandre charmait ses hôtes par sa courtoisie, parlant beaucoup, jamais d'affaires, empressé près des femmes. « Sa conversation, dit l'une d'elles, était simple et réservée ; on ne pouvait présumer qu'il eût de grands moyens, mais il était impossible de ne pas lui accorder de l'élévation dans les idées et une mesure infinie. » Ses officiers en observaient beaucoup moins; hâbleurs, avantageux, ils demandaient aux belles Polonaises leurs commissions pour Paris... et au delà. Mais à mesure qu'il s'approchait de la frontière prussienne, Alexandre se sentait pris d'inquiétudes, de remords, de scrupules : violer le droit, rompre l'amitié, précipiter le bon roi dans le désespoir, perdre son renom chevaleresque aux yeux de la belle reine ; se jeter sur la Prusse, brutalement, à la Bonaparte; humilier, arracher des pleurs; provoquer, au lieu des embrassades émues, des regards de haine, des gestes d'horreur; dépouiller cet Alexandre, le tendre et le magnanime, pour découvrir le machiavéliste et le conquérant ! Et pourquoi ? Si la Pologne était disposée à se donner, il la recevrait des mains mêmes du roi de Prusse, allié, reconnaissant et largement rémunéré aux dépens de la. France et de ses auxiliaires allemands, traîtres à leur patrie !
» CzABTORYSKi, t. I, p. 397-398; t. II, pièces. Mémoire de 1806, p. 143-147. — Oncken, t. II, p. 164-165. — Mémoires de la comtesse Potocka, p. 89. — Martens, t. II, p. 479. — Béer, p. 172, note.
' On retrouvera tous ces problèmes lors de la marche des Russes sur l'Aile* magne en janvier 1813.
II eut à Brzest, en Lithuanie, la lettre du 6 septembre, où Frédéric-Guillaume annonçait son acceptation de Tentrevue. Dès lors, les autres desseins se subordonnèrent à celui-là. Alexandre préférait ces jeux de théâtre à toutes les combinaisons des diplomates. Il en aimait les émotions, l'imprévu ; il en savourait le succès, où le charme de la personne opérait au moins autant que le prestig^e du souverain, la force des armées, l'habileté de la dialectique. C'était sa vocation d'artiste en l'art de mener les hommes. Il écrivit, le 27 septembre, à « son frère » , et le mot ici n'était point seulement de protocole, qu'il suspendait momentanément la marche de ses troupes, « demandant au roi d'accélérer, autant que possible, le moment où elles pourraient traverser ses États » . Il expédia cette lettre par son aide de camp, le prince Dolgorouki. Le 30, il était à Pulavy, chez les Gzartoryski : les Polonais lui préparaient un accueil enthousiaste à Varsovie. Il n'avait plus qu'un pas à franchir, Gzartoryski le faisait roi de Pologne; la Prusse était sacrifiée : le cœur défaillit décidément au tsar. Il reçut la lettre de Frédéric-Guillaume, du 21 septembre, douloureuse, humble, mouillée de larmes : « Pardon, sire, si je vous ai peiné un moment, mais il ne m'est pas possible de conserver une arrière-pensée pour vous ! » Gomment spolier ce suppliant? Il le relèverait, lui tendrait les bras, et, du même coup, lierait à l'armée russe les 200,000 Prussiens. G'en serait fait de Bonaparte, de sa fausse gloire, de ses usurpations et de la Révolution française. Alexandre médita cette phrase où Frédéric-Guillaume avait mis tout son secret : « A quelques destins qu'elle [votre route] vous conduise, on ne me fera jamais ni craindre votre puissance, ni bien moins encore mettre en doute votre loyauté ; » il répondit par cette autre où il enfermait toutes ses pensées de derrière la tête : « C'est sur une conformité absolue de principes et sur une amitié inébranlable de la part de Votre Majesté que tous mes plans ont été calculés... J'envisagerai le moment [de l'entrevue] comme un des plus heureux de ma vie j mais si mon cœur désire qu'il ne soit pas retardé, la situa-
tion des affaires ne le demande pas moins... » — « For^jeona le fer pendant qu'il est chaud » , dit-il quelques jours après, et il résolut de partir pour Berlin. Enveloppée par les armées russes, enguirlandée par le tsar, la Prusse était prise ; mais elle ne se livrait pas encore. Napoléon, en la heurtant, la jeta dans les bras d'Alexandre.
Avant de quitter Paris, Napoléon org^anîsa une sorte de rég"ence. Il comptait gouverner de loin, en marchant, par les courriers, par les « portefeuilles »> gonflés de rapports, bourrés de notes de police, qu'apporteraient des auditeurs au Conseil d'État; mais il se pouvait présenter des conjonctures urgentes ; il fallait, en cas d'événement, pourvoir au nécessaire : ces mots s'entendaient alors de la mort de l'Empereur. Le « grand électeur » , Joseph, ayant avec la présidence du Conseil d'État l'extérieur du pouvoir, l'ancien président du Comité du salut public, Cambacérès, en eut la réalité. Le 17 septembre, l'Empereur réunit le Conseil d'État en séance extraordinaire. Son langage rappela les temps de la Révolution et c'était bien celui d'un Empereur de la République française : «J'irai, à la tête [de mes armées] , hj'iser cette odieuse maison d'Autriche que je n'aurais pas dû épargner. Je la réduirai au rang de puissance secondaire... Mes alliés verront que... ma protection n'est pas vaine. Je ferai de la Bavière un grand État interposé entre l'Autriche et moi, et j'irai signer une nouvelle paix dans le palais de l'Empereur d'Allemagne. » Il annonce des rappels de réserves, des levées anticipées, la réorganisation des gardes nationales. Et, pour déjouer la politique des alliés qui consiste à séparer, aux yeux des Français, son ambition des intérêts de la France : « J'ai tout ce qu'il me faut, mais il faut prévoir les besoins d'une guerre qui peut se prolonger deux ou trois ans; il faut, tandis
que je serai engagée au fond de l'Allemagne, que la nation me réponde d'elle-même, qu'elle garde ses places; qu'elle repousse, s'il est nécessaire, une descente, une tentative de l'ennemi sur nos côtes. Il faut donc ranimer son ancienne énergie, faire voir à l'Europe entière qu'elle s'associe à son chef... Je ne suis sur le trône que par sa volonté... Je suis son ouvrage, c'est à elle de le maintenir. » Ce n'étaient point des paroles de rhétorique. Les périls qu'il prévoyait ne se réalisèrent que quatre ans plus tard, à la suite du premier échec grave de ses armes, àEssIing; mais il se rendait compte qu'un échec, toujours possible, entraînerait les conséquences qui se produisirent alors, le désarroi dans l'État, les Anglais sur les côtes, la nécessité d'en appeler au peuple et de mobiliser les gardes nationales.
La campagne de 1798 recommence. C'est sur Naples, comme alors, que porteront les premiers coups. Il importe de se libérer aux extrémités et de se concentrer en Italie, où Eugène et Masséna ne sont pas en force, devant les Autrichiens. Napoléon compte que Gouvion entrera à Naples dans le temps où lui-même passera le Rhin, entre le 23 septembre et le 7 octobre. Gouvion sera maître de Naples avant que le gouvernement sache même que les hostilités sont commencées. Il attendra, tenant les gens en peur et en soumission. Ce qu'il attendra, c'est un traité que Talleyrand dictera, à Paris, à M. de Gallo, et qui arrivera à Naples peu de jours après Gouvion, Ce général aura disposé les esprits à le ratifier. Talleyrand fait venir Gallo et lui pose un ultimatum * Le roi de Naples s'engage à observer la plus stricte neutralité, sur terre et sur mer ; il repoussera les alliés, s'ils tentent de débarquer; il ne tolérera dans son armée ni Russes, ni Autrichiens, ni Anglais, ni émigrés français : à ces conditions, et dans le délai d'un mois après les ratifications. Napoléon évacuera le royaume. Gallo signe et expédie, en hâte, le traité le 21 septembre. Et Napoléon, le considérant comme acquis, écrit à Gouvion de
' Talleyrand à Napoléon, 21 septembre. — Helfert, p. 180 etsuiv. — Lefebtek, t. Il, p. 130 et 8uiv. — Texte dans de Gleiicq, t. II, p. 124.
rejoindre Masséna, dès que les ratifications seront ^ig^nées'.
Ainsi fut fait. Gouvion reçut ses premiers ordres le 7 septembre, et se mit aussitôt en marche. Son approche terrifia la cour de Naples. Cette cour était alors en pleins pourparlers avec renvoyé russe, Tatistchef; le 10 septembre, elle avait décidé de livrer toutes les places aux alliés. Elle n'eut plus qu'une pensée, se débarrasser de Gouvion-Saint-Gyr et le renvoyer à l'armée de Masséna : les Autrichiens s'en accommoderaient. Le 4 octobre, Alquier reçut le traité signé à Paris : il en exigea la ratification dans les vingt-quatre heures. Refuser, c'était la guerre immédiate; ratifier, c'était congédier Saint- Gyr et faire la place nette aux Russes et aux Anglais. On ratifie le 8 octobre et, le 14, Saint-Gyr se met en marche vers le nord. Le 11, par une déclaration signée de ses ministres, Luzzi et Gircello, le roi avait fait connaître à l'envoyé russe que le traité, imposé par la force, était vicié et nul de plein droit, et que, « loin de vouloir l'exécuter, il attendait avec impatience le moment où, avec l'aide de son fidèle allié, l'Empereur de Russie, il serait en mesure de mettre son royaume à l'abri des agressions de son ennemi naturel » . Napoléon ne s'en faisait aucune illusion. Alquier, d'ailleurs, l'en avait averti^ : « Si les choses sont mal ici, ce mal est dans les maîtres. Il n'y a rien non plus à attendre du prince héréditaire : l'avenir est fermé pour nous; on sera constamment opposé à notre système ; il est donc désirable que le gouvernement de ce pays passe en d'autres mains. » Donc un coup de prestige. Gouvion va rejoindre Masséna; s'ils battent les Autri^ chiens. Napoléon fera bon marché de ces Bourbons ; mais si Masséna succombe, les Napolitains se lèvent, les Russes et les Anglais débarquent et montent au nord, et c'est, comme en 1799, la perte de l'Italie.
Jusqu'au 15 septembre, Napoléon n'avait disposé que la marche de son armée sur le Rhin et le Mein. G'est à partir de cette date que ses combinaisons se formèrent, d'après les
• A Gounon, 23 septembre 1805.
• Rapport du 31 août 1805.
nouvelles qu'il recevait d'Allemagne et les mouvements de l'ennemi. Le 27 , il écrivit à Bernadotte ; « Avant le 12 octobre, l'Autriche sera déchue » ; et le 30, à Augereau : « Je vais partir cette nuit..., tourner Ulm. Malheur aux Autrichiens, s'ils me laissent gagner quelques marches; ... mais je suppose qu'ils vont s'empresser d'évacuer la Bavière. »
Les alliés comptaient attaquer partout à la fois, à Naples, en Lombardie, en Allemagne; disperser ainsi les forces de Napoléon; battre, détruire ses lieutenants; jeter le désarroi en France; recommencer la campagne de 1799, Novi, en Italie, contre Eugène et Masséna; en Allemagne, Napoléon enveloppé, écrasé entre les Autrichiens, les Russes qui arrivent, les Prussiens que l'on se croit sûr d'entraîner et qui se jetteront sur ses flancs, lui couperont la retraite; les Russes et les Anglais marcheront sur la Hollande ; une révolution à Paris, un débarquement des Anglais; des soulèvements en Vendée, en Belgique, suivront les premières nouvelles des défaites et précipiteront la catastrophe.
EnItaHe, où ils n'ont que 80,000 hommes, les Autrichiens envoient leur meilleur général, l'archiduc Charles*. En Allemagne, la direction supérieure est livrée à Mack : « l'idole du pays, le premier homme de la monarchie » , aux yeux des Autrichiens^; un niais militaire, aux yeux des Russes; présomptueux et malheureux, disait Napoléon.
Mack spéculant sur la politique et sur la guerre, en grand homme qu'il se figurait être, imagina que Napoléon laisserait une partie de son armée à Boulogne pour s'opposer à un débarquement des Anglais, et une autre, à Paris et dans l'Ouest, pour contenir les insurrections annoncées par tous les agents. Dans ces conjonctures et fort exposé, d'ailleurs, en Italie, il n'arriverait en Allemagne ni à temps, ni en force. Les Russes l'y devanceraient; les alliés le pousseraient devan; eux et le refouleraient sur le Rhin, et peut-être enva liraient-ils la France avant que les Français ne se fussent coti
* Ainsi, en 1866, l'archiduc Albert en Italie, et Benedek en Bohême,
• Lettres de Gentz, 21 octobre 1805, rétrospectif. Stbrn,
centrés '. Napoléon ne s'y méprend pas. Pour prévenir le coup et « environner l'ennemi de tous côtés ^ » , il faut passer sur le territoire du Wurtemberg et il y passe ; sur le territoire prussien d'Anspaclî, il y passe du même pas. Il est sur de la tolérance du Wurtembergeois ; mais le Prussien protestera, sans doute. Il fait compulser les précédents ® : il s'en trouve toujours d'innombrables pour les violations du droit et dans le Saint-Empire plus qu'en aucun lieu du monde. Il écrit à Duroc, à Otto, à l'Electeur de Bavière, et le prie de s'entremettre*. II ne doute pas que les Prussiens ne s'apaisent, aux raisons qu'il leur donnera. Il suppose que les menaces et les mouvements de la Russie vont les décider en faveur de la France. Il les juge perplexes, inertes, pusillanimes. Duroc a écrit, de Berlin ^ : « Certes, l'armée prussienne n'est rien moins que prête à entrer en campagne. » Napoléon la sait à la merci de l'événement, et l'événement, il le précipite.
Le 5 octobre, il apprend l'arrivée des Piusses à Vienne ; il a peine à y croire; mais il se hâte, en conséquence. Ce jour-là même, il signe le traité d'alliance avec le Wurtemberg, qui fournira de 8 à 10,000 hommes®. Quelques jours après, le traité avec la Bavière est ratifié et procure 20,000 auxiliaires bavarois. Mais, par contre-coup, il a décidé les Prussiens contre lui. Le point d'honneur a opéré ce que n'avaient pu produire ni la peur ni l'intérêt.
Le 6 octobre, Frédéric-Guillaume, assisté de Hardenberg, avait reçu, à Potsdam, à dix heures du matin, Dolgorouki, porteur du message d'Alexandre du 27 septembre^. Dolgorouki promit, au nom de son maître, de procurer un subside
* FouRNiER, Napoléon, t. II, p. 71 et suiv.
* A Bernadolte, 2 octobre; à Soult, 3 octobre 1805. ' Sur ces précédents, voir Oncken, t. II, p. 182, note. — Ranke, t. I,p. 153,
— HiJFFER, p. 167-168.
* 2, 3, 4 octobre 1805.
' Rapport du 18 septembre 1805
* De Glercq, t. II, p. 126.
' Mémoires de Hardenberg, Ranke, t. II, p. 253 et suiv. — Oncken, t. H, p. 189. — HiJFFER, p. 166 et suiv. — Metiernicu, Mémoire, t. I, p. 44, et rapport du 7 octobre 1805.
anglais de 1,250,000 livres par an pour 100,000 hommes : il demanda une médiation de la Prusse, d'abord; une alliance ensuite, si la médiation échouait. Le roi demeura impassible; rien ne put l'arracher « à son rêve chéri de neutralité » . — « Retournez près de l'Empereur votre maître, et faites-lui connaître mon inébranlable résolution, dit-il à Dolg^orouki. Je serai contre quiconque rompra, par la violation de mon territoire, ma neutralité. »» Hardenber^ qui s'était fait fort de la médiation, sinon de l'alliance, sortit de cette audience, profondément déçu.
Il traversait les salles du palais, méditant une démission, lorsque, tout à coup, le roi le fit rappeler dans son cabinet. Une estafette venait d'arriver, apportant la nouvelle de l'entrée des Français à Anspach, le 3 octobre. Le roi lui dit : « Les choses ont chanfjé de face ; allez de ce pas chez le prince Dol^jorouki. Je le charg^erai d'une lettre par laquelle j'annonce à l'Empereur que je lui ouvre les frontières de mon royaume '.« Il s'emporta d'abord d'une colère d'homme faible qui se voit jugé à sa mesure, que le mépris encore plus que l'insulte jette hors de lui-même, et qui ne se reconnaît plus. Son premier mouvement fut d'envoyer sur l'heure des passeports à Duroc et à Laforest. Ce fut à Hardenbergde le retenir; l'armée n'était pas prête, les Russes n'étaient pas arrivés. Le roi se radoucit, s'enorgueillissant, au fond, qu'on eût désormais à le modérer. Napoléon forçait Frédéric-Guillaume à vouloir; mais il dégag^eait, en ce roi, une disposition cachée plutôt qu'il ne la suscitait. Frédéric-Guillaume se décida, sans doute, sous l'affront, mais l'affront le poussa du côté où il penchait.
La nouvelle de la violation de territoire se répandit dans Berlin et l'opinion, du coup, se prononça. Les militaires se déclarèrent aussi violemment antifrançais que, naguère, ils se montraient antirusses. On se fit gloire de ne point imiter la conduite honteuse du Wurtemberg, de la Bavière, la grande
* Rapport de Metternich, 7 octobre; d'Alopeus, 6 octobre; de Laforest, 9 octobre.
trahison de l'Allemagne par ses princes : la Prusse, au moins, resterait fidèle à « la patrie » .
Un conseil de ministres et de g^énéraux se réunit le lendemain, 7 octobre; il émit l'avis que l'acte de Napoléon déliait la Prusse de tout engagement avec la France ; qu'il en serait donné avis à Napoléon, qu'Alexandre en serait informé ; que le passage serait accordé aux Russes, que les troupes prussiennes occuperaient le Hanovre. Le 9, les mêmes conseillers se prononcèrent pour la neutralité armée, et le roi écrivit à Alexandre : « Un événement inattendu a donné à toute ma manière d'envisager les affaires une tendance nouvelle, mais décisive... Tous mes devoirs sont changés. Si quelque chose me console, sire, c'est qu'ils vont s'identifier aux vôtres. J'ignore si, à la suite des premières mesures que j'ai prises, la rupture formelle éclatera sur-le-champ, ou si j'aurai le temps encore d'en concerter l'époque avec Votre Majesté. »
Prévenus par leurs informateurs, Duroc et Laforest payèrent de contenance. Mais les précédents allégués par Napoléon parurent une impertinence ajoutée à l'outrage * . « Sa Majesté, répondit Hardenberg à Laforest, ne sait si elle doit s'étonner davantage des violences que les armées françaises se sont permises dans ses provinces, ou des arguments inconcevables par lesquels on prétend les justifier... Le roi se considère comme libre de toute obligation antérieure au moment présent... Il n'a plus d'autres devoirs que ceux de sa propre sûreté et de la justice universelle. Voir l'Europe partager la paix qu'il aspire à conserver à ses peuples... consacrer à ce grand ouvrage sa médiation active, tel sera son premier devoir. » Quant au Hanovre, il ordonne à Brunswick de l'occuper, et charge Hardenberg d'en avertir verbalement Laforest quand l'opération sera en train. Brunswick prit aussitôt ses mesures. «Hardenberg m'a informé confidentiellement que le roi a passé de notre côté avec toutes ses forces
' Lettres de Napoléon à l'Électeur de Bavière, à Duroc, à Otto, 12-13 octobre; rapport de Laforest, 19 octoljre 1805. — Note prussienne à Laforest, 14 octobre. Baillku. Cf. IUnke, t. II, p. 288, 292.
militaires, écrivait Metternich, le 15 octobre. Il faut quatre à cinq semaines pour que l'armée puisse être réunie dans le pays deBayreuth. C'est à cette époque que la colonne russe qui traverse la Silésie peut également avoir atteint les frontières de Bohème, et que les armées réunies pourraient, de ce côté, agir dans un sens offensif convenu. »
Mais ils comptent sans Napoléon. Le 8 octobre, ses marches ont été si précises, si rapides, que Mack est coupé de Vienne; toutefois l'approche des Russes se confirme, etl'armée française court le risque d'être prise entre deux feux. Napoléon se couvre du côté des Russes et marche sur Mack. « Il ne s'agit pas de battre l'ennemi, il faut qu'il n'en échappe pas un... Cette journée doit être dix fois plus célèbre que celle de Marengo...*. » Le 14 octobre, Ney bat les Autrichiens à Elchingen; Ulm est investi.
Le lendemain au soir, arrivèrent à Berlin des courriers de l'armée autrichienne : la défaite d'Elchingen, Mack enveloppé dans Ulm. Le roi se sent troublé, il retombe dans ses perplexités, il regrette la neutralité. Hardenberg qui s'est trop avancé, qui a trop poussé à la guerre, se sent ébranlé. Lombard, qui avait tâché, en vain, d'accommoder le différend, remonte en crédit. Haugwitz, qui passe pour l'homme de la paix, ou tout au moins de la neutralité, rentre en quaHté d'adjoint au ministère des affaires étrangères. Il y aura désormais deux ministres comme il y a deux tendances : l'un, Haugwitz, pour la conciliation; l'autre, Hardenberg, pour la lutte. L'un négociera avec Napoléon, l'autre avec Alexandre. Ce dédoublement du ministère sauvera les apparences de la duplicité. Metternich qui confère avec Hardenberg, le 17 octobre, le trouve tout changé, atermoyant, parlant de médiation. « Laquelle? demande Metternich. Celle que nous avons proposée, dans le sens du traité du 1 1 avril ? Le roi a donc l'air de vouloir être médiateur dans sa propre cause! * »
' A Soult, 12 octobre 1805.
* Rapport de Metternich, 18 octobre l805«
« Nous sommes déjà, pour ne pas nous faire d'illusion, sur un pied de guerre avec la France » , dit le roi à Lombard*. Mais les ardents insistent : la Prusse assurerait la victoire des alliés; en différant, elle se voue aux vengeances de Napoléon. S'ils désarment, ils se livrent, ils se déshonorent! lis dérivent ainsi vers la guerre, en soupirant et détournant les yeux. Frédéric-Guillaume avait accordé le passage aux Russes, accepté l'entrevue avec Alexandre. Il voudrait maintenant retenir les Russes à la frontière, ajouiner l'entrevue. Alexandre ne le permet pas. Au reçu de la lettre du roi, le 19 octobre, il lui répond : « Pardonnez, sire, si je mets de côté toutes les formalités; mais, c'est mon ccxîur qui a besoin de vous parler... Sire, il lui est impossible de renoncer à la jouissance de vous exprimer de bouche [ma reconnaissance]... Je sens parfaitement toutes les raisons qui rendent votre présence à Berlin indispensable et, pour concilier les deux choses, c'est moi, sire, qui viendrai me présenter chez vous. »
Pendant qu'il s'y achemine , Napoléon a frappé. Le 19 octobre, Mack a capitulé avec 32,000 hommes. Le plan des Autrichiens est bouleversé. Ils rappellent, en hâte, d'Italie, l'archiduc Charles.
C'est, pour Napoléon, un grand succès de prestige. Un instant, il se flatte d'en tirer une combinaison qui, en quelques semaines peut-être, achèverait la campagne et le rendrait maître des affaires. La capitulation de Mack l'a trompé sur la valeur des Autrichiens : il les croit plus désarmés, plus accablés qu'ils ne le sont en réalité. Il se flatte de les amener à traiter : « Je donne un conseil à mon frère d'Allemagne. Qu'il se hâte de faire la paix. C'est le moment de se rappeler que tous les Empires ont un terme; l'idée que la fin de la dynastie de la maison de Lorraine serait arrivée doit l'effrayer. Je ne veux rien sur le continent. Ce sont des vaisseaux, des colonies, du commerce que je veux, et cela vous est avantageux comme à nous. » Il le dit à Mack ; il le publie dans le /X* Bulleiin, le
* Lombard à Hardenberg, 19 octobre 1805
21 octobre, ignorant qu'à cette heure la France n'a plus de marine et que le g^rand dessein sur les colonies s'est évanoui à Trafalg^ar ^ S'il effraie ainsi et attire du même coup François II, il le sépare d'Alexandre; alors, n'ayant plus devant lui qu'un corps russe qu'il estime à 30,000 hommes, il le détruit, offre la paix, l'alliance même à Alexandre et le g^agne au prix de la Pologne, an prix de l'Orient. Gzartoryski l'avait prévu ^. Quant à la Prusse, instruit que décidément elle refuse l'alliance, il se flatte de la tenir en respect le temps nécessaire pour en finir avec les Autrichiens, par les armes ou les négociations, pour isoler ou enchaîner les Russes, « Ayez soin de respecter le territoire prussien, écrit-il à Murât. J'ai déjà des querelles assez sérieuses avec cette puissance... J'ai de grands intérêts à la ménager *. » Et il marche sur Vienne : le 22 à Augsbourg; le 24 à Munich où la société l'acclame, à l'Opéra ; le 28, il passe l'Inn, le 29 il occupe Salzbourg.
Mais, à mesure qu'il s'enfonce en Autriche, il se sent plus menacé par les Prussiens, il juj^e l'ennemi plus redoutable. Le Russe a l'élan, l'audace; l'Autrichien recule, mais ne s'égare point en déroute. Le Prussien est arrogant. Ses troupes sont intactes : c'est une armée que Napoléon a devant lui, s'il ne prévient la jonction des Russes et des Autrichiens; c'est une autre armée, la prussienne, qui le menace sur ses flancs. Le 27 octobre, il écrit à Joseph : « Avant quinze jours, j'aurai en tête 100,000 Russes et ()0,000 Autrichiens, venus soit d'Italie, soit des autres corps. . . La Prusse se conduit d'une manière assez équivoque... Si la guerre se prolonge, il faut que je calcule sur une forte armée à laisser dans le Nord, pour protéger la Hollande. » C'est que, de Berlin, on ne lui écrit plus; depuis quinze jours, il est sans nouvelles. Il décide de rappeler Duroc, l'alliance étant manquée; mais, en se retirant, Duroc fera un dernier effort d'accommodement, doublé
* 20 octobre; Nelson détruit les flottes française et espagnole,
* Voir ci-dessus, p. 444.
* Talleyrandà l'Empereur, 4 et 10 octobre, Bertiund : Lettres inédites de Talleyranda Napoléon. — Napoléon à Murât, 20 octobre 1805.
de menaces. Il demandera une audience de congé et dira au roi : « Sire, vous avez dans TEmpereur un ami capable de venir des extrémités du monde à votre secours. L'Empereur est peu connu en Europe : c'est plus un homme de cœur encore qu'un homme de politique. » Laforest remettra une note à Hardenberg^ : « L'Empereur ne tient pas au Hanovre, mais il faut qu'on y mette dos formes... il est incalculable ce que peut faire l'Empereur; .. l'Empereur sait bien que Frédéric, avec la Prusse, a résisté à l'Europe entière; il vaut mieux que Frédéric, et la France que la Prusse; le Comité de salut public a résisté aussi à l'Europe entière, et tout le monde sait que l'Empereur a des armées différentes de celles du Comité de salut public. »
Craig^nant un coup de main sur le Flanovre, il ordonne au général Barbou, qui y commande, de s'enfermer dans les forteresses, de n'en laisser approcher personne, de ne rendre Hameln que sur un ordre de lui , porté par un de ses aides de camp. — a Je ne pense pas, écrit-il à Otto, à Munich, que les Prussiens aient l'audace de se porter en Hanovre pour arracher mes aigles ; cela ne pourrait se faire sans du sang. Les drapeaux français n'ont jamais souffert d'affront. Je ne tiens pas au Hanovre, mais je tiens à l'honneur plus qu'à la vie '. »
Ce même sentiment, l'honneur des armes, l'honneur monarchique, jetait alors la Prusse dans la coalition.
Alexandre arriva, le 25 octobre, à Potsdam. Il y trouva I nouvelle de la capitulation d'Ulm. Sa seule apparition rasséréna tout le monde. Il ôta le poids qui pesait sur les cœurs,
* A Duroc, à Otto, 24 octobre 1805. — Voir le projet de lettre à Frédéric- Guillaume, 27 octobre.
tant d'années de neutralité rampante! Dans la fierté où les monte cette puissante alliance, leur présomption naturelle se ranime : la capitulation de Mack, qui rendit pensifs les politiques, ne parut plus à la cour, à l'armée, qu'un incident fâcheux, une mésaventure à l'autrichienne. Ils étaient si certains, désormais, de couper Napoléon, de l'envelopper, de le saisir au filet, entre deux feux! Frédéric-Guillaume ravi, hors de lui-même, emporté dans le tourbillon, plus confus encore du personnage subalterne qu'il joue en son propre royaume; sans fierté de vouloir parce qu'il ne veut que par la volonté d'autrui ; gauche, mélancolique, prend la place qu'il occupera désormais, celle de roi à la suite dans les coalitions et de roi à côté dans le cortège d'Alexandre. La reine, exaltée, le croit transfiguré comme elle l'est elle-même ; enguirlandée et captivante, enchantée « des procédés délicats et généreux de l'adorable souverain*, » elle s'élance, avec son désir passionné de plaire, dans une carrière nouvelle, flatteuse à son àme, la coquetterie de l'héroïsme après la coquetterie de l'enthousiasme; entraînant le roi, la cour, l'armée; acclamée par le peuple, le beau rôle que Marie-Aotoinette aurait voulu jouer pour sauver le trône de son mari, l'héritage de son fils !
Alexandre occupa tout de suite, naturellement, la première place, au centre de la cour, au centre des affaires; recevant, commandant, négociant, non en voisin ou en allié, mais en empereur, en suzerain chez le premier de ses grands vassaux. Tandis que la famille royale redouble de prévenances et Alexandre de courtoisie chevaleresque, les ministres confèrent. Gzartoryski accompagnait le tsar, Alopeus et Dolgorouki étaient à Berlin : ils travaillent avec Hardenberg et Haugwitz. Metternich se tient aux aguets, surveillant, conseillant. Pénétré de son propre génie, et comme infatué déjà de la brillante destinée qu'il se ménage, c'est un de ces Autrichiens souples, intelligents et tenaces, qui ne renoncent
• Lettre de Memel, 1807, rétrospective* Société d'histoire de Russie ^ tome LXXXIX.
jamais. Plein de mépris pour les principicules félons de Wurtemberg, de Bade, de Bavière, ces monarques inavouables qui ont « répudié » TAlIemagne, il tient Tallianee prussienne pour nécessaire « au grand objet de toute réunion raisonnable contre la France » ; jugeant comme tout le monde à Vienne, à Pétersbourg, à Londres, à Berlin, que « sans le concours com- i plet et constant de la Prusse, la France ne peut pas être renvoyée dans ses anciennes frontières » ; que la France ne succombera que si elle est attaquée simultanément sur ses deux flancs, par l'Autriche et par la Russie, en Suisse, en Italie, dans le sud de l'Allemagne; au nord, par l'Angleterre, la Suède et 150,000 Prussiens; que la guerre enfin ne se fera pas pour « maintenir le statu quo^ mais pour le changer » ; et que ce doit être le principe fondamental de toute entreprise de l'Europe contre la France.
Il reçoit, le 26, un courrier de Vienne avec une lettre pour le tsar. Il sollicite une audience et l'obtient pour le 27. Les souverains sont venus à Berlin où « il y a grand couvert sur le service d'or, auquel sont admises toutes les personnes ayant le titre d'Excellence w . A quatre heures, Alexandre tient un cercle où Alopeus lui présente tous les ministres, sauf les envoyés de France, de Bavière et de Wurtemberg. II reçoit Metternich o dans son appartement * » . C'est la première rencontre entre ces deux hommes, dont l'un est déjà le maître omnipotent de la Russie, dont l'autre deviendra le meneur tout-puissant de l'Autriche, destinés à combattre Napoléon, à l'abattre, à accomplir l'œuvre qu'ils méditent et concertent, dès lors : refouler la France dans ses anciennes limites, anéantir la Révolution française dans ses effets; tour à tour alliés contre Napoléon ou alliés avec lui l'un contre l'autre, mais dans l'hostilité même ne se nuisant jamais, trompant toujours Napoléon; plus redoutables peut-être à la France amis qu'ennemis; souvent en rivalité, en lutte de prestige et d'influence, mais rivalisant aussi de souplesse, d'astuce, de ténacité dans
* Rapport de MetteinicK, 29 octobre 1805. Oscken, O. und. P., t. II, p. 582
et 8uiv,
l'entreprise ; Tun, sous les apparences du mysticisme romanesque; l'autre, sous le masque de la g^alanterie et frivolité mondaines; tous les deux « féministes», hommes à bonnes fortunes; mais, dans les affaires politiques, raffinés, et partenaires d'une suprême élégance dans cette partie où se joue, avec la destinée de l'Europe, l'existence de milliers d'Européens.
Alexandre vint au-devant de Metternich. « Vous êtes, sire, dit l'Autrichien, à la suite de la plus généreuse, en même temps que la plus heureuse des résolutions, sur les lieux mêmes de nos longues et arides négociations : ce qui ne nous était pas réservé, a dû l'être au sauveur de l'Europe... — Gela ira, répondit Alexandre... Vous avez parfaitement bien mené la barque; il s'agit maintenant de lui donner le dernier coup. J'ai trouvé beaucoup de bonnes dispositions. Moellendorf pense à merveille; même Haugwitz s'est très franchement expliqué vis-à-vis de moi, il est enchanté de votre Empereur. J'ai surtout trouvé la reine plus courageuse que je ne croyais... Tout doit se faire. Ils tiennent à leur idée de médiation; nous verrons : cette médiation ne saurait être qu'un ultimatum que Bonaparte, assurément, n'acceptera pas, et nous en tirerons, dans ce cas, une insolente réponse, avant les trois semaines qu'il leur faut pour avoir ici toutes leurs armées sur les lieux*. » Metternich presse le tsar de leur forcer la main. Il lui dénonce « la constante envie de cette cour de traîner en longueur ce qu'elle voit ne plus pouvoir refuser » . Le tsar atténue les défaites, Elchingen, Ulm : a Vingt mille hommes ne font pas la puissance autrichienne ! » — « Les causes, dit Metternich, tiennent en grande partie à l'inconcevable défection d'un des plus puissants princes de l'Europe, et à un procédé de Bonaparte qui, à ce qu'il faut espérer, lui sera payé à usure. — Ah! reprit le tsar, avec vivacité, quant à l'Électeur de Bavière, mon cher parent, nous le pincerons, j'espère,
' Ainsi, en 1813, au temps de rarmiiiice et du congrès, juin-août, les rôles étant renversés, la Prusse liée à ia Russie et l'Autriche jouant, mai» tre» habilement, le jeu que la Pruese tente, faiblement et gauchement, en 1805.