CHAPITRE PREMIER
LA BÉPUBLIQUE CONSULAIRE i799'i$00
Depuis 1792, c'était en France comme une maxime d'État des révolutionnaires que la patrie ne pouvait être sauvée, la coalition rompue, la Révolution achevée dans son œuvre, garantie dans ses principes que par le coup d'État, la. journée, l'appel à la force et l'action violente contre le roi ou les Assemblées. Toutes les factions s'en étaient réclamées; tous les gouvernements en étaient sortis et en avaient usé pour se maintenir au pouvoir. De toutes ces journées fameuses, aucune ne sembla plus nécessaire que celle du 19 brumaire, et ce ne fut point une journée sanglante. Toutefois, elle ne suscita point d'enthousiasme. Le Directoire était trop misérable pour que sa chute parût un bienfait public, ainsi qu'avait paru celle de Robespierre. C'était un gouvernement de ban-
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queroute, il s'écrouîa dans le mépris. 11 avait tué la liberté, en la rendant ridicule, bavarde et impuissante, synonyme d'anarchie, insupportable aux contemporains, suspecte aux successeurs. Il avait fait pire; il avait déçu, presque désespéré l'illusion populaire. Il laissait au peuple ce sen'âraent que le peuple abhorre, se voir la dupe de ses principes — SCS principes si beaux qu'il les aime de confiance et comme par éblouissement, si simples qu'il n'ima^jine pas qu'on les puisse contester, si efficaces qu'il croit à la vertu de quiconque les proclame — et le peuple avait éprouvé de ce gouvernement l'abus dont il a le plus d'horreur, l'abus de son enthousiasme, de son cœur, de son sang^.
Cette disposition des esprits tourna promptement à l'avantage du Consulat. Tandis que d'autres journées avaient, à l'épreuve, perdu leur apparence de nécessité et soulevé, à mesure qu'elles produisaient leurs effets, la déception puis le dégoût, Brumaire, avec chaque semaine qui s'écoulait, parut plus utile, plus bienfaisant, c'est-à-dire, aux yeux des contemporains, plus légitime. L'espérance montait à mesure que le gouvernement se faisait nilej^Â connaître par ses actes. Ce fut, dans la Révolution, la grande nouveauté de Brumaire et le fondement profond du Consulat. Les autres journée» n'avaient eu pour conséquence que des déplacements de personnes, en haut, dans le gouvernement; celle-là, avec lenteur, mais sûrement, s'infiltra peu à peu jusqu'aux dernières couches de la nation, et l'on vit, pour la première fois, un coup d'État tournant, non à la suprématie d'une faction et de quelques particuhers, mais au bénéfice du citoyen obscur, du Français inconnu de ses concitoyens et ignoré du pouvoir, en un mot de tout le monde
Le Consulat étendit ainsi ses racines souterraines. Il s'éleva dans les tâtonnements '. Il ne faut pas se représenter ces pre-
* AnLARO. Histoire politirjue de la Révolution française. 4' partie: la Répu- IjHque plébiscitaire. Cliap. i, le Consulat provisoire; Cliap. il, le Consulat dscennal. — i*our le détail, le tableau animé de» mesures : TtiiKKS, t. I, liv. l ol II. — Albert Vandal, V Avènenieiit de Bonaparte :\di Constitution de Tau VI II -- René Stouhm, Us Finances du Consulat.
inières semaines comme un brusque changement de scène, le lever du rideau sur le second acte, après la péripétie qui a terminé le premier. L'atmosphère se modifia plus vite autour des Consuls que ne fit le gouvernement entre leurs mains. Bonaparte ne domina que peu à peu. Roger Ducos s'effaça; puis Sieyès se retira, boudeur, frondeur, opposant irréconciliable, mais insatiable aussi de biens et de dignités. Avec Roger Ducos disparut le dernier élément de l'impuissance directoriale, l'impuissance brouillonne ; avec Sieyès disparut le dernier nuage d'abstraction et d'utopie, l'impuissance spéculative. 11 emporta dans sa fastueuse retraite le tableau noir et la craie, l'algèbre et l'alchimie politiques. Le réel et le positif rentrèrent aux affaires, et l'on connut que les temps de Richelieu étaient revenus. Avec Bonaparte, ce fut l'État même qui prévalut dans le gouvernement; l'État agissant, vivant, vivifiant, national. En pourvoyant aux nécessités urgentes du gouvernement, il acheva d'apprendre à gouverner. Il révéla aux Français gous « le poète en action et le génie immense dans la guerre » , manifestés en Italie et en Egypte, quelque chose de supérieur, l'homme d'État, «cet esprit infatigable, habile et sensé dans l'administration; ce législateur laborieux et raisonnable » , qui, beaucoup plus que les victoires, préparèrent et assurèrent son règne *.
Du même coup, en gouvernant les Français, il découvrit la France, toujours vivante de sa vie séculaire, toujours identique à soi-même jusque dans sa Révolution, surtout dans sa Révolution; impatiente de se réconcilier avec soi-même, de retrouver son équilibre, son allure naturelle sur sa terre affranchie. Ce besoin d'adapter la Révolution aux mœurs de la France, le dernier des paysans, le propriétaire du plus minime lopin de terre française, l'acquéreur du moindre lot de biens nationaux, l'éprouvait obscurément, mais impérieusement : le Français voulait « jouir de la Révolution » . Or, Bonaparte voulait glorifier cette Révolution en sa personne,
* Chateaubriand, Mémoires d' outre -t^mbe : Jugement sur Bonaparte.
Le vœu commun des Français se confondait ainsi avec sa suprême ambition ; en satisfaisant ce vœu, il assurait son pouvoir. C'est toute l'explication de sa popularité, et son plus beau coup de g^énie est d'avoir si simplement dégagé ce rapport d'identité entre sa gloire, les conditions de son gouvernement et les besoins des Français. « Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l'être. C'est là, je crois, la manière de reconnaître la souveraineté du peuple*. » Il se put ainsi persuader qu'il incarnait la Révolution ; il le dit, la France le crut, et, tout en obéissant, la nation s'imagina qu'elle commandait encore à soi-même et au monde.
La France ne s'étant point déplacée, n'ayant changé ni de climat, ni de corps, ni de figure, ni de caractère, ni de tempérament, il s'agissait, pour faire vite et faire solide, de mettre au service des nouveaux principes de gouvernement : l'égalité, la liberté civile — les instruments consacrés du travail d'État; de labourer avec l'ancienne charrue et selon le cours des sillons anciens le sol bouleversé et retourné en sa superficie. Ainsi les routes royales avaient suivi les voies romaines, le pavé du roi recouvert la chaussée de César ; ainsi de nos jours, la voie ferrée le long des routes nationales. Cette conception n'amena pas seulement Bonaparte à refondre, en son mouie propre, telle ou telle ordonnance des rois, mélangée avec tel ou tel décret de la Convention : elle le conduisit à s'identifier l'esprit de ces ordonnances, le génie éminemment réaliste de l'ancienne monarchie; à entreprendre la construction du nouvel édifice dans le même esprit d'État, et d'après les mêmes méthodes d'adaptation aux circonstances, qu'avaient suivies, en leur empirisme supérieur, les organisateurs de l'État français, des légistes de Philippe le Bel aux intendants de Louis XIV, de Colbert à Turgot*. On a dit qu'il découvrit Rome, enfouie sous les décombres de l'ancien
* Séance du Conseil d'État, 16 août 1800. — Roederer, t. III, p. 334. — Cf. i</., p. 459. Conversation du 29 décembre 1801 : « Ma politique doit être de faire ce qui est agréable à la masse du peuple. »
« Cf. t. I, p. 221 etsuiv.
régime ; c'est à travers rancien régime qu'il revint à Rome, et s'il retrouva César, Auguste, Dioclétien, c'est en passant par la chancellerie des rois ^
Il ne faut chercher aucun système dans la Constitution de l'an VIII. C'est une machine d'État construite, tant avec les rouages de la vieille usine qu'avec les mécaniques improvisées de la Convention, et appropriée en la forme la plus pratique à la besogne qu'elle doit accomplir. Toute la force, toute l'âme de la Constitution est dans le Consulat qui conçoit, commande, exécute : un premier Consul, avec deux assesseurs qui ne sont là que pour ménager la transition d'un Comité de salut public de neuf à seize membres, d'un Directoire de cinq, d'un Consulat de trois, à l'Empire d'un seul. En fait, Bonaparte, s'il ne règne pas, gouverne souverainement. Le principal ressort du pouvoir réside dans le Conseil d'État, institution nouvelle, qui procède à la fois des anciens conseils du roi, légiférant, jugeant, administrant, et des comités de la Convention, délégués par l'Assemblée souveraine à l'exercice de ses pouvoirs de fisc, de législation, de haute police ; il sera le laboratoire général; il fournira, par ses commissaires, renouvelés des représentants en mission, l'outil universel. Le Corps législatif vote sans discuter : il écoute, mais il ne parle pas. C'est l'idéal de l'Assemblée selon Robespierre : elle reçoit les oracles du pontife et les sanctionne; c'est aussi l'idéal d'un Corps législatif selon le Directoire, radicalement et indéfiniment fructidorisé. Le Tribunat qui discute la loi, mais ne la vote point, demeure, en cette Constitution réaliste, le seul survivant des belles utopies de liberté; il fera le passage entre la discussion stérile et le silence complet. Le Sénat forme le premier corps de la République, corps auguste, largement doté, pourvu d'attributions multiples et vagues. Il absorbe, en loisirs lucratifs, les hommes que le Consul veut tenir en laisse tout en les écartant du gouvernement, les acteurs usés ou gênants.
* Voir tome /, liv. II, cbap.i,/e* Ti aditioiis politiques, la Nation et le Gouvei'^ nement en France
Les institutions ne valent que par les hommes qui les appliquent. Celles-là étaient ing^énieuses; les choix de personnes furent habiles. Au Consulat, Bonaparte prit pour assesseurs deux hommes élevés aux affaires sous Tancien régime, aptes, par conséquent, à ordonner la Révolution dans les anciens cadres de TÉtat et à rétablir la continuité dans le gouvernement de la France : Lebrun, qui avait préparé la réforme du parlement avec Maupeou et qui passait pour consommé dans les finances', et Cambacérès, ancien conseiller au Parlement, qui avait présidé, en Tan III, le Comité de salut public; judicieux et subtil, un nom sonore, une prestance imposante, les allures d'un président à mortier, frère d'un ecclésiastique à étoffe d'évêque : il eût été en tout temps, en sa province, un personnage important et influent ; dans la Révolution, il avait joué « les grandes utilités » et passait pour un modérateur et un sage, après avoir assuré sa vie en créant le tribunal révolutionnaire; bref, ce qu'on appelle en tout temps, en style officiel, « un homme considérable » . Au Sénat, un fond d'hommes d'ordre, de talent, de science même, qui s'étaient ralliés à la République, avaient vécu sous la Terreur, en exécraient le souvenir, en redoutaient le retour; brumairiens par circonstance et par raison, monarchistes de tempérament, mais n'admettant de monarchie que celle qu'ils auraient tirée eux-mêmes de la Révolution et qui, depuis juillet 1789, semblent avoir constamment aspiré à ce qui fut juillet 1830*; fort sceptiques alors sur l'article de la liberté politique; très fermes sur celui de la liberté civile, surtout de la liberté de penser ; « anticléricaux » dans l'âme, antichrétiens même et, quelques-uns, athées de profession; rebelles au joug de Rome catholique, mais tous inclinés devant César : Laplace, Lagrange, Berthollet, Monge,
» Cf. t. I, p. 206.
' « Il nous faut un roi qui soit roi parce que je suis propriétaire, et qui ait une couronne parce que j'ai cette place; il faut donc, pour finir la Révolution, un roi créé par elle, tirant ses droits des nôtres... « Conversation eîitre Chainpnjjpy et d'Antraijjncîs, chez l'abbé Maydieu, à Vienne, 21 août 1801. Pj>G4UD, (h Agent secret.
Tracy, Volney, Cabanis, Lacépède, d'Arcet, d'Aubenton; puis, auprès d'eux, des militaires glorieux, Kellermaun; des administrateurs, des banquiers, Perreg^aux. Au Conseil d'État, fructidorisés et fructidoriens communient en Brumaire. Cinq présidents : deux militaires. Brune et Ganteaume; trois civils : Defermon, Boulay, Rœderer. Ces derniers marquent l'esprit du corps : instruits, laborieux, obéissants. Au Tribunat, des noms brillants, des esprits agités, un ferment de république oratoire, prête à devenir factieuse : Chénier, Andrieux, Cbauvelin, Girardin, Daunou, Ginguené, Laromiguière, Jacquemont; un chef de file, l'éclat intellectuel, mais aussi l'infirmité politique de l'institution, littérateur, philosophe, romancier, romanesque, amoureux; esprit merveilleusement varié et variable, toujours en échappements à luimême et à autrui, et dont la carrière ne fut qu'une suite de digressions déconcertantes ; raisonneur de la liberté alors que le raisonnement n'était plus de mode et que la liberté n'avait plus de croyants; causeur incomparable sur la politique, survivant de la Révolution parlée, dépaysé dans la Révolution organisée; le moins homme d'action et le moins homme d'État qu'il y eût au monde, alors que tout devenait État et action : Benjamin Constant.
Le 24 frimaire an VÏII-15 décembre 1799, en annonçant la Constitution aux Français, Bonaparte en définit l'esprit * :
La Constitution est fondée sut les vrais principes du gouvernement représentatif; sur les droits sacrés de la propriété, de l'égalité, de la liberté. Les pouvoirs qu'elle constitue sont forts et stables, tels qu'ils doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts de l'Etat. Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée. Elle est finie.
Et le 25 décembre, résumant son programme politique :
Rendre la République chère aux citoyens, respectable aux étrangers, formidable aux ennemis.
* Sur la rédaction de ce manifeste, Rœderer, t. III, p. 328-329.
Une loi sur l'organisation des départements compléta Touvrage. Les préfets, titre emprunté à la République romaine de 1798, prirent la place qu'occupaient les intendants du roi. Ce furent autant de consuls au petit pied qu'il y eut de chefslieux dans la République.
Cependant, il restait encore des insoumis. C'étaient les royalistes. Le 19 brumaire les avait trouvés en armes; tels, à la veille de Fructidor. Ils croyaient l'heure venue, le pays mûr pour la dictature militaire ; ils comptaient que la dictature militaire formerait l'avant-garde de l'armée royale et ramènerait le roi. Ces champions inflexibles d'un droit qu'ils jugeaient supérieur aux volontés des hommes, se réclamaient de la divinité même, et n'avaient cependant, pour faire prévaloir ce décret éternel de la Providence, confiance que dans la force et dans la force révolutionnaire : il leur fallait un général de la République et des soldats républicains. Une trahison, une défection tout au moins devenaient la préface nécessaire d'une restauration de la monarchie. Ils ne s'en faisaient pas plus de scrupules que les adeptes de la souveraineté du peuple ne s'en faisaient d'une journée et de la mainmise par la populace insurgée d'une ville sur les représentants de la nation.
Bonaparte leur parut un Pichegru plus habile et plus heureux. Ils le destinèrent à ce personnage de Monk, prédit par tous les prophètes de l'émigration, et qui devait, de son épée, dénouer la tragédie. Ils ne le connaissaient pas.
Comme il les avait prévenus en s'emparant du pouvoir, il les déçut en gouvernant. Il les tourna dans leurs places fortes mêmes, dans le pays insurgé. Il y reprit, tout simplement, la politique de Hoche ; mais il l'appliqua dans le grand, sans se voir entravé, ainsi que l'avait été Hoche, par les résistances des autorités locales et la versatilité du Directoire. Il promit l'amnistie à qui se soumettrait, il annonça une répression implacable à qui ne se soumettrait pas. 11 confondit dans ses menaces et dans ses poursuites les bandes royalistes, les chouans, les chauffeurs, les brigands et les catholiques; mais
il ne les traita point de même. Il vint au-devajit des catholiques, les rassura, mit en liberté les prêtres détenus, laissa rentrer les prêtres déportés; montra, comme en Italie, Tintention de respecter les croyances et d'assurer l'exercice du culte, pourvu que les prêtres se soumissent et prêchassent la soumission aux lois de la République. Il fit rendre avec éclat les honneurs funèbres à Pie VI, mort à Valence depuis six mois, et demeuré sans sépulture. Enfin, pour ramener ces Français à la France, il les traita en citoyens, leur parla des droits que la Révolution leur attribuait, fit appel à leur patriotisme. Dans la même proclamation, du 28 décembre 1799, où se trouvait cette phrase : « Aucun homme ne peut dire à un autre homme : tu exerceras tel culte, tu ne l'exerceras qu'un tel jour » , il dénonçait les meneurs de la guerre civile comme « des traîtres vendus à l'Anglais et artisans de sa fureur » \
Les actes répondirent aux paroles et, insensiblement, le pays s'apaisa.
Les chefs, abandonnés peu à peu par leurs troupes, se divisèrent. Les uns irréconciliables poursuivirent la lutte. Ce parti comptait des fanatiques, des gens à machines de toutes sortes, y compris les machines infernales, à embuscades, à enlèvements et séquestrations. Les guerres civiles et les guerres de religion en offraient des exemples illustres, à quelque parti ou à quelque confession qu'appartînt l'homme embarrassant, qu'il s'agît du duc de Guise ou de l'amiral de Goligny. La conspiration qui fut déjouée en 1804, la conspiration de Georges, existe en permanence dès les premiers jours du Consulat. Mais ces royalistes avaient aussi leurs diplomates; tandis que les hommes de main rassemblent leur troupe et construisent leurs engins, ceux qui cherchaient un Monk et se flattaient de le trouver en Bonaparte tâchèrent d'approcher de lui et de le sonder. Ils lui députèrent d'Andigné, l'un des plus vaillants d'entre eux, et Hyde de Neuville, l'un
' Mémoires de Hyde de Neuville, d'Andigné, Tercier. — Conversation de Bourmont. Revue des documents historiques, t. I, p. 97. — Là Sicotière, Frotté. Cf. t. V, p. 16
des plus politiques, le combattant et le conspirateur.
Talleyrand ménagea Tentrevue et mena Ilyde, le 27 décembre, chez Bonaparte, qui habitait encore le petit Luxembourg^. Hyde, songeur, attendait depuis quelque temps lorsqu'il vit entrer un homme « petit, maigre, les cheveux collés sur les tempes, la démarche hésitante » , « un frac olive, un air d'un négligence extrême « , un air de rien. Il le prit pour quelque commis et n'y fit point attention. « Mon erreur s'accrut lorsqu'il traversa la pièce sans jeter sur moi un regard. Il s'adossa à la cheminée et releva la tête. Il me regarda avec une telle expression, une telle pénétration que je perdis toute assurance sous le feu de cet œil investigateur. L'homme avait grandi pour moi, tout à coup, de cent coudées. » Même jeu de scène, le 29 décembre, avec d'Andigné. « Les circonstances sont changées, leur dit-il, et rien ne doit vous empêcher de traiter avec moi... Si vous voulez, nous terminerons en cinq minutes... » D'Andigné n'en avait pas le pouvoir; mais on discute des arlicles; arrivés à celui de la religion : — « Je la rétablirai, dit Bonaparte, non pas pour vous, mais pour moi. » Puis un de ces mots, à la Frédéric : « Ce n'est pas que, nous autres nobles, nous ayons beaucoup de religion ; mais elle est nécessaire pour le peuple. »
Rompant le propos, se jetant dans les digressions, enchevêtrant les idées, à sa manière, par surprises et saillies brusques, mais toujours courtois; tantôt écoutant, les mains derrière le dos ; tantôt, allant et venant, nerveux, à grands pas, par la chambre, Bonaparte s'arrêtait tout à coup devant l'interlocuteur, poussant sa pointe, le geste bref, la parole énergique et comme durcie par l'accent corse, encore très prononcé chez lui. D'Andigné essaie d'attirer l'attention sur le prétendant, car c'est le véritable objet de sa mission... "Vous me parlez toujours du roi, vous êtes donc royaliste? — Depuis dix ans, je combats pour la restauration de la monarchie française. — Mais, moi, je ne suis pas royaliste. — Je voudrais que vous le fussiez. » Bonaparte s'animait; il se reprend aussitôt. Il parle des princes, en soldat qui a connu
LE CONStJLAT ET LA FRANCE. — 1799. 11
les g^randes aventures, g^agné la partie en courant les grands risques et jouant le grand jeu : — « Ils n'ont rien fait pour la gloire. Ils sont oubliés. Que n'étaient-ils dans la Vendée? C'était là leur place. » C'est aussi le point faible des discours de d'Andigné. Il insinue une réplique de pure convenance : la mauvaise volonté des Anglais. — « Il fallait se jeter dans un bateau de pêche ! » A défaut de la barque de César, le navire qui l'avait ramené d'Egypte ! « Vous ne pouvez vous imaginer combien peu l'Europe s'en occupe. »
Alors, s'efforçant de séduire, à son tour : — « Que voulezvous être? général, préfet? Vous et les vôtres vous aurez ce que vous voudrez. — Nous désirons tous de n'être rien. — Seriez-vous donc humiliés de porter un habit que porte Bonaparte? — Nullement, mais nous n'irons pas combattre demain les puissances dont nous étions les alliés. — Vous êtes donc les alliés des puissances étrangères?» Tout à l'heure, les Anglais empêchaient les princes de passer en Vendée ; maintenant les Anglais empêchent les Vendéens de servir la France. La gêne vient, et aussi l'impatience, agressive chez Bonaparte, raide chez d'Andigné. — « Lorsque j'aurai fait la paix, je trouverai bien moyen de vous réduire. — Cela vous sera difficile, général ; vous ne connaissez ni nos moyens, ni notre manière de combattre. — Je connais tout, et je vous soumettrai par la force. Je ferai, comme j'ai fait en Italie, mettre le feu à trois ou quatre départements, et vous serez bien obligés de vous rendre. — Vous n'êtes pas près de faire la paix. — Avec l'Empereur, je la ferai quand je voudrai > Il n'a pas oublié qu'il me doit sa couronne. A Campo-Formio, j'étais le maître de le détrôner; je ne l'ai pas fait. Il s'en souvient et il traitera avec moi. »
Ils partirent, persuadés que « jamais il ne serait des leurs » , et qu'il n'y avait pour ses adversaires d'autre ressource contre lui que les complots à l'intérieur, les coalitions au dehors. Car s'il disposait de tout dans la République il ne disposait point de sa propre vie, et, lui supprimé, on trouyerait des généraux plus complaisants « Quel est votre but?
disait-il, peu de temps après, à Bourmont. Rétablir les Bourbons, n'est-ce pas? Tant que je serai à la tête du gouvernement, vous n'y parviendrez jamais. Après ma mort, vous ferez ce que vous voudrez ; cela m'est indifférent. » Il ajouta : « Vous ne pourrez les servir — les Bourbons — si vous n'êtes rien. Si, au contraire, vous êtes employés, vous serez peutêtre à même de leur être utiles. Dans tout état de cause, le g^ouvernement a besoin de gens qui le servent. Si vous ne voulez pas de places, il me faudra les donner aux Jacobins, et vous serez persécutés. »
Il écrivit au général Saint-Hilaire, le 4 janvier 1800 : « Éclairez le peuple. Faites sentir à tous les citoyens que le temps des partis et des déchirements est passé. Dites que la Révolution est finie; que s'il est quelques ambitieux qui ont besoin de haines, s'il en est qui veulent déchirer le pacte social, les rênes de l'État sont dans des mains fermes et accoutumées à surmonter tous les obstacles. » Puis il frappa des coups terribles et répétés. Mais, de la même main qui ordonne de fusiller Frotté, de détruire Georges, il clôt la terrible liste de proscription, signe des sauf-conduits, restitue des biens séquestrés. Il entr'ouvre la patrie aux émigrés; il leur rend leurs demeures, nues sans doute et dévastées, mais c'est le foyer, c'est la famille dispersée depuis huit ans. Il les attire par le cœur, il les tient par l'intérêt. Ils ne sont que tolérés, mais la passion de rester, la passion de l'air natal les gagne. A défaut des privilèges, perdus à jamais, ils réclament les bienfaits du régime nouveau, l'égalité, conspuée naguère, souhaitée désormais et profitable. La renfrée dans le droit commun, c'est le recommencement de la fortune, et par sa voie la plus naturelle, h.i voie traditionnelle, par où ont passé et monté les ancêtres : l'armée.
On ne s'en fait point scrupules, car on paye de son sang, car on est valeureux et l'on se bat pour la France. Quelquesuns s'y jettent, secoués par le coup de foudre, séduits par le panache, enivrés par l'enthousiasme guerrier qui fermente d.ins leurs veines et qui éclate au magnifique défilé de la
France militaire. Tel Philippe de Ségur, aux jours mêmes de Brumaire. Nombre d'autres, qui n'ont trouvé dans l'émig^ration que déceptions, déboires, misères de toutes sortes ; gentilshommes de province, nés et g^randis dans la jalousie de la noblesse de cour, de Fétat-major des émigrés, méconnus de leurs princes, qu'ils ne connaissent même pas, entrent dans l'armée républicaine par le même esprit batailleur qui les avait fait émigrer, et ils ont la joie de ne plus combattre les Français qu'ils admiraient, de combattre les étrangers que l'exil leur a rendus plus hostiles et plus détestables \
Bonaparte ramenait les nobles à leurs origines, en leur ouvrant l'armée ; il les replantaitj pour ainsi dire, dans le sol national; mais il les imposait, en concurrents et en rivaux, aux officiers sortis de la Révolution ; pour rallier les royalistes, il inquiétait les républicains, et plus que les autres, les militaires, jaloux de leur prérogative dans la République, toujours inquiets de leur avancement, alarmés par la concurrence des ralliés. « Que ferions-nous, disaient, à l'armée de Moreau, les officiers, « tout brillants de jeunesse, tout resplendissants d'or et de gloire, » en leurs banquets somptueux es abbayes et palais d'Allemagne, repas de vainqueurs servis par les vaincus, — « que ferions-nous de cette paix qui ne profiterait qu'au dictateur? Chaque armée n'aurait donc combattu que pour lui seul! De quel droit ses guides, ses gardes, ses armées d'Egypte... l'élèvent-ils de plus en plus, sur leur pavois, en tête et au-dessus de nous? Souffrira-t-on que les vainqueurs de Naples, de Zurich... que Macdonald, Masséna et Moreau lui-même, devinssent les sujets et les marchepieds de Bonaparte*? »
En toute république, le pouvoir est la place de sûreté, et il s'agissait alors-, au lendemain de la Révolution, comme jadis, au lendemain de l'Édit de Nantes, de savoir qui occuperait ces places. Nombre de Jacobins se rallièrent pour y entrer. Bonaparte réussit mieux et plus vite avec eux; c'est qu'ils
* lieclurec liistoriqufs : Mémoires de soldats.
* SÉGUR, t II, liv. XIV, chap. m et vi.
14 LA RÉPUi>LIQUE CONSULAIRE — 1799.
étaient, de tempérament et de profession, hommes d'autorité, aimant le pouvoir et capables de l'exercer sous un maître. Ils ont appris à travailler dans les prétoires de l'ancien réjjime, à obéir sous la Convention, à se taire sous Robespierre. Il y en a d'incorrig^ibles, disait Bonaparte à Gambacérès, et, à propos de l'un d'entre eux, il ajoutait : « Il me servira mal^, dans l'espoir d'une nouvelle révolution, dont il croira devoir profiter. » C'était résumer, en deux lig^nes, toute la carrière politique de Fouché, de la Terreur à la Restauration , de Robespierre à Louis XVIII, en passant par l'Empire. Il ne l'employa pas moins, préférant le tenir, dans l'État, à le contenir, dehors. Mais, disait-il un autre jour à un ancien membre du Gouiité de l'an III, Berlier : — « Il y a eu de bons jacobins, et il en a existé à une époque où tout homme ayant l'âme un peu élevée devait l'être ; je l'ai été moi-même, comme vous, comme tous ces milliers de g^ens de bien. »> Toutefois il se trouvait, parmi eux, plus d'étoffe de préfets, de conseillers d'État, de procureurs généraux, que de ministres et d'hommes d'État. « Merlin a été membre du Directoire, disait le Consul. Là il s'est convaincu qu'il ne pouvait pas gouverner. Son ambition a été humiliée. Il est descendu avec plaisir à une place analogue à ses talents et qu'il a la conscience de bien remplir. » Merlin était légion, et cette légion, qui occupa les principaux offices du gouvernement consulaire, en fit la force active. Ce fut par ces hommes que le Consulat, puis l'Empire même, demeurèrent rivés à la Révolution. En servant Bonaparte, ils estimaient moins servir un maître qu'ils ne servaient cette Révolution dont il sortait comme eux, et que, comme lui, ils identifiaient avec leurs propres personnes.
Reste la famille du Consul, foyer permanent de critique, de cabales, presque de complots, dont Bonaparte discerna le danger, qu'il n'eut jamais l'énergie d'étouffer, qu'il attisa au contraire, et qui ne fit que s'étendre avec sa fortune et par ses bienfaits. A peine est-il assis sur son fauteuil consulaire que le clan entrevoit le trône et commence à s'en disputer
l'héritage. C'est une spéculation sur la mort du frère qui ne finira qu'avec son règ^ne. Il le voit, il en ressent Tinjure, il s'en irrite, et cependant il capitule : il discute; il partage, non le pouvoir, mais les bénéfices et les dig^nités. C'est qu'il s'aime et s'enorg^ueillit en ses frères : il les croit, parce qu'ils sont du même sang, capables des plus hauts emplois, appelés aux plus hautes destinées. Il considère en Lucien le profond politique, le meneur d'assemblées; en Joseph, le méditatil", le raisonneur et le raisonnable; il en fera le grand négociateur et le grand signataire de la République ; il voudrait faire de Louis un général ; de Jérôme, encore adolescent, l'amiral de la flotte future. Pour eux, ilsjugent que tout leur est dû et qu'en les comblant, leur frère ne fait que leur restituer leurs droits. Il paye la dette du génie usurpé sur eux. La France est pour ces Corses une colonie à exploiter et, de l'histoire de France, ils se font une carrière *.
La mort de Washington fournit à Bonaparte le motif d*une déclaration retentissante, d'une de ces pompes théâtrales dont il fut un metteur en scène prestigieux et que Paris aime tant parce qu'il s'y donne en spectacle à soi-même. Le 7 février 1800, il adressa cet ordre du jour aux soldats de la République :
Washini'ton est mort. Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie. Il a consolidé la liberté. Sa mémoire sera toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme lui et les soldats américains, >e battent pour l'égalité et la liberté,
Cet hommage solennel rendu aux dieux de la cité, il put, sans provoquer un murmure, s'installer aux Tuileries. Il s'y rendit, en grand équipage, le 19 février. Paris, qui avait fait le 10 août et vu le 21 janvier, jugea que c'était bien. Ce fut le peuple même qui se coucha ce soir-là et dormit dans le lit du roi de France
* htudes de littérature et d'histoire : « Napoléon et sa famille. » — Frédcn'i- AiASSOs , jSapoléoH et sa famille^ t. I, chap. VI : les débuts du Consulat,
La popularité monta prog^ressivement avec le bien-être social, la bonne administration, les bonnes lois. La France se sentait vivrCj et se croyait libre, au sens tout classique et romain; au sens propre et direct aussi, où les Français prenaient le mot de liberté ' : liberté, égalité, propriété, souveraineté du peuple, ces mots se confondaient dans les esprits; liberté civile, propriété de la terre; n'obéir qu'aux lois, les mêmes pour tous ; ne payer d'impôt qu'à l'État ; voter, par plébiscite, les lois fondamentales; voter, par représentation, la loi de l'impôtj jouir de la sécurité des demeures, des chemins, du travail, de l'éparg^ne ; une administration intelligente et active, une justice éclairée, une justice égale, voilà les réalités qu'ils entendaient exprimer par ces illustres abstractions qui avaient servi de voile à tant de mensonges et de prétexte à tant d'oppression. C'est ainsi que Bonaparte, dans ses proclamations, employait ces mêmes paroles; comme il les employait au sens commun, au sens populaire, nul ne l'accusait de les détorquer et blasphémer, et il était compris du dernier des paysans, comme il se flattait de l'être, à Tarmée, du dernier des tambours. « On venait, écrit un contemporain, d'être plus ou moins mis en liberté par Bonaparte... On saluait de cris de joie celui qui rendait la gloire et la sécurité, ces deux mobiles du bonheur de la France. » — « J'ai joui avec délices, rapporte un autre, de ce moment de liberté dont tous les partis, tous les hommes se sont crus en possession et dont presque tous ont usé. » — Un autre encore : « Il est difficile de se figurer dans quel état de soulagement et de bonheur se trouva bientôt la France. » Enfin ce savant chimiste, révolutionnaire en 1790, collaborateur ardent du Comité de salut public dans l'œuvre de la défense nationale, membre de l'Institut en 1798, conseiller d'État en 1800 : « Il est difficile de concevoir une Constitution qui présente plus de garanties pour les droits du peuple *. »
* Voir tome I, p. 205, 216 et suiv. : sur la liberté civile et la liberté romaine.
* Mémorial de Norvins, Lettres de Joubert, Mémoires de Barante, Souvenirx de Chaptai. — Comparez Augustin Thierry, Considérations ^ chap. ivj — Quinet,
C'est qu'il procurait et assurait à chacun ce que chacun désirait le plus vivement et attendait avec le plus d'impatience; grand secret d'État des gouvernements puissants et populaires. « Ils ne se sont pas demandé, écrit un historien de la civilisation romaine, si ce régime était moralement bon ou mauvais, s'il était conforme ou contraire à la raison. Il leur a suffi qu'il fût d'accord avec l'ensemble de leurs intérêts... Les hommes jugèrent que le pouvoir d'un seul était moins oppressif que le pouvoir de plusieurs, et que les droits individuels seraient mieux garantis par la monarchie qu'ils ne l'avaient été par le gouvernement républicain. » Les mêmes affinités, les mêmes nécessités suscitèrent, au moyen âge, la monarchie française; le même mouvement porta à la suprématie Hugues Gapet, « le premier en énergie ; le premier en noblesse, en puissance, en qui ils trouvaient un défenseur, non seulement de la chose publique, mais de leurs intérêts privés * » .
Ajoutez l'amour de la gloire et le désir de la paix, qui n'était ni moins intense ni moins général. oUn désir de gloire nationale régnait partout», rapporte Barante. Et Mme de Staël : « La guerre de la Révolution avait exalté l'orgueil national... L'enthousiasme public était tourné vers la gloire.» L'agent prussien, Sandoz, écrivait le 24 novembre 1799 : 0 On veut fortement la paix ici, et on peut la faire avec sécurité, parce qu'on s'est affranchi de la dépendance des armée» et des jacobins. » Mais on l'entendait de la paix républicaine, la paix magnifique, la paix dans les limites naturelles; les limites de la Gaule, protégées, garanties par la ceinture de peuples « affranchis » , de la Bâta vie à l'Helvétie et à la
Hv. I, chap. XI; liv. II, chap. iv; liv. XXIII. — Tocqueville, Correspondatice, t. I, p. 200-206, 271-272. — Phoudhox, JSapoléon i*% p. 27, 36, 76, 205 : « Napoléon, considéré comme le capitaine de la Révolution et ion premier magistrat, est donc suivi par l'élan universel, et il accapare la gloire de tout ce qui se fait. »
' Fdstel de Goulasges, Histoire des institutions politiques de l'ancienne France^ t. I, liv. II, chap. il : comment le régime impérial fut envisagé par les populations;!. VI, liv. IV, chap. x : de la chute de la dynastie carolingienne. — Gï. C Europe et la Révolution ^ t. I, liv. II, chap. i ; la monarchia traditionnelU.