‹ L'Europe et la révolution française Volume 6Chapitre 4 sur 122 · VI. a · texte numérisé non relu

VI. a

Cisalpine. Ce mot de paix est encore un de ceux qu'il faut prendre au sens qu'on lui donnait alors, sous peine de se tromper sur toute cette histoire et de la dénaturer comme Ton ferait en prenant le mot de liberté au sens de liberté politique, dans l'esprit des chartes de 1814, de 1830 et surtout dans l'esprit de la Constitution de 184-8. C'est une autro face de Brumaire et du Consulat, et, par ce côté-là, Bonaparte représentait la Révolution et s'en pouvait dire le Consul, au double sens du terme romain, le mag^istrat civil et le chef d'armée; en un mot, Thomme d'État. Le 25 décembre 1799, le jour même où il adressait au peuple français la fameuse proclamation : « Rendre la République chère aux citoyens, respectable aux étraug^ers, formidable aux ennemis» , il écrivit au roi d'Ang^leterre et à l'empereur d'Allemag^ne pour leur exprimer son désir de conclure définitivement la paix.

Les choses humaines ne sont saisissables qu'en leurs commencements, en leur premier jet hors de l'àme. A mesure qu'elles s'éloignent de la source, les eaux se mêlent, la pente les emporte, et le fleuve n'est plus qu'un poids formidable qui tombe; on en suit la direction, mais les eaux ont perdu leur transparence. Les premières heures du Consulat, actes et paroles, sont comme remplies de destinées; il faut s'y arrêter pour comprendre la suite de cette histoire, en saisir l'enchaînement et fixer les fils conducteurs qui permettront de se reconnaître dans l'immense déroulement qui commence.

Tout arrive d'une même venue, tout avance d'une même allure, l'organisation de la France et son extension en Europe. Mais tandis qu au dedans la Révolution, matée, se fondra de plus en plus dans l'ancien moule, au dehors elle brise les

vieilles formes et s'épanche : c'est là que son empreinte demeure la plus forte et que son impulsion continuera le plus lonfjtemps d'emporter la F'rance. Bonaparte admirait le Comité de salut public d'avoir repris la politique de Richelieu et celle de Louis XIV. Le Directoire n'avait fait que continuer '('Me politique, en l'exagérant et la défijjurant; Bonaparte la suivit, de dessein délibéré, en y ajoutant la méthode, la corrélation des parties, la marche continue et concertée de l'ensemble. Il se fit composer des dossiers des grandes affaires en cours, celles que le Comité avait engagées, celles dont le Directoire s'était toujours réservé la direction : les affaires de Prusse et celles d'Espa/jne, en particulier*. Il faut avoir ces affaires toujours présentes à l'esprit.

Le Conseil exécutif provisoire, en 1792, avait assigné le Khin comme limite à la République ; le Comité de salut public de l'an III avait négocié la cession de cette limite à la France. Pour l'obtenir, pour indemniser les princes allemands dépossédés sur la rive gauche, il avait proposé la sécularisation des principautés ecclésiastiques de la rive droite, c'està-dire la concentration territoriale de l'Allemagne au profit des princes laïques associés à la République. Il avait prévu la nécessité de coaliser le continent contre l'Angleterre afin de l'obliger à reconnaître à la France les limites de la Gaule et, pour y parvenir, il avait offert à l'Espagne la conquête du Portugal, à la Prusse la suprématie du nord de l'Allemagne, à l'Autriche des compensations en Bavière et en Italie. Le Directoire avait poursuivi cet ouvrage au congrès de Rastadt, décidé les princes allemands aux sécularisations, traité avec la Prusse de ses indemnités ; offert à Frédéric-Guillaume, pour prix de son alliance, la couronne impériale et la réunion du Hanovre; lié l'Espagne, soumis le Portugal; bordé la France de républiques, clientes et tributaires, la

' Ces dossiers, conservés à la »(;(:rétairerie d'Élat, sont aux Archives nationales. Coniparcic t. IV, liv. IV, chap. m : le {jrand dessein de Sieyès ; cbap. vi : le* conditions de la politique extérieure en 1795; t. V, liv. I, chap i • le Directoire et l'Europe

tO LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. — 1799.

Batavie, THelvétie, la Cisalpine; occupé le Piémont, démembré l'État du Saint-Sièg^e, républicanisé Rome et Naples, assujetti la Toscane et tâché de former de tous ces gouvernements un énorme corps d'investissement et de blocus contre l'Angleterre. La Méditerranée sous la domination de la France, la Méditerranée, lac français, formait le complément de ce magnifique dessein d'extension républicaine.

Bonaparte en est nourri. C'est pour en avoir, un moment, décidé le succès, par la campagne d'Italie et par le traité de Campo-Formio, qu'il est devenu le plus populaire des généraux et le premier personnage de la République ; c'est pour consommer l'ouvrage, si compromis, en 1799, qu'il est revenu d'Egypte, et qu'il s'est fait cjonsul. La France attend de lui l'accomplissement du dessein qui est pour elle la condition et la garantie de la paix, le terme de la Révolution, le triomphe et la splendeur de la République. Son règne est à ce prix. C'est la pensée maîtresse, l'objet permanent de sa politique ; sa supériorité est de connaître les moyens de cette fin, de les vouloir avec constance et de savoir les concerter.

Or, il ne suffit pas que les victoires de Masséna, de Lecourbe, de Moreau, de Brune aient délivré la République : elles l'ont simplement replacée dans les conditions de 1795; il faut la replacer dans les conditions de 1798, au moment où l'Europe a recommencé la guerre, et l'y établir définitivement. Quant à abandonner une seule des conquêtes de la France, il n'y songe pas, il n'y songea jamais : les motifs qui ont fait envahir oes pays, afin de conquérir les limites, obligent à les occuper afin de conserver ces limites. Ce sont les prises de la République sur l'Europe, c'est par là que la République forcera l'Europe à signer la paix, d'abord, et ensuite à la respecter. C'est en Hollande que l'Angleterre a été repoussée; c'est en Italie que l'Autriche a été contrainte et qu'elle le sera encore. Il faut la Hollande, si l'on veut tenir la Belgique; il faut le Piémont, si l'on veut assurer les communications avec la Cisalpine ; il faut Gênes, Milan, Rome, Naples alliées, sinon assujetties, pour refouler les Autrichiens dans le nord de

l'Italie, et corriger cette infirmité de Campo-Formio : Venise et une partie de la Terre ferme livrées àrAutriche. D'ailleurs la domination de l'Italie est la condition de cette suprématie de la Méditerranée, dont l'expédition d'Ég^ypte a fait la conception favorite de Bonaparte.

» Ce n'est pas pour rentrer honteusement dans nos anciennes limites » que nous avons soutenu cette guerre acharnée, disait, en l'an III, Merlin de Douai au nom du Comité de salut public. Ce n'est pas pour se retirer devant l'Autriche et lui livrer l'Italie, restaurer le roitelet de Piémont et lui livrer les clefs de la Provence ; ce n'est pas pour s'effacer devant les Anglais, sur terre et sur mer, pour leur abandonner la Hollande, la Belgique, la Méditerranée que les armées républicaines ont vaincu en 1799. LaFrance ne le pardonnerait pas. Elle y verrait une trahison envers les peuples émancipés, le sacrifice de l'œuvre dont les Français sont le plus fiers : la croisade enthousiaste de 1792 et la magnificence des expéditions d'Italie.

Ces peuples, la France les croit libres par cela seul qu'elle les admet aux honneurs de la République, leur donne ses lois et les reçoit dans sa cité. Le jugement de Bonaparte, sur cet article, n'est que le préjugé populaire raisonné par un homme d'État. 11 considère les peuples avec la supériorité d'un Français « éclairé » du dix-huitième siècle, qui prend ses « lumières » pour la vérité même; et il règle sa politique envers les nations étrangères comme un Romain qui confondait son règne et sa jurisprudence avec le règne du droit. Son code de droit des gens, ce sera le décret du Ih décembre 1792, coordonné par un légiste des Chambres de réunion. Et cette œuvre d'État, qui était aux yeux des conventionnels une œuvre de justice, reste, à ses yeux, une œuvre de haute et juste politique. Le Français, champion des droits de l'humanité, interprète de la raison universelle, est appelé, par sa Révolution, à régenter l'univers. Il ne faut point que Tunivers s'y refuse; qui résiste est rebelle. Être admis dans la Répul-lique paraissait aux conventionnels la plus haute

récompense d'un peuple affranchi, ce qu'il devait mériter par un long^ stage et des tributs considérables ; être admis dans TEmpire paraîtra bientôt à Napoléon, comme il paraissait aux Romains, le sort des peuples élus et initiés *.

Donc, la République ne peut ni ne doit reculer. C'est l'esprit de la prolamation que Bonaparte adresse aux armées, le 25 décembre 1799, en même temps qu'il annonce le programme du Consulat. Avant tout, assurer à la France « l'héritage des Gaulois » , et pour l'assurer, porter la guerre au delà :

Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent la Hollande, le Rhin et l'Italie, et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée. Soldats ! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre ; ce sont les États ennemis qu'il faut envahir *.

« Tout est défense, dit-il à Bernadotte, au Conseil d'État, tout est défense, même la conquête qui devient la conséquence forcée de la guerre. » Et tout, par ces circonvolutions immenses, ces ricochets à perte de vue, vise l'Angleterre. Il dira à Rœderer, en décembre 1800 : « L'Angleterre ne doit pas vouloir la paix, parce que nous sommes maîtres du monde. L'Espagne est à nous. Nous avons le pied en Italie. En Egypte, nous tenons les derrières de leurs établissements. La Suisse, la Hollande, la Belgique... Il y a une chose arrêtée irrévocablement et pour laquelle il est déclarée la Prusse, à la Russie, à l'Empereur que nous ferions, s'il était nécessaire, la guerre seuls contre tous, c'est qu'il n'y aura point de stathouder en Hollande, que nous garderons la Belgique et la rive gauche du Rhin. » Il faut donc rendre la mer inutile et funeste aux Anglais, les bloquer dans leur île, les user, les ruiner, les envahir, les enchaîner; tourner à leur confusion, à leur assujettissement, à leur isolement du monde, cette situation insulaire qui fait leur insolence, leur richesse et leur suprématie. « Dans la position actuelle de l'Europe,

* Voir liv. V, p. 22 : le Direcroire et les peuples.

• Cf. OEuvies, t. XXIX, p. 361.

écrit-il à l'amiral espagfiiol Mazarredo, bloqué dans Brest, j'attache la plus grande importance à la sortie des deux escadres, ne feraient-elles que chasser pendant vingt-quatre heures l'escadre anglaise et rentrer après. » G'est-à-dire prouver que l'on peut tenir la mer, forcer le passage, gagner le temps qu'il a fallu jadis à César et à Guillaume de Normandie. Et à Lucien : « Ne nous flattons pas d'avoir la paix tant que Pitt restera au ministère. Cet homme n'abandonnera pas un atome de l'empire des mers, à moins d'y être forcé par la guerre, et je ne reconnaîtrai jamais cette injuste domination de nos rivaux tant que je pourrai manier une épée... Il nous faut de nouvelles victoires continentales... C'est en dominant sur tous les rivages de l'Europe que nous pourrons amener Pitt à une paix honorable... Si les mers nous échappent, il n'est point de port, point d'embouchure de fleuve qui ne soit à portée de notre glaive *. »

Il avait placé les relations extérieures dans les attributions du premier Consul. Il y appela Talleyrand qui y fut son premier commis, ainsi que Berthier l'était à la guerre. Talleyrand, résigné naguère à servir de porte-parole à Reubell et de porte-plume à La Revellière, se redressa et retrouva son aplomb. li avait trop d'esprit et trop de politique pour prétendre au partage, même à l'intimité du pouvoir. Ce fut son art supérieur et son plus subtil moyen d'influence, de pressentir les intentions de Bonaparte, de lui donner des motifs d'accomplir ses volontés, de lui en faciliter l'exécution; de traduire, en phrases élégantes et correctes de diplomatie classique, ses ordres péremptoires; de prévenir ces ordres quand il les jugeait inévitables et irrésistibles, de les tempérer quand il voyait le maître hésitant et, comme disent les marins, « le temps au conseil » ; d'être alors pour lui, non certes une conscience, mais la réflexion, le sens commun, sauf, au moindre signe de mécontentement, à tirer sa révérence d'homme de cour, et à faire galamment le sacrifice

* A Mazarredo, 17 mars 1800. — Mémoires de Lucien^ t. I, p. 377.

de ses objections, de sorte que Topposition très lég^ère tourne à la flatterie et la résistance momentanée à Thommag^e. Bonaparte demeurait reconnaissant à ïalleyrand des services qu'il lui avait rendus aux temps difficiles de Fructidor et de Gampo-Formio. Il g^oûtait, avec raffinement, ce service, à grandes façons, d'un ci-devant gentilhomme, prélat de cour, homme du grand monde, d'un tact sans égal, de ressources infinies, d'une corruption exquise. Il se connaissait en habileté, et c'est par ce triple et quadruple manège que Talleyrand l'enguirlanda dès le début et l'englua toujours. Talleyrand se prêta avec une complaisance inépuisable, mais il ne se donna jamais. Il eut ses retraites, ses retranchements, ses cloîtres et couloirs secrets, ses confidents, ses « affidés » , et surtout ses pensées de derrière la tête, fort différentes de celles du maître et de celles de la République; car, tout en faisant mine de hurler avec les loups et tout en prélevant pour sa table les pièces d'honneur, à la curée il demeura toujours in petto l'homme « des anciennes limites » , au delà desquelles il ne crut jamais la paix durable ni même possible. C'est, par le long labyrinthe et tous les souterrains du Directoire, du Consulat et de l'Empire, ce qui fait l'enchaînement de sa carrière, depuis le mémoire à Lebrun en 1792 jusqu'au congrès de Vienne et à la conférence de Londres en 1830 *. Sous le personnage de ministre des conquêtes, il prépara toujours, avec une souplesse infinie, une ténacité merveilleusement insidieuse, le rôle de modérateur et de pacifique pour lequel il se réservait, sans discerner encore pour le compte de qui, sous quelle étiquette, il le jouerait un jour; critiquant le maître, se lamentant sur les excès de son ambition, l'impuissance où il était de le contrarier et se inéuageant à la fois sa porte de sortie et sa porte de rentrée, à droite et à gauche du grand escalier.

Il prit à la lettre l'article de la Constitution qui enlevait aux ministres la responsabilité devant le peuple; il s'en fit

* Voir tome III, p. 221, et dans mes Essais et Lectures historiques : TalleyraiiJ aa congrès do Vienne; les mémoires de Talleyrand.

une sorte de conscience à l'envers. Gomme Foiiché eut sa police, il eut sa diplomatie, et il s'arrangea de façon à pouvoir dire, de toutes les mesures de Bonaparte, même de celles qu'il avait disposées ou conseillées, ce qu'il dit du Piémont : « Je fis de vains efforts pour le détourner de cette mesure. Il croyait qu'elle était dans son intérêt personnel, son amourpropre lui paraissait la réclamer, et il prévalut contre tous les conseils de la prudence ^ » Il eut toujours plus d'avenir dans l'esprit que de fidélité dans le service. Mais, en ce service à réticences qui fut celui de beaucoup de ministres et de généraux de ce temps-là, il déploya une connaissance, uae intelligence de l'Europe vraiment remarquables. Lorsqu'il appliqua des desseins, désapprouvés, en secret, il s'efforça du moins de les ramener au possible et aux proportions, de les réduire au nécessaire, à la convenance immédiate ; il porta dans les négociations un art supérieur, et, s'il y cbercha son intérêt, le premier Consul y trouva souvent le sien.

Au début, au lendemain de Brumaire, il ne songe certes pas encore à la restauration des Bourbons et au congrès de l'Europe monarchique; il en est trop loin par son épiscopat sacrilège, son abjuration scandaleuse, son mariage, son ministère du Directoire, à la veille de Fructidor. Il pense, tout directement, et comme tous les consulaires, à la mort possible du Consul et au retour offensif de la Révolution; il pense aussi, comme tous les brumairiens, avec inquiétude, à la rentrée des émigrés, à cette tendance que manifeste déjà Bonaparte de relever les institutions anciennes, et, par-dessus toutes, l'Église catholique, en les adaptant à son gouvernement. Bonaparte le tient par la sécularisation comme il tient les régicides par le vote ; mais ni Talleyrand, ni les régicides ne tiennent Bonaparte ; il peut leur échapper, trouver ses appuis hors d'eux, contre eux peut-être. Ils ne redoutent

I Mémoires, t. I, p. 290. — Comparez, sur cet article du Piémont, Pallain : le Ministère de Talleyrand ; Lettre à Bonaparte, 15 septembre 1797, p. 144, note; mémoire au Directoire, 10 juillet 1798, p. 327.

rien davantage, et c'est ainsi que Tune des pensées, la plus politique du Consul, va les trouver sinon opposants avoués, du moins récalcitrants et contrariants : c'est la restauration du culte, la paix religieuse, le rétablissement de l'Église catholique en France qui feraient, de Fouché comme de Talleyrand, des déclassés, des intrus jusque dans le nouveau régime, et les mettrait, tout au moins, à Tentière discrétion du maître.

Bonaparte voyait d'infiniment plus haut que ses ministres, en cette affaire, qui fut l'une des principales de son consulat ^

Le mouvement de retour au catholicisme, qui s'était déjà manifesté sous le Directoire malgré l'absence de liberté réelle et de garanties légales, ne cessait de s'accentuer. Le culte catholique se rétablissait spontanément partout où les pouvoirs publics cessaient de l'interdire ou de le gêner. Mais c'étaient de petits foyers sporadiques, occultes, inquiets, où l'on priait comme ailleurs on conspire, où la foi menaçait incessamment de dégénérer en sédition. Bonaparte reconnut là une autre révolution à ordonner, toute morale, et aussi profondément nationale que la révolution civile : il entendait, sur cet article essentiel, comme sur le reste, gouverner les hommes comme ils voulaient être gouvernés. Il découvre pour son gouvernement un devoir à accomplir, et pour sa personne un instrument de règne à se procurer Associer les consciences à l'œuvre de pacification nationale; associer le clergé à la haute police des esprits et des mœurs ; placer l'évêque près du préfet et du président de la Cour d'appel; achever, du même coup, par la conquête des cœurs, la soumission du pays; satisfaire, après les intérêts de la vie civile, les aspirations religieuses, il en avait, dès qu'il s'était approché du pouvoir, formé et disposé le dessein *. Il considérait l'entente avec Rome comme le complément et la con-

* BouLAY DE LA MEunTHE, Documents sur la négociation du Concordat^ 5 volume». — Voir les écrits de d'iïaussonville, Edmond de Pressensé, Aulard, Léon Séché, Gazier, le cardinal Mathieu, l'abbé Sicard.

• Voir tome V, 143, 147, 187, 201.

sécration de son consulat. Ses goûts, sa conception de l'État, ses instincts le portaient vers l'unité romaine. Son sens pratique l'y portait aussi. La constitution civile du clergé lui paraissait l'une des plus grandes erreurs de la Révolution, quelque chose comme la Constitution de 1791 et le ministère girondin dans le domaine delà religion. Rien de plus opposé à ses vues que la liberté des cultes, une Église séparée et, par suite, indépendante de l'État. Ou ce serait une liberté dérisoire, octroyée, bridée, nouée et liée à coups de décrets, distribuée non d'après les vœux et les besoins des croyants, mais selon les passions et les calculs des incrédules — et le peuple des chrétiens ne s'en accommoderait point, demeurant en protestation et en révolte; ourles catholiques, seuls parmi les Français, jouiraient de la liberté de s'organiser et de se gouverner à leur guise, et ils deviendraient, trop vite, trop riches et trop puissants ; ils formeraient une société à part, presque une nation, un parti d'abord, bientôt un État dans l'État, quelque chose comme les réformés après l'Édit de Nantes; mais, au lieu de quelques milliers de Français, ce serait l'immense majorité du peuple qui se réclamerait du nouvel édit et, sous l'impulsion de ses évéques, attachés presque tous à l'ancien régime, entrerait en lutte contre la République et la Révolution. Ronaparte voulait une Église populaire, et cette Église ne pouvait être que la cathohque, la seule qui passât pour véritable aux yeux de la masse des Français, avec ses anciens prêtres, les seuls qui parussent capables d'administrer les sacrements, les baptêmes, de marier et d'absoudre les péchés. Cette Église, Ronaparte la voulait soumise. Il se croyait en mesure de régenter les survivants du clergé constitutionnel; mais Rome seule, en les réhabilitant, pouvait leur rendre la confiance des fidèles. Quant aux non jureurs, Rome seule encore les pouvait soumettre à l'État républicain : ils ne rendraient à César ce qu'ils devaient à César que quand Rome l'aurait reconnu. Ronaparte calculait que pour éviter le schisme, relever les autels en France, reconquérir cette grande nation à l'Église,

pour sauver du même coup sa puissance temporelle en Italie, Rome se montrerait accommodante.

Le Saint-Siège était vacant. Le conclave se réunit à Venise. Le 18 février 1800, le nouveau pape fut élu et prit le nom de Pie VIL Bonaparte se mit en mesure de le contester ou df le reconnaître selon les dispositions où il le verrait, et il chargea Talleyrand de préparer les approches, par l'entremise de l'Espagne ^

En même temps, il s'efforça de lier de plus près cette monarchie et de l'entraîner à la grande entreprise contre l'Angleterre : ravitailler l'armée d'Egypte, secourir Malte, puis embarquer une armée sur les côtes de la Manche et marcher sur Londres. Il en demande aux Espagnols les moyens qui lui manquent, des vaisseaux. Il fait miroiter aux yeux de Charles IV l'appât des provinces portugaises ; il songe même à se nantir du gage et à envoyer une armée en Portugal *. Il manque d'argent, il tirera huit à neuf millions de ce royaume. Il taxe Hambourg à quatre ou six millions, qu'il emprunte à ces bourgeois, sous prétexte de les garantir contre les ambitions de la Prusse. Ces millions, écrit-il « pourraient nous valoir le gain d'une campagne ' » .

Il rassure le Bavarois, Charles-Théodore, impatient de neutralité*. 11 tente une fois de plus, de saisir cette alliance de Prusse, sans cesse amorcée depuis Baie, en 1795, et qui s'échappait toujours. Il les flatte, il les allèche : il ne fera la paix qu'à des conditions favorables pour eux. « Les temps de Frédéric II sont trop près de nous pour les oublier et pour ne pas voir son successeur dans le roi qui règne aujourd'hui. » Puis comme ils se dérobent encore, il se rabat de l'alliance sur les bons offices. « Nous ne demandons au roi de Prusse ni armée ni alliance ; nous ne lui demandons que l'emploi de ses bons offices pour nous réconcilier avec la Russie et sauver l'Italie...

* Talleyrand à Muzquiz, 18 février 1800.

* A Talleyrand, 23 avril; à Bruix, Mazarredo, Talleyrand, 22, 28 février; 4, 12, 17 mar« 1800. — Geoff.'voy ï>k Grandmaison, Baumcarten.

' A Talleyrand, 13 janvier 1800.

* EcKART, Montgelas. — FouRîîiEi», Skit&en, — Omokek, t II.

LE COISSaLAT ET L'EUROPE. — 1800. Î9

mais le temps presse... » Autrement la France peut bâcler la paix avec l'Autriche, « en deux heures » ; — « nous avons les moyens de satisfaire sa cupidité... » Il dépêche à Berlin son aide de camp de confiance, Duroc, pour notifier son Consulat. Il choisit un ambassadeur de marque et, pour flatter les goûts militaires qu'il attribue au roi, il le prend dans l'armée; un ancien général, un ancien ministre de la guerre, Beurnonville. Le principal objet de cette ambassade sera de procurer à la République la paix avec la Russie, et le premier chapitre, que Bonaparte est fort impatient d'écrire, serait l'évacuation de Jersey et de Guernesey par les troupes russes qui s'y étaient réfugiées après l'évacuation de la Hollande *.

Mais Bonaparte perçait plus loin dans l'avenir et c'est ici que s'esquisse un dessein qui l'occupa fort durant toute une année, que la fortune rompit, qu'il renoua six ans après et qui prit, un instant, une si grande place dans sa politique : l'alliance russe contre la domination anglaise, sur les mers et dans les Indes. Il trouva dans les cartons du Directoire un mémoire adressé aux Directeurs, le 25 octobre 1799, par un agent français qui avait séjourné en Russie, Guttin. Ce mémoire fut suivi d'un autre, le 25 novembre^. On y aperçoit, en germe, les grands projets et les grandes rêveries de 1801 et de 1808. Le système de l'alliance russe avec ses motifs réels et son fond de chimère y est posé et déjà développé : « Ce n'est pas avec nos voisins que nous pouvons espérer une réconciliation franche et durable. De longtemps ils ne reviendront de leur prévention contre nous. Transportons-nous donc plus loin, et recherchons l'alliance d'une grande puissance qui, par sa situation géographique, se croie et soit véritablement à l'abri de nos armées et de nos principes. » A l'abri de nos principes! étrange aveu, condition singulière de la politique républicaine. Voilà où en était, à

' Rapports de Sandoz, janvier-mars 1800. Bailleit. — Ranke, t. I, p. 471.

* Archives des Affaires étrangères. — Société d'histoire de liussie, i.hXK. i correspondance de la Russie avec la France, par Tratchewsky. — Buchholz» Die napoleonische WeltpoLiûk. Preussische JabrbUcher, juin 1894.

Tautomne de 1799, le rêve des États-Unis d'Europe. La République avait voulu faire de la politique française, de la politique d'État; et de la propag^ande cosmopolite de 1792, elle tombait à l'alliance de l'autocrate de Moscovie. Guttin ne s'arrêtait pas à subtiliser sur cette force des choses, il poursuivait : « La Russie seule peut nous fournir une paix avantag^euse et stable.» — «Les deux puissances réunies dicteraient des lois à l'Europe entière. » « Le système serait basé sur l'expulsion des Turcs en Asie et sur l'envahissement de leurs possessions en Europe. » La Russie s'emparerait de ces possessions jusqu'aux Dardanelles, avec Gonstantinople et quelques îles dans la Méditerranée. La France acquerrait ses limites naturelles en Europe, les îles Ioniennes, Candie, Chypre, la Sicile, TÉg^ypte. Le système cimenté de la sorte s'étendrait à toute l'Europe continentale et confédérerait la république batave, les républiques d'Italie; la Prusse aug^mentée de la Silésie autrichienne, du Mecklembourg, du Hanovre, de Hambourg^, Brème et Lubeck; l'Allemag^ne sécularisée; l'Autriche enfin, mais rog^née, exclue de l'Italie et réduite au rôle d'auxiliaire, avec quelques compensations sur le bas Danube. Cette confédération continentale mettrait fin pour jamais à la domination des mers par les Angolais. On corrig^erait une grande injustice en reconstituant la Pologne tout entière, la Pologne d'avant 1772, sous la tutelle de la Russie, avec un fils du tsar Paul, Constantin, comme roi. Puis l'Europe assise en cet équilibre, les alliés pousseraient en Asie et aux Indes. Les Russes prendraient la route de Perse. « La Russie, de ses possessions en Asie et sur la mer Caspienne, pourrait donner la main à l'armée qu'on enverrait en Egypte et, de concert avec la France, porter la guerre dans le Bengale. »

Et c'en serait fait de la puissance anglaise ! Mais avant de concevoir même cette prodigieuse diversion, il fallait franchir la première étape, battre les Autrichiens et prévenir la coalition qui tendait à se reformer. Profiter des lenteurs inévitables des négociations, en hiver, entre Vienne, Londres, Pétersbourg, Berlin; de la difficulté de poursuivre, à de si

L'EUROPE ET LE CONSULAT. — 1799. Il

grandes distances, le jeu d'échecs, très subtil, des dédommafifements et des subsides, était le seul moyen de déjouer les combinaisons de Tennemi, et c'est pourquoi Bonaparte attaciiait tant de prix au rétablissement de la paix avec la Russie.

Si Bonaparte continuait, contre l'Europe, les envahissements de Louis XIV et de la Convention, l'Europe continuait, contre Bonaparte, la guerre de succession d'Espagne et les coalitions de 1792 à 1798. Ni à Londres, ni à Vienne, ni à Berlin, l'événement de brumaire ne parut avoir Timportance qu'après coup l'histoire lui a attribuée. L'usurpation de la République par un général d'armée était prévue depuis le commencement de la Révolution. Bonaparte ne possédait point encore le prestige que son Consulat lui a donné. Les politiques ne devinaient pas en lui l'homme d'État, et les militaires ne considéraient dans le conquérant de l'Italie qu'un escamoteur de victoires, un aventurier, heureux surtout de n'avoir rencontré devant lui que des Autrichiens fourbus, et de n'avoir eu à se mesurer ni avec l'armée de Frédéric ni avec celle de Souvorof. Les agences de Paris persistaient à dépeindre la France en anarchie, prête à se jeter aux pieds du « Roi » , à rentrer dans ses anciennes limites, afin d'obtenir la paix. Elles montraient dans le nouveau gouvernement une bande de flibustiers, mêlés de charlatans, qui sombreraient, très vite, comme leurs prédécesseurs, dans le mépris public. Elles prodiguaient les anecdotes ridicules et scandaleuses sur le Consul, son ménage, sa tribu de Corses faméliques. La corruption, la trahison partout, ainsi qu'au temps du Directoire; tout demeurait précaire, à la merci d'un complot ou d'une défaite ^.

* Voir KiiMACLt, Correspondance royaliste. — Pingaud : d'Amtraigues.

fS LA RÉPUBLIQUE CONSULAIRE. — 1799.

Le roi de Prusse accueillit Duroc avec une affectation marquée de politesse. Duroc était un militaire, c'est-à-dire un homme que l'on pouvait recevoir sans déroger. Mais on ne lui parla que pour ne lui rien dire. Le roi admirait en Bonaparte « le plus grand homme qu'il connût » ! A table, au salon, on ne se lassaitpointd'écouter les récits de l'expédition d'Egypte ; « Tout le monde voudrait l'avoir faite M » Il en alla de même avec Beurnonville. Ce Bernadotte de seconde classe avait l'allure, l'aplomb, la hâblerie, la fourbe aussi et la rouerie de l'officier de fortune de l'ancien régime. Il se mit à son aise, entre gens du métier, presque compagnons d'armes, puisqu'ils s'étaient battus ensemble : c'étaient les anciennes mœurs et on le laissa faire. « Le roi, mandait-il, est un fort bel homme, d'une extrême modestie. — Notre campagne de Champagne, ma manière franche et loyale de l'aborder a établi entre le roi et moi des rapports qui me procureront son estime et sa confiance. » Il aime, il admire le premier Consul; « il est vraiment notre ami * » . Toute cette amitié se borna à faire passer au ministre de Russie, Kriidener, les propositions de rapprochement.

Paul en était encore au dégoût de la coalition. Il s'en libéra définitivement et rappela Souvorof. Mais la déception, la colère, la contention d'esprit amenèrent une crise redoutable de sa santé. « L'Empereur n'a plus de sens » , écrivait le ministre d'Angleterre, Whitworth; et le Sarde Balbo : « L'empereur de Russie est fou *. » L'équilibre, toujours instable, se rétablit à peu près. Mais de l'aversion pour l'Autriche, de l'irritation contre l'Angleterre à la paix et à l'alliance avec la France, la distance était grande. Cet empereur fantasque, qui avait, surtout dans les affaires du dehors, des éclairs de politique, l'eût peut-être franchie d'un bond. Son ministre, Panine, le contenait et l'arrêtait. « Quant au rapprochement avec la France, écrivait Paul à Krudener^ le 28 janvier 1800,

• Rapports de Duroc, décembre 1799.

• A d'Hauterive, 1""^ février 1800.

• Histoire anecdolique de Paul /"'', d'après Schilder, par Bemckendorff.

je ne demanderai pas mieux que de la voir venir à moi et surtout en contrepoids de l'Autriche. » Panine ajouta : « Je nfc saurais mettre ceci en exécution sans agir contre ma con;^ cience; »et, peu après : o Jamais ma main ne signera la paix avec la France, tant que tous les trônes ne seront par rétablis. M Panine l'emporta, et Paul manda, le 12 février, à Kruxlener, qu'il déclinait l'offre de médiation de la Prusse et « ne voulait entendre aucune proposition de l'usurpateur corse » . tt 11 me semble, écrivait Rostopchine, que Bonaparte, s'il n'est pas déjà assassiné, deviendra l'émule d'Olivier Gromwell, ou il voudra donner un roi de sa main à la France. » Voilà comment on spéculait à Pétersbourg et pourquoi l'on s'y tenait en observation. Toutefois, par égard pour le roi de Prusse, le tsar consentit à rappeler ses troupes de Jersey et de Guernesey'.

Les Anglais n'en opinaient guère autrement que les Russes. Le Directoire finissait bien pour eux : l'empire de Tippoo conquis aux Indes ; la Martinique, Tabago, la Trinité, le Cap, Geyian conquis sur la France et sur ses alliés ; l'armée française bloquée en Egypte, Malte réduite à capitulation ; la flotte batave détruite ou prise ; les flottes de France et d'Espagne enfermées dans la rade de Brest, c'était de quoi s'enorgueillir et, après des transes si affreuses, des épreuves si rudes, de quoi se féliciter d'avoir tenu ferment refusé la paix.

A l'intérieur, le ministère triomphe et l'opinion le soutient, arrogante,' impitoyable aux vaincus, aux misérables, aux chercheurs d'idéal surtout. La réaction victorieuse s'étend à la société, à l'Église. C'est un vrai régime de suspects : la presse est muselée par les tribunaux; les méthodistes sont qualifiés de jacobins; tout meeting passe pour sédition, et, dans le monde, sur le fond de débauche crapuleuse, de corruption invétérée et d'hypocrisie souveraine, ce cant odieux qui fit de Byron un révolutionnaire, une sorte de Mirabeau de la haute vie * . Pitt essaie de profiter du répit pour accomplir son grand

» Martens, Traités de la Russie^ t. VI, p. 263 et suiv. — Cf. t. II, p. 872. • Voir Taine, Littérature anglaise, — Chevrillou, Sydney Smith.

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dessein d'État dont la Révolution française l'avait détourné ' réconcilier l'Irlande, après l'avoir domptée. C'est le temps où il élabore le fameux bill d'union parlementaire des deux royaumes, cet acheminement de l'Irlande au droit britannique, des catholiques irlandais au droit commun, qui devait, dans sa pensée, être, pour son ministère, ce que la réconciliation de la Vendée et le Concordat seront pour le consulat de Bonaparte. Déjà il a ouvert les g^rands emplois à des Irlandais ralliés : Gastlereagh, Canning^, Wellesley. Qu'il réussisse et l'Angleterre, pacifiée, pourra jouir, en pleine activité, en pleine prospérité de son commerce, de son industrie, de la souveraineté des mers.

Mais il reste, pour consommer la victoire, à reléguer la France dans ses limites anciennes, à y étouffer la Révolution; à réduire cette nation insolente, athée, anarchique, à la paix humiliante et écrasante ; à l'environner de barrières ; à l'enchaîner, comme en 1713, et plus solidement encore. Pitt et ses collègues méditent de retourner contre l'armée d'Egypte le plan de Bonaparte, de la prendre à revers par une expédition venue des Indes. Ils bloquent Malte; ils ordonnent, le 17 décembre, à lord Keith qui bloque l'Egypte de refuser toute capitulation qui laisserait les Français libres de revenir en France. En même temps, une flotte attaquera les côtes de Bretagne, soutenue par une diversion royaliste qui mettra tout l'Ouest en feu. Déjà Frotté a pris terre, appelé les Bas-Normands et les Bretons aux armes, rassemblé les chouans. Georges s'apprête à repasser sur le continent, avec 20,000 livres sterling que lui fournit Grenville; ses agents, ses « officiers » , comme il les qualifie, sont chargés du a coup essentiel » , Je coup à Paris, sur la personne du Consul, qui mettra le comble au désordre *.

C'est alors qu'arrive à Londres la lettre de Bonaparte au roi Georges, datée du 25 décembre. Pitt la trouve "fort polie dan»

* Voir ci-après, p. 76. — Comte de Martel, la Pacification de V Ouest, la Machine infernale, p. 212, — De Bray. DenkwiXrdigkeiten : Rapport <i'ua émissaire anglais en France, mars 1800.

la forme « , mais, écrit-il à un ami \ « la situation actuelle de la France ne nous offre pas encore un terraiil assez solide pour promettre quelque sécurité dans les négociations... Je crois que cela peut être exprimé de manière à faire entendre au peuple français que le plus court chemin pour arriver à la paix serait d'effectuer la restauration de la royauté, et, par là, d'accroître les chances de cette issue, la plus désirable que puisse avoir la g^uerre » . Tel fut l'esprit de la réponse que Grenville adressa, le 4 janvier 1800, à Talleyrand. C'étaient les conditions permanentes de la paix anglaise ; l'Angleterre les avait posées en 1793 ; elle ne les fit prévaloir qu'en 1814, et elles étaient telles que ni la nation française ni le premier Consul ne pouvaient songer, un instant, à y condescendre : le retour aux anciennes limites, avec la monarchie pour gage. C'était la ruine de la Révolution, la renonciation aux conquêtes, l'abandon du dessein de suprématie européenne, choses que les Français de ce temps-là confondaient, aussi bien que les Anglais mêmes, avec la République.

Les Anglais rêvent la grande guerre, après les petites expéditions « pour piller, troubler, distraire des troupes » ; — «risquer, si nos forces nous le permettent, une grande armée, soit en Bretagne, dans le dessein de prendre Brest avec l'aide des royalistes; soit, entre la Seine et la Somme, dans l'intention d'occuper au moins le terrain entre les deux rivières et de jeter la terreur dans la capitale, même sans avancer jusque-là^ » . Sur ce, arrive une missive de Talleyrand, déclarant, de nouveau, les intentions pacifiques de la France. Grenville y réplique, le 20 janvier, par un refus de continuer la correspondance. Le lendemain, le Parlement se réunit. Pitt expose aux communes sa politique de guerre ; il peint, en couleurs violentes et surchargées, la France comme une société désorganisée, sans ressources, sans finances, déchirée par les factions, devenue la proie de la dictature militaire et ne formant qu'un vœu : le retour de ses rois. Il conclut par

' A Dundas^ 31 aécembre 1799.

* PiU à Duûda», il janvier 1800, Starhopb.

une citation des Philippiques de Gicéron : « Je suis un trop sincère ami de la paix pour la sacrifier, et en saisir Tombre lorsque la réalité n'est véritablement pas à ma portée. Cur igitur pacem nolo? Quia infida^ est, quia periculosa, quia esse non potest, » Grenville renchérit, s'il était possible, à la Chambre des lords : « Il faut soutenir la guerre avec énergie contre une puissance qui veut asservir le monde pour le ravager. » Pitt. revint encore à la charge le 12 février i « Depuis quand a-t-on découvert que le jacobinisme de Robespierre, de Barras, des cinq Directeurs, du triumvirat, a disparu parce qu'il réside tout entier en un seul homme, élevé et nourri dans son sein, qui est à la fois le fils et le champion de toutes ces atrocités? »

Le ministère comptait sur l'Autriche et, sous main, il encourageait ses ambitions sur le Piémont, tant pour l'animer à la guerre que pour l'affronter à la France et dresser une barrière entre la France et l'Italie*. L'Autriche prendrait Alexandrie et le territoire jusqu'à la Bormida et au Tanaro Le roi de Sardaigne recouvrerait le reste, avec Nice et la Savoie. Du même coup, l'Autriche démembrerait la Bavière et, parle Tyrol et le Trentin, s'assurerait les routes de l'Italie. Thugut s'en voyait le maître. Il n'eut garde de reconnaître Pie VII. Il s'efforça d'attirer ce pape à Vienne, afin d'y recevoir l'investiture de l'Empereur : les Légations auraient payé le rétablissement du Saint-Siège à Rome. Pie VII refusa, et annonça qu'il retournerait dans sa capitale. La guerre déciderait du sort de cette monarchie, et cette guerre, PAutriche la préparait avec confiance. Les Anglais fourniraient les subsides*; Mêlas tiendrait l'Italie avec 100,000 hommes; on en aurait autant à l'armée d'Allemagne, dont 20,000 dans les Grisons et 80,000 dans la Forêt-Noire. Le plan, arrêté le 24 février, était que Mêlas forcerait Gênes où Masséna exténué^ affamé, paraissait aux abois ; il détacherait ensuite

* Turpis, dans le texte.

• Martens, t. XI, p. 3. — BiANCHi, t. Iir, p. S99. ^ Le traité ne fut signé que le 20 juin 1800.

un de ses corps qui pénétrerait en France par le sud de la Suisse, tandis qu'au nord Kray attaquerait Moreau et que le reste de l'armée envahirait l'Alsace avec le concours des royalistes. L'attaque de Brest, l'insurrection de la Bretagne, le débarquement des Anglais entre la Somme et la Seine se combineraient avec ces mouvements. Thugut presse les préparatifs, redoutant que Bonaparte ne les déconcerte par « quelque coup fourré » .

Dès le 6 décembre, Bonaparte a disposé, très secrètement, ce « coup fourré » que pressent Thugut, sans savoir d'où il partira. Tandis que l'armée d'Allemagne, la grande armée d'alors, sous Moreau, fera la guerre d'apparat, à préparatifs ostensibles, à stratégie méthodique, il rassemble à Lyon et à Dijon une autre armée, moins nombreuse, dite armée de réserve. Elle s'organise sous cette étiquette modeste; le jour venu, Bonaparte en prendra le commandement, passera les Alpes et tombera sur Mêlas ^ Mais il faut, auparavant, assurer l'ordre intérieur et déjouer les complots fomentés dans l'Ouest par les Anglais. Des mesures terribles et efficaces sont prises en Vendée, en Bretagne, en Basse-Normandie. « Hâtez-vous de porter la terreur et la mort dans les rangs de ces brigands. M — « Bourmont nous joue... Ne quittez vos botte» que lorsque vous l'aurez détruit... C'est sur Frotté et Georges que comptent les Anglais, et c'est sur cette diversion de la guerre des Chouans que les ennemis espèrent pour le commencement de la campagne prochaine. » Les têtes des chefs sont mises à prix*. Bourmont fit son accommodement avec Fouché; Frotté fut mis à mort; Georges s'échappa, âme violente et rusée, la conspiration faite homme, jurant une haine éternelle au Consul et le vouant au pire des sorts pour un héros, l'enlèvement et la captivité en Angleterre, ou l'assassinat dans leguetapens.

* A Bertlier, 25 janvier; A Masséna, Moreau, Brune, 5, 22, 25 mars 1800.

' A Garc'anne, à Gaen, 18 janvier. Il février; à Hédouville, 13 février Voir

La Sicotî^^re, Frotté. — De Martel, la Pacification de VOuest, la Machine infernale.

Cependant les princes que ces malheureux Français, à la solde de l'An gf-e terre, croyaient servir, attendaient en Ang^leterre que PiU et Grenville leur donnassent la permission et les moyens de passer officiellement en France, et que quelque nouveau Prince noir leur reconquît, contre leurs propres sujets, leur royaume en rébellion. Ils ne comprenaient pas que, sous prétexte de revendiquer leurs droits, c'était le fondement même de ces droits qu'ils ruinaient ; qu'invoquant la tradition, ils la détorquaient, et qu'ils prenaient à rebours l'histoire entière de la monarchie française. La campag^ne que Bonaparte menait dans l'ouest contre les Anglais et leurs alliés, c'était celle de Charles V et celle de Duguesclin, et il marchait à conquérir le trône par les mêmes moyens qui y avaient maintenu les Valois et les Bourbons.

Mais tout dépendait de la victoire, etil s'en rendait compte. S'il était vaincu, c'en était fait de son prestig^e et de son consulat. S'il était tué, la Révolution recommençait et, aussitôt, la guerre civile, l'invasion, il le dit à son frère Joseph : « Déjà j'ai besoin d'une certaine habileté pour contenir cette foule impatiente et enorgueillie de généraux qui ambitionnent le poste brillant que j'occupe. Quel est l'homme qui, après moi, pourrait commander à tant de passions? Je vous le dis : si je meurs avant que deux années d'existence de l'ordre actuel aient pu le consolider, vous aurez, à ma mort, une nouvelle Convention. »

C'est le moment que choisirent les Prussiens pour découvrir leur jeu et insinuer au gouvernement français leurs vues sur la paix générale : « Restituer la rive gauche à l'Empire et rendre, par le retrait de ses troupes, une indépendance réelle à la Hollande et à la Suisse '. » Les conditions où s'engage la campagne de 1800 sont donc les mêmes que celles où se sont engagées les campagnes de 1796 et de 1799. Malgré le traité de Bâle, malgré le traité de Berlin qui lui assure des compensations, la Prusse persiste à réclamer la restitution de ses États

> DépêcKe du roi à Sandoz, f^ mai 1800. — Cf., t. V, p., 28, 416-418, 494.

de la rive gauche. Si la France est battue, la Prusse passera de la neutralité à la g^uerre et reprendra, par force, ce qu'elle conseille de céder avant toute lutte. Il en ira de la sorte en 1805 et jusqu'à la fin' Napoléon aura beau éloigner, à l'infini, les champs de bataille, ce sera le même traité de paix que les coalisés prétendront lui imposer, et tant qu'il y aura une Prusse debout, ce sera la même menace de le prendre à revers en cas de défaite et d'accourir à la curée. D'où l'identité de son langage au début de toutes les guerres :

Jeunes Français, si vous êtes jaloux... de contribuer à des luttes qui doivent à la fin confondre les malveillants à l'intérieur et la politique machiavélique du cabinet de Saint-James; si vous êtes jaloux d'être d'une armée destinée à finir la guerre de la Révolution en assurant l'indépendance, la liberté de la grande nation : aux armés ! aux armes !

Ainsi, le 21 avril 1800, au moment de partir pour le Saint- Bernard ; ainsi de tous les appels à la nation, avant Austerlitz, avant léna, avant Friedland, avant Wagram, avant Moscou! rompre une coalition, qui sera la dernière, et finir enfin, par un dernier effort, la Révolution! Ainsi jusqu'à la dernière semaine, jusqu'à l'exhortation suprême, celle du 14 juin 1815, quatre jours avant Waterloo *.

' Comparez, ci-après, liv. III, chap. m : la médiation de la Prusse en novembre 1805.

' « Coalisés contre nous, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions. Marchons donc à leur rencontre... les droits, i'I>Gâneur elle bonheur de la patrie seront reconquis. •• »

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