SIGNATURE DE LA PAIX
de produire des résultats que l'on ne saurait calculer. » Talleyrand ajoutait ce commentaire significatif : « Nous sommes faciles sur tous les points, mais ce n'est point par crainte. Je vous envoie le Moniteur y qui vous portera des nouvelles de l'arrivée de la flotte à Saint-Domingue... Finissez, finissez donc ! * »
Mais on ne finissait pas, bien que l'arrivée de Leclerc à Saint-Domingue enlevât aux Anglais un appoint redoutable. On disputa sur les notes présentées par Joseph, et une semaine s'écoula en protocoles dilatoires, allées et venues de courriers entre Amiens et Paris. Le 6 mars, un projet approuvé par Bonaparte fut communiqué à Gornwallis : il se composait des articles des préliminaires auxquels s'ajoutaient ceux que l'on avait formellement arrêtés à Amiens. Gornwallis produisit un contre-projet sur Malte. La conférence dura près de sept heures. Gornwallis ne cacha point que « ses instructions étaient beaucoup plus précises depuis quelques jours, et qu'on lui laissait beaucoup moins de latitude » . Les ministres, ajouta-t-il, lui avaient adressé un projet d'article sur l'indemnité du prince d'Orange, qu'il ne remettait même pas, par esprit de conciliation : on y faisait le procès à la Révolution française.
Bonaparte perdit patience. Il se flattait d'avoir la paix le 10 mars et de la publier en même temps que le Goncordat : cette convention était enfin pourvue de son passeport près des grands corps de l'État, les articles organiques ; mais il ne voulait la présenter aux républicains que dans ce cadre magnifique : la paix européenne dans les limites de Gésar. « Si lord Gornwallis est de bonne foi, la paix doit être signée avant le 19 ventôse- 10 mars », écrit-il, le 8, à Joseph. Les Anglais sont donc pris de l'esprit de vertige ! Si la paix n'a pas lieu sur-le-champ, je ne redoute pas la guerre. Expliquez-vous-en fortement, et que, le 19, à midi (10 mars), je sache à quoi m'en tenir, car, comme il paraît que les Anglais ont donné
* A Joieph, 22 février 1802.
des ordres d'armer à Plymouth, il est convenable que je puisse prendre des précautions pour nos flottes. » Ce jour-là, il refusait encore de comprendre la Turquie dans le traité, tout en y insérant la garantie de l'intég^rité de cet Empire. Le lendemain, il consentit à écrire : « La Sublime Porte est invitée à accéder au présent traité » , et il ajouta ; « Je vous donne toute la latitude convenable pour signer dans la nuit. Faites donc tout ce qu'il est possible pour terminer, et signez. . . » — « Si le courrier qui apportera la nouvelle arrive à Paris le 10, avant neuf heures, il aura six cents francs. »
Mais la journée du 10 s'écoula sans nouvelles. Le II mars, à cinq heures du soir, rien n'est encore arrivé d'Amiens. Il est venu, au contraire, des rapports d'Otto, de Londres, datés du 6 et du 8 mars : l'opposition a incriminé les ministres au Parlement ; des ordres d'armement ont été envoyés dans les ports ; les journaux sont violents ; ils publient une lettre d'un des négociateurs d'Amiens, Merry, qui accuse Bonaparte de ne pas vouloir la paix. Hawkesbury, interrogé, a répondu que les négociations ne pouvaient se traîner plus longtemps, que le gouvernement était obligé de prendre des précautions, a II est de mon devoir d'ajouter, écrit Otto, que l'opinion des hommes les plus influents et les mieux instruits est qu'il est impossible que la guerre ne recommence dans dix jours, à moins que le traité définitif ne soit signé dans cet intervalle. »
Bonaparte sent tous les fils se tendre dans ses mains. Il en est aux tiraillements, aux soupçons, même graves, avec Markof. La Russie se dérobe, tourne à l'aigreur, aux remontrances : les menaces s'annoncent. On reparle de complots dans l'armée. Le premier Consul est engagé dans une affaire compliquée d'épuration du Tribunat et du Corps législatif, de transformation de ses pouvoirs.
Les retards de la paix le compromettent. Mais il comprend, ainsi qu'il l'a dit des Anglais, qu'il faudrait, pour se rejeter dans la guerre, o être pris d'un esprit de vertige » . Aussi fait-il grand état de ses armements ; en réalité, il n'est pas prêt et ne se prépare même pas. Il se contente d'éperonner, à