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passions qu'il ne comprend plus, et bordant ses chemins de décors en carton, comme on faisait pour la grande Catherine lorsqu'elle s'en allait à la découverte des pays conquis par Potemkine.
Certes, l'heure était belle et radieuse; mais, si c'était un motif pour désirer qu'elle durât, ce n'était pas de quoi suspendre la marche de la nature et renouveler le miracle de Josué. Bonaparte essaya, c'était son intérêt, de maintenir le continent dans la soumission où il l'avait placé et d'user de la liberté de mouvements qu'il s'était donnée pour chercher aux Indes et en Amérique les avantagées de la paix. Il le tenta; mais ce fut précisément cet effort pour s'arrêter sur la paix d'Amiens en Europe, et la développer en France, par le commerce et l'industrie, par l'expansion aux colonies, qui décida TAngleterre à la rompre. De ce que la guerre avait été extraordinaire, il ne s'ensuivait point que la paix le dût être aussi. Le traité d'Amiens a été, comme beaucoup d'autres, une œuvre précaire, édifice d'argile sur le sable mouvant. Pour le juger, il faut le replacer dans sa perspective, dans l'entre-deux de ses causes et de ses conséquences, qui ne furent que la continuation de ses causes. Ce n'est qu'un passage dans l'histoire de France, un degré de progrès des affaires qui ne fut atteint que pour un instant. Il suffit d'avoir suivi les négociations pour discerner comment cette paix se rompit. Toutes les avenues par où elle s'était acheminée deviennent, en se prolongeant, autant d'issues par où elle s'échappe.
Pour que la paix d'Amiens durât, il aurait fallu que l'Europe y reconnût un caractère que n'avait présenté aucun des traités précédents, ni celui de Nimègue, ni celui de Ryswick, ni ceux d'Utrecht, d'Aix-la-Chapelle, de Paris, et les derniers, ceux de Campo-Formio et de Lunéville. Il eût fallu que cette Europe, trois fois liguée contre Louis XIV, parce que ce roi avait ambitionné une partie des conquêtes accomplies en 1802, liguée de nouveau, en 1792, pour refouler la France qu'elle jugeait trop puissante, et rompre, selon le mot d'un
Autrichien, le ressort de cette formidable machine d'État, acceptât comme un établissement définitif ce qu'elle avait combattu comme un monstre, le Léviathan, dans les desseins et dans les tentatives.
Il aurait fallu une France, encore exaltée de sa Révolution, refrénant tout à coup et apaisant les passions qui la poussaient depuis dix ans à déborder sur l'Europe, et qui précisément l'avaient portée à ce triomphe ; tournant son enthousiasme en sagesse, sa superbe en modestie, son impétuosité en prudence ; ne song^eant plus qu'à jouir dans son magnifique territoire des bienfaits de la liberté, des produits de son travail, du génie de ses peuples, qu'à s'enrichir, à créer des chefs-d'œuvre ; se désintéressant même de ses conquêtes; renonçant à l'Egypte; renonçant aux Indes, aux Antilles, à la Méditerranée, pour ne point offusquer les Anglais; ouvrant, par un traité de commerce, son marché à leur industrie, sauf à ruiner la sienne, afin de les consoler de la conquête d'Anvers et de Cologne ; désertant ses arsenaux, rentrant ses flottes, reculant devant l'Angleterre sur tous les océans ; reculant devant l'Autriche en Italie et lui restituant la Lombardie ; reculant devant la Prusse en Allemagne; abandonnant à la Russie la suprématie du Saint-Empire et la tutelle de l'Empire ottoman. Et, ce qui est plus invraisemblable encore, une Europe, fascinée par tant de modération, renonçant à envahir à mesure que la France recule. La France gardant assez de prestige et l'Europe assez de réserve pour que Français républicains et rois coalisés contre la Révolution missent l'arme au pied, chacun sur leur rive du Rhin, respectant les indications de « la nature » telles que les avait prescrites la Convention.
Il aurait fallu une Autriche sans regrets de la Belgique, sans prétentions à la suprématie de l'Italie; une Prusse sans avarice et sans prétentions à l'hégémonie de l'Allemagne ; une Russie se détournant de l'Europe pour ne s'occuper que de l'Asie; et la plus paradoxale de toutes les métamorphoses, une Angleterre cessant d'être anglaise, exclusive et acharnée,
CAUSES DE RUPTURE. — 180S. SaS
pour se faire cosmopolite avec délices, ne disputant plus ni ï'empire sur la Méditerranée, ni la souveraineté des mers; il eût fallu engourdir cette Ang^leterre surabondante de force, d'activité, avec ses traditions, ses passions, son orgueil, ses banques, ses mines, ses fourneaux, ses milliers d'émigrants, ses flottes, ses négociants, sa cité qui trafique, son mob qui hurle, son parlement qui réclame la guerre à outrance, son crédit inépuisable, sa contrebande aussi lucrative que son commerce patent, sa constance indomptable, son génie d'entreprise et de combinaisons; l'Angleterre de la guerre de Cent ans, de Guillaume III, de Chatham, de Pitt. C'est-à-dire qu'il aurait fallu une autre Europe, une autre France, d'autres peuples, d'autres gouvernements; l'histoire de cette Europe se déroutant de la voie où elle marchait depuis le quatorzième siècle, et la Révolution française refluant sur son cours.
Ajoutons l'homme enfin, Bonaparte, dont la personne et le caractère comptent en ces conjonctures autant que ceux de Pitt en Angleterre et d'Alexandre en Russie, et que Ton ne peut pas plus ôter des événements qui suivent que Ton ne le peut ôter des événements qui précèdent : les campagnes d'Italie, l'expédition d'Egypte, Marengo et le traité de Lunéville. Les amateurs de spéculation, qui disposent si aisément de son génie, exigent de ce génie même une œuvre plus prodigieuse que toutes celles qu'il a accomplies : non seulement se transformer lui-même, mais modifier la nature des choses, devenir un autre homme, dans une autre Europe. « Ce sont des miracles, disait-il au Directoire, et je ne sais pas en faire ! » Et plus tard, de très loin : « Je puis avoir eu bien des plans, je ne fus jamais en liberté d'en exécuter aucun. J'avais beau tenir le gouvernail, quelque forte que fût la main, les lames étaient bien plus fortes encore. Je n'ai jamais été véritablement mon maître; j'ai toujours été gouverné par les circonstances. »
Les circonstances, il les jugeait pour ce qu'elles étaient, convaincu que, s'il reculait d'un pas il serait, du même coup, envahi par TEurope et renié par la France. Sa suprématie en
Europe et sa popularité en France lui semblaient indissolublement liées. Son g^énie n'était point d'attendre les événements qu'il redoutait. Son art était de les prévenir. La politique de la France dans la Révolution qui l'avait suscité, qui avait fait sa gloire et qui demeurait sa raison d'être, l'affrontait inexorablement à l'Angleterre. C'est ainsi que, pour conserver la paix formidable, il fut amené à pratiquer, comme Louis XIV, la paix envahissante. « Exagérer est la loi et le malheur de l'esprit de l'homme : il faut dépasser le but pour l'atteindre » , déclare un philosophe. « Pour l'Empereur, a dit un soldat, le maximum des conséquences suivait toujours les événements *. »
La manière dont la paix fut accueillie à Londres ne laissa aucune illusion sur ce point fondamental : il fallait que la paix d'Amiens rapportât à l'Angleterre tous les profits de négoce qu'elle en attendait; sinon, à bref délai, ce serait la guerre. Tout est récriminations contre le ministère, réclamations contre le traité, contre les vides qu'il présente. C'est une grille par où s'échappera la suprématie maritime, industrielle, coloniale de l'Angleterre. Les ministres sont persuadés que Bonaparte recommencera la guerre dès que sa marine, celle de l'Espagne et celle de la Hollande seront en mesure. Bonaparte n'a traité que pour gagner du temps ; ils ne cherchent, à leur tour, qu'à gagner le temps de le prévenir, le temps dé recommencer le manège des diversions continentales, le temps que l'Autriche se réveille, que la Russie revienne à ses vrais intérêts et à sa tradition : l'alliance commerciale et politique avec l'Angleterre. En attendant, pour apaiser l'opinion, Hawkesbury essaie d'amorcer une négociation de commerce.
* TàiNE, Essai sur Tite-Live. — Gastellane, Mémoires,
IFFET DI LA PAIX A LONDRES. — 180J. JÔT
Il n'y croit plus guère. « Je vous ai parlé quelquefois, disaitii à Otto S non d'un traité de commerce, chose impossible, mais de quelques relations partielles de commerce à établir entre les deux nations. Ce n'est pas pour ouvrir un nouveau marché à nos manufactures, mais pour intéresser plusieurs classes nombreuses à la conservation de la paix, m Puis, espérant flatter l'imagination du premier Consul, il insinue l'idée d'un immense condominium du monde : « Il nous est impossible de vous nuire essentiellement. Vous êtes destinés à être sur le continent la puissance prépondérante, comme nous le sommes sur mer. »
C'est que le traité va être mis en délibération au parlement. Il faut trouver des arguments à opposer aux critiques, d'une violence croissante, qui s'élèvent de toutes parts. « Le ministère, écrit Otto, se croit fort sur tous les points, à l'exception de ceux qui touchent le commerce... L'opinion générale en Angleterre est que la paix ne sera qu'une trêve, si le commerce de l'Inde n'est pas établi sur des bases équitables ; si les douaniers et la contrebande des deux nations continuent à se faire la guerre à mort ; si, dans ce siècle où tout est nouveau, le code politique et commercial ne subit pas une réforme totale ; si de nouvelles maximes ne sont pas mises à la place de celles qui ont constamment compromis le repos des nations... M. Addington voit, de même que nous, qu'il serait absurde de songer à un traité de commerce ; mais il désire ardemment se rapprocher graduellement de nous par des échanges partiels et limités, par de simples essais à terme fixe ou révocables à volonté. " Mais, sur ces « préliminaires » de commerce, on n'arrivait point à s'entendre. Hawkesbury demandait, « avec une sorte d'inquiétude » , à Otto, s'il « n'avait aucune réponse aux ouvertures qu'il l'avait prié de faire à ce sujet* » .
On ne parlait déjà plus de traité. L'acte d'Amiens était qualifié de trêve. « La paix honteuse perd ses adorateurs, écriva-f l'ambassadeur de Russie, Simon Woronzof; on 8*apercoit
' Rapport d'Otto, 10 avril 1802.
' Rapport d'Otto, 2 mai 1802.
SOS LS TRAITÉ D'AMIKNS. — iSOS
qu'elle est mauvaise, m On colportait ce propos de Nelson *. « Peu importe comment on pose le tisonnier. Si Bonaparte disait : il faut qu'il soit placé dans ce sens, nous devrions aussitôt insister pour qu'il fût placé dans un autre. » Le 8 avril, Pitt rencontra Malmesbury : « Avec Bonaparte, lui dit-il, nul traité ne peut être sûr. Cependant on a bien fait de traiter avec lui. L'Angleterre avait besoin d'un repos, si court fût-il. Mais, bien que l'opinion soit à la paix, il faut que tout ait l'air d'être à la guerre, dans notre diplomatie, et, avant tout, dans nos mesures militaires et maritimes; que Bonaparte sache bien que l'Angleterre ne souffrira ni outrage ni offense, c'està-dire rien qui puisse directement ni indirectement nuire à sa dignité, à son honneur, à sa sûreté, à sa véritable grandeur. » Gomme Malmesbury lui demandait de définir ces expressions, il reprit : « L'inertie et l'infamie des grandes cours européennes ne nous permettent pas de nous opposer aux tentatives d'agrandissement de Bonaparte sur le continent; mais toute tentative de contestation, d'empiétement, toute entreprise contre nos intérêts commerciaux ou coloniaux, directs ou indirects, comme une usurpation de la Hollande, de la République cisalpine, comme une attaque contre l'Amérique espagnole, devrait provoquer de notre part une résistance immédiate, et être considérée comme une cause véritable de guerre. Quelques années de paix, ajouta-t-il, suffiraient à mettre l'Angleterre en état de poursuivre la guerre beaucoup d'années, et, durant ce temps, on peut espérer que plusieurs des grandes puissances continentales auront assez le sentiment de leur honneur et de leur intérêt pour nou» prêter l'aide qui nous manque en ce moment. »
Que « l'opinion fût à la paix » , c'était l'euphémisme officiel d'un homme d'État qui parle toujours en homme de gouvernement, même éloigné du pouvoir. Le fait est que Pitt s'en rapprochait chaque jour. La réaction contre la paix le portait. Malgré le désordre de ses affaires, on parlait de l'imposer à la couronne, comme le seul homme en état de sauver le pays, disait, avec ironie, Sheridan. Les débats du parlement sur le
EFFET Dl LA PAIX A LONDRES. — 1803. 209
traité tournèrentà la réhabilitation de la guerre et à l'apologie de Pitt*. Ses amis imposèrent son inflexible hauteur à la condescendance pusillanime de ses successeurs ; et quel prix obtenaient-ils de cette condescendance? « Nous avons, s'écria Grenville, confirmé à la France la possession de l'Italie et la domination du continent ! » Il montre « les périls qui résultent du traité, les moyens de salut qui restent : les ministres n'ont rien fait pour affaiblir la France sur le continent ; ils lui fournissent les moyens de ruiner nos colonies. Cette paix est plus désavantageuse que la guerre » . Il réclame « l'établissement d'un pied de guerre proportionné au danger que court la patrie » . Nous avons, ajoute lord Carnavon, entassé honte sur honte : « Une telle paix est contraire à la sécurité, à l'honneur du pays. »
Aux Communes, Windham se montre aussi agressif, aussi violent. Lord Grenville et lui, mande Otto, le 10 mai, « se sont efforcés d'établir que la guerre politique n'a été terminée que pour mieux commencer une guerre de commerce el de douane ; que l'intention du premier Consul est d'exclure le commerce anglais de toutes les parties de l'Europe où peut s'étendre notre influence, et que la paix actuelle n'est qu'une trêve qui donne à la France le temps et les moyens de réorganiser ses colonies ».
Hawkesbury plaida non coupable, ménageant, en ses adversaires, des successeurs inévitables : « Fallait-il continuer la guerre pour la République italienne? Mais cette République a été reconnue à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin... D'ailleurs, même sous les Bourbons, la France aurait été notre ennemie. Quel que soit son gouvernement, son ambition est la même.» Castlereagh se rallia au traité. La guerre, dit-il, ne saurait être reprise dans des conditions favorables que si un changement survenait en Europe. Addington exprima le regret que lui causaient les agrandissements de la France ; mais ce n'était pas à l'Angleterre de réparer ce mal. « Pour l'instant, notre
» %9 avriUia mai 1802.
JIO LE TRAITÉ O'AMIKMf. — 1802.
devoir est de garder nos forces ; réservons-les pour des occasions futures, alors qu'on pourra reprendre l'offensive avec espoir de succès... Ne les gaspillons pas sans aucune chance d'avantages. » Le traité fut ratifié dans ces termes.
S*il est vrai que Bonaparte ne croyait point à la durée de la paix, personne n'avait plus d'intérêt que lui à la prolonger le plus longtemps possible, à tirer au moins la rupture en longueur. Il avait à prendre possession des colonies acquises ou restituées, à asseoir sa domination en Italie, à terminer les affaires d'Allemagne, complément du traité de Lunéville; à se pousser et se retrancher si fortement sur le continent qu'une nouvelle coalition devînt, sinon impossible, du moins très difficile. Il avait à établir son gouvernement en France ; il était en train, sous le titre de consul à vie, de s'élever au pouvoir suprême. La ratification nationale ne s'obtiendrait que par les bienfaits : la paix en était le premier. La France entière se remettait au travail avec autant d'ardeur qu'elle en avait apporté dans la guerre, aussi empressée de redevenir prospère qu'elle l'avait été de se rendre indépendante, aussi avide de «jouir de la Révolution » que, naguère, de l'accomplir, de la défendre et de la propager. Bonaparte la poussait aux métiers. Il entreprenait, partout à la fois, de renouveler l'outillage du labeur national : routes, canaux, ports. Les chantiers maritimes se couvraient d'échafaudages énormes; on voyait s'élever des carcasses de vaisseaux. Il n'était bruit que d'expéditions maritimes, pour les « Iles » , pour la Louisiane, pour Tîle de France, Madagascar, les Indes! Mais tout était à reconstruire, à réorganiser, les navires et les équipages. La guerre maritime eût tout rompu. Bonaparte croyait pouvoir gagner le temps de se mettre en mesure ; il tenait le conti-