VUES DB BONAPARTE SUR LA PAIX. — 180J
nent par les affaires d'Allemagne, immense marché de terres et d'hommes qui allait s'ouvrir. « Prétendre que la France ait une marine égale à celle de l'Angleterre avant dix ans, c'est une chimère »> , écrivait-il à Decrès *. La France y épuiserait ses ressources, et, pour gagner sur mer une prépondérance qu'elle n'obtiendrait point, elle négligerait son armée et compromettrait sa prépondérance sur le continent, car, si la guerre recommence avec l'Angleterre, c'est encore sur le continent que la France la devra terminer. Mais il faudra, ce faisant, distraire les Anglais par des diversions. Il ne prévoit pas que l'Angleterre rompe la paix avant l'an XIII (septembre 1804), et il estime qu'alors elle sera trop occupée dans les Indes, en Amérique, sur ses propres côtes, pour maintenir plus de trente-cinq vaisseaux dans la Méditerranée. « Ce que nous pouvons donc espérer, c'est, avant dix ans, de pouvoir lutter avec quelques chances de succès, la France, l'Espagne et la Hollande se trouvant réunies. » Les trois nations auraient en mer cent vaisseaux. Les Anglais seraient tenus en respect, et, «avec un peu de prépondérance sur terre, il serait facile, à la seconde campagne, de rendre inutile son interven» tion dans la Méditerranée » . Alors, « maîtres de Venise m , ce qui serait l'effet de la première campagne, a assurés de la neutralité de Naples ou maîtres de cette ville, l'Angleterre n'aurait point d'intérêt à sacrifier cent millions pour rester sans but maîtresse de la Méditerranée » .
La paix ainsi prolongée devait tourner à la suprématie de la France sur le continent, au relèvement de son industrie et de son commerce. D'où le refus persistant que Bonaparte opposait à tous les arrangements qui ouvriraient aux produits anglais le marché français et celui des républiques alliées. Les Anglais réclamaient un traité de commerce parce qu'ils le jugeaient propre à enrichir l'Angleterre et que c'était pour eux l'objet même de la paix; Bonaparte le refusait parce qu'il le jugeait de nature à appauvrir la France, à suspendre et
* WoU pour le ministre de la Marine, 1802. Correspondance, n"*506B.
Slt LE TRAITÉ D'AMIENS. — 180Î.
arrêter sa renaissance industrielle. Le traité de 1786 demeurait un des ouvrages les plus impopulaires de l'ancien régime, dénoncé comme aussi néfaste que l'alliance autrichienne. En matière de crédit et de commerce, les vues de Bonaparte étaient tout empiriques. Pour le crédit, l'argent dans les caves, l'encaisse métallique, les contributions de guerre; pour l'industrie et le commerce, le système protecteur, la prohibition, 11 s'en tenait aux exemples des maîtres en prospérité d'État : Richelieu, Golbert, le grand Frédéric.
Ni le décret de vendémiaire an 11-10 octobre 1793, œuvre de la Convention; ni la loi de brumaire an V-16 novembre 1796; ni celle de pluviôse an V-février 1797, véritable code de prohibition des marchandises anglaises, n'étaient abrogés, et il n'entra pas dans l'esprit de Bonaparte de les rapporter ; la seule politesse qu'il fit aux Anglais fut d'enlever à ces mesures leur apparence de mesures de guerre contre les seuls Anglais : une loi du 19 mai 1802 donna au gouvernement la faculté de hausser provisoirement ou baisser le tarif des douanes, d'ouvrir ou de fermer les entrepôts, prohiber ou autoriser l'importation ou l'exportation de toute espèce de marchandises. Le 20 mai, le traité d'Amiens, ainsi enveloppé et muni de ses « articles organiques » , fut promulgué en France. Le 18 juin, le général Decaen fut nommé capitaine général des possessions françaises dans les Indes ; l'ancier conventionnel Gavaignac fut envoyé, le 20 juin, en missior près de l'iman de Mascate. La guerre est finie, avaient déclare les consuls, « mais d'autres succès doivent marquer l'existence des nations et surtout l'existence de la République Partout l'industrie s'éveille, partout le commerce et les art tendent à s'unir pour effacer les malheurs de la guerre... L« ■ gouvernement remplira cette nouvelle tâche avec succès * »
« La France, écrit un historien anglais, restait dangereuse ment forte, et ce n'était pas seulement l'ardeur de Bonapart pour les conquêtes qui assombrissait alors l'aspect des affaires
' Mettage au Corps législatif» le 6 mai 1802
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c'était la rivalité de la France et de l'Angleterre, éclatant plus riolemment que jamais ^ » Gomment attendre que, dans ces conditions, l'Ang^Ieterre évacuât Malte? Quels ministres eussent osé abandonner cette position dominante de la Méditerranée et livrer aux Français cette mer dont ils tenaient la clef par Gibraltar? La lutte pour l'exoloitation de la paix s'engageait plus acharnée que la guerre même. La lutte pour ouvrir des débouchés aux produits anglais, pour refouler aussi le commerce français et écraser l'industrie française renaissante, s'annonçait plus âpre, plus populaire aussi que la lutte contre la Révolution. « L'Angleterre, mandait Otto, s'agitera moins quand la diminution graduelle de ses bénéfices aura diminué ses moyens de recommencer la guerre. »
C'est la pensée directrice de Bonaparte. Gomment attendre, dès lors, qu'il se dépouille des moyens qu'il s'est procurés de les réduire à ce point et de les contraindre à abdiquer la rivalité? Il les tient par la Hollande, par l'Espagne, par le Portugal, par l'Allemagne, par l'Italie, par le Piémont et par la Suisse enfin qui occupent les passages de France et d'Allemagne en Italie. Il a promis à l'Empereur de Russie, qu'il ménage, d'évacuer Rome et Naples ; il le fait, o Toutes les troupes françaises, lui écrit-il le 23 mai, ont, dans ce momentci, évacué le royaume de Naples et les États du pape. » Raison de plus, pour lui, de réclamer l'évacuation de Malte par les Anglais, stipulée formellement au traité. Il s'y est conformé, que les Anglais s'y conforment. Pour le reste, rien n'a été promis, rien n'a été écrit. Ainsi tout le débat se ramène à cette île de Malte. La lutte pour ce petit rocher va devenir le symbole de la rivalité séculaire, exaltée par la Révolution, enflammée par la concurrence du travail national. Malte est la bicoque dont la prise, dans les grandes batailles, décide de la victoire.
" SsKLKT, Napoléon f.