COMBINAISONS CONTRE LA FRANCE
garderont un pouce de terrain en Italie * . w Sur quoi, Alexandre de lui écrire, 21 octobre 1802 : « Aussi longtemps que cet ordre de choses subsistera, il me sera impossible, quel que soit, au reste, mon désir sincère de vous faire plaisir, de reconnaître le roi d'Étrurie et les républiques d'Italie. »
Ce sont là des propos de guerre, des avant-coureurs de coalition. Bonaparte se fortifie, assure les communications entre les marches de la République, pousse ses lignes d'investissement, ses têtes de pont, ses avancées. Le voilà rejeté sur le continent et par la politique des coalisés d'hier, coalisés de demain, et par l'échec de ses diversions coloniales. L'expédition de Saint-Domingue a tourné au désastre. En juillet, l'armée est réduite à 8,000 hommes anémiés, éreintés par la fièvre. En septembre, ils ne sont plus que 3,000. Leclerc meurt, désespéré. Bonaparte ne veut plus entendre parler de Saint-Domingue : c'est une faute qu'il ne se pardonne pas. Avec cette expédition, tombe le grand dessein sur la Louisiane et le Mississipi. Il n'a plus de prises sur l'Angleterre que par l'Europe ; il faut qu'il y prévienne les manœuvres de la politique anglaise et de la politique russe dont tout décèle le rapprochement. Il publie, le 1 1 septembre, la réunion du Piémont, disposée et annoncée depuis plus d'un an. Les Bataves réclament l'évacuation de leur République par les troupes françaises, l'occupation devant cesser avec la guerre à l'Angleterre. Ils se font appuyer par les Anglais et par les Russes. Bonaparte répond qu'il ne rappellera ses troupes que quand les Anglais auront exécuté le traité d'Amiens, et qu'il sera sûr qu'ils n'intriguent point à la Haye. Il invite les
* Rapport de Markof, 11 avril, 5 juin 1802.
Bataves à se tenir en éveil, comme il s'y tient lui-même, « sur les dangers de tout genre que pourrait entraîner le départ subit des troupes françaises * » .
Ce danger est appnru en Suisse. Les troupes françaises qui occupaient cette République se sont retirées en juillet; aussitôt l'anarchie y éclate; aristocrates et démocrates, fédéralistes et unitaires se disputent le pouvoir, et les manèges des étrangers, Autrichiens, Anglais surtout, recommencent. Bonaparte ne les pouvait tolérer. Les Suisses tiennent une des clefs de l'Italie : qui veut dominer la Péninsule et gouverner la Cisalpine doit être maître du Piémont et assuré des Gantons. C'est un motif pour l'Angleterre de s'y faire des amis, d'y élever quelques barricades et de rompre les passages. La Suisse est, pour les agents anglais, un théâtre classique d'espionnage et de complots, admirablement dressé pour surveiller l'Italie, TAllemagne du Sud, la France de l'Est, relier les mécontents, semer des manifestes, lancer des émissaires.
Bonaparte connaît l'importance de ce poste ; il se rappelle Wickham; les conspirations qui, de 1794 à 1799, ont menacé la Franche-Comté, et tout ce qu'il a fallu d'efforts à Masséna pour nettoyer cette frontière *. « Quant à la Suisse, écrit-il à Talleyrand, nous ne souffrirons pas que l'Angleterre s'en mêle, parce qu'elle ne s'en occuperait que pour y semer le désordre ; ce serait un nouveau Jersey d'où l'on fomenterait des troubles contre la France *. » — « J'ai besoin, par-dessus tout, d'une frontière qui couvre la Franche-Comté ; un gouvernement stable et solide, ami de la France : c'est le premier vœu que je forme ; si celui-ci ne peut avoir lieu, l'intérêt de la France me dictera la conduite à tenir. » II fait inviter le Sénat de Berne à députer près de lui. Le 30 septembre, il notifie sa médiation aux Suisses ; Ney, avec 30,000 hommes, est prêt à entrer dans les Cantons. Les Suisses se soumettent. Peu auparavant, Bonaparte avait proclamé (28 août 1802) l'indépen-
* Talleyrand à Sémonville, 9 janvier 1803.
• Cf. t. IV, p. 325, 349, 351, 412; t. V, 45, 293, 312. » A Talleyrand, 4 novembre 1802.
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dance du Valais, sous sa garantie, celle de la Suisse et de la République italienne ; la route du Simplon et celle du Gothard étaient assurées.
Il s'occupe de la Méditerranée. Il réunit l'île d'Elbe à la France (26 août 1802). 11 envoie à Gonstantinople, en ambassade, le plus turbulent, le plus gênant aussi des mécontents et des politiques de l'armée, Brune. « L'intention du gouvernement, lui mande-t-il le 18 octobre, est que l'ambassade à Gonstantinople reprenne, par tous les moyens, la suprématie que la France avait depuis deux cents ans dans cette capitale. La maison qui est occupéepar l'ambassadeur est la plus belle. 11 doit tenir constamment son rang au-dessus des ambassadeurs des autres nations. Il doit reprendre sous sa protection tous les hospices et tous les chrétiens de Syrie et d'Arménie, et spécialement toutes les caravanes qui visitent les lieux saints. » Il menace de représailles et met à la raison les Barbaresques, le dey d'Alger, dont les pirates insultent encore et effraient les côtes de Provence. Puis, la Louisiane étant désormais interdite, il revient au rêve favori, au rêve tenace, au premier rêve de grandeur, formé dès 1797, l'Egypte. 11 y dépêche un officier dont il apprécie l'intelligence et la dextérité , le colonel corse Sébastiani ' . Cet envoyé touchera en Tripolitaine, y fera reconnaître le pavillon de la République italienne; puis il passera en Egypte, s'y rendra compte de l'état des choses, après le départ des Anglais, et reviendra par la Syrie. Le général Decaen recevra une mission analogue pour les Indes.
C'étaient des mesures que ni l'Angleterre ni la Russie n'entendaient tolérer de la part d'un gouvernement quelconque de la France, Monarchie ou République, maisRépubhque surtout. Un gouvernement de cette étiquette ne leur paraissait conforme à sa nature, à sa raison d'être, à leurs convenances, que modeste, humble même, subalterne et subordonné : telle la République des Provinces-Unies sous
^ Instructions de Sébastiani, 5 septembre 1802.
l'ancien régime, et, actuellement, la République batave. Voilà le vrai de l'indignation d'Alexandre sur le Consulat à vie. C'est en cela qu'il ne pardonnait point à Bonaparte de « singer les cours » , et que ce pur républicain de Moscovie proclamait le Corse « un des tyrans les plus fameux » . Il en pensait tout juste ce que Pierre le Grand pensait de Louis XIV.
Les Anglais relèvent le ton. « Nous n'avons pas fait la moitié de ce qu'on voudrait nous voir faire, disait Hawkesbury à Otto. Quoique je doive vous rassurer sur le passé, je ne puis en dire autant de l'avenir*.» L'ambassadeur pour la France était choisi , lord Whitworth ; ses instructions avaient été dressées, le 10 septembre. La réunion de l'île d'Elbe, la réunion officielle du Piémont suspendent son départ. La proclamation de Bonaparte aux Suisses, du 30 septembre, fournit le prétexte à tout remettre en question : on disputera sur l'équivoque des préliminaires et du traité d'Amiens.
Le traité, dit Hawkesbury, a été basé sur un système de compensations et de restitutions. Or, depuis le traité, la position respective n'a pas cessé de se modifier, et toujours à l'avantage de la France. « Le Piémont a été réuni : vous êtes sur le point de disposer du sort de l'Allemagne, de la Suisse, de la Hollande. Malgré la détermination que nous avons prise de ne nous mêler en aucune manière des affaires du continent, nous y sommes entraînés malgré nous, autant par les plaintes qui nous sont adressées que par l'opinion qui se prononce ici avec une énergie sans exemple. »
En fait, ils connaissaient parfaitement, lors des préliminaires, les vues de Bonaparte sur le Piémont. La transformation de ce pays en division militaire et préfectures françaises, la constitution de la République italienne sont antérieures au traité d'Amiens ; les opérations territoriales en Allemagne sont l'exécution du traité de Lunéville. La vérité est qu'ils sont décidés à ne point exécuter le traité d'Amiens dans les
^ Rapport» d'Otto, 3 et 18 octobre 1808.
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articles essentiels pour eux : les Indes et Malte. Le 17 octobre, lord Howard écrit à Wellesley, gouverneur de l'Inde : « Certaines circonstances rendent désirable un délai pour la restitution de plusieurs possessions des Indes orientales, qui, d'après les clauses du traité d'Amiens, devaient être remises aux gouvernements français etbatave. Je dois signifier à Votre Seigneurie l'ordre de Sa Majesté que telles de ces possessions, qui seront encore occupées par ses troupes au moment où vous recevrez cette lettre, ne soient pas évacuées sans de nouveaux ordres. » Le 10 octobre, une note est envoyée à Merry, le chargé d'affaires à Paris, protestant contre l'intervention en Suisse, déclarant que la neutralité des Gantons est liée à la paix et à l'équilibre de l'Europe, et par suite au traité d'Amiens. Otto écrit, le 26 octobre : « L'opinion générale est que l'évacuation de Malte dépendra de la discussion touchant la Suisse.»; Talleyrand a beau jeu pour re'pondre à ces arguments : le traité ne parle ni de la Suisse ni du Piémont ; il parle au contraire, très expressément, et de l'évacuation de Naples parles Français et de l'évacuation de Malte par les Anglais. « Vous devez dire, écrit Talleyrand à Otto, qu'il est impossible qu'une puissance ne remplisse pas des engagements stipulés par un traité formel *. » La France a évacué Naples, elle attend que l'Angleterre évacue Malte : les deux actes sont corrélatifs. Et voilà le conflit ouvert entre les deux chancelleries, comme il l'était entre la presse de Londres et le Moniteur de Paris. A la coalition qu'il soupçonne, s'ajoute chez Bonaparte une injure personnelle; car non seulement sa politique est contrariée, sa personne outragée, mais, chose plus insupportable, il voit tous ses desseins, tout l'avenir immense conçu et préparé par lui, suspendus au hasard d'une embuscade de brigands, au couteau d'un assassin, ou, ce qui est pire, étant bête et humiliant, à un enlèvement, à quelque séquestration comme celle du sénateur Clément de Ris. 11 se sait traqué, il s'entoure de policiers et de sentinelles, et il se sent ridicule devant l'Europe.
> 23 octobre 1802.